J’allais interjeter appel de ce jugement, et cela menaçait de durer

encore longtemps, quand les choses prirent une direction sur laquelle

je ne comptais plus.

Mon domicile fut envahi en mon absence par cinq personnes solidaires

les unes pour les autres de cette inqualifiable violation des droits,

prenant, je l’ai déjà dit, dans mes papiers et ceux de Robert ce qui

leur convenait.

Je déposai des plaintes au parquet; on parut d’abord ne pas donner une

grande importance à ces faits; mais un beau matin, lorsque le tour de

cette affaire fut venu, elle se classa et parut causer un grand effroi

à ceux qui en avaient ri jusqu’alors.

C’est qu’ils savaient mieux que moi que la justice, quand elle est

instruite, punit sévèrement l’homme de loi qui fait un mauvais usage

des pouvoirs qui lui ont été confiés.

Le tribunal de Châteauroux condamna à un mois de suspension et aux

frais l’huissier qui les accompagnait dans cette injuste perquisition.

Il disait pour toute défense:

--J’ai exécuté les ordres de l’avoué de Paris; j’ai fait ce qu’il

faisait lui-même, croyant qu’il agissait en vertu d’un droit ou d’un

pouvoir quelconque.

Il y avait bien là de quoi effrayer ces messieurs qui, en fait de

pouvoirs, n’avaient que ceux qu’ils s’étaient arrogés.

Poussés par la crainte, ils me firent proposer un arrangement plus

avantageux pour moi que celui que j’avais sollicité pendant deux ans.

Je refusais alors de sacrifier la moitié de ce que je possédais, comme

j’y aurais consenti à cette époque afin d’en finir.

Ils revinrent humiliés, confus, me prier de retirer mes plaintes,

m’envoyèrent de leurs amis qui me supplièrent de me désister, m’offrant

de me rembourser immédiatement l’argent de mon hypothèque; mais je

n’avais pas été la seule victime de ces brutalités sans nombre, et

Robert m’obligea à refuser pendant plusieurs jours qui durent leur

paraître bien longs.

Si cet argent lui avait appartenu, il l’aurait volontiers sacrifié à

l’ombre d’une réparation, mais il comprit qu’il ne pouvait me forcer à

un si grand sacrifice, et il me donna carte blanche.

Non-seulement je fus dégagée de la responsabilité qu’on voulait faire

peser sur moi, mais encore j’exigeai que le bijoutier reprît pour son

compte la créance du jeune homme pour lequel Robert avait si légèrement

donné sa garantie.

Puis, leur demandant combien il leur devait personnellement, je leur

payai le tout en son nom; la somme s’élevait à 20,000 francs.

Il valait mieux que Robert me les dût qu’à ces vilaines gens qui

l’avaient si fort maltraité.

D’ailleurs, Robert m’avait fait part de ses projets.

Il voulait entreprendre quelque chose, faire du commerce.

Ses créanciers l’en auraient peut-être empêché.

Comme cela, il était libre et sans entraves.

Certes, dissiper sa fortune est un grand tort, mais il est excusable

quand on a le courage de la refaire.

Robert eut beau me gronder, se fâcher, ce qui était fait était fait.

J’étais bien sûre que pas un de ceux que j’avais payés ne rendrait

l’argent en échange d’une promesse.

Robert fit tout ce qu’il put pour se procurer cette somme afin de me la

rembourser.

Personne ne l’aida à se dégager de ce qu’il croyait devoir appeler sa

reconnaissance envers moi.

Il ne m’en devait pourtant pas; ce que j’avais fait était tout naturel.

Une partie de ses dettes devaient avoir été faites pour moi, à mon

insu, il est vrai, mais n’avais-je pas profité de ses dons et fait-on

de la générosité lorsqu’on rend ce qui vous a été donné d’une façon

irréfléchie?

Malgré le proverbe: «Il faut que jeunesse se passe,» l’homme qui

s’est ruiné aussi ostensiblement s’est déclassé aux yeux du monde;

il n’inspire aucune confiance aux gens sérieux, et il semble que le

présent doive toujours être ce qu’a été le passé.

Avec ce raisonnement souvent injuste, on met d’immenses entraves à des

difficultés déjà si difficiles à vaincre pour celui qui commence un

apprentissage à trente ans.

