Si le démon de la jalousie enfante les querelles entre les plus
tendres amants, celui de la vengeance sait réunir les plus fiers
ennemis, et l'humanité s'afflige de voir les serments consacrés a
cette furie, plus fidèlement gardés que les serments inspirés par
l'amour. Depuis long-temps M. d'Émerange convaincu de son empire sur
le coeur de madame de Nangis, dédaignait un succès facile que tout
le monde lui croyait acquis. Uniquement occupé d'un triomphe plus
flatteur pour sa vanité, la tendresse de madame de Nangis lui
semblait importune. Mais le plus humiliant revers avait remplacé ce
triomphe qu'il croyait certain. L'aveu de madame de Saverny, en
reconnaissant la lettre présentée par son frère, prouvait assez la
vérité; et la comtesse ne pouvait plus être accusée de mensonge.
Enfin, l'homme le plus brillant de la cour, celui dont tant de
femmes délaissées attestaient la séduction et l'inconstance, se
voyait joué par la simplicité d'une femme de province, et insulté
par un rival inconnu, dont l'obscurité semblait être le partage.
Tant d'injures réunies demandaient une réparation éclatante; et
comme la gloire d'un homme à la mode ne se soutient que par le
déshonneur d'un grand nombre de victimes, c'est la perte de la
réputation de madame de Saverny qui doit réhabiliter celle du comte
d'Émerange.
Pénétré de cette idée, il se rend chez madame de Nangis, en obtient
sans peine le pardon de ses torts; et, profitant de l'excès
d'indulgence qu'inspire le retour au bonheur, il avoue que, séduit
par les coquetteries de la marquise, il n'a pu se défendre d'un
attrait passager pour elle; mais qu'ayant bientôt reconnu la
différence du caprice au sentiment, il n'attendait plus qu'une
occasion de rompre sans impolitesse, pour venir retomber aux pieds
de la seule femme qu'il eût jamais aimée. Après ce perfide aveu,
desirant offrir une preuve incontestable de la sincérité de son
repentir, le comte sort d'un porte-feuille le portrait de Valentine,
et le livre à la comtesse comme un sacrifice qui lui répond de la
franchise de ses sentiments.
Dans tout autre moment la vue de ce portrait eût transporté de
colère madame de Nangis; mais quand le coupable dont on pleurait
l'abandon vient demander grace, s'indigne-t-on de quelque chose?
Elle ne vit dans cette preuve d'infidélité que le plaisir d'en
triompher; et son amour-propre satisfait trouva mille excuses aux
torts de M. d'Émerange. Mais plus elle redoublait de clémence pour
lui, et plus son ressentiment s'animait contre sa rivale. «Venir
ainsi, disait-elle, afficher les dehors d'une conduite austère,
parler de grands principes, se parer d'une candeur factice, et tout
cela pour enlever à son amie l'affection qui fesait son bonheur, et
sacrifier, l'amour d'un homme comme il faut à quelque aventurier!
Certainement je ne me donnerai point dans le monde le ridicule de
tolérer de semblables intrigues. M. de Nangis est bien libre
d'approuver les nombreuses faiblesses de sa soeur; mais il ne peut
m'obliger à jouer le rôle de confidente: aussi vais-je lui déclarer
que je ne saurais habiter plus long-temps avec elle. Il sentira bien
le tort qu'une intimité de ce genre pourrait faire à la réputation
de sa femme, et je ne doute pas qu'il n'écrive dès demain à la
marquise, pour l'engager à prolonger son séjour chez madame de
Réthel. Probablement son héros est quelque ami de cette prude; et
soit fierté, ou faiblesse, elle obéira sans murmurer aux volontés de
son frère.»
Ce plan servait à merveille les intentions de M. d'Émerange, et il
se félicitait en voyant à quel point on pouvait se servir de la
passion d'une femme pour se venger du mépris d'une autre: il quitta
la comtesse en la conjurant d'épargner sa belle-soeur auprès des
personnes que leur séparation allait surprendre. «Songez qu'elle
appartient à votre famille, disait-il, et que vous devez autant
qu'il vous sera possible, lui garder le secret de ses fautes.
