CHAPITRE XXVI.

Deux jours après l'entretien qui avait jeté tant de trouble dans

l'esprit de Valentine, elle reçut un billet du commandeur, qui lui

demandait s'il pourrait avoir l'honneur de la voir dans la matinée;

ce message lui inspira des soupçons: elle répondit au commandeur

qu'elle l'attendait; et lorsqu'elle le vit arriver, elle lui

témoigna franchement l'impatience qu'elle avait d'apprendre ce qui

lui procurait le plaisir de le voir d'aussi bonne heure.--Ah! vous

devinez, dit-il, que je ne viens pas ici tout simplement pour vous

faire ma cour. Vous me trouvez peut-être l'air important d'un

ambassadeur chargé d'une mission délicate; je suis bien aise d'avoir

le maintien convenable dans une circonstance aussi solemnelle.--Ah

mon Dieu! qu'allez-vous m'annoncer, interrompit Valentine en riant

de la plaisante gravité qu'affectait le commandeur.--Il ne s'agit

point de rire, reprit-il, mais d'écouter posément tout ce que

l'ambition, la raison et l'intérêt, vont vous dire par ma bouche.

Une personne qui me fait l'honneur de me supposer beaucoup de

crédit sur votre esprit, compte sur mes conseils pour vous

déterminer à assurer d'un seul mot le bonheur de toute votre

famille. J'ai promis de répondre à cette honorable preuve de

confiance par tout le zèle qui pourrait m'en rendre digne. En

véritable diplomate, je me suis bien gardé de nier l'influence que

l'on me croyait sur la grande puissance que l'on voulait soumettre;

car j'ai remarqué que les professeurs en ce genre aimaient mieux

compromettre leur crédit que d'en laisser douter; et vous voudrez

bien, j'espère, ne pas démentir une réputation dont je suis aussi

fier.--Quoi, vous seriez député par mon frère pour me parler

mariage?--Précisément.--Et c'est sur les avis de votre sagesse que

l'on fonde l'espérance de me faire faire une folie?--Pourquoi pas?

Ce ne serait pas la première fois que ma sagesse aurait aussi bien

réussi.--Eh bien! je veux la mettre à l'épreuve dans cette

circonstance, et m'en rapporter à tout ce qu'elle décidera. Je

verrai quels seront ses arguments pour me prouver que je dois

épouser l'homme du monde qui me convient le moins?--Qu'il vous

convînt, ou non, si vous l'aimiez, comme je l'ai cru un moment, vous

trouveriez mes arguments admirables. Mais il n'est point question

ici de vos sentiments. Un homme bien né, beau, riche, et spirituel,

vous offre sa main. Tant d'avantages réunis ne vous laissent qu'un

seul motif de refus. Je sais que vous pourrez parler de la crainte

d'un nouveau lien, du desir de rester libre, et de l'inconstance

reconnue du chevalier; mais tous ces prétextes ne voudront

jamais dire au fond que ces mots: _Je ne vous aime pas_. Et je

me trompe fort, où M. d'Émerange ne vous pardonnera pas cette

injure.--Cependant, je ne compte pas l'épouser par terreur de son

ressentiment.--Ce serait d'autant plus mal calculé, que cela ne vous

mettrait point à l'abri de celui que vous devez le plus redouter.

Dans la position où vous vous trouvez, vous n'avez qu'à choisir

entre deux vengeances; si vous redoutez celle du chevalier, la

comtesse vous en punira. Ne vous offensez pas de cette réflexion, ce

n'est pas le moment d'employer des subterfuges pour vous démontrer

la vérité; je n'ai pas envie d'insulter, par la plus sotte

médisance, une femme que vous devez aimer en dépit de ses torts;

