Le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour réveilla madame de
Nangis de l'espèce d'anéantissement qui avait succédé à sa colère;
elle craignit de se faire voir dans le désordre où elle était, et
s'empressa d'ordonner qu'on éloignât, sous un prétexte quelconque,
la visite qui arrivait: mais on lui répondit que le carosse dont
elle avait entendu le bruit, était celui de M. le comte, qui venait
de rentrer. En effet, le comte arrive presque aussitôt. Frappé de
l'altération qu'il remarque sur le visage de sa femme, il lui en
demande la cause: elle hésite à répondre; son mari insiste; elle se
trouble encore davantage; et la nécessité de sortir d'embarras
venant ajouter au desir de se venger, la comtesse feint de trahir
avec peine le secret de sa belle-soeur. Elle raconte qu'un hasard,
dont on ne doit accuser que la négligence de Valentine, a fait
tomber entre ses mains la lettre qu'elle montre à M. de Nangis, et
donne pour prétexte de l'émotion que son mari a remarquée, le
chagrin profond que lui cause la conduite d'une personne qu'elle
n'aurait jamais soupçonnée d'une pareille intrigue. Cette première
dénonciation accueillie l'oblige à de nouveaux mensonges. Plus cette
indigne action coûte à sa conscience, et mieux elle en veut assurer
le prix. Enfin, l'esprit, la ruse, la trahison, la fausse pitié,
tout fut employé pour abuser la tendresse d'un frère, et le porter à
la plus coupable injustice.
Lorsque, par ses différentes insinuations, la comtesse eut exalté la
colère de son mari contre Valentine, elle pensa que c'était le
moment de les mettre en présence. La marquise venait justement de
rentrer. Son frère la fit prier de se rendre auprès de lui. Elle
arrive: à son aspect la comtesse frémit. Il lui semble que la preuve
de ses torts est tout entière dans l'air innocent de Valentine, et
que l'accusée n'a qu'à lever ses yeux pour se justifier de tant de
calomnies.
«Connaissez-vous cette lettre? dit alors M. de Nangis, du ton d'un
juge sévère.»--J'ignore ce qu'elle contient, reprit en balbutiant
Valentine, qui avait déjà reconnu l'écriture d'Anatole.--Cependant
elle vous est adressée, reprit le comte, et celui qui l'écrit se
croit probablement assez connu de vous pour n'être pas obligé de la
signer.--Ici la marquise prit la lettre des mains de son frère, en
lut l'adresse, et lança à sa belle-soeur un regard de mépris qui ne
laissa à la comtesse aucun doute sur le soupçon qui venait
d'éclairer Valentine. Confuse de voir sa lâcheté devinée, elle n'en
supporta la honte que dans l'espérance de jouir à son tour de la
confusion où se trouverait sa rivale, en lisant les expressions de
cet amour qu'elle voulait cacher, et en répondant à l'espèce
d'interrogatoire que M. de Nangis ne manquerait pas de lui faire
subir. Mais elle fut bien étonnée, lorsqu'elle s'aperçut que cette
lecture, loin de troubler Valentine, sembler ranimer son courage,
et calmer son agitation. Le comte, surpris lui-même de cette
tranquillité, dit avec impatience: Eh bien! madame, daignerez-vous
m'expliquer ce mystère, et m'apprendre si vous connaissez l'auteur
de cette lettre?--Je pourrais avant tout, reprit la marquise avec
dignité, demander comment il se fait qu'elle se trouve dans vos
mains avant de m'être parvenue; mais je veux ignorer sur qui doit
tomber le mépris attaché à de tels procédés. Votre âge, le titre de
chef de notre famille, et plus encore, la tendresse que vous m'avez
toujours témoignée, vous donnent sur moi les droits d'un père; et
c'est au nom de ces droits que je consens à vous répondre avec
toute la sincérité que vous devez attendre de mon caractère. Cette
lettre m'était destinée, et j'en connais l'auteur.--Je desire
infiniment savoir le nom de ce monsieur qui traite si bien
de fat l'homme le plus aimable que je connaisse.--Son nom? Je
l'ignore.--Quoi? s'écria la comtesse, en éclatant de rire d'une
manière impertinente, vous ignorez le nom de celui qui veut vous
suivre au-delà des mers?--Valentine ne daigna point faire attention
à cette épigramme; mais elle en punit bientôt la comtesse, en la
livrant à la plus cruelle inquiétude. Après s'être épuisé en
sentences plus ou moins éloquentes sur l'extravagance des femmes,
M. de Nangis dit à sa soeur;--«Il ne faut pas douter que l'amour de
ce beau sylphe ne soit l'unique cause des refus que vous adressez à
M. d'Émerange!--Non, répondit Valentine, cet amour n'est pas la
seule cause de mon refus.--C'est pourtant de cette belle passion
dont vous avez voulu parler, en nous assurant qu'un motif secret
vous empêchait d'accepter sa main.»--En cet instant, les yeux de
Valentine se tournèrent sur madame de Nangis, elle la vit dans
