Deux jours après l'entretien qui avait jeté tant de trouble dans
l'esprit de Valentine, elle reçut un billet du commandeur, qui lui
demandait s'il pourrait avoir l'honneur de la voir dans la matinée;
ce message lui inspira des soupçons: elle répondit au commandeur
qu'elle l'attendait; et lorsqu'elle le vit arriver, elle lui
témoigna franchement l'impatience qu'elle avait d'apprendre ce qui
lui procurait le plaisir de le voir d'aussi bonne heure.--Ah! vous
devinez, dit-il, que je ne viens pas ici tout simplement pour vous
faire ma cour. Vous me trouvez peut-être l'air important d'un
ambassadeur chargé d'une mission délicate; je suis bien aise d'avoir
le maintien convenable dans une circonstance aussi solemnelle.--Ah
mon Dieu! qu'allez-vous m'annoncer, interrompit Valentine en riant
de la plaisante gravité qu'affectait le commandeur.--Il ne s'agit
point de rire, reprit-il, mais d'écouter posément tout ce que
l'ambition, la raison et l'intérêt, vont vous dire par ma bouche.
Une personne qui me fait l'honneur de me supposer beaucoup de
crédit sur votre esprit, compte sur mes conseils pour vous
déterminer à assurer d'un seul mot le bonheur de toute votre
famille. J'ai promis de répondre à cette honorable preuve de
confiance par tout le zèle qui pourrait m'en rendre digne. En
véritable diplomate, je me suis bien gardé de nier l'influence que
l'on me croyait sur la grande puissance que l'on voulait soumettre;
car j'ai remarqué que les professeurs en ce genre aimaient mieux
compromettre leur crédit que d'en laisser douter; et vous voudrez
bien, j'espère, ne pas démentir une réputation dont je suis aussi
fier.--Quoi, vous seriez député par mon frère pour me parler
mariage?--Précisément.--Et c'est sur les avis de votre sagesse que
l'on fonde l'espérance de me faire faire une folie?--Pourquoi pas?
Ce ne serait pas la première fois que ma sagesse aurait aussi bien
réussi.--Eh bien! je veux la mettre à l'épreuve dans cette
circonstance, et m'en rapporter à tout ce qu'elle décidera. Je
verrai quels seront ses arguments pour me prouver que je dois
épouser l'homme du monde qui me convient le moins?--Qu'il vous
convînt, ou non, si vous l'aimiez, comme je l'ai cru un moment, vous
trouveriez mes arguments admirables. Mais il n'est point question
ici de vos sentiments. Un homme bien né, beau, riche, et spirituel,
vous offre sa main. Tant d'avantages réunis ne vous laissent qu'un
seul motif de refus. Je sais que vous pourrez parler de la crainte
d'un nouveau lien, du desir de rester libre, et de l'inconstance
reconnue du chevalier; mais tous ces prétextes ne voudront
jamais dire au fond que ces mots: _Je ne vous aime pas_. Et je
me trompe fort, où M. d'Émerange ne vous pardonnera pas cette
injure.--Cependant, je ne compte pas l'épouser par terreur de son
ressentiment.--Ce serait d'autant plus mal calculé, que cela ne vous
mettrait point à l'abri de celui que vous devez le plus redouter.