Partout Robert se trouvait face à face avec la méfiance et

l’incrédulité.

Il sollicita une place, on la lui refusa.

Il chercha des marchandises, on le prit pour un chevalier d’industrie.

Souvent il se rebutait, et il se serait fait sauter la cervelle si je

n’avais fait descendre en lui un peu de cette confiance qui m’était

rendue, un peu de cette énergique ardeur qui augmentait toujours chez

moi en présence des difficultés à combattre.

Enfin, à force de recherches, de persévérance, il trouva un grand

négociant qui voulut bien l’aider sans le connaître.

Il l’écouta, le conseilla et lui promit des marchandises pour une somme

assez importante.

M. Bertrand (c’est le nom de ce nouvel ami de Robert) était un homme

plein de cœur.

Avec son expérience, il devina une grande intelligence, une grande

envie de bien faire chez cet homme que l’on croyait incapable.

Lorsque Robert se fut assuré du travail, sa seule ressource pour

l’avenir, il me proposa sérieusement de m’emmener.

Avant cette époque, comme il n’avait rien, il ne m’en avait parlé

que d’une façon indirecte, et ses demandes avaient toujours été

subordonnées à un: _Si je réussis_.

J’avoue que je n’avais jamais envisagé l’idée d’un pareil voyage sans

effroi, et puis, j’avais vingt raisons pour refuser.

S’il m’emmenait, cela allait encore jeter de la déconsidération sur

lui, ses rapports avec le monde en souffriraient et cela ferait

diminuer ses chances de fortune.

Sa famille serait indignée et persisterait à le laisser vivre dans cet

abandon qui lui avait été si douloureux.

Mais son idée était bien arrêtée; il combattit mes objections avec

toute la chaleur dont son âme était capable.

--Je n’ai que toi au monde, me dit-il; si tu refuses de me suivre, je

ne partirai pas.

Mon courage, c’est toi! mon pays sera partout où tu seras.

Que m’importe l’opinion des miens? Se sont-ils souvenus de moi quand

mon cœur avait besoin du leur?

Ils ont détourné la tête, dans la crainte que j’aie besoin d’eux.

Aujourd’hui, je suis heureux de cet abandon, parce qu’il me fait libre.

Jamais je n’aurai un regret, jamais je ne te ferai un reproche; mais

j’ai besoin de toi pour vivre comme on a besoin d’air pour respirer.

J’avais cru devoir lui dire ce que je lui avais dit, mais je pensai

qu’il était inutile de refuser plus longtemps, car par-dessus tout, mon

désir le plus ardent, mon vœu le plus cher était de ne plus le quitter.

Je ne lui posai qu’une seule condition: c’est que ma fille adoptive me

suivrait partout, je ne voulais la confier à personne.

Sa réponse fut deux gros baisers sur les joues de l’enfant. J’avais

dit à Robert tout ce que j’avais fait pendant son absence. Cependant

je n’avais pas osé lui avouer l’existence de ces Mémoires, mais ils ne

m’appartenaient plus.

Ne sachant pas si Robert reviendrait, j’en avais disposé avant qu’ils

fussent terminés, et voici comment:

Au plus fort de mes procès, un de mes amis, M. A... me demanda de les

lui prêter. Il les lut, fut étonné, et les fit circuler sans que je le

susse.

Lorsqu’il me rendit mes six volumes, ils avaient été lus par dix

personnes.

J’en citerai quelques-unes dont l’opinion, sans qu’elles s’en

doutassent, dicta ma conduite dans cette circonstance et peut la faire

excuser.

La première fut M. Camille Doucet.

Son esprit doux et délicat s’effraya de ces révélations brutales, mais

il ne les condamna pas, sachant que j’y avais été contrainte.

Mme Emile de Girardin, cette grande âme placée par Dieu au-dessus

des autres âmes, compatissante pour ceux qui souffrent, indulgente

et pleine de pitié pour tout ce qui est déchu, devina avec les

délicatesses de son cœur de femme que la mort devait être préférable au

suicide moral que j’avais accompli; quoique souffrante, elle passa la

nuit à lire ces pages tombées de ma main comme des larmes tombent des

yeux.

--Peu importe qui pleure, disait l’auteur de _Marguerite ou les Deux

Amours_.

