Pendant qu'il se tramait tant de conspirations contre le repos de
Valentine, mademoiselle Cécile l'instruisait de la visite de M. de
Nangis, et de l'humeur qu'il avait témoignée lorsqu'on lui avait
signifié qu'il ne pouvait entrer chez sa soeur. «Allons, dit
Valentine, je vois qu'il me faut renoncer même au plaisir d'être
seule, puisque je ne puis m'y livrer sans offenser quelqu'un.» Et
elle se disposa à sortir pour échapper, s'il était possible, à
quelque visite importune. En s'occupant d'habiller sa maîtresse,
mademoiselle Cécile rompit le silence qui lui était imposé
ordinairement par celui que gardait la marquise avec elle, pour lui
dire: «Madame fait très-bien de sortir aujourd'hui, car je ne sais
ce qui se passe dans la maison, mais c'est à coup sûr quelque chose
d'étrange; madame la comtesse tourmente et gronde tous ses gens
à-la-fois; M. de Nangis a demandé ses chevaux plutôt qu'à
l'ordinaire; Richard a déja porté ce matin trois lettres de sa
maîtresse chez le comte d'Émerange, et j'étais à peine levée quand
madame votre soeur m'a fait appeler pour lui donner de vos
nouvelles, et répondre à cent questions sur la santé et les
occupations de madame; après avoir dit que madame avait été
indisposée depuis plusieurs jours, j'ai répondu à tout le reste: _Je
n'en sais rien_; et madame la comtesse, ennuyée de m'entendre
toujours répéter la même chose, m'a renvoyée en disant: Quelle
sotte!»
La marquise n'eut pas l'air de faire grande attention au rapport de
mademoiselle Cécile, et feignit de regarder la curiosité de sa
belle-soeur comme une preuve de l'intérêt qu'elle portait à sa
santé; mais elle s'affligea en secret de voir jusqu'où s'abaissait
la fierté de la comtesse. Qu'aurait-elle donc pensé si elle avait pu
deviner que l'excès du ressentiment de cette insensée la porterait
ce jour-là même à user de son autorité dans sa maison, pour se
faire remettre dans le plus grand mystère les lettres adressées à
madame de Saverny. L'espérance d'en trouver une de M. d'Émerange,
qui lui apprendrait plus sûrement la vérité de ses rapports avec
Valentine, était le seul motif de cette indigne action, dont le vil
confident vint bientôt chercher la récompense. Vingt-cinq louis
furent le prix de trois lettres remises à la comtesse par un laquais
infidèle. De ces trois lettres l'une portait le timbre de Nevers, la
seconde était un simple billet d'invitation qu'on pouvait lire sans
le décacheter, et, sur la troisième, on ne reconnaissait pas
l'écriture de M. d'Émerange. C'était donc inutilement pour cette
fois que madame de Nangis venait de se laisser entraîner au plus
indigne procédé; mais elle en pouvait assurer le secret en rendant
les trois lettres comme elle les avait reçues. Sa conscience
accueillait cette idée; avec une morale peu sévère, on se croit
facilement innocent du mal dont on ne recueille pas le fruit. La
comtesse se parait déja à ses propres yeux du mérite de résister au
mouvement d'une curiosité sans objet, lorsqu'un nouveau soupçon vint
triompher de tous ses scrupules. Elle pensa que M. d'Émerange
pouvait bien se servir d'une autre main que la sienne pour écrire
l'adresse de ses lettres à madame de Saverny. C'était un moyen
souvent employé pour tromper les regards des jaloux; et madame de
Nangis se rendait justice en supposant aux autres le desir
d'échapper à son indiscrétion; à force de supposer ce qu'elle
espère, elle croit céder à la certitude de tout apprendre, et rompt
le cachet.... Bientôt une joie féroce étincelle dans ses yeux. Elle
tient enfin l'instrument d'une vengeance sûre, qui va frapper du
même coup l'ingrat qui la trahit, et la femme qu'on lui préfère.
Munie de ce précieux dépôt, elle attend dans toute l'agitation d'une
affreuse espérance le moment où le comte d'Émerange a promis de se
rendre chez elle. Pour obtenir de lui cette promesse, il avait fallu
employer la ruse, et lui cacher sur-tout ce qu'on avait appris de
M. de Nangis. Ce soin important était le sujet des billets dont
mademoiselle Cécile avait parlé à sa maîtresse, et auxquels le comte
venait de répondre, en cédant avec peine aux instances de madame de
Nangis.
