Après une réception plus cérémonieuse que fraternelle, M. de Nangis
entama la grande question par un long préambule, et finit par
féliciter sa soeur sur le beau sort qui l'attendait. Ce début fit
battre le coeur de Valentine; elle ne douta plus que son frère,
instruit de l'amour d'Anatole, ne conçût le projet de surmonter
tous les obstacles pour assurer son bonheur. Mais cette douce idée
s'évanouit bientôt, lorsqu'elle entendit M. de Nangis faire un grand
éloge de M. d'Émerange, et y ajouter ces mots: «Tant d'agréments
réunis méritaient votre préférence; aussi me suis-je bien gardé de
la contrarier; vous avez vu mes soins à multiplier les assiduités du
chevalier chez moi; mais vous devez penser que si je lui ai offert
aussi souvent les occasions de vous faire sa cour, j'étais rassuré
d'avance sur la crainte de vous compromettre. La manière noble et
franche dont le chevalier m'avait déclaré ses intentions ne pouvait
me laisser aucun doute sur ses sentiments pour vous, et c'est en
vous approuvant que je vous les voyais partager.»--Moi, mon frère,
interrompit Valentine, avec un embarras mêlé de dépit, je vous jure
que loin de les partager, je les ignorais.--Ah! Valentine, soyez de
bonne foi, et vous conviendrez de ce que tout le monde sait déjà.
Une femme s'aperçoit si vîte de l'amour qu'elle inspire! D'ailleurs
il faut avouer que M. d'Émerange dissimulait fort mal celui qu'il a
pour vous; car il y a déja très-longtemps que, plaisantant madame de
Nangis sur l'attrait qui fixait auprès d'elle tant de gens aimables,
et particulièrement un homme dont les plus jolies femmes se
disputaient l'hommage, elle me fit remarquer que vous seule aviez
l'honneur de ce triomphe.--A ces mots le front de Valentine se
couvrit de rougeur, elle frémit de laisser soupçonner à son frère
l'idée qui excitait sa honte pour une personne chère à tous deux; et
la bonté de son coeur la décida à convenir que le chevalier lui
avait en effet témoigné quelquefois le desir de lui plaire; mais que
le caractère frivole dont il fesait gloire, l'avait empêchée
d'attacher la moindre importance à ses discours.--Il n'en est pas
moins vrai qu'ils vous étaient agréables, reprit le comte; ils vous
le paraîtront encore plus maintenant que vous savez que cette
apparence de galanterie cache un sentiment profond. Mais je suis de
votre avis sur ces airs légers, qui sont tant à la mode; vous en
voyez l'inconvénient, on ne sait à quoi s'en tenir sur tout ce qui
se dit; la gravité est moins amusante, j'en conviens: mais quand il
s'agit d'une affaire d'où dépend le destin de sa vie, on pourrait
bien se résigner à en parler sérieusement. Au reste, pour mon
compte, je n'ai pas ce reproche à faire à M. d'Émerange; et c'est
avec toute la solennité d'une semblable démarche qu'il est venu me
prier de vous offrir sa main.--Je suis fort honorée de son choix,
répondit Valentine en baissant les yeux, mais je ne saurais me
décider aussi promptement... à former un nouveau lien.--Voilà tout
justement une réponse de comédie; vous oubliez, ma chère Valentine,
que ce n'est ni un tuteur, ni un oncle qui vous interroge, et
qu'étant parfaitement libre d'agir selon votre volonté, vous n'avez
besoin d'aucun prétexte pour la satisfaire. Il est vrai que le
respect des usages, et ce que l'on se doit à soi-même, imposent
quelquefois plus de sacrifices que n'en saurait exiger l'autorité
des parents les plus sévères; mais vous connaissez aussi bien que
moi l'empire de ces devoirs, et vous n'avez pas plus à redouter mes
avis que ceux de votre raison; ainsi donc pourquoi me feriez-vous
mystère de vos projets et de vos sentiments?--Puisque vous
m'autorisez à vous parler franchement, reprit Valentine avec plus
d'assurance, je vous avouerai que, tout en rendant justice aux
avantages séduisants de M. d'Émerange, je le crois incapable de
s'occuper du bonheur de sa femme. Quand on a, comme lui, contracté
l'habitude des succès brillants, on ne se réduit pas sans regret à
des plaisirs plus calmes; et je ne me sens point le courage de
consacrer ma vie à un homme fort aimable, sans doute, mais qui me
semble impossible à fixer.--Vous avez cru probablement triompher de
ce raisonnement, quand vous avez consenti à recevoir les soins du
chevalier?--Je ne les ai jamais encouragés.--Du moins les avez-vous
accueillis sans dédain, car autrement il aurait bientôt cessé de
vous les consacrer. Son caractère est trop connu pour qu'on lui
soupçonne jamais la duperie de persister dans un amour sans espoir?
Aussi est-on déja convaincu dans le monde de votre préférence pour
lui, et de l'heureux événement qui doit en résulter.--C'est ce qui
m'afflige, repartit Valentine, le coeur oppressé par le ton de
sévérité que venait de prendre son frère; cependant, ajouta-t-elle,
je ne me crois pas obligée d'accomplir les prédictions qu'il plaît à
quelques personnes de faire.--Songez bien que ces sortes de
prédictions sont presque toujours dictées par le sentiment des
convenances. Mais j'ai tort de vouloir soutenir une cause que votre
coeur plaidera bien mieux que moi. J'ai rempli mon devoir en vous
instruisant de la proposition de M. d'Émerange: il doit être de
retour ici dans huit jours; réfléchissez d'ici à ce moment sur la
réponse que vous devez lui faire, et pensez sur-tout qu'on ne refuse
pas impunément d'aussi grands avantages.» En finissant ces mots, le
comte sortit pour donner quelques ordres. Valentine, empressée de
terminer un entretien que la contrainte rendait insupportable,
rentra dans son appartement, et s'y renferma pour méditer sur la
réponse qu'on lui demandait. Son incertitude ne portait pas sur
l'idée d'accepter ou non la proposition du chevalier. Elle était
bien décidée au refus. Mais la manière de motiver ce refus lui
présentait de grandes difficultés. L'aveu de ses rapports avec
Anatole n'aurait pas trouvé grace auprès de M. de Nangis, dont la
froide raison ne comprenait rien aux faiblesses du coeur. D'ailleurs
comment se flatter de voir approuver par qui que ce soit le
sacrifice d'un sort brillant, pour les plaisirs d'un amour
romanesque! Cette réflexion devait empêcher Valentine de confier
jamais le principal motif de sa résistance aux voeux du chevalier.
Il ne lui restait donc plus qu'à répéter les lieux communs dont on
se sert ordinairement pour rejeter de semblables propositions, sans
humilier l'amour-propre de celui qu'on refuse, et sans trahir le
secret de celui qu'on préfère.