Nous devons écouter la plainte de tous ceux qui souffrent.

J’ai trouvé la lecture de ces Mémoires très-attachante, et si jamais

ils sont publiés, ils auront du succès parmi ceux qui les comprendront

tels qu’ils sont.

M. Dumas les lut aussi; son imagination ardente, son extrême

bienveillance l’emportèrent bien au delà de la réalité, parce qu’il

avait mesuré d’un coup d’œil les difficultés que j’avais eues à vaincre

pour rallier ces souvenirs épars, les mettre en ordre, et rapporter des

choses si difficiles à dire.

L’auteur d’_Antony_, que je connaissais à peine, parla de ces Mémoires

à tout le monde.

Il inséra même dans son journal (_le Mousquetaire_) quelques lignes

capables d’éveiller la curiosité et l’intérêt de ses nombreux amis.

A cette époque, j’eus l’occasion de me rencontrer avec une femme dont

la réputation a fait grand bruit, sans doute parce qu’il y avait en

elle deux personnalités et un surnom.

Un jour, c’était une chatte séduisante, souple, gracieuse; le

lendemain, un vrai lion rugissant, griffes aiguës, œil étincelant,

dents blanches qui déchirent, rien n’y manquait; la ressemblance était

telle enfin que le nom lui en resta.

Ce nouveau roi du désert régna sur un coin de Paris pendant longtemps,

sans qu’on sût quel était son mode de gouvernement.

Le Lion est petite, blonde; ses traits sont insaisissables pour moi

comme son caractère, il y a en elle des élans de cœur ou de haine

surnaturels.

Elle est puissante par ses amis, entourage haut placé qui lui reste

fidèle envers et contre tous.

Elle m’a rendu un service à moi qu’elle connaissait à peine; on

dit qu’elle en rend à beaucoup de monde, c’est peut-être pour cela

qu’elle a des ennemis, et qui sait si dans les plus acharnés elle ne

reconnaîtrait pas ses obligés?

Je l’ai trop peu vue pour me former une opinion sur son véritable

caractère.

J’aime mieux voir un peu par moi-même que d’entendre dire beaucoup;

ce dont je me suis convaincue, c’est que son esprit est un des plus

subtils et des plus amusants que j’aie jamais rencontrés.

C’est un feu roulant, quelquefois chargé à mitraille; personne ne lui

échappe, personne ne peut lui tenir tête.

Elle connaît tout, voit tout, entend tout et en fait son profit; douée

d’une mémoire incroyable, elle sait l’histoire de chacun sur le bout du

doigt; les heures passent auprès d’elle comme des minutes.

On ne veut plus la revoir quand elle vous a fait une blessure morale,

ce qui arrive souvent; mais alors elle redevient chatte.

Elle vous fait oublier avec une parole, un bout de lettre bien tourné,

une grosse égratignure qu’elle vous a faite en riant.

Un homme d’esprit qui est son ami depuis vingt-cinq ans disait, en

parlant d’elle:

--C’est une sorcière ou une fée. Il doit y avoir quelque chose comme

cela.

Ce même ami, qui nous était commun, me mit en rapport avec un éditeur.

Je fis un traité; je n’avais pu me résigner à brûler ce que j’avais eu

tant de mal à construire.

J’avais passé bien des jours et des nuits à faire et refaire sans cesse.

Je devais à ce travail constant un goût très-vif pour la retraite; loin

de m’effrayer, la solitude, l’isolement m’apparaissaient avec des

charmes inconnus jusqu’alors.

Lorsque Robert revint, il était trop tard pour m’empêcher d’entrer dans

cette voie de publicité, où, du reste, j’étais entrée à cause de lui.

Je commençai mes préparatifs de départ; cela n’est pas une petite

affaire quand on entreprend un si long voyage.

Mes meubles, tout ce que je possédais était expédié au Havre, lorsque

Robert reçut sa nomination à une place qu’il avait sollicitée et sur

laquelle il ne comptait plus depuis quelques mois.

Il voulut refuser à cause de moi; je refusai de partir s’il n’acceptait

pas.

Il y avait pour lui une question d’avenir; mon avenir, à moi, je m’en

inquiétais peu.

