Depuis ce jour, madame de Saverny ne goûta plus aucun repos.
Persécutée par son frère, pour céder au desir de M. d'Émerange, dont
la malignité inventait à chaque instant un nouveau moyen de la
compromettre, et ne cessait de la menacer d'abandonner madame de
Nangis à son ressentiment; poursuivie par la jalousie de sa
belle-soeur; effrayée des transports de l'amour d'Anatole;
Valentine, était dévorée de cette inquiétude qui précède le
malheur. Ne sachant plus comment y échapper, elle confia à M. de
Saint-Albert le projet qu'elle formait de partir secrètement pour
l'Italie, en fesant savoir seulement à son frère, qu'elle
entreprenait ce voyage pour se soustraire aux instances de M.
d'Émerange, et faire cesser le bruit d'un mariage auquel elle ne
consentirait jamais. Le commandeur, après avoir réfléchi long-temps
sur ce voyage, finit par l'approuver, en disant: Vous avez raison,
ce parti me semble le meilleur; mais il faut tout prévoir. Malgré le
plus grand mystère, M. d'Émerange saura bientôt où vous allez. Il
vous y suivra, il vous l'a promis, et dans sa position c'est le
meilleur parti qu'il puisse prendre, car cette preuve de dévouement
doit vous attendrir, ou vous perdre. Mais il est un moyen
d'échapper à ce double danger, en ôtant au public l'occasion de mal
interpréter une démarche fort simple; et ce moyen est d'emmener avec
vous deux personnes dont l'âge et la réputation deviennent les
garants de votre conduite aux yeux du monde, et dont l'amitié vous
protége contre toutes les tentatives d'un fat.--Puisque mon frère
m'abandonne, s'écria Valentine, en essuyant ses larmes, de qui
puis-je espérer une si grande preuve d'attachement?--On croirait,
reprit brusquement le commandeur, que votre coeur n'en est pas
digne, à la manière dont vous doutez de celui de vos amis. Si
quelqu'un m'avait dit: Il y a une personne dans le monde capable de
grands sacrifices pour vous épargner un malheur; je vous aurais
devinée tout de suite, moi.--Ah! mon ami! fut tout ce que put
articuler Valentine; elle se jeta dans les bras de M. de
Saint-Albert, qui la serra paternellement sur son coeur. Lorsque son
émotion lui permit de parler, il assura Valentine que madame de
Réthel serait enchantée de faire avec elle le voyage d'Italie. Nous
irons à petites journées, ajouta-t-il en riant, par égard pour l'âge
de l'aimable vieillard qui vous accompagne. Deux semaines suffiront
pour les préparatifs de ce petit enlèvement; et si le monde en
médit, comptez sur mon honneur pour réparer le tort que pourraient
faire au vôtre mes moyens de séduction.--Cette plaisanterie fit
sourire Valentine, et l'empêcha de se livrer à l'excès de son
attendrissement. Elle se contenta de serrer la main du commandeur,
en signe de reconnaissance; et tous deux se quittèrent, l'ame
pénétrée de cette douce joie qui naît également du bien que l'on
reçoit et de celui qu'on fait.
Mais ce délai de quinze jours accordé aux différents manèges de
l'amour-propre pouvait devenir bien funeste à Valentine; elle le
prévoyait, sans oser en témoigner sa crainte. Un service obtenu sans
l'avoir demandé rend si discret, qu'on préfère en perdre le prix,
que de s'en assurer par une nouvelle sollicitation. Aussi la
marquise se résigna-t-elle à attendre patiemment l'époque fixée pour
son départ. Elle imagina de se composer une manière de vivre qui la
mît à l'abri des scènes qu'elle redoutait le plus; et donnant
l'ordre à ses gens de ne laisser entrer chez elle que le commandeur
et sa nièce, elle se dit légèrement indisposée, et crut se faire
oublier de ceux qui la tourmentaient, en se délivrant de leur
présence. Pour se maintenir dans une résolution qui devait
lui coûter le plaisir de rencontrer Anatole, il fallait bien
trouver quelque dédommagement; et celui de lui écrire vint tout
naturellement à sa pensée. A la veille de faire une longue absence
on est plus confiant; il semble qu'on n'ait rien à redouter des
aveux de sa faiblesse; l'idée qu'on ne se reverra peut-être jamais,
en glaçant l'ame de terreur, la met au-dessus des considérations
ordinaires, et ce qu'on dit alors a quelque chose de la solennité
d'un dernier adieu. Cependant Valentine ne se laissa point entraîner
par le charme d'exprimer ses pensées à celui qui les inspirait
toutes. Elle lui parla des chagrins qui l'obligeaient à s'éloigner
de sa famille, sans lui laisser soupçonner le secret de madame de
Nangis; et comme elle donna pour raison de son voyage le desir de
fuir M. d'Émerange, il est à présumer qu'Anatole fut de son avis,
et qu'il trouva la lettre charmante.
