CHAPITRE XXX.

Pendant qu'il se tramait tant de conspirations contre le repos de

Valentine, mademoiselle Cécile l'instruisait de la visite de M. de

Nangis, et de l'humeur qu'il avait témoignée lorsqu'on lui avait

signifié qu'il ne pouvait entrer chez sa soeur. «Allons, dit

Valentine, je vois qu'il me faut renoncer même au plaisir d'être

seule, puisque je ne puis m'y livrer sans offenser quelqu'un.» Et

elle se disposa à sortir pour échapper, s'il était possible, à

quelque visite importune. En s'occupant d'habiller sa maîtresse,

mademoiselle Cécile rompit le silence qui lui était imposé

ordinairement par celui que gardait la marquise avec elle, pour lui

dire: «Madame fait très-bien de sortir aujourd'hui, car je ne sais

ce qui se passe dans la maison, mais c'est à coup sûr quelque chose

d'étrange; madame la comtesse tourmente et gronde tous ses gens

à-la-fois; M. de Nangis a demandé ses chevaux plutôt qu'à

l'ordinaire; Richard a déja porté ce matin trois lettres de sa

maîtresse chez le comte d'Émerange, et j'étais à peine levée quand

madame votre soeur m'a fait appeler pour lui donner de vos

nouvelles, et répondre à cent questions sur la santé et les

occupations de madame; après avoir dit que madame avait été

indisposée depuis plusieurs jours, j'ai répondu à tout le reste: _Je

n'en sais rien_; et madame la comtesse, ennuyée de m'entendre

toujours répéter la même chose, m'a renvoyée en disant: Quelle

sotte!»

La marquise n'eut pas l'air de faire grande attention au rapport de

mademoiselle Cécile, et feignit de regarder la curiosité de sa

belle-soeur comme une preuve de l'intérêt qu'elle portait à sa

santé; mais elle s'affligea en secret de voir jusqu'où s'abaissait

la fierté de la comtesse. Qu'aurait-elle donc pensé si elle avait pu

deviner que l'excès du ressentiment de cette insensée la porterait

ce jour-là même à user de son autorité dans sa maison, pour se

faire remettre dans le plus grand mystère les lettres adressées à

madame de Saverny. L'espérance d'en trouver une de M. d'Émerange,

qui lui apprendrait plus sûrement la vérité de ses rapports avec

Valentine, était le seul motif de cette indigne action, dont le vil

confident vint bientôt chercher la récompense. Vingt-cinq louis

furent le prix de trois lettres remises à la comtesse par un laquais

infidèle. De ces trois lettres l'une portait le timbre de Nevers, la

seconde était un simple billet d'invitation qu'on pouvait lire sans

le décacheter, et, sur la troisième, on ne reconnaissait pas

l'écriture de M. d'Émerange. C'était donc inutilement pour cette

fois que madame de Nangis venait de se laisser entraîner au plus

indigne procédé; mais elle en pouvait assurer le secret en rendant

les trois lettres comme elle les avait reçues. Sa conscience

accueillait cette idée; avec une morale peu sévère, on se croit

facilement innocent du mal dont on ne recueille pas le fruit. La

comtesse se parait déja à ses propres yeux du mérite de résister au

mouvement d'une curiosité sans objet, lorsqu'un nouveau soupçon vint

triompher de tous ses scrupules. Elle pensa que M. d'Émerange

pouvait bien se servir d'une autre main que la sienne pour écrire

l'adresse de ses lettres à madame de Saverny. C'était un moyen

souvent employé pour tromper les regards des jaloux; et madame de

Nangis se rendait justice en supposant aux autres le desir

d'échapper à son indiscrétion; à force de supposer ce qu'elle

espère, elle croit céder à la certitude de tout apprendre, et rompt

le cachet.... Bientôt une joie féroce étincelle dans ses yeux. Elle

tient enfin l'instrument d'une vengeance sûre, qui va frapper du

même coup l'ingrat qui la trahit, et la femme qu'on lui préfère.

Munie de ce précieux dépôt, elle attend dans toute l'agitation d'une

affreuse espérance le moment où le comte d'Émerange a promis de se

rendre chez elle. Pour obtenir de lui cette promesse, il avait fallu

employer la ruse, et lui cacher sur-tout ce qu'on avait appris de

M. de Nangis. Ce soin important était le sujet des billets dont

mademoiselle Cécile avait parlé à sa maîtresse, et auxquels le comte

venait de répondre, en cédant avec peine aux instances de madame de

Nangis.

