CHAPITRE XXIX

Depuis ce jour, madame de Saverny ne goûta plus aucun repos.

Persécutée par son frère, pour céder au desir de M. d'Émerange, dont

la malignité inventait à chaque instant un nouveau moyen de la

compromettre, et ne cessait de la menacer d'abandonner madame de

Nangis à son ressentiment; poursuivie par la jalousie de sa

belle-soeur; effrayée des transports de l'amour d'Anatole;

Valentine, était dévorée de cette inquiétude qui précède le

malheur. Ne sachant plus comment y échapper, elle confia à M. de

Saint-Albert le projet qu'elle formait de partir secrètement pour

l'Italie, en fesant savoir seulement à son frère, qu'elle

entreprenait ce voyage pour se soustraire aux instances de M.

d'Émerange, et faire cesser le bruit d'un mariage auquel elle ne

consentirait jamais. Le commandeur, après avoir réfléchi long-temps

sur ce voyage, finit par l'approuver, en disant: Vous avez raison,

ce parti me semble le meilleur; mais il faut tout prévoir. Malgré le

plus grand mystère, M. d'Émerange saura bientôt où vous allez. Il

vous y suivra, il vous l'a promis, et dans sa position c'est le

meilleur parti qu'il puisse prendre, car cette preuve de dévouement

doit vous attendrir, ou vous perdre. Mais il est un moyen

d'échapper à ce double danger, en ôtant au public l'occasion de mal

interpréter une démarche fort simple; et ce moyen est d'emmener avec

vous deux personnes dont l'âge et la réputation deviennent les

garants de votre conduite aux yeux du monde, et dont l'amitié vous

protége contre toutes les tentatives d'un fat.--Puisque mon frère

m'abandonne, s'écria Valentine, en essuyant ses larmes, de qui

puis-je espérer une si grande preuve d'attachement?--On croirait,

reprit brusquement le commandeur, que votre coeur n'en est pas

digne, à la manière dont vous doutez de celui de vos amis. Si

quelqu'un m'avait dit: Il y a une personne dans le monde capable de

grands sacrifices pour vous épargner un malheur; je vous aurais

devinée tout de suite, moi.--Ah! mon ami! fut tout ce que put

articuler Valentine; elle se jeta dans les bras de M. de

Saint-Albert, qui la serra paternellement sur son coeur. Lorsque son

émotion lui permit de parler, il assura Valentine que madame de

Réthel serait enchantée de faire avec elle le voyage d'Italie. Nous

irons à petites journées, ajouta-t-il en riant, par égard pour l'âge

de l'aimable vieillard qui vous accompagne. Deux semaines suffiront

pour les préparatifs de ce petit enlèvement; et si le monde en

médit, comptez sur mon honneur pour réparer le tort que pourraient

faire au vôtre mes moyens de séduction.--Cette plaisanterie fit

sourire Valentine, et l'empêcha de se livrer à l'excès de son

attendrissement. Elle se contenta de serrer la main du commandeur,

en signe de reconnaissance; et tous deux se quittèrent, l'ame

pénétrée de cette douce joie qui naît également du bien que l'on

reçoit et de celui qu'on fait.

Mais ce délai de quinze jours accordé aux différents manèges de

l'amour-propre pouvait devenir bien funeste à Valentine; elle le

prévoyait, sans oser en témoigner sa crainte. Un service obtenu sans

l'avoir demandé rend si discret, qu'on préfère en perdre le prix,

que de s'en assurer par une nouvelle sollicitation. Aussi la

marquise se résigna-t-elle à attendre patiemment l'époque fixée pour

son départ. Elle imagina de se composer une manière de vivre qui la

mît à l'abri des scènes qu'elle redoutait le plus; et donnant

l'ordre à ses gens de ne laisser entrer chez elle que le commandeur

et sa nièce, elle se dit légèrement indisposée, et crut se faire

oublier de ceux qui la tourmentaient, en se délivrant de leur

présence. Pour se maintenir dans une résolution qui devait

lui coûter le plaisir de rencontrer Anatole, il fallait bien

trouver quelque dédommagement; et celui de lui écrire vint tout

naturellement à sa pensée. A la veille de faire une longue absence

on est plus confiant; il semble qu'on n'ait rien à redouter des

aveux de sa faiblesse; l'idée qu'on ne se reverra peut-être jamais,

en glaçant l'ame de terreur, la met au-dessus des considérations

ordinaires, et ce qu'on dit alors a quelque chose de la solennité

d'un dernier adieu. Cependant Valentine ne se laissa point entraîner

par le charme d'exprimer ses pensées à celui qui les inspirait

toutes. Elle lui parla des chagrins qui l'obligeaient à s'éloigner

de sa famille, sans lui laisser soupçonner le secret de madame de

Nangis; et comme elle donna pour raison de son voyage le desir de

fuir M. d'Émerange, il est à présumer qu'Anatole fut de son avis,

et qu'il trouva la lettre charmante.

