L'étourderie naturelle à l'âge d'Isaure lui empêcha de remarquer que
sa tante revenait sans le voile de mousseline quelle lui avait vu le
matin: mais mademoiselle Cécile, dont l'esprit d'ordre allait
parfois jusqu'à la tyrannie, ne manqua pas de demander à sa
maîtresse, d'un ton respectueusement impérieux, ce qu'elle avait
fait de son voile. La marquise lui répondit, avec le trouble d'une
enfant qui ment à sa gouvernante, qu'elle n'en savait rien.--Ah! je
devine, madame l'aura sûrement oublié dans sa voiture; et, sans
perdre de temps, mademoiselle Cécile descend dans la cour, retourne
tous les coussins de la berline, et, ne trouvant rien, finit par
conclure que la marquise aura laissé son voile dans l'église de
Saint-Denis: elle veut absolument qu'un domestique monte à cheval
pour l'aller chercher, mais on refuse tout net de lui obéir, en
répondant qu'on ne fera ce voyage que par les ordres de madame; et
la marquise est obligée d'employer son autorité pour s'opposer au
zèle de mademoiselle Cécile, en disant que ce voile ne vaut pas tant
de recherches, et qu'il est inutile d'en faire de nouvelles.
On se doute bien que, le soir même de ce beau jour pour Anatole,
Valentine reçut une lettre où le repentir, la reconnaissance, et
l'amour, se peignaient à chaque ligne. L'espérance d'être aimé s'y
laissait entrevoir à travers les regrets d'un amour sans espoir. Un
reste de sentiment jaloux se mêlait aux serments de ne plus offenser
par d'injustes reproches celle dont on n'avait pas le droit
d'enchaîner la liberté. Pour le sacrifice de la vie entière, on
n'exigeait d'autre retour qu'un peu d'amitié et quelque confiance:
mais la moindre preuve d'indifférence frapperait d'un coup mortel le
coeur le plus dévoué. Enfin, cette lettre était un chef-d'oeuvre de
passion. C'est avouer qu'elle n'avait pas le sens commun. Aussi
Valentine en fut elle enchantée; la joie qu'elle en ressentit donna
à sa physionomie une expression si différente de celle qu'on y avait
remarquée la veille, que madame de Nangis ne put s'empêcher de lui
dire que l'aspect des tombeaux produisait sur elle d'étranges
effets. »Je vous ai vue, ajouta-t-elle, revenir quelquefois de
l'opéra, l'air triste et abattu, mais vivent les cimetières pour
vous rendre à la gaité!» Valentine était de trop bonne humeur pour
s'offenser de cette mauvaise plaisanterie; le chevalier d'Émerange y
joignit les siennes en tâchant de les rendre piquantes, mais la
marquise s'amusait à déconcerter leur malice par de vives reparties
que la fatuité du chevalier lui fesait regarder comme autant
d'agaceries de la part de Valentine. Cette petite lutte plaisait
assez à la comtesse; elle remarquait dans les réponses du chevalier
une certaine amertume qui devait piquer sa belle-soeur; et tout ce
qui semblait nuire à leur intimité rassurait la comtesse. Jamais
sécurité ne fut plus mal fondée, car pendant que le chevalier
plaisantait Valentine sur la prétendue mélancolie qui lui fesait
rechercher l'aspect des plus tristes lieux pour en rapporter les
sentiments les plus gais, il admirait cette variété d'impressions
qui la rendaient tour-à-tour si mélancolique si piquante, et se
peignait d'avance tout le plaisir réservé à celui qui pourrait d'un
seul mot faire naître la tristesse ou la joie sur ce beau visage.
Malgré sa finesse et sa grande habitude d'observer, M. d'Émerange se
flattait d'être pour beaucoup dans les agitations du coeur de
Valentine: on s'étonnera peut-être de voir un homme d'esprit se
tromper aussi lourdement sur les vrais sentiments d'une femme; mais
quand on réfléchira que le chevalier, sans cesse témoin des hommages
qu'on offrait à la marquise, avait pu se convaincre que nul n'était
payé de la moindre préférence; que de plus, il s'était assuré, par
M. de Nangis, de la parfaite indifférence de sa soeur pour ses
voisins de Saverny; et qu'enfin tout décelait dans les actions de
Valentine le trouble intérieur qui naît d'un sentiment combattu, on
trouvera bien simple que M. d'Émerange s'en attribuât l'honneur;
mais si toutes ses raisons ne justifiaient pas assez l'excès de sa
présomption, l'expérience l'expliquerait suffisamment. Car personne
n'ignore que si parfois l'amour rend fous les gens d'esprit,
l'amour-propre les rend souvent imbécilles.
Par une suite de son aveuglement, le chevalier crut devoir faire
part à M. de Nangis des espérances qu'il concevait, et l'engager à
prévenir, par quelques mots, la marquise sur leur projet. On devait
profiter pour cela de la courte absence du chevalier, qui partait
incessamment pour aller recevoir le dernier soupir de cet oncle dont
l'avarice n'avait tant amassé que pour satisfaire la prodigalité
d'un neveu.
Ce fait convenu, le chevalier partit l'ame enivrée du plus doux
espoir, et n'éprouvant d'autre embarras que celui de cacher sa joie
aux amis du mourant. Le lendemain de son départ, Valentine était à
l'opéra, parée d'un bouquet de jasmin qu'Anatole dut reconnaître, et
bien plus occupée de sa présence que de l'absence du chevalier,
lorsque M. de Nangis vint lui dire tout bas, et d'un air fin, que sa
préoccupation serait remarquée de tout le monde, excepté de celui
qui en était l'objet; c'est dommage, ajouta-t-il; car on doit être
bien fier de vous rendre aussi rêveuse. Comme on suppose facilement
ce que l'on craint, Valentine s'imagina que son frère voulait parler
d'Anatole, et cette idée la troubla. Le comte ne s'étonna point de
la voir aussi émue; et, sans s'expliquer davantage, il lui dit
qu'ayant à lui parler d'affaires importantes, il l'engageait à venir
déjeûner dans son cabinet le lendemain: elle promit de se rendre à
l'invitation; mais cet entretien demandé avec tant de solennité
tourmenta cruellement l'esprit de Valentine. Elle se perdit en
conjectures pour en deviner le motif, et s'efforça vainement
d'espérer quelque heureuse nouvelle. Un secret pressentiment lui
fesait redouter les avis de son frère; et, comme le pigeon de La
Fontaine, Valentine croyait beaucoup aux pressentiments.