Je trouverai toujours le moyen de vivre d’un travail quelconque, mais

lui... J’aurais mieux aimé mourir que le revoir exposé de nouveau à

toutes les misères qu’il avait subies.

J’éprouve quelques terreurs à m’en aller si loin de mon pays, de

ma beauté, de ma jeunesse. Il ne m’en restera bientôt plus que le

souvenir. On ne peut aimer longtemps que la vertu, les mérites; pour

aimer la femme qui vieillit, il faut qu’on l’estime, qu’elle soit la

mère de vos enfants.

Si Robert allait redevenir ce qu’il était, violent, emporté! S’il

allait se venger de m’avoir aimée! Si cette mer, dont le murmure me

fait peur, allait m’engloutir! Si, enfin, je ne pouvais jamais revenir

dans ce Paris où je suis née et que j’aime comme j’aimais ma mère,

lorsque j’étais enfant!...

Peut être mourrai-je abandonnée là-bas, sous ce soleil brûlant qui

dévore les plantes et les hommes.

Le portrait qu’il m’en a fait dans ses lettres n’est-il pas effrayant?

En cela, comme en toutes choses, que la volonté de Dieu soit faite! que

ma destinée s’accomplisse!

Peut-être de grands événements m’attendent-ils à l’autre bout de cet

horizon que je ne puis traverser de la pensée? Je vous écrirai chaque

jour.

Puisse ce second journal, s’il vous parvient jamais, être plus

intéressant et mieux écrit que celui-ci.

Si mes mémoires paraissent après mon départ, Robert n’en saura rien,

car nous allons rester quatre mois en mer.

Et puis, qui les lira? quelques amis.

Ils passeront inaperçus, comme tout ce qui manque d’intérêt.

Si la critique allait s’en occuper!

Eh bien! qu’elle fasse selon sa conscience.

Je vais tenter, pendant le cours de cette longue traversée, la

miséricorde de celui qui nous jugera tous. Dieu seul condamne sur

l’Océan!

FIN.

NOTES

Craignant de n’avoir pas fait assez bien comprendre les raisons qui

m’ont poussée à faire ces tristes révélations, je donne la copie des

mémoires faits par mes défenseurs pour mes juges pendant le cours de

ces procès. Les réponses adressées à mes adversaires diront assez à

quel point ils m’accablaient, et si je ne reproduis pas ici les injures

dont ils m’ont abreuvée sans relâche et sans pitié pendant trois années

qui m’ont paru trois siècles, c’est que je crois qu’ils ont vivement

regretté de s’être laissé entraîner dans une voie qui a failli les

perdre et qui les a certainement compromis.

TRIBUNAL CIVIL DE CHATEAUROUX.

Note pour mademoiselle Céleste, contre M. D...

Un jour la société D...-B... a rêvé qu’elle allait devenir propriétaire

du petit domaine du Poinsonnet. Elle ne peut renoncer à cette illusion

sans se venger. Elle se venge par des injures ou des révélations

étrangères à la discussion. On la dénonce. Rien n’est respecté, ni les

regrets, ni les droits. Vous lui ferez justice, mais elle aura été

obligée de se confesser publiquement, de dire aux hommes ce qu’elle

n’aurait avoué à un confesseur qu’en rougissant et parlant bas.

Aux outrages, mademoiselle Céleste opposera des raisons. Sûre de son

bon droit, elle se défendra surtout par le souvenir des faits.

_La vivacité des attaques dont elle est l’objet, dans la note publiée

sous le nom de M. D..._, lui donne apparemment le droit de regarder en

face son adversaire, de lui demander qui il est.

Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le monde? Nous le dirons tout à

l’heure.

Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le procès? Rien du tout.

M. D... n’a droit de faire ce procès qu’autant qu’il est créancier. Or

il ne l’est plus, il a été complétement désintéressé.

M. D... est porteur d’une hypothèque de 45,000 fr. qui frappe, de la

manière la plus utile, sur les biens de M. de ***.

Après M. D..., il y a encore une marge considérable. Pure

allégation! simple éventualité! s’écrie mon honorable adversaire!

Comment? allégation! éventualité! Mais M. D... en est convenu dans

l’interrogatoire qu’il a subi à Paris, et dont le texte est sous les

yeux du tribunal de Châteauroux. M. D... a été obligé d’avouer qu’il

n’a été que le prête-nom de M. B..., qu’il allait être payé, que s’il

ne l’était pas encore, c’est que probablement M. B... avait intérêt à

ce retard.

