J’aurais voulu vivre au milieu de tous ces esprits supérieurs, mais je

n’avais aucun droit à cette insigne faveur; c’est à vol d’oiseau que

j’avais eu l’occasion d’apprécier Dumas père, Méry, Augier, Murger,

Théophile Gautier, Camille Doucet, M. de Girardin et Nestor Roqueplan.

Il en est des grands hommes comme des femmes vraiment honnêtes; ils

sont accessibles aux petits parce qu’ils sont