Lorsque M. d'Émerange parut, la comtesse prit un air riant pour le

complimenter sur son futur mariage et sur le bonheur d'être aimé

d'une femme accomplie; elle se vanta d'avoir prévu que cette

provinciale, dont on prétendait se moquer, serait avant peu

l'héroïne d'un roman nouveau, qui finirait par le dénoûment

ordinaire. Avant de répondre à ces compliments ironiques, le comte

chercha a démêler la véritable pensée de madame de Nangis sur cet

événement. Il crut un instant que sa fierté l'emportait sur sa

jalousie, et que le dédain triomphait de sa colère; il se

réjouissait de lui voir prendre un parti si convenable. Mais le

dépit d'une femme, ainsi que son amour, se trahit par ses soins

mêmes à le cacher; et ce fut à la gaîté factice de la comtesse, que

M. d'Émerange devina l'excès de son ressentiment. Cette découverte

l'engagea à nier l'amour qu'on lui supposait pour la marquise; il

convint seulement d'avoir consenti au projet de M. de Nangis, qui

mettait la plus grande importance à ce mariage, et en avait fait

toutes les démarches, avant même qu'il les eût approuvées. Il

ajouta, en regardant finement la comtesse, que des raisons faciles

à comprendre l'avaient empêché d'apporter beaucoup de résistance aux

volontés de son mari, et que d'ailleurs on lui avait fait sentir la

nécessité de se marier, comme étant l'unique rejeton de sa famille.

Toutes ces considérations, dit-il, m'ont déterminé à laisser agir le

zèle de mes amis; leur choix est tombé sur madame de Saverny, dont

le rang et l'éducation sont dignes de la place que le Roi veut bien

destiner à ma femme. Et c'est plus encore par convenance que par

inclination que je me décide à l'épouser.--Je suis bien aise de voir

tant de raison dans votre amour, reprit la comtesse, en s'apercevant

aussi de la mauvaise foi du comte, il en sera moins surpris du

sort qu'on lui réserve.--Vous savez que sur ce point je suis

très-philosophe.--On l'est sans peine quand on se croit aimé.--Je ne

saurais me prévaloir de cet avantage, car votre belle-soeur ne m'a

point fait d'aveu; elle prétend au contraire avoir une raison de

refuser ma main, qu'elle ne veut avouer à personne.--La voulez-vous

savoir?--Vous m'allez dire comme M. de Nangis, qu'elle a peur de

ma légèreté.--Non, elle vous rend trop de justice.--Au fait,

répliqua-t-il, en jetant un regard tendre sur la comtesse, elle

ferait mieux peut-être de redouter ma constance.--Non, Monsieur,

elle a, pour dédaigner votre amour, de meilleures raisons que

toutes celles-là. Tenez et jugez-en vous-même. En disant ces mots

elle remet au comte la lettre suivante, et savoure le plaisir de la

lui voir lire en tremblant de colère.

«Vous partez, Valentine, et c'est le desir d'échapper aux

importunités d'un fat qui vous éloigne des lieux que vous

embellissez! L'honneur de l'emporter sur vos rivales, celui de

briller à la cour de tout l'éclat de la fortune et de la beauté; le

triomphe plus grand encore de fixer un coeur voué à l'inconstance;

enfin, tous ces plaisirs enivrants de la vanité ne peuvent donc vous

séduire? Vous réalisez le voeu que je formai en vous voyant pour la

première fois. Ah! me disais-je alors, si j'étais le créateur d'un

aussi bel ouvrage, je voudrais le parer de toutes les vertus.

«Vous partez, et des pleurs de regrets ne viennent pas obscurcir mes

yeux, et je ne maudis point cet exil volontaire! Tant de courage

doit vous sembler un prodige, à vous qui savez que j'ai besoin pour

vivre du même air que vous respirez; mais songez à ces timides

oiseaux, qui, sans oser approcher du soleil, traversent les mers

pour jouir en tout temps des bienfaits de sa présence, et vous aurez

bientôt le secret de ma résignation.»

Après un moment de silence, pendant lequel M. d'Émerange cherchait

à modérer sa rage, il jeta les yeux sur madame de Nangis, et fut

frappé de la joie qu'il vit éclater dans les siens. L'idée qu'elle

se repaissait du plaisir de le voir humilié, lui inspira l'envie de

s'en venger en l'humiliant elle-même. «Cette lettre n'est point

signée, dit-il avec mépris, et rien ne prouve qu'elle soit destinée

à la marquise.--Quoi, s'écria la comtesse, transportée de fureur, le

nom de la marquise de Saverny, n'est-il pas sur l'adresse; et ne

lisez vous point celui de Valentine?--Belle preuve! chacun en peut

écrire autant à la femme qu'il veut calomnier ou compromettre.

D'ailleurs, si cette lettre était connue de la marquise, comment se

trouverait elle entre vos mains? Ici madame de Nangis resta

interdite, son front se couvrit de rougeur; mais tout-à-coup,

bravant la honte par la colère, elle arracha la lettre des mains du

comte, et dit: «Puisque votre misérable amour préfère m'outrager par

le plus odieux soupçon que d'en croire l'évidence, je saurai bien

vous convaincre sans m'abaisser à me justifier. Mais si je me livre

à tout l'excès de mon indignation, n'accusez que vous des malheurs

qui en seront la suite. Le ciel m'est témoin que d'aussi barbares

sentiments n'ont jamais possédé mon ame; je vous les dois tous et

vous en subirez l'effet. J'ai appris de vous comment on peut

joindre la perfidie à l'insulte; vous apprendrez de moi comment on

se venge du mépris.» En finissant ces mots, la comtesse sortit avec

précipitation de la chambre; et, défendant au comte de la suivre,

elle alla s'enfermer dans son cabinet.

Anatole, Vol. 2 · 第 18 / 37 题