Lorsque M. d'Émerange parut, la comtesse prit un air riant pour le
complimenter sur son futur mariage et sur le bonheur d'être aimé
d'une femme accomplie; elle se vanta d'avoir prévu que cette
provinciale, dont on prétendait se moquer, serait avant peu
l'héroïne d'un roman nouveau, qui finirait par le dénoûment
ordinaire. Avant de répondre à ces compliments ironiques, le comte
chercha a démêler la véritable pensée de madame de Nangis sur cet
événement. Il crut un instant que sa fierté l'emportait sur sa
jalousie, et que le dédain triomphait de sa colère; il se
réjouissait de lui voir prendre un parti si convenable. Mais le
dépit d'une femme, ainsi que son amour, se trahit par ses soins
mêmes à le cacher; et ce fut à la gaîté factice de la comtesse, que
M. d'Émerange devina l'excès de son ressentiment. Cette découverte
l'engagea à nier l'amour qu'on lui supposait pour la marquise; il
convint seulement d'avoir consenti au projet de M. de Nangis, qui
mettait la plus grande importance à ce mariage, et en avait fait
toutes les démarches, avant même qu'il les eût approuvées. Il
ajouta, en regardant finement la comtesse, que des raisons faciles
à comprendre l'avaient empêché d'apporter beaucoup de résistance aux
volontés de son mari, et que d'ailleurs on lui avait fait sentir la
nécessité de se marier, comme étant l'unique rejeton de sa famille.
Toutes ces considérations, dit-il, m'ont déterminé à laisser agir le
zèle de mes amis; leur choix est tombé sur madame de Saverny, dont
le rang et l'éducation sont dignes de la place que le Roi veut bien
destiner à ma femme. Et c'est plus encore par convenance que par
inclination que je me décide à l'épouser.--Je suis bien aise de voir
tant de raison dans votre amour, reprit la comtesse, en s'apercevant
aussi de la mauvaise foi du comte, il en sera moins surpris du
sort qu'on lui réserve.--Vous savez que sur ce point je suis
très-philosophe.--On l'est sans peine quand on se croit aimé.--Je ne
saurais me prévaloir de cet avantage, car votre belle-soeur ne m'a
point fait d'aveu; elle prétend au contraire avoir une raison de
refuser ma main, qu'elle ne veut avouer à personne.--La voulez-vous
savoir?--Vous m'allez dire comme M. de Nangis, qu'elle a peur de
ma légèreté.--Non, elle vous rend trop de justice.--Au fait,
répliqua-t-il, en jetant un regard tendre sur la comtesse, elle
ferait mieux peut-être de redouter ma constance.--Non, Monsieur,
elle a, pour dédaigner votre amour, de meilleures raisons que
toutes celles-là. Tenez et jugez-en vous-même. En disant ces mots
elle remet au comte la lettre suivante, et savoure le plaisir de la
lui voir lire en tremblant de colère.
«Vous partez, Valentine, et c'est le desir d'échapper aux
importunités d'un fat qui vous éloigne des lieux que vous
embellissez! L'honneur de l'emporter sur vos rivales, celui de
briller à la cour de tout l'éclat de la fortune et de la beauté; le
triomphe plus grand encore de fixer un coeur voué à l'inconstance;
enfin, tous ces plaisirs enivrants de la vanité ne peuvent donc vous
séduire? Vous réalisez le voeu que je formai en vous voyant pour la
première fois. Ah! me disais-je alors, si j'étais le créateur d'un
aussi bel ouvrage, je voudrais le parer de toutes les vertus.
«Vous partez, et des pleurs de regrets ne viennent pas obscurcir mes
yeux, et je ne maudis point cet exil volontaire! Tant de courage
doit vous sembler un prodige, à vous qui savez que j'ai besoin pour
vivre du même air que vous respirez; mais songez à ces timides
oiseaux, qui, sans oser approcher du soleil, traversent les mers
pour jouir en tout temps des bienfaits de sa présence, et vous aurez
bientôt le secret de ma résignation.»
Après un moment de silence, pendant lequel M. d'Émerange cherchait
à modérer sa rage, il jeta les yeux sur madame de Nangis, et fut
frappé de la joie qu'il vit éclater dans les siens. L'idée qu'elle
se repaissait du plaisir de le voir humilié, lui inspira l'envie de
s'en venger en l'humiliant elle-même. «Cette lettre n'est point
signée, dit-il avec mépris, et rien ne prouve qu'elle soit destinée
à la marquise.--Quoi, s'écria la comtesse, transportée de fureur, le
nom de la marquise de Saverny, n'est-il pas sur l'adresse; et ne
lisez vous point celui de Valentine?--Belle preuve! chacun en peut
écrire autant à la femme qu'il veut calomnier ou compromettre.
D'ailleurs, si cette lettre était connue de la marquise, comment se
trouverait elle entre vos mains? Ici madame de Nangis resta
interdite, son front se couvrit de rougeur; mais tout-à-coup,
bravant la honte par la colère, elle arracha la lettre des mains du
comte, et dit: «Puisque votre misérable amour préfère m'outrager par
le plus odieux soupçon que d'en croire l'évidence, je saurai bien
vous convaincre sans m'abaisser à me justifier. Mais si je me livre
à tout l'excès de mon indignation, n'accusez que vous des malheurs
qui en seront la suite. Le ciel m'est témoin que d'aussi barbares
sentiments n'ont jamais possédé mon ame; je vous les dois tous et
vous en subirez l'effet. J'ai appris de vous comment on peut
joindre la perfidie à l'insulte; vous apprendrez de moi comment on
se venge du mépris.» En finissant ces mots, la comtesse sortit avec
précipitation de la chambre; et, défendant au comte de la suivre,
elle alla s'enfermer dans son cabinet.