CHAPITRE XXVIII.

«Voilà qui est décidé, dit Valentine en serrant le billet dans son

sein, je ne sortirai pas de la journée, et M. de Saint-Albert sera

content de moi.» Ce qui voulait dire tout simplement: Anatole le

desire, et j'obéis sans peine. En effet, dès ce moment l'ennui de

l'entretien qu'elle redoutait disparut à ses yeux; elle rassembla

ses idées avec ordre, et s'appliqua à prévoir les objections que lui

ferait M. d'Émerange, pour arranger ses réponses d'avance. Mais

cette belle précaution eut le succès ordinaire. La conversation

s'entama tout autrement que la marquise ne l'avait prévu; et il lui

fut impossible de placer une seule de ces phrases si ingénieusement

méditées. Heureusement pour elle, son esprit suppléa sans peine au

défaut de sa prévoyance.

M. d'Émerange, qu'une conversation sérieuse effrayait toujours,

commença par plaisanter Valentine sur l'excès de sa fraîcheur, en

lui disant qu'il était bien cruel de retrouver la femme qu'on

adorait ainsi embellie par l'absence. Ce ton de gaîté fut aussitôt

adopté par la marquise; elle sentit qu'il servirait à-la-fois sa

franchise et sa politesse. M. d'Émerange lui sut bon gré de prendre

ainsi le ton qu'il préférait, et regarda cette condescendance comme

une suite de la facilité qu'on a communément de saisir les manières

des gens qu'on aime. Après lui avoir témoigné sa reconnaissance par

mille choses flatteuses, il ajouta: Que je vous remercie de m'avoir

épargné la frayeur d'entendre mon arrêt prononcé par votre frère;

je sens qu'il m'aurait dit vingt fois que j'étais le plus heureux

des hommes, sans me le persuader un instant, et je crois en vérité,

qu'un refus de votre bouche m'attristerait moins qu'une bonne

nouvelle sortie de la sienne.--Cela m'encourage, reprit en souriant

Valentine.--N'allez pas abuser de cet aveu, pourtant.--Non, mais il

me rassure, et m'engage à vous déclarer franchement...--Que vous me

détestez peut-être.--Je mentirais; et vos procédés envers moi vous

répondent au contraire de ma reconnaissance.--Je me soucie bien de

votre reconnaissance; vraiment je ne la mérite pas, car j'ai fait

tout ce que j'ai pu pour ne vous point aimer.--Pourquoi vous

êtes-vous découragé sitôt?--Ah! vous vous en plaignez, c'est une

manière de m'avouer....--Que toute honorée que je me trouve de votre

choix, je n'y saurais répondre.--Et peut-on savoir la raison qui me

condamne à d'éternels regrets? reprit le comte, d'un air moitié

piqué et moitié dédaigneux.--Voilà ce qu'il faut que vous deviniez,

dit en rougissant Valentine.--Mais si je la devine, vous n'en

conviendrez pas?--Cela est vrai.--Eh bien! tant mieux, j'en agirai

plus librement. Jusqu'à présent le desir de vous plaire et la

crainte de voir troubler votre repos par la colère d'une femme dont

la vanité se blesse de toutes les préférences qui ne sont pas pour

elle, m'ont fait supporter patiemment ses caprices. Me voilà enfin

dispensé de jouer plus long-temps un rôle ridicule qui n'eût jamais

été le mien, sans l'espérance de me voir récompensé de tant de

sacrifices. Au fait, je ne suis pas tenu à plus d'égards qu'on n'en

a pour moi; et votre franchise me semble très-bonne à imiter. C'est

bien assez d'avoir à souffrir de son amour, sans se laisser

tourmenter par la folie d'une autre.--Vous n'avez pas toujours pensé

ainsi, et cette folie qui vous importune aujourd'hui vous plaisait

autrefois?--Faites-moi un crime de votre ouvrage! Pouvais-je

deviner qu'il arriverait du fond de sa province une femme qui me

tournerait la tête au point de ne plus voir qu'elle au monde?

Certainement j'aurais mieux fait de répondre aux sentiments qu'on

voulait bien me témoigner, que de persister dans ceux qu'elle

dédaignerait; je ferais mieux encore d'oublier ma disgrace en

cherchant loin d'elle quelques consolations; mais tout cela serait

sage, et par conséquent au-dessus de mes forces. Je ne me pique

point d'avoir cette vertu qui triomphe du sort; le mien veut que je

vous aime en dépit de vous, et nous verrons qui l'emportera de votre

volonté ou de ma constance.--Quels que soient vos projets, dit

Valentine, d'un ton suppliant, par pitié pour moi ménagez la

sensibilité d'une personne dont vous avez égaré la raison; songez

qu'un éclat la perdrait pour toujours; et ne me réduisez pas au

chagrin de la quitter pour la délivrer d'une odieuse présence.--Cette

prière rendit au comte toutes ses espérances. Il s'affermit dans

l'idée que la crainte de désespérer madame de Nangis était le seul

motif du refus de Valentine, et il vit en un instant tout le parti

qu'il pouvait tirer du sentiment généreux qui la mettait dans sa

dépendance. Empressé d'en faire l'épreuve, il répondit «Je m'engage

à suivre en tout votre exemple. Vous pouvez mieux qu'une autre

m'apprendre les ménagements qu'on doit aux victimes d'un amour qui

n'est point partagé.--Je le vois bien, reprit Valentine, en retenant

des larmes de dépit, il faut que je m'éloigne de cette maison où le

malheur va bientôt régner.--Oui, partez, répliqua M. d'Émerange avec

feu, laissez ici l'intrigue et la vanité se débattre entre elles, et

venez loin de cet empire de la coquetterie, venez éprouver la

sincérité des sentiments que vous faites naître. Choisissez la

retraite où rien ne saurait m'empêcher de vous suivre; là, vous

pourrez vous convaincre que le bonheur de vous voir, de vous aimer,

suffit à mon existence; et peut-être sentirez-vous alors le besoin

de récompenser tant d'amour.--Oh ciel! que me proposez-vous!

s'écria Valentine.--En ce moment la porte s'ouvrit, et l'on vit

paraître madame de Nangis, pâle, les yeux égarés, et paraissant se

soutenir avec peine; Isaure l'accompagnait, et quitta sa main pour

venir se jeter dans les bras de sa tante. Les caresses de cette

enfant tirèrent Valentine de l'espèce de stupeur où l'avait plongée

la subite apparition de la comtesse. Elle essaya de dire quelques

mots, mais le tremblement de sa voix trahissait son trouble, et lui

donnait un air coupable, tandis que M. d'Émerange, jouissant de

toute sa présence d'esprit, s'informait des nouvelles de la

comtesse, du ton le plus naturel, et avec toute la sérénité d'une

personne qui n'aurait pas eu la moindre chose à se reprocher envers

elle. C'est ainsi que l'effronterie met plutôt à l'abri du soupçon

que l'innocence.

Le bavardage d'Isaure fut d'un grand secours dans cette circonstance,

où chacun parlait au hasard, sans s'embarrasser de ce qu'il disait,

pourvu que cela n'eût aucun rapport avec sa pensée; mais si la

présence d'Isaure était appréciée, l'arrivée de madame de Réthel

parut un coup du ciel. Elle venait rappeler à Valentine l'engagement

qu'elles avaient pris de dîner le même jour chez la princesse de

L.... Il était déja tard; la marquise n'avait point encore commencé

sa toilette, madame de Réthel en fit la remarque, et M. d'Émerange

se retira. Madame de Nangis le suivit, en priant sa belle-soeur de

l'excuser auprès de la princesse.--«Je ne saurais profiter de son

invitation, ajouta-t-elle, je souffre beaucoup, et vous pourrez lui

affirmer que ce n'est pas d'un mal imaginaire.»--Ces derniers mots

furent prononcés avec l'accent du reproche; ils allèrent frapper au

coeur de Valentine; et la tristesse qu'elle en ressentit, résista

même au souvenir d'Anatole.

Anatole, Vol. 2 · 第 16 / 37 题