mais l'amitié dont vous m'honorez, me fait un devoir de vous

garantir, s'il se peut, du mal que sa vanité cherchera à vous

faire.--J'avoue qu'elle est faible, inconsidérée, mais, j'en suis

sûre, elle n'est pas méchante, dit Valentine, les larmes aux

yeux.--Non; mais elle le deviendrait bientôt, si elle se doutait une

minute de la préférence qu'on vous accorde.--Hélas! pour lui

laisser ignorer cette malheureuse préférence, je m'exilerais, je

crois, au bout du monde!--Beau moyen! M. d'Émerange vous y suivrait,

la comtesse en tomberait malade, et rien ne manquerait au

scandale.--Que faut-il donc faire pour éviter tant de malheurs?--Il

faut se résoudre à tromper l'amour-propre du chevalier, ou bien

consentir à le satisfaire.--Vous me supposez trop de finesse, ou

trop de résignation.--Si vous vous décidez au premier parti, je vous

réponds du succès; et, à vous parler sans détour, je ne vois pas ce

qui vous empêcherait de prendre le second. Les défauts du chevalier

auraient de grands inconvénients pour une femme ordinaire, mais

celle dont l'esprit et la beauté flatteront son orgueil, n'aura

jamais à en souffrir.--Il est égoïste.--Tant mieux; les égoïstes

sont des maris parfaits; ils ont pour leurs femmes et leurs

enfants cette tendre affection qu'ils portent sur tout ce qui

fait partie d'eux-mêmes. Je vous proteste que ce défaut, si

détestable dans la société, est une vertu de ménage.--Je ne saurais

l'apprécier.--D'ailleurs, continua M. de Saint-Albert, je vous crois

capable d'opérer de grandes conversions; et puis il y a si peu de

différence entre les défauts des gens du monde, que ce n'est guère

la peine de les discuter. Le mieux est de ne les pas voir ou de les

aimer, et c'est ce que l'amour apprend à merveille.--Sans doute,

mais il faut de l'amour.--A votre âge, on en a toujours.--Je ne m'en

sens pourtant pas pour M. d'Émerange--C'est que vous en éprouvez

pour un autre..... Voilà le grand secret que l'émotion qui vous

colore en ce moment m'apprendrait assez, si je ne l'avais deviné

depuis long-temps. Mais l'objet de cet amour, que le bonheur ne doit

point couronner, tout en vous aimant avec idolâtrie, serait

désespéré de vous voir sacrifier un sort brillant aux intérêts de sa

folle passion; ne regardez pas ce noble sentiment comme une

supposition de ma part, je viens d'en acquérir la preuve. Avant de

me rendre auprès de vous, j'ai voulu consulter mon ami sur la

démarche que votre frère exigeait de moi, et je dois rendre justice

à celui qui vous inspire un si vif intérêt; il s'en est montré

digne, en me conjurant de sacrifier sa vie au bonheur de la

vôtre.--Indigne générosité! s'écria Valentine, hors d'elle-même; et

c'est lui qui m'engage à épouser un homme qu'il méprise!--Ne vous

abusez point, c'est de la haine qu'il a pour lui, et non pas du

mépris. Son injustice envers le chevalier prouve assez les moyens

qu'il lui croit de vous plaire; mais qu'importe l'opinion d'un

rival? C'est de la probité qu'il faut, même en amour. Il n'est

permis de disposer de la destinée d'une femme, qu'autant qu'on

espère la rendre heureuse; lorsqu'on n'a pas cette espérance, on ne

peut s'opposer à ce qu'un autre se charge du soin de son

bonheur.--Je le sens, le mien est à jamais perdu; mais au moins

n'aurai-je pas à me reprocher de l'avoir sacrifié à de vaines

considérations. Ma résolution est irrévocablement prise, et je ne

réclame plus vos conseils que sur la manière de la faire connaître;

en refusant les offres de M. d'Émerange, je conviens que j'ai de

grands ménagements à garder. Indiquez-moi les plus convenables, et

je vous réponds de ma docilité. Mais n'en exigez pas davantage de la

raison d'une femme, qui aime mieux vivre malheureuse à son gré, que

de se voir comblée des bienfaits qui excitent l'envie de tout le

monde.

Après avoir écouté attentivement ces derniers mots de Valentine, le

commandeur lui prit la main, la porta à ses lèvres avec toutes les

marques d'un attendrissement qu'il ne pouvait dissimuler; et il

sortit en répétant son exclamation favorite: Quel dommage!

Anatole, Vol. 2 · 第 13 / 37 题