D'ailleurs que vous importent ses caprices; vous êtes bien sûre
maintenant qu'ils ne vous coûteront jamais rien, ajoutait-il en
baisant la main de la comtesse. Ce qu'il faudrait seulement
découvrir, pour nous amuser un peu, c'est le nom de ce monsieur qui
m'honore d'une estime si particulière.--Pour peu que vous y teniez,
reprit la comtesse, nous le saurons bientôt; mais, si je consens à
vous servir dans la recherche que vous voulez en faire, c'est à
condition que vous m'assurerez qu'il n'entre pas le moindre
sentiment jaloux dans votre curiosité.--Moi, jaloux de ce chevalier
invisible? Je vous jure de ne l'être jamais, à moins pourtant qu'il
ne lui plaise aussi de vous tourner la tête.» Cette dernière
flatterie acheva d'enivrer la comtesse. La joie de régner encore sur
un coeur infidèle, la crainte de le voir s'échapper une seconde
fois, et l'idée, si trompeuse de se l'attacher pour toujours par la
reconnaissance, entraînèrent madame de Nangis dans tout l'excès
d'une générosité coupable.
Mais si les folies du coeur sont suivies d'un aveuglement complet
qui dissimule également à nos yeux les défauts de l'objet aimé et
les torts de notre faiblesse, il n'en est pas de même des égarements
de l'imagination. Ils mènent aussi loin, mais sans cacher les
dangers qui nous menacent. Cette fièvre d'idées qui naît des
agitations de l'amour-propre a ses intermittences; et c'est alors
que la raison, la méfiance, et le regret, remplissent l'ame d'une
mortelle inquiétude qui fait desirer le retour de l'accès. Madame de
Nangis offrait une grande preuve de cette vérité. Tant que M.
d'Émerange était resté près d'elle, elle n'avait pas douté un
instant de sa franchise; pas la moindre rancune n'était venue
troubler les plaisirs d'un retour aussi inattendu; et le comte
venait de la quitter en lui répétant les assurances les plus
tendres. Mais tout le prestige avait disparu avec sa présence. La
réflexion avait succédé à l'ivresse, le soupçon à la confiance, le
repentir au bonheur. Les yeux fixés sur le portrait de Valentine, il
lui sembla difficile de ne pas regretter tant d'attraits. Une autre
incertitude la tourmentait encore. Ce portrait paraissait un gage
trop certain de la faiblesse de madame de Saverny, mais avait-il
été donné par elle? Étonnée de n'avoir pas été plutôt frappée de
cette pensée, la comtesse fait appeler sa fille, et lui demande ce
qu'est devenu le portrait de sa tante: «Le voici, répond Isaure, en
détachant de son cou le collier que M. d'Émerange lui a rapporté la
veille.» La comtesse le prend, confronte les deux miniatures. Dans
chacune des deux la pose est la même, mais le costume est différent.
Cependant elle croit reconnaître que celle d'Isaure a servi de
modèle à l'autre. La supposition que M. d'Émerange la trompe, et
qu'elle ne doit peut-être ce portrait qu'à une supercherie, anime
ses yeux de colère. «Je suis sûre, dit-elle à Isaure avec
emportement, que vous avez prêté ce portrait à quelqu'un?--L'enfant
effrayée se décide à mentir pour éviter d'être grondée, et se
félicite de sa ruse, en voyant le bon effet qu'elle produit sur sa
mère, qui prend un air riant, l'embrasse, et la renvoie.
La comtesse rassurée par cette première épreuve, en médite encore
d'autres, pour se convaincre de ce qu'elle desire. Mais elle sent
avant tout la nécessité d'éloigner une rivale dont la perte peut
seule assurer sa tranquillité. Son esprit ne rêve plus qu'aux moyens
d'abuser de la confiance de son mari, pour servir sa jalousie. Déja
elle se réjouit des succès que lui promet sa supériorité dans l'art
de tromper, sans se douter que pendant ce temps elle est dupe
elle-même des erreurs de son imagination, des serments d'un perfide,
et de la petite ruse d'une enfant.