Sept heures venaient de sonner, les chevaux étaient déjà à la
voiture, et madame de Saverny, assise auprès d'une croisée,
attendait en silence que mademoiselle Cécile eût fermé tous ses
paquets pour se mettre en route; Antoinette venait à chaque instant
demander s'il était nécessaire d'emporter telle robe ou tel chapeau,
et mademoiselle Cécile s'empressait de lui répondre: «Cela est
très-inutile, puisque madame ne doit rester que huit jours à la
campagne.» Cette réponse fit soupirer Valentine, et la replongea
dans une triste rêverie, dont elle sortit tout-à-coup en se sentant
presser par les bras d'un enfant qui l'accablait de ses caresses.
«Quoi, dit-elle, en embrassant Isaure, déja levée, chère petite! le
bruit qu'on a fait dans la cour t'aura sans doute réveillée?--Oh!
non, ma tante, reprit l'enfant; je savais que vous deviez partir de
bonne heure; j'étais déja couchée depuis long-temps, lorsque
mademoiselle Cécile est venue le dire hier soir à ma bonne: elles me
croyaient endormie, et j'ai entendu tout ce qu'elles ont dit. Quand
j'ai su que j'allais rester huit jours entiers sans voir ma bonne
tante, j'ai voulu l'embrasser avant son départ. Mademoiselle Cécile
avait souvent répété que les chevaux étaient commandés pour sept
heures; je me suis dit: En comptant toutes les heures qui sonneront
à la pendule, je me réveillerai à temps. En effet, j'avais si peur
de me lever trop tard, que j'ai très-peu dormi. Quand j'ai entendu
du bruit dans la maison, je me suis habillée tout doucement, et je
suis vîte accourue ici.--Chère enfant, dit Valentine, en la
baignant de ses larmes!--Tu t'en vas donc pour toujours? s'écria
Isaure en voyant l'excès de la douleur de sa tante.--Non, je te
reverrai bientôt, je l'espère. Ne m'oublie pas.... Dis à ton père
que je pars en pleurant.... que je vous aime tous.... et que je vous
regretterai toute ma vie.» Ces paroles entrecoupees par des sanglots
achevèrent de désoler Isaure. Elle se jeta au cou de Valentine, en
pleurant aussi, et dit: «Encore, si j'avais ton portrait pour me
consoler quand tu n'y seras plus!--Eh bien, qu'est-il devenu?
demanda Valentine, avec une sorte d'inquiétude.--Je ne voulais pas
vous le dire, reprit Isaure en baissant les yeux, mais l'autre
jour, en jouant avec M. d'Émerange, la chaîne qui soutient le
médaillon s'est cassée, et le verre s'est brisé en tombant par
terre; j'ai bien pleuré quand j'ai vu ce malheur! Mais M. d'Émerange
m'a promis que bientôt il n'y paraîtrait plus. Il a pris le collier
en se chargeant de le faire raccommoder par son bijoutier, et il
doit me le rendre la semaine prochaine: c'est encore bien long à
attendre.» Valentine apprit avec peine que son portrait était entre
les mains du comte, mais elle ne fit aucun reproche à Isaure de le
lui avoir livré. Le mal était fait; il était inutile d'en apprendre
les conséquences à une enfant trop innocente pour les comprendre.
Elle se contenta de recommander à Isaure de ne plus s'adresser qu'à
elle lorsqu'il s'agirait de confier son portrait. Mademoiselle
Cécile vint en ce moment annoncer à sa maîtresse que tout était
prêt. Valentine fit un effort pour s'arracher des bras d'Isaure qui
voulait absolument la suivre, et ne consentit à la laisser partir
qu'à la condition d'aller la rejoindre à Auteuil aussitôt que madame
de Nangis en aurait accordé la permission. Quand il fallut se
séparer de _Love_, les pleurs d'Isaure redoublèrent. Enfin on calma
son chagrin par des cadeaux et des promesses; mais on ne put obtenir
d'elle de la faire rentrer dans la maison avant que la voiture ne
fût sortie de la cour; et Valentine était déjà bien loin, que la
petite voix d'Isaure lui criait encore adieu.
Le premier soin de la marquise, en arrivant à Auteuil, fut
d'instruire Anatole du séjour qu'elle comptait y faire, et d'une
partie des raisons qui la contraignaient à s'éloigner de sa famille.
La nécessité d'empêcher Anatole de lui adresser de nouvelles lettres
à l'hôtel de Nangis, l'obligeait à lui apprendre le sort qu'avait eu
la dernière; mais elle évita soigneusement de lui laisser soupçonner
la véritable cause de cette indiscrétion, qu'elle mit sur le compte
de la maladresse d'un laquais et d'une distraction de son frère.