Le procès se fait sous son nom, mais il n’y porte aucune préoccupation

personnelle, et c’est à peine s’il s’est exactement informé des progrès

de la procédure.

Nous avons fait un pas dans la cause. En ôtant le masque dont s’est

affublé M. D..., nous trouvons derrière M. B...

M. B..., c’est bien le véritable adversaire de mademoiselle Céleste,

c’est celui qu’elle a rencontré partout, dans le prétoire du tribunal

comme dans la cour du Poinsonnet.

M. B... est-il créancier?

Il le dit, mais M. de ***, qui depuis douze ans a laissé entre les

mains de son bijoutier banquier plus de 130,000 fr. de sa fortune, sous

forme de billets et sous forme d’hypothèques, conteste le compte de

son créancier, et le tribunal de la Seine est saisi d’une contestation

élevée contre la créance de M. B...

Mademoiselle Céleste sait parfaitement qu’une des douleurs de ce

procès, c’est de la forcer à révéler les fautes et les entraînements

de sa vie. Elle sait qu’elle doit entrer dans le sanctuaire de la

justice, comme on entre au tribunal de la pénitence. C’est l’attitude

qu’elle n’a cessé de garder... devant ses juges. Mais elle ne se croit

pas obligée de courber le front sous les outrages dont cherchent à

l’abreuver MM. D... et B... Devant une attaque qui manque de mesure et

de générosité, elle se relève sous l’affront, et, se retournant vers

ses accusateurs, elle prend la liberté de leur demander qui ils sont

pour l’insulter.

Si MM. D... et B... s’étaient toujours renfermés dans le strict

exercice de la profession de joailliers, ils n’auraient pas aujourd’hui

l’occasion qu’ils croient avoir trouvée de faire du puritanisme sur

les débris des fortunes de fils de famille ruinés. Si MM. D... et B...

s’étaient bornés à vendre des bijoux pour les corbeilles de mariage,

ils ne seraient pas ou ne prétendraient pas être les créanciers de M.

de ***. Leurs noms ne retentiraient pas dans des procès où les noms

de fraude sont prononcés, et où des notes d’une exagération ridicule

sont réduites, par la justice, à des proportions plus raisonnables.

MM. D... et B... se souviennent que la défense de mademoiselle Céleste

a plaidé qu’à côté des fils de famille qui se ruinaient, les femmes

momentanément associées à leur existence pouvaient échapper à la gêne

ou à la misère; mais MM. D... et B... ont oublié, sans doute, que

la défense de mademoiselle Céleste a retracé un tableau complet du

monde où M. de *** a rencontré MM. D... et B... Ils ont oublié que la

défense s’est attachée à peindre ces spéculateurs de sang-froid, qui,

surveillant la ruine progressive des jeunes gens entraînés par leurs

passions, finissent par s’enrichir de leurs dépouilles.

Nous ne demandons pas mieux que d’évoquer de nouveau, devant les

magistrats qui jugeront le procès, les images de cette existence

parisienne, contre laquelle MM. D... et B... tonnent aujourd’hui avec

une si vertueuse indignation. Les juges seront inévitablement frappés

de ce contraste. D’un côté, des faiblesses, de l’affection, des fautes.

De l’autre, du calcul et de l’égoïsme. Au surplus, sans sortir de la

cause, mademoiselle Céleste propose à MM. D... et B... d’accepter un

juge entre elle et eux. C’est M. de ***. Il est tombé d’assez haut

et dans un abîme assez profond, pour voir clair, aujourd’hui, dans

le passé de sa vie. Il expie assez courageusement les fautes de sa

jeunesse pour jeter sur les entraînements de son existence un regard

ferme et assuré. Que pense-t-il de mademoiselle Céleste? Il lui a

conservé une affection sincère et sérieuse, il lui écrit les lettres

les plus amicales. Que pense-t-il de MM. D... et B...? Il les considère

comme les mauvais génies de sa vie.

Tous les titres, on veut bien le reconnaître, sont en faveur de

mademoiselle Céleste. Qu’oppose-t-on à nos preuves?