M. d'Émerange s'étant déja présenté plusieurs fois chez madame de
Saverny, sans être reçu, devina qu'elle lui avait fait défendre sa
porte. Ce procédé le choqua vivement; il se promit de s'en venger;
et alla s'en plaindre à M. de Nangis, comme d'une insulte que sa
conduite respectueuse envers sa soeur n'aurait pas dû lui attirer.
M. de Nangis qui mettait le plus grand intérêt à maintenir les
espérances du comte, l'assura que ce n'était sûrement qu'un
malentendu de la part des gens de la marquise. Pour s'en convaincre,
il se rendit chez elle, et demanda à la voir; mais on lui répondit
que madame était souffrante, et reposait en ce moment. Assez
mécontent de cette réponse, il fit appeler mademoiselle Cécile pour
la questionner sur la maladie de sa maîtresse. A la manière dont on
l'interrogeait, mademoiselle Cécile vit bien qu'il fallait mentir;
mais, comme elle n'avait point reçu d'instructions à ce sujet, elle
fit tant de mensonges inutiles, qu'elle laissa soupçonner la vérité.
M. de Nangis en conçut beaucoup d'humeur, mais il la dissimula sous
l'apparence d'une vive inquiétude. Se promettant bien d'éclaircir ce
mystère, il entra chez sa femme en disant: Vous ignorez sûrement que
Valentine est malade, elle n'est point sortie depuis deux jours, et
ne reçoit personne; cela m'inquiète, et je vous engage à forcer sa
porte pour lui offrir vos soins.--Je m'en garderai bien, reprit la
comtesse d'un ton amer, cela m'est arrivé une fois la semaine
dernière; et je n'ai pas envie de recommencer une pareille
gaucherie. Cette phrase devait exciter la curiosité de M. de Nangis;
et pour la satisfaire, la comtesse raconta comment elle avait trouvé
M. d'Émerange en tête à tête avec sa belle-soeur. Elle accompagna ce
récit de plusieurs réflexions malignes, qui indignèrent M. de
Nangis. Il crut de son honneur de justifier Valentine des
soupçons qu'on osait concevoir sur elle, en disant qu'il était
bien permis de recevoir avec intimité l'homme que l'on devait épouser
incessamment.--M. d'Émerange épouse votre soeur? s'écria la
comtesse, d'une voix étouffée.--Vraiment nous en aurions parlé
plutôt, reprit M. de Nangis, sans remarquer la fureur qui se
peignait dans les yeux de sa femme, mais je ne sais quelle pruderie
empêche Valentine de se décider; elle aime très-certainement M.
d'Émerange; vous l'aviez déjà deviné, et depuis tout l'a confirmé.
Cependant elle hésite, et donne pour prétexte la légèreté du comte,
et cent autres mauvaises raisons dont vous pourriez facilement lui
démontrer le ridicule. Peut-être aura-t-elle plus de confiance en
vous: d'ailleurs vous triompherez mieux que moi de ces idées
romanesques sur la constance. Ayez l'air de croire à celle du comte,
et vous l'en convaincrez sans peine. Sur ce sujet, une femme sait
toujours en persuader une autre; et je parie que votre esprit aura
bientôt fait disparaître l'obstacle qu'elle oppose au mariage le
plus brillant qu'elle puisse faire. Si vous réussissez, comme je
n'en doute pas, vous pouvez compter sur la reconnaissance de M.
d'Émerange, car il est amoureux fou de Valentine.» On peut imaginer
ce qui se passa dans l'ame de la comtesse, à chaque mot de ce
discours. Plongée dans une espèce d'anéantissement, elle s'efforçait
vainement de rompre le silence; un poids énorme semblait oppresser
sa poitrine; et, lorsque par un mouvement courageux elle essayait de
répondre à ces mots cruels qui déchiraient son coeur, sa voix
expirait sur ses lèvres livides. Un état aussi violent devenait
impossible à dissimuler; et M. de Nangis allait peut-être découvrir
le plus affreux secret, lorsqu'un domestique vint lui remettre un
billet, qui demandait une prompte réponse. Le comte sortit alors en
recommandant à sa femme de ne point oublier ce qu'il venait de lui
dire, et tout ce qu'il attendait de sa complaisance.
O vous, que de funestes passions égareront peut-être un jour, que ne
pouvez-vous contempler leur hideux effet sur le coeur et les traits
de cette femme jeune et belle! La pâleur de la mort couvre son
visage; son regard éteint ne se ranime que lorsqu'un projet de
vengeance vient flatter son imagination. Cette bouche, qu'embellissait
l'expression d'une gaîté piquante, ne sourit plus qu'à l'idée de
punir l'innocence du crime d'être aimée; et cet esprit élégant et
coquet, autrefois uniquement occupé du desir de plaire, ne l'est
plus maintenant que du barbare soin de chercher les moyens les plus
sûrs de perdre sa rivale: aucun ne lui paraît trop cruel ou trop
bas. Enfin les sentiments affreux que la vanité outragée inspire à
cette femme coupable semblent flétrir à-la-fois son ame et sa
beauté.