Elle parla seulement des justes reproches qu'il lui avait fallu
supporter de la part de M. de Nangis, sur le tort de s'être ainsi
compromise; et finit par dire que l'impossibilité d'expliquer sa
conduite sans trahir un secret inviolable, lui avait fait prendre le
parti d'attendre loin de son frère le moment où elle pourrait se
justifier des soupçons qu'on osait concevoir contre elle. Mais, pour
atteindre à ce but, il fallait s'imposer des sacrifices, et réduire
aux plus simples expressions de l'amitié une correspondance qui
n'aurait jamais dû être fondée sur un autre sentiment. C'était à
cette seule condition que Valentine consentait à recevoir encore des
lettres d'Anatole; et elle en parlait déjà comme d'une chose
convenue, sans se douter qu'elle demandait l'impossible.
La douleur qui l'accablait se dissipa un peu à l'aspect du plaisir
que causa son arrivée chez madame de Réthel. Le commandeur prétendit
que la goutte pouvait s'amuser à ses dépens aussi long-temps qu'il
plairait à Valentine de lui servir de garde-malade; «Car, disait-il
en riant, qu'est-ce que cela me fait de souffrir, pourvu que je ne
le sente pas.» Cette folie paraîtra bien sensée à tous ceux qui ont
reconnu le pouvoir magique de la présence d'un ami sur les
souffrances les plus aiguës.
Si la gaîté de M. de Saint-Albert avait bravé la maladie, elle
s'éteignit bientôt en écoutant le récit des nouveaux chagrins de
Valentine. Il s'indigna de la voir l'objet d'une persécution aussi
peu méritée, et, dans son premier mouvement, il voulait écrire à M.
de Nangis pour l'éclairer sur l'excès de son injustice, et lui
prouver qu'il était de son honneur de la réparer. Mais Valentine le
conjura de renoncer à ce projet, en lui démontrant l'impossibilité
d'instruire son frère des calomnies dont elle était victime, sans
lui en dénoncer les auteurs. «Je ne le persuaderais pas, ajoutait
Valentine, il persisterait à me demander l'explication d'un mystère
que je ne comprends pas moi-même; et le silence qu'il me faudrait
garder sur plusieurs points envers lui, ajouterait encore à l'idée
des torts qu'il me suppose. Je ne regagnerais point sa confiance, et
sa femme la perdrait pour toujours. Le ciel me préserve de jeter
dans cette famille les premières semences du trouble qui doit y
naître un jour! J'en conviens, les reproches d'un frère pèsent
cruellement sur mon coeur, mais ceux que je pourrais m'adresser
l'oppresseraient bien plus encore!--Eh bien, soit, reprit le
commandeur, je vous obéirai; mais promettez-moi de ne plus vous
exposer à des scènes inévitables partout ailleurs qu'ici. Vous ne
savez pas encore ce que l'on vous réserve, et le parti que la
méchanceté va tirer d'une aussi belle circonstance; moi, je m'en
doute, et j'exige que vous choisissiez cette retraite pendant
l'orage. L'éclat que nous redoutions ne peut plus s'éviter. La
vengeance d'un amour-propre tel que celui de M. d'Émerange doit être
sanglante; puissent tous nos soins vous en mettre à l'abri. Mais
il est de la plus grande importance qu'il ignore à jamais le nom
de l'imprudent qui s'est permis sur son compte une injure
impardonnable. Vous ne doutez pas de toutes ses recherches pour le
découvrir. Joignez-vous à moi pour ordonner à Anatole de s'y
soustraire en s'éloignant de vous. Il est persuadé que sa lettre
n'est tombée qu'entre les mains de votre frère, et ne soupçonne pas
que M. d'Émerange en ait eu connaissance. Profitons de son erreur
pour lui demander au nom de votre repos un sacrifice que les peines
qu'il vous cause vous donnent bien le droit d'exiger. Sur-tout plus
de lettres, vous en voyez le danger. Il n'est point de secret qui y
résiste. Fiez-vous à mon amitié du soin de dissiper ses inquiétudes
sur votre sort. Calmez les agitations qui tourmentent votre ame, et
laissez lui croire en partant que son absence est le prix de votre
bonheur.--Disposez de moi, reprit en soupirant Valentine, je
souscris d'avance à tout ce que votre sage bonté imaginera pour nous
épargner de nouveaux malheurs. Mais je n'ai plus le courage qui
soutient la volonté; ordonnez pour moi.» L'émotion de Valentine
l'empêcha d'en dire davantage; elle sortit précipitamment pour
cacher l'excès de sa faiblesse, et s'enfuit dans un des bosquets du
jardin que le printemps commençait à parer, et là, sans s'apercevoir
des bienfaits d'une saison charmante, Valentine s'écriait en
pleurant: Il faut donc que je renonce à tout dans la nature!