CHAPITRE XXXIII.

Si le démon de la jalousie enfante les querelles entre les plus

tendres amants, celui de la vengeance sait réunir les plus fiers

ennemis, et l'humanité s'afflige de voir les serments consacrés a

cette furie, plus fidèlement gardés que les serments inspirés par

l'amour. Depuis long-temps M. d'Émerange convaincu de son empire sur

le coeur de madame de Nangis, dédaignait un succès facile que tout

le monde lui croyait acquis. Uniquement occupé d'un triomphe plus

flatteur pour sa vanité, la tendresse de madame de Nangis lui

semblait importune. Mais le plus humiliant revers avait remplacé ce

triomphe qu'il croyait certain. L'aveu de madame de Saverny, en

reconnaissant la lettre présentée par son frère, prouvait assez la

vérité; et la comtesse ne pouvait plus être accusée de mensonge.

Enfin, l'homme le plus brillant de la cour, celui dont tant de

femmes délaissées attestaient la séduction et l'inconstance, se

voyait joué par la simplicité d'une femme de province, et insulté

par un rival inconnu, dont l'obscurité semblait être le partage.

Tant d'injures réunies demandaient une réparation éclatante; et

comme la gloire d'un homme à la mode ne se soutient que par le

déshonneur d'un grand nombre de victimes, c'est la perte de la

réputation de madame de Saverny qui doit réhabiliter celle du comte

d'Émerange.

Pénétré de cette idée, il se rend chez madame de Nangis, en obtient

sans peine le pardon de ses torts; et, profitant de l'excès

d'indulgence qu'inspire le retour au bonheur, il avoue que, séduit

par les coquetteries de la marquise, il n'a pu se défendre d'un

attrait passager pour elle; mais qu'ayant bientôt reconnu la

différence du caprice au sentiment, il n'attendait plus qu'une

occasion de rompre sans impolitesse, pour venir retomber aux pieds

de la seule femme qu'il eût jamais aimée. Après ce perfide aveu,

desirant offrir une preuve incontestable de la sincérité de son

repentir, le comte sort d'un porte-feuille le portrait de Valentine,

et le livre à la comtesse comme un sacrifice qui lui répond de la

franchise de ses sentiments.

Dans tout autre moment la vue de ce portrait eût transporté de

colère madame de Nangis; mais quand le coupable dont on pleurait

l'abandon vient demander grace, s'indigne-t-on de quelque chose?

Elle ne vit dans cette preuve d'infidélité que le plaisir d'en

triompher; et son amour-propre satisfait trouva mille excuses aux

torts de M. d'Émerange. Mais plus elle redoublait de clémence pour

lui, et plus son ressentiment s'animait contre sa rivale. «Venir

ainsi, disait-elle, afficher les dehors d'une conduite austère,

parler de grands principes, se parer d'une candeur factice, et tout

cela pour enlever à son amie l'affection qui fesait son bonheur, et

sacrifier, l'amour d'un homme comme il faut à quelque aventurier!

Certainement je ne me donnerai point dans le monde le ridicule de

tolérer de semblables intrigues. M. de Nangis est bien libre

d'approuver les nombreuses faiblesses de sa soeur; mais il ne peut

m'obliger à jouer le rôle de confidente: aussi vais-je lui déclarer

que je ne saurais habiter plus long-temps avec elle. Il sentira bien

le tort qu'une intimité de ce genre pourrait faire à la réputation

de sa femme, et je ne doute pas qu'il n'écrive dès demain à la

marquise, pour l'engager à prolonger son séjour chez madame de

Réthel. Probablement son héros est quelque ami de cette prude; et

soit fierté, ou faiblesse, elle obéira sans murmurer aux volontés de

son frère.»

Ce plan servait à merveille les intentions de M. d'Émerange, et il

se félicitait en voyant à quel point on pouvait se servir de la

passion d'une femme pour se venger du mépris d'une autre: il quitta

la comtesse en la conjurant d'épargner sa belle-soeur auprès des

personnes que leur séparation allait surprendre. «Songez qu'elle

appartient à votre famille, disait-il, et que vous devez autant

qu'il vous sera possible, lui garder le secret de ses fautes.