l'attitude d'un coupable qui attend le prix de ses méchancetés. Un
affreux tremblement agitait ses membres; elle écoutait d'un air
avide les mots qui allaient sortir de la bouche de sa belle-soeur,
et semblait implorer la pitié de sa victime. Il fallait s'être
laissée entraîner à tous les torts d'une passion insensée pour
méconnaître ainsi le coeur de Valentine; mais le premier châtiment
de ceux qui renoncent à la vertu est de n'y plus croire. Aussi
l'étonnement de madame de Nangis fut-il à son comble, lorsqu'elle
entendit Valentine donner pour raison de son refus la différence de
son caractère avec celui de M. d'Émerange, et beaucoup d'autres
motifs, sans ajouter un mot qui pût faire soupçonner les sentiments
de la comtesse. Ce procédé généreux, en dissipant sa crainte, la
livra au remords; et rien ne saurait peindre ce qu'elle souffrit en
voyant son mari s'animer de plus en plus contre sa soeur, et finir
par l'outrager au point d'appeler du nom d'intrigue son intimité
avec Anatole. Valentine avait supporté cette injure avec la
résignation qui naît de l'innocence; mais quand elle se vit en même
temps accuser de tous les manèges de la coquetterie envers le comte
d'Émerange, la fierté de son ame se révolta de cette insulte. Elle
déclara qu'aucune considération ne pouvait l'engager à souffrir les
expressions du mépris de personne, pas même de son frère; et elle
sortit en l'assurant que désormais il n'aurait plus l'occasion de la
traiter avec tant d'injustice.
«Le voilà donc arrivé ce fatal moment que j'ai si souvent redouté!
s'écria Valentine, quand elle fut seule. Mon imprudence et la plus
indigne calomnie m'enlèvent jusqu'à l'estime de mon frère, je ne
puis plus habiter sa maison, sans trahir l'horreur que m'inspire
tout ce qui s'y passe. Il faut m'en éloigner; il faut quitter cette
famille que j'avais regardée comme un asyle protecteur, et emporter
avec moi le mépris et la haine de deux êtres sur qui j'avais placé
mon respect et ma tendresse!» En se livrant à ces tristes pensées,
Valentine fondait en larmes. Mais son attendrissement, loin
d'affaiblir sa résolution, redoublait le desir qu'elle avait de
cacher sa peine à tous les yeux. Dans ce dessein, elle écrivit au
commandeur qu'un obstacle imprévu l'obligeait à renoncer au projet
d'aller en Italie; qu'elle était à la veille de partir pour Saverny,
où une affaire importante la rappelait, mais qu'elle desirait
vivement le voir avant de s'éloigner de Paris. Le domestique chargé
de porter ce billet eut ordre de n'en remettre la réponse qu'à la
marquise elle-même. Cette réponse se fit attendre jusqu'à dix heures
du soir; le domestique s'excusa de la rendre aussi tard, en disant
qu'il s'était cru obligé d'aller la chercher jusque chez madame de
Réthel, à Auteuil, ou M. de Saint-Albert devait dîner. Il ajouta,
qu'en sortant de table le commandeur avait été pris subitement
d'une attaque de goutte qui l'avait forcé de se mettre au lit. Le
billet était écrit de la main de madame de Réthel, qui donnait à
Valentine les détails de ce fâcheux accident, et l'engageait à
venir s'établir quelques jours à Auteuil, pour adoucir par sa
présence les maux de leur vieil ami. La plus sincère affection, la
reconnaissance, tout fesait un devoir à Valentine de se rendre à
cette invitation, qui lui offrait en même temps une occasion de
prodiguer ses soins au seul protecteur qui lui restât, et un
prétexte de s'éloigner de la maison de son frère.
Elle résolut de partir le lendemain, de grand matin, pour qu'on ne
s'étonnât point dans la maison de ne lui voir faire ses adieux à
personne, et chargea mademoiselle Cécile d'instruire les gens de la
comtesse du motif qui la déterminait à se rendre sans délai chez
madame de Réthel. Ces arrangements finis, Valentine essaya de
prendre quelque repos, mais le sommeil ne vint point calmer ses sens
en la délivrant du souvenir de ses peines. L'idée de reposer pour la
dernière fois sous le toit fraternel remplissait son ame d'amertume:
elle contemplait avec douleur cet appartement si élégamment orné
pour la recevoir, où elle croyait passer sa vie au sein de sa
famille. La place où elle relisait les lettres d'Anatole, la table
sur laquelle elle y répondait, tout, jusqu'au petit fauteuil
d'Isaure, excitait ses regrets. Le coeur attache tant de prix aux
moindres objets qu'il va perdre! Valentine avait souvent desiré de
n'être jamais venue dans ces lieux témoins de ses chagrins; mais il
fallait s'en exiler pour toujours, et ses larmes coulaient à la
seule pensée de ne les plus revoir. C'est ainsi que la cause de nos
malheurs l'est quelquefois aussi de nos regrets.