CHAPITRE XXV.

Après une réception plus cérémonieuse que fraternelle, M. de Nangis

entama la grande question par un long préambule, et finit par

féliciter sa soeur sur le beau sort qui l'attendait. Ce début fit

battre le coeur de Valentine; elle ne douta plus que son frère,

instruit de l'amour d'Anatole, ne conçût le projet de surmonter

tous les obstacles pour assurer son bonheur. Mais cette douce idée

s'évanouit bientôt, lorsqu'elle entendit M. de Nangis faire un grand

éloge de M. d'Émerange, et y ajouter ces mots: «Tant d'agréments

réunis méritaient votre préférence; aussi me suis-je bien gardé de

la contrarier; vous avez vu mes soins à multiplier les assiduités du

chevalier chez moi; mais vous devez penser que si je lui ai offert

aussi souvent les occasions de vous faire sa cour, j'étais rassuré

d'avance sur la crainte de vous compromettre. La manière noble et

franche dont le chevalier m'avait déclaré ses intentions ne pouvait

me laisser aucun doute sur ses sentiments pour vous, et c'est en

vous approuvant que je vous les voyais partager.»--Moi, mon frère,

interrompit Valentine, avec un embarras mêlé de dépit, je vous jure

que loin de les partager, je les ignorais.--Ah! Valentine, soyez de

bonne foi, et vous conviendrez de ce que tout le monde sait déjà.

Une femme s'aperçoit si vîte de l'amour qu'elle inspire! D'ailleurs

il faut avouer que M. d'Émerange dissimulait fort mal celui qu'il a

pour vous; car il y a déja très-longtemps que, plaisantant madame de

Nangis sur l'attrait qui fixait auprès d'elle tant de gens aimables,

et particulièrement un homme dont les plus jolies femmes se

disputaient l'hommage, elle me fit remarquer que vous seule aviez

l'honneur de ce triomphe.--A ces mots le front de Valentine se

couvrit de rougeur, elle frémit de laisser soupçonner à son frère

l'idée qui excitait sa honte pour une personne chère à tous deux; et

la bonté de son coeur la décida à convenir que le chevalier lui

avait en effet témoigné quelquefois le desir de lui plaire; mais que

le caractère frivole dont il fesait gloire, l'avait empêchée

d'attacher la moindre importance à ses discours.--Il n'en est pas

moins vrai qu'ils vous étaient agréables, reprit le comte; ils vous

le paraîtront encore plus maintenant que vous savez que cette

apparence de galanterie cache un sentiment profond. Mais je suis de

votre avis sur ces airs légers, qui sont tant à la mode; vous en

voyez l'inconvénient, on ne sait à quoi s'en tenir sur tout ce qui

se dit; la gravité est moins amusante, j'en conviens: mais quand il

s'agit d'une affaire d'où dépend le destin de sa vie, on pourrait

bien se résigner à en parler sérieusement. Au reste, pour mon

compte, je n'ai pas ce reproche à faire à M. d'Émerange; et c'est

avec toute la solennité d'une semblable démarche qu'il est venu me

prier de vous offrir sa main.--Je suis fort honorée de son choix,

répondit Valentine en baissant les yeux, mais je ne saurais me

décider aussi promptement... à former un nouveau lien.--Voilà tout

justement une réponse de comédie; vous oubliez, ma chère Valentine,

que ce n'est ni un tuteur, ni un oncle qui vous interroge, et

qu'étant parfaitement libre d'agir selon votre volonté, vous n'avez

besoin d'aucun prétexte pour la satisfaire. Il est vrai que le

respect des usages, et ce que l'on se doit à soi-même, imposent

quelquefois plus de sacrifices que n'en saurait exiger l'autorité

des parents les plus sévères; mais vous connaissez aussi bien que

moi l'empire de ces devoirs, et vous n'avez pas plus à redouter mes

avis que ceux de votre raison; ainsi donc pourquoi me feriez-vous

mystère de vos projets et de vos sentiments?--Puisque vous

m'autorisez à vous parler franchement, reprit Valentine avec plus

d'assurance, je vous avouerai que, tout en rendant justice aux

avantages séduisants de M. d'Émerange, je le crois incapable de

s'occuper du bonheur de sa femme. Quand on a, comme lui, contracté

l'habitude des succès brillants, on ne se réduit pas sans regret à

des plaisirs plus calmes; et je ne me sens point le courage de

consacrer ma vie à un homme fort aimable, sans doute, mais qui me

semble impossible à fixer.--Vous avez cru probablement triompher de

ce raisonnement, quand vous avez consenti à recevoir les soins du

chevalier?--Je ne les ai jamais encouragés.--Du moins les avez-vous

accueillis sans dédain, car autrement il aurait bientôt cessé de

vous les consacrer. Son caractère est trop connu pour qu'on lui

soupçonne jamais la duperie de persister dans un amour sans espoir?

Aussi est-on déja convaincu dans le monde de votre préférence pour

lui, et de l'heureux événement qui doit en résulter.--C'est ce qui

m'afflige, repartit Valentine, le coeur oppressé par le ton de

sévérité que venait de prendre son frère; cependant, ajouta-t-elle,

je ne me crois pas obligée d'accomplir les prédictions qu'il plaît à

quelques personnes de faire.--Songez bien que ces sortes de

prédictions sont presque toujours dictées par le sentiment des

convenances. Mais j'ai tort de vouloir soutenir une cause que votre

coeur plaidera bien mieux que moi. J'ai rempli mon devoir en vous

instruisant de la proposition de M. d'Émerange: il doit être de

retour ici dans huit jours; réfléchissez d'ici à ce moment sur la

réponse que vous devez lui faire, et pensez sur-tout qu'on ne refuse

pas impunément d'aussi grands avantages.» En finissant ces mots, le

comte sortit pour donner quelques ordres. Valentine, empressée de

terminer un entretien que la contrainte rendait insupportable,

rentra dans son appartement, et s'y renferma pour méditer sur la

réponse qu'on lui demandait. Son incertitude ne portait pas sur

l'idée d'accepter ou non la proposition du chevalier. Elle était

bien décidée au refus. Mais la manière de motiver ce refus lui

présentait de grandes difficultés. L'aveu de ses rapports avec

Anatole n'aurait pas trouvé grace auprès de M. de Nangis, dont la

froide raison ne comprenait rien aux faiblesses du coeur. D'ailleurs

comment se flatter de voir approuver par qui que ce soit le

sacrifice d'un sort brillant, pour les plaisirs d'un amour

romanesque! Cette réflexion devait empêcher Valentine de confier

jamais le principal motif de sa résistance aux voeux du chevalier.

Il ne lui restait donc plus qu'à répéter les lieux communs dont on

se sert ordinairement pour rejeter de semblables propositions, sans

humilier l'amour-propre de celui qu'on refuse, et sans trahir le

secret de celui qu'on préfère.

Anatole, Vol. 2 · 第 12 / 37 题