CHAPITRE XXIV.

L'étourderie naturelle à l'âge d'Isaure lui empêcha de remarquer que

sa tante revenait sans le voile de mousseline quelle lui avait vu le

matin: mais mademoiselle Cécile, dont l'esprit d'ordre allait

parfois jusqu'à la tyrannie, ne manqua pas de demander à sa

maîtresse, d'un ton respectueusement impérieux, ce qu'elle avait

fait de son voile. La marquise lui répondit, avec le trouble d'une

enfant qui ment à sa gouvernante, qu'elle n'en savait rien.--Ah! je

devine, madame l'aura sûrement oublié dans sa voiture; et, sans

perdre de temps, mademoiselle Cécile descend dans la cour, retourne

tous les coussins de la berline, et, ne trouvant rien, finit par

conclure que la marquise aura laissé son voile dans l'église de

Saint-Denis: elle veut absolument qu'un domestique monte à cheval

pour l'aller chercher, mais on refuse tout net de lui obéir, en

répondant qu'on ne fera ce voyage que par les ordres de madame; et

la marquise est obligée d'employer son autorité pour s'opposer au

zèle de mademoiselle Cécile, en disant que ce voile ne vaut pas tant

de recherches, et qu'il est inutile d'en faire de nouvelles.

On se doute bien que, le soir même de ce beau jour pour Anatole,

Valentine reçut une lettre où le repentir, la reconnaissance, et

l'amour, se peignaient à chaque ligne. L'espérance d'être aimé s'y

laissait entrevoir à travers les regrets d'un amour sans espoir. Un

reste de sentiment jaloux se mêlait aux serments de ne plus offenser

par d'injustes reproches celle dont on n'avait pas le droit

d'enchaîner la liberté. Pour le sacrifice de la vie entière, on

n'exigeait d'autre retour qu'un peu d'amitié et quelque confiance:

mais la moindre preuve d'indifférence frapperait d'un coup mortel le

coeur le plus dévoué. Enfin, cette lettre était un chef-d'oeuvre de

passion. C'est avouer qu'elle n'avait pas le sens commun. Aussi

Valentine en fut elle enchantée; la joie qu'elle en ressentit donna

à sa physionomie une expression si différente de celle qu'on y avait

remarquée la veille, que madame de Nangis ne put s'empêcher de lui

dire que l'aspect des tombeaux produisait sur elle d'étranges

effets. »Je vous ai vue, ajouta-t-elle, revenir quelquefois de

l'opéra, l'air triste et abattu, mais vivent les cimetières pour

vous rendre à la gaité!» Valentine était de trop bonne humeur pour

s'offenser de cette mauvaise plaisanterie; le chevalier d'Émerange y

joignit les siennes en tâchant de les rendre piquantes, mais la

marquise s'amusait à déconcerter leur malice par de vives reparties

que la fatuité du chevalier lui fesait regarder comme autant

d'agaceries de la part de Valentine. Cette petite lutte plaisait

assez à la comtesse; elle remarquait dans les réponses du chevalier

une certaine amertume qui devait piquer sa belle-soeur; et tout ce

qui semblait nuire à leur intimité rassurait la comtesse. Jamais

sécurité ne fut plus mal fondée, car pendant que le chevalier

plaisantait Valentine sur la prétendue mélancolie qui lui fesait

rechercher l'aspect des plus tristes lieux pour en rapporter les

sentiments les plus gais, il admirait cette variété d'impressions

qui la rendaient tour-à-tour si mélancolique si piquante, et se

peignait d'avance tout le plaisir réservé à celui qui pourrait d'un

seul mot faire naître la tristesse ou la joie sur ce beau visage.

Malgré sa finesse et sa grande habitude d'observer, M. d'Émerange se

flattait d'être pour beaucoup dans les agitations du coeur de

Valentine: on s'étonnera peut-être de voir un homme d'esprit se

tromper aussi lourdement sur les vrais sentiments d'une femme; mais

quand on réfléchira que le chevalier, sans cesse témoin des hommages

qu'on offrait à la marquise, avait pu se convaincre que nul n'était

payé de la moindre préférence; que de plus, il s'était assuré, par

M. de Nangis, de la parfaite indifférence de sa soeur pour ses

voisins de Saverny; et qu'enfin tout décelait dans les actions de

Valentine le trouble intérieur qui naît d'un sentiment combattu, on

trouvera bien simple que M. d'Émerange s'en attribuât l'honneur;

mais si toutes ses raisons ne justifiaient pas assez l'excès de sa

présomption, l'expérience l'expliquerait suffisamment. Car personne

n'ignore que si parfois l'amour rend fous les gens d'esprit,

l'amour-propre les rend souvent imbécilles.

Par une suite de son aveuglement, le chevalier crut devoir faire

part à M. de Nangis des espérances qu'il concevait, et l'engager à

prévenir, par quelques mots, la marquise sur leur projet. On devait

profiter pour cela de la courte absence du chevalier, qui partait

incessamment pour aller recevoir le dernier soupir de cet oncle dont

l'avarice n'avait tant amassé que pour satisfaire la prodigalité

d'un neveu.

Ce fait convenu, le chevalier partit l'ame enivrée du plus doux

espoir, et n'éprouvant d'autre embarras que celui de cacher sa joie

aux amis du mourant. Le lendemain de son départ, Valentine était à

l'opéra, parée d'un bouquet de jasmin qu'Anatole dut reconnaître, et

bien plus occupée de sa présence que de l'absence du chevalier,

lorsque M. de Nangis vint lui dire tout bas, et d'un air fin, que sa

préoccupation serait remarquée de tout le monde, excepté de celui

qui en était l'objet; c'est dommage, ajouta-t-il; car on doit être

bien fier de vous rendre aussi rêveuse. Comme on suppose facilement

ce que l'on craint, Valentine s'imagina que son frère voulait parler

d'Anatole, et cette idée la troubla. Le comte ne s'étonna point de

la voir aussi émue; et, sans s'expliquer davantage, il lui dit

qu'ayant à lui parler d'affaires importantes, il l'engageait à venir

déjeûner dans son cabinet le lendemain: elle promit de se rendre à

l'invitation; mais cet entretien demandé avec tant de solennité

tourmenta cruellement l'esprit de Valentine. Elle se perdit en

conjectures pour en deviner le motif, et s'efforça vainement

d'espérer quelque heureuse nouvelle. Un secret pressentiment lui

fesait redouter les avis de son frère; et, comme le pigeon de La

Fontaine, Valentine croyait beaucoup aux pressentiments.

Anatole, Vol. 2 · 第 11 / 37 题