On ne donne, il est vrai, que deux raisons principales. Réfuter ces

deux raisons, c’est réfuter tout le mémoire produit au nom de nos

adversaires.

On dit: 1º que les ressources personnelles de mademoiselle Céleste

ne lui ont jamais permis de songer à acheter un terrain pour y faire

construire le Poinsonnet.

2º Qu’à l’époque où l’acquisition a eu lieu, si M. de *** n’était pas

complétement ruiné, il était sur le penchant du désastre financier dans

lequel son patrimoine a été englouti.

Nous avons démontré au tribunal que mademoiselle Céleste pouvait

parfaitement payer la propriété qui lui appartient. Sa famille n’était

pas dénuée de ressources; son grand-père a tenu pendant cinquante-six

ans un hôtel garni rue de Bercy. Nous avons justifié qu’à une époque

contemporaine de son acquisition dans le Berry elle a vendu à Paris

un fonds d’hôtel garni, connu sous le nom d’hôtel Cléry, et qui était

sa propriété particulière. Une partie du mobilier de cet hôtel a

même servi à compléter celui du Poinsonnet. Nous avons rapporté son

engagement et la preuve des appointements qu’elle touche au théâtre

des Variétés. Quand on veut l’insulter, d’ailleurs, on lui oppose sa

fortune; quand on veut la dépouiller, on lui objecte sa misère. Il

faudrait choisir. Elle a montré au tribunal des titres d’acquisitions

de rentes, elle a prouvé que des cadeaux considérables lui ont été

faits, en dehors de ce que M. de *** a pu dépenser pour elle. Son

mobilier de Paris est une petite fortune. La société D...-B... ne

peut l’ignorer, puisqu’elle en a également été tentée, et qu’il a

fallu un jugement du tribunal pour mettre un terme, à cet égard, à

sa convoitise. Ajoutons que toutes les dépenses du Poinsonnet sont

loin d’être payées, que mademoiselle Céleste a engagé des valeurs, a

contracté des obligations, indépendamment des 6,000 fr. d’hypothèque

que le tribunal connaît.

Il n’est pas plus vrai de dire qu’au moment où le Poinsonnet a été

construit, M. de *** était sur le point d’être ruiné. N’oublions pas

d’abord que l’important, au point de vue de la cause, est précisément

de savoir si M. de *** se croyait ou ne se croyait pas ruiné. Le

doute à cet égard n’est pas possible. M. de *** espérait, et avec

raison, que ses propriétés seraient vendues 800,000 francs. C’est par

suite d’une dépréciation, aussi considérable qu’inattendue, qu’en son

absence, les immeubles ont été vendus moitié de leur valeur, et que sa

déconfiture a été consommée en huit jours. En admettant donc que le

Poinsonnet fût une libéralité de M. de ***, elle serait antérieure de

deux ans aux poursuites des créanciers, elle n’aurait jamais pu, par

conséquent, être faite en fraude de leurs droits. Sous ce point de vue

encore, mademoiselle Céleste ne saurait être dépouillée de ce qui lui

appartient.

Battus sur ce terrain, MM. D... et B... invoquent des vraisemblances.

Ils épuisent tous les termes de la vénerie, de l’art héraldique; ils

accumulent toutes les hypothèses pour montrer que M. de *** aurait pu

avoir l’idée d’acheter le Poinsonnet pour lui-même. Eh! messieurs, ne

vous donnez pas tant de mal! Nous vous accordons que M. de *** aurait

pu avoir cette idée. L’a-t-il eue? Voilà le point à établir.

Il nous est aisé de prouver le contraire, puisque c’est lui précisément

qui a donné à mademoiselle Céleste la pensée de replacer son argent de

cette façon.

Vous criez à l’invraisemblance! attendez; les faits vont vous

convaincre.

Le bulletin de la poste aux chevaux, laissé au dossier, prouve qu’à

la date par nous indiquée, le mobilier de mademoiselle Céleste a été

conduit dans le Berry. Les frais de transport ont coûté 600 fr.; c’est

ce mobilier, dont nous avons donné les factures, Vigand et autres, qui

n’a jamais cessé d’être la propriété de mademoiselle Céleste, et qui a

été depuis transporté chez elle au Poinsonnet.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4 · 第 11 / 14 段