Dans la position où vous vous trouvez, vous n'avez qu'à choisir
entre deux vengeances; si vous redoutez celle du chevalier, la
comtesse vous en punira. Ne vous offensez pas de cette réflexion, ce
n'est pas le moment d'employer des subterfuges pour vous démontrer
la vérité; je n'ai pas envie d'insulter, par la plus sotte
médisance, une femme que vous devez aimer en dépit de ses torts;
mais l'amitié dont vous m'honorez, me fait un devoir de vous
garantir, s'il se peut, du mal que sa vanité cherchera à vous
faire.--J'avoue qu'elle est faible, inconsidérée, mais, j'en suis
sûre, elle n'est pas méchante, dit Valentine, les larmes aux
yeux.--Non; mais elle le deviendrait bientôt, si elle se doutait une
minute de la préférence qu'on vous accorde.--Hélas! pour lui
laisser ignorer cette malheureuse préférence, je m'exilerais, je
crois, au bout du monde!--Beau moyen! M. d'Émerange vous y suivrait,
la comtesse en tomberait malade, et rien ne manquerait au
scandale.--Que faut-il donc faire pour éviter tant de malheurs?--Il
faut se résoudre à tromper l'amour-propre du chevalier, ou bien
consentir à le satisfaire.--Vous me supposez trop de finesse, ou
trop de résignation.--Si vous vous décidez au premier parti, je vous
réponds du succès; et, à vous parler sans détour, je ne vois pas ce
qui vous empêcherait de prendre le second. Les défauts du chevalier
auraient de grands inconvénients pour une femme ordinaire, mais
celle dont l'esprit et la beauté flatteront son orgueil, n'aura
jamais à en souffrir.--Il est égoïste.--Tant mieux; les égoïstes
sont des maris parfaits; ils ont pour leurs femmes et leurs
enfants cette tendre affection qu'ils portent sur tout ce qui
fait partie d'eux-mêmes. Je vous proteste que ce défaut, si
détestable dans la société, est une vertu de ménage.--Je ne saurais
l'apprécier.--D'ailleurs, continua M. de Saint-Albert, je vous crois
capable d'opérer de grandes conversions; et puis il y a si peu de
différence entre les défauts des gens du monde, que ce n'est guère
la peine de les discuter. Le mieux est de ne les pas voir ou de les
aimer, et c'est ce que l'amour apprend à merveille.--Sans doute,
mais il faut de l'amour.--A votre âge, on en a toujours.--Je ne m'en
sens pourtant pas pour M. d'Émerange--C'est que vous en éprouvez
pour un autre..... Voilà le grand secret que l'émotion qui vous
colore en ce moment m'apprendrait assez, si je ne l'avais deviné
depuis long-temps. Mais l'objet de cet amour, que le bonheur ne doit
point couronner, tout en vous aimant avec idolâtrie, serait
désespéré de vous voir sacrifier un sort brillant aux intérêts de sa
folle passion; ne regardez pas ce noble sentiment comme une
supposition de ma part, je viens d'en acquérir la preuve. Avant de
me rendre auprès de vous, j'ai voulu consulter mon ami sur la
démarche que votre frère exigeait de moi, et je dois rendre justice
à celui qui vous inspire un si vif intérêt; il s'en est montré
digne, en me conjurant de sacrifier sa vie au bonheur de la
vôtre.--Indigne générosité! s'écria Valentine, hors d'elle-même; et
c'est lui qui m'engage à épouser un homme qu'il méprise!--Ne vous
abusez point, c'est de la haine qu'il a pour lui, et non pas du
mépris. Son injustice envers le chevalier prouve assez les moyens
qu'il lui croit de vous plaire; mais qu'importe l'opinion d'un
rival? C'est de la probité qu'il faut, même en amour. Il n'est
permis de disposer de la destinée d'une femme, qu'autant qu'on
espère la rendre heureuse; lorsqu'on n'a pas cette espérance, on ne
peut s'opposer à ce qu'un autre se charge du soin de son
bonheur.--Je le sens, le mien est à jamais perdu; mais au moins
n'aurai-je pas à me reprocher de l'avoir sacrifié à de vaines
considérations. Ma résolution est irrévocablement prise, et je ne
réclame plus vos conseils que sur la manière de la faire connaître;
en refusant les offres de M. d'Émerange, je conviens que j'ai de
grands ménagements à garder. Indiquez-moi les plus convenables, et
je vous réponds de ma docilité. Mais n'en exigez pas davantage de la
raison d'une femme, qui aime mieux vivre malheureuse à son gré, que
de se voir comblée des bienfaits qui excitent l'envie de tout le
monde.
Après avoir écouté attentivement ces derniers mots de Valentine, le
commandeur lui prit la main, la porta à ses lèvres avec toutes les
marques d'un attendrissement qu'il ne pouvait dissimuler; et il
sortit en répétant son exclamation favorite: Quel dommage!