M. d'Émerange s'étant déja présenté plusieurs fois chez madame de

Saverny, sans être reçu, devina qu'elle lui avait fait défendre sa

porte. Ce procédé le choqua vivement; il se promit de s'en venger;

et alla s'en plaindre à M. de Nangis, comme d'une insulte que sa

conduite respectueuse envers sa soeur n'aurait pas dû lui attirer.

M. de Nangis qui mettait le plus grand intérêt à maintenir les

espérances du comte, l'assura que ce n'était sûrement qu'un

malentendu de la part des gens de la marquise. Pour s'en convaincre,

il se rendit chez elle, et demanda à la voir; mais on lui répondit

que madame était souffrante, et reposait en ce moment. Assez

mécontent de cette réponse, il fit appeler mademoiselle Cécile pour

la questionner sur la maladie de sa maîtresse. A la manière dont on

l'interrogeait, mademoiselle Cécile vit bien qu'il fallait mentir;

mais, comme elle n'avait point reçu d'instructions à ce sujet, elle

fit tant de mensonges inutiles, qu'elle laissa soupçonner la vérité.

M. de Nangis en conçut beaucoup d'humeur, mais il la dissimula sous

l'apparence d'une vive inquiétude. Se promettant bien d'éclaircir ce

mystère, il entra chez sa femme en disant: Vous ignorez sûrement que

Valentine est malade, elle n'est point sortie depuis deux jours, et

ne reçoit personne; cela m'inquiète, et je vous engage à forcer sa

porte pour lui offrir vos soins.--Je m'en garderai bien, reprit la

comtesse d'un ton amer, cela m'est arrivé une fois la semaine

dernière; et je n'ai pas envie de recommencer une pareille

gaucherie. Cette phrase devait exciter la curiosité de M. de Nangis;

et pour la satisfaire, la comtesse raconta comment elle avait trouvé

M. d'Émerange en tête à tête avec sa belle-soeur. Elle accompagna ce

récit de plusieurs réflexions malignes, qui indignèrent M. de

Nangis. Il crut de son honneur de justifier Valentine des

soupçons qu'on osait concevoir sur elle, en disant qu'il était

bien permis de recevoir avec intimité l'homme que l'on devait épouser

incessamment.--M. d'Émerange épouse votre soeur? s'écria la

comtesse, d'une voix étouffée.--Vraiment nous en aurions parlé

plutôt, reprit M. de Nangis, sans remarquer la fureur qui se

peignait dans les yeux de sa femme, mais je ne sais quelle pruderie

empêche Valentine de se décider; elle aime très-certainement M.

d'Émerange; vous l'aviez déjà deviné, et depuis tout l'a confirmé.

Cependant elle hésite, et donne pour prétexte la légèreté du comte,

et cent autres mauvaises raisons dont vous pourriez facilement lui

démontrer le ridicule. Peut-être aura-t-elle plus de confiance en

vous: d'ailleurs vous triompherez mieux que moi de ces idées

romanesques sur la constance. Ayez l'air de croire à celle du comte,

et vous l'en convaincrez sans peine. Sur ce sujet, une femme sait

toujours en persuader une autre; et je parie que votre esprit aura

bientôt fait disparaître l'obstacle qu'elle oppose au mariage le

plus brillant qu'elle puisse faire. Si vous réussissez, comme je

n'en doute pas, vous pouvez compter sur la reconnaissance de M.

d'Émerange, car il est amoureux fou de Valentine.» On peut imaginer

ce qui se passa dans l'ame de la comtesse, à chaque mot de ce

discours. Plongée dans une espèce d'anéantissement, elle s'efforçait

vainement de rompre le silence; un poids énorme semblait oppresser

sa poitrine; et, lorsque par un mouvement courageux elle essayait de

répondre à ces mots cruels qui déchiraient son coeur, sa voix

expirait sur ses lèvres livides. Un état aussi violent devenait

impossible à dissimuler; et M. de Nangis allait peut-être découvrir

le plus affreux secret, lorsqu'un domestique vint lui remettre un

billet, qui demandait une prompte réponse. Le comte sortit alors en

recommandant à sa femme de ne point oublier ce qu'il venait de lui

dire, et tout ce qu'il attendait de sa complaisance.

O vous, que de funestes passions égareront peut-être un jour, que ne

pouvez-vous contempler leur hideux effet sur le coeur et les traits

de cette femme jeune et belle! La pâleur de la mort couvre son

visage; son regard éteint ne se ranime que lorsqu'un projet de

vengeance vient flatter son imagination. Cette bouche, qu'embellissait

l'expression d'une gaîté piquante, ne sourit plus qu'à l'idée de

punir l'innocence du crime d'être aimée; et cet esprit élégant et

coquet, autrefois uniquement occupé du desir de plaire, ne l'est

plus maintenant que du barbare soin de chercher les moyens les plus

sûrs de perdre sa rivale: aucun ne lui paraît trop cruel ou trop

bas. Enfin les sentiments affreux que la vanité outragée inspire à

cette femme coupable semblent flétrir à-la-fois son ame et sa

beauté.

Anatole, Vol. 2 · 第 17 / 37 题