CHAPITRE XXVII.

On venait d'apprendre le retour de M. d'Émerange, et, comme le dit

un de nos auteurs les plus spirituels, il rapportait de son voyage

_le crêpe et_ _la joie_ d'un riche héritier. Il ne se passait guère

d'heures sans que Valentine pensât à ce retour, et cependant elle en

fut surprise comme d'une nouvelle inattendue. Tous les projets de

réponses qu'elle avait si sagement combinées avec M. de Saint-Albert,

se confondirent dans son esprit. Elle sentit qu'il lui serait bien

difficile de soutenir l'entrevue dans laquelle le commandeur

exigeait qu'elle déclarât au chevalier qu'une raison, dont elle ne

pouvait convenir, l'obligeait à refuser ses flatteuses propositions.

Elle devait accompagner cette phrase insidieuse de tous les

compliments qui peuvent rassurer l'amour-propre. Par ce moyen

le commandeur espérait voir retomber sur madame de Nangis le

ressentiment de M. d'Émerange, car celui-ci ne manquerait pas

d'accuser la comtesse d'inspirer à sa soeur l'excès de délicatesse

qui lui fesait rejeter l'offre de sa main. Alors Valentine, loin

d'être soupçonnée de dédaigner l'amour du chevalier, paraîtrait à

ses yeux comme la victime d'une amitié héroïque. En calculant ainsi,

M. de Saint-Albert s'était trop méfié de la candeur de Valentine,

pour lui confier tout ce qu'il attendait de cette ruse. Il lui avait

persuadé qu'en répondant de cette manière elle disait la vérité sans

trahir son secret, et laissait au chevalier encore assez d'espoir

pour lui ôter l'envie de se venger d'un refus humiliant.

Ce point convenu, le commandeur instruisit M. de Nangis du projet

que la marquise avait de répondre elle-même à M. d'Émerange. Le

comte s'en réjouit en pensant que si sa soeur avait le dessein de

rejetter les voeux du chevalier, elle se serait probablement épargné

le désagrément de lui apprendre elle-même cette mauvaise nouvelle.

Ravi de cette espérance, le comte s'empressa de la faire partager à

celui qui devait en recueillir le fruit. M. d'Émerange reçut la

confidence en homme que le succès n'étonne jamais; il promit au

comte de se rendre à l'invitation qu'il lui fesait de dîner le jour

même chez lui, et ne douta pas que Valentine ne lui offrît, dans

cette journée, quelques moyens d'attendre patiemment sa réponse.

Il était déja trois heures, on n'attendait plus qu'une seule

personne pour se mettre à table, lorsqu'on annonça M. le comte

d'Émerange (c'était son nouveau titre). Ce nom provoqua des émotions

bien différentes: madame de Nangis tressaillit de plaisir, et

Valentine rougit d'embarras. Mais, à moins d'être dans le secret des

femmes, on risque souvent de se tromper sur les impressions qu'elles

reçoivent; et de moins présomptueux que M. d'Émerange auraient pu

interpréter comme lui le trouble de Valentine; cependant il n'eut

pas l'air de le remarquer; mais, quand il lui adressait la parole,

il prenait un ton de reconnaissance qui semblait la remercier

d'avance de tout ce qu'il attendait de son amour. Ses mots

ingénieux, ses regards pénétrants étaient pour Valentine, mais tous

ses soins étaient pour la comtesse: il paraissait vouloir se faire

un mérite auprès de la première des égards qu'il conservait pour

l'autre. Du reste, sérieux sans affectation, il répondait avec

politesse à tous ceux qui se composaient le visage pour venir lui

adresser des compliments de condoléance et des félicitations, sur la

perte et l'héritage qu'il venait de faire. Madame de Nangis, que ce

genre de conversation ennuyait à périr, fit entendre aux personnes

qui s'obstinaient à savoir les détails de la mort du défunt, que la

sensibilité de M. d'Émerange en serait trop affectée, et les pria de

parler d'autre chose. On lui obéit sans peine; car au fond les plus

curieux ne se souciaient pas beaucoup d'en apprendre davantage sur

un événement qui leur était indifférent. Aussi fut-il bientôt

oublié; en moins d'un quart d'heure la gaîté redevint générale; et

la sensibilité de M. d'Émerange ne s'en offensa point. Son naturel

piquant et le penchant qui l'entraînait vers la plaisanterie, se

laissaient même entrevoir à travers le maintien grave que lui

imposait la couleur sombre de son vêtement; et comme on ne respecte

guère dans le monde que le deuil qu'on porte sur la physionomie,

une jeune femme qui ne se souvenait plus de celui du comte

d'Émerange, vint l'engager à chanter. Aussitôt chacun joignit ses

instances à celles de l'aimable étourdie; et ce n'est qu'à l'air

indigné qu'il prit pour refuser la proposition, qu'on s'en rappella

toute l'inconvenance.

Cependant la soirée s'avançait, et M. d'Émerange n'avait pu trouver

l'occasion de dire un mot en particulier à Valentine: il est vrai

que placée auprès de sa belle-soeur, il était impossible de parler à

l'une des deux sans être entendu de l'autre. Pour se dédommager de

cette privation et faire comprendre à Valentine qu'il comptait sur

ce qu'elle avait chargé le commandeur de lui faire savoir, M.

d'Émerange ne quitta plus celui-ci, et lui fit de grandes

démonstrations de reconnaissance, pour que la marquise devinât qu'il

le remerciait de l'intérêt qu'il avait pris à lui dans cette

circonstance. Valentine le comprit assez; et lorsque le commandeur

s'approchant d'elle, lui dit tout bas: Allons, du courage, demain

l'on ira chercher votre réponse; souvenez-vous de ce dont nous

sommes convenus; elle répondit en tremblant: Jamais je n'aurai la

présence d'esprit qu'exige un semblable entretien; par pitié,

faites en sorte de me l'épargner.--Cela est impossible.--Du

moins, n'aura-t-il pas lieu demain, car j'ai à sortir toute la

journée.--Voilà bien le propos d'un enfant qui croit tout gagner en

différant l'instant de boire sa médecine,--Pourquoi tant se presser

d'annoncer une chose désagréable?--Pour n'avoir plus à la dire;

d'ailleurs je vous ai suffisamment démontré la nécessité de cette

démarche; mais je le vois bien, ce n'est pas moi qui vous y

déciderai, un autre en pourra seul obtenir l'honneur. Ici on vint

les interrompre; et Valentine se retira plus indécise que jamais sur

ce qu'elle allait faire.

Le billet qu'on lui remit le lendemain à son réveil, lui rappela les

derniers mots du commandeur. Elle le décacheta en disant: Voilà qui

va fixer toutes mes incertitudes; et son coeur se livra d'avance au

plaisir si doux d'obéir à ce qu'on aime; il faut avoir souffert les

tourments attachés à la détermination d'une décision importante

pour connaître tout le prix d'un ordre absolu. De combien de

responsabilités il délivre. On profite du bien qu'il produit sans

avoir à se reprocher le mal qui en résulte; et, quand cet ordre

n'est qu'un desir, que de charmes dans l'obéissance!

Anatole, Vol. 2 · 第 14 / 37 题