D'ailleurs que vous importent ses caprices; vous êtes bien sûre

maintenant qu'ils ne vous coûteront jamais rien, ajoutait-il en

baisant la main de la comtesse. Ce qu'il faudrait seulement

découvrir, pour nous amuser un peu, c'est le nom de ce monsieur qui

m'honore d'une estime si particulière.--Pour peu que vous y teniez,

reprit la comtesse, nous le saurons bientôt; mais, si je consens à

vous servir dans la recherche que vous voulez en faire, c'est à

condition que vous m'assurerez qu'il n'entre pas le moindre

sentiment jaloux dans votre curiosité.--Moi, jaloux de ce chevalier

invisible? Je vous jure de ne l'être jamais, à moins pourtant qu'il

ne lui plaise aussi de vous tourner la tête.» Cette dernière

flatterie acheva d'enivrer la comtesse. La joie de régner encore sur

un coeur infidèle, la crainte de le voir s'échapper une seconde

fois, et l'idée, si trompeuse de se l'attacher pour toujours par la

reconnaissance, entraînèrent madame de Nangis dans tout l'excès

d'une générosité coupable.

Mais si les folies du coeur sont suivies d'un aveuglement complet

qui dissimule également à nos yeux les défauts de l'objet aimé et

les torts de notre faiblesse, il n'en est pas de même des égarements

de l'imagination. Ils mènent aussi loin, mais sans cacher les

dangers qui nous menacent. Cette fièvre d'idées qui naît des

agitations de l'amour-propre a ses intermittences; et c'est alors

que la raison, la méfiance, et le regret, remplissent l'ame d'une

mortelle inquiétude qui fait desirer le retour de l'accès. Madame de

Nangis offrait une grande preuve de cette vérité. Tant que M.

d'Émerange était resté près d'elle, elle n'avait pas douté un

instant de sa franchise; pas la moindre rancune n'était venue

troubler les plaisirs d'un retour aussi inattendu; et le comte

venait de la quitter en lui répétant les assurances les plus

tendres. Mais tout le prestige avait disparu avec sa présence. La

réflexion avait succédé à l'ivresse, le soupçon à la confiance, le

repentir au bonheur. Les yeux fixés sur le portrait de Valentine, il

lui sembla difficile de ne pas regretter tant d'attraits. Une autre

incertitude la tourmentait encore. Ce portrait paraissait un gage

trop certain de la faiblesse de madame de Saverny, mais avait-il

été donné par elle? Étonnée de n'avoir pas été plutôt frappée de

cette pensée, la comtesse fait appeler sa fille, et lui demande ce

qu'est devenu le portrait de sa tante: «Le voici, répond Isaure, en

détachant de son cou le collier que M. d'Émerange lui a rapporté la

veille.» La comtesse le prend, confronte les deux miniatures. Dans

chacune des deux la pose est la même, mais le costume est différent.

Cependant elle croit reconnaître que celle d'Isaure a servi de

modèle à l'autre. La supposition que M. d'Émerange la trompe, et

qu'elle ne doit peut-être ce portrait qu'à une supercherie, anime

ses yeux de colère. «Je suis sûre, dit-elle à Isaure avec

emportement, que vous avez prêté ce portrait à quelqu'un?--L'enfant

effrayée se décide à mentir pour éviter d'être grondée, et se

félicite de sa ruse, en voyant le bon effet qu'elle produit sur sa

mère, qui prend un air riant, l'embrasse, et la renvoie.

La comtesse rassurée par cette première épreuve, en médite encore

d'autres, pour se convaincre de ce qu'elle desire. Mais elle sent

avant tout la nécessité d'éloigner une rivale dont la perte peut

seule assurer sa tranquillité. Son esprit ne rêve plus qu'aux moyens

d'abuser de la confiance de son mari, pour servir sa jalousie. Déja

elle se réjouit des succès que lui promet sa supériorité dans l'art

de tromper, sans se douter que pendant ce temps elle est dupe

elle-même des erreurs de son imagination, des serments d'un perfide,

et de la petite ruse d'une enfant.

Anatole, Vol. 2 · 第 21 / 37 题