«Voilà qui est décidé, dit Valentine en serrant le billet dans son
sein, je ne sortirai pas de la journée, et M. de Saint-Albert sera
content de moi.» Ce qui voulait dire tout simplement: Anatole le
desire, et j'obéis sans peine. En effet, dès ce moment l'ennui de
l'entretien qu'elle redoutait disparut à ses yeux; elle rassembla
ses idées avec ordre, et s'appliqua à prévoir les objections que lui
ferait M. d'Émerange, pour arranger ses réponses d'avance. Mais
cette belle précaution eut le succès ordinaire. La conversation
s'entama tout autrement que la marquise ne l'avait prévu; et il lui
fut impossible de placer une seule de ces phrases si ingénieusement
méditées. Heureusement pour elle, son esprit suppléa sans peine au
défaut de sa prévoyance.
M. d'Émerange, qu'une conversation sérieuse effrayait toujours,
commença par plaisanter Valentine sur l'excès de sa fraîcheur, en
lui disant qu'il était bien cruel de retrouver la femme qu'on
adorait ainsi embellie par l'absence. Ce ton de gaîté fut aussitôt
adopté par la marquise; elle sentit qu'il servirait à-la-fois sa
franchise et sa politesse. M. d'Émerange lui sut bon gré de prendre
ainsi le ton qu'il préférait, et regarda cette condescendance comme
une suite de la facilité qu'on a communément de saisir les manières
des gens qu'on aime. Après lui avoir témoigné sa reconnaissance par
mille choses flatteuses, il ajouta: Que je vous remercie de m'avoir
épargné la frayeur d'entendre mon arrêt prononcé par votre frère;
je sens qu'il m'aurait dit vingt fois que j'étais le plus heureux
des hommes, sans me le persuader un instant, et je crois en vérité,
qu'un refus de votre bouche m'attristerait moins qu'une bonne
nouvelle sortie de la sienne.--Cela m'encourage, reprit en souriant
Valentine.--N'allez pas abuser de cet aveu, pourtant.--Non, mais il
me rassure, et m'engage à vous déclarer franchement...--Que vous me
détestez peut-être.--Je mentirais; et vos procédés envers moi vous
répondent au contraire de ma reconnaissance.--Je me soucie bien de
votre reconnaissance; vraiment je ne la mérite pas, car j'ai fait
tout ce que j'ai pu pour ne vous point aimer.--Pourquoi vous
êtes-vous découragé sitôt?--Ah! vous vous en plaignez, c'est une
manière de m'avouer....--Que toute honorée que je me trouve de votre
choix, je n'y saurais répondre.--Et peut-on savoir la raison qui me
condamne à d'éternels regrets? reprit le comte, d'un air moitié
piqué et moitié dédaigneux.--Voilà ce qu'il faut que vous deviniez,
dit en rougissant Valentine.--Mais si je la devine, vous n'en
conviendrez pas?--Cela est vrai.--Eh bien! tant mieux, j'en agirai
plus librement. Jusqu'à présent le desir de vous plaire et la
crainte de voir troubler votre repos par la colère d'une femme dont
la vanité se blesse de toutes les préférences qui ne sont pas pour
elle, m'ont fait supporter patiemment ses caprices. Me voilà enfin
dispensé de jouer plus long-temps un rôle ridicule qui n'eût jamais
été le mien, sans l'espérance de me voir récompensé de tant de
sacrifices. Au fait, je ne suis pas tenu à plus d'égards qu'on n'en
a pour moi; et votre franchise me semble très-bonne à imiter. C'est
bien assez d'avoir à souffrir de son amour, sans se laisser
tourmenter par la folie d'une autre.--Vous n'avez pas toujours pensé
ainsi, et cette folie qui vous importune aujourd'hui vous plaisait
autrefois?--Faites-moi un crime de votre ouvrage! Pouvais-je
deviner qu'il arriverait du fond de sa province une femme qui me
tournerait la tête au point de ne plus voir qu'elle au monde?
Certainement j'aurais mieux fait de répondre aux sentiments qu'on
voulait bien me témoigner, que de persister dans ceux qu'elle
dédaignerait; je ferais mieux encore d'oublier ma disgrace en
cherchant loin d'elle quelques consolations; mais tout cela serait
sage, et par conséquent au-dessus de mes forces. Je ne me pique
point d'avoir cette vertu qui triomphe du sort; le mien veut que je
vous aime en dépit de vous, et nous verrons qui l'emportera de votre
volonté ou de ma constance.--Quels que soient vos projets, dit
Valentine, d'un ton suppliant, par pitié pour moi ménagez la
sensibilité d'une personne dont vous avez égaré la raison; songez
qu'un éclat la perdrait pour toujours; et ne me réduisez pas au
chagrin de la quitter pour la délivrer d'une odieuse présence.--Cette
prière rendit au comte toutes ses espérances. Il s'affermit dans
l'idée que la crainte de désespérer madame de Nangis était le seul
motif du refus de Valentine, et il vit en un instant tout le parti
qu'il pouvait tirer du sentiment généreux qui la mettait dans sa
dépendance. Empressé d'en faire l'épreuve, il répondit «Je m'engage
à suivre en tout votre exemple. Vous pouvez mieux qu'une autre
m'apprendre les ménagements qu'on doit aux victimes d'un amour qui
n'est point partagé.--Je le vois bien, reprit Valentine, en retenant
des larmes de dépit, il faut que je m'éloigne de cette maison où le
malheur va bientôt régner.--Oui, partez, répliqua M. d'Émerange avec
feu, laissez ici l'intrigue et la vanité se débattre entre elles, et
venez loin de cet empire de la coquetterie, venez éprouver la
sincérité des sentiments que vous faites naître. Choisissez la
retraite où rien ne saurait m'empêcher de vous suivre; là, vous
pourrez vous convaincre que le bonheur de vous voir, de vous aimer,
suffit à mon existence; et peut-être sentirez-vous alors le besoin
de récompenser tant d'amour.--Oh ciel! que me proposez-vous!
s'écria Valentine.--En ce moment la porte s'ouvrit, et l'on vit
paraître madame de Nangis, pâle, les yeux égarés, et paraissant se
soutenir avec peine; Isaure l'accompagnait, et quitta sa main pour
venir se jeter dans les bras de sa tante. Les caresses de cette
enfant tirèrent Valentine de l'espèce de stupeur où l'avait plongée
la subite apparition de la comtesse. Elle essaya de dire quelques
mots, mais le tremblement de sa voix trahissait son trouble, et lui
donnait un air coupable, tandis que M. d'Émerange, jouissant de
toute sa présence d'esprit, s'informait des nouvelles de la
comtesse, du ton le plus naturel, et avec toute la sérénité d'une
personne qui n'aurait pas eu la moindre chose à se reprocher envers
elle. C'est ainsi que l'effronterie met plutôt à l'abri du soupçon
que l'innocence.
Le bavardage d'Isaure fut d'un grand secours dans cette circonstance,
où chacun parlait au hasard, sans s'embarrasser de ce qu'il disait,
pourvu que cela n'eût aucun rapport avec sa pensée; mais si la
présence d'Isaure était appréciée, l'arrivée de madame de Réthel
parut un coup du ciel. Elle venait rappeler à Valentine l'engagement
qu'elles avaient pris de dîner le même jour chez la princesse de
L.... Il était déja tard; la marquise n'avait point encore commencé
sa toilette, madame de Réthel en fit la remarque, et M. d'Émerange
se retira. Madame de Nangis le suivit, en priant sa belle-soeur de
l'excuser auprès de la princesse.--«Je ne saurais profiter de son
invitation, ajouta-t-elle, je souffre beaucoup, et vous pourrez lui
affirmer que ce n'est pas d'un mal imaginaire.»--Ces derniers mots
furent prononcés avec l'accent du reproche; ils allèrent frapper au
coeur de Valentine; et la tristesse qu'elle en ressentit, résista
même au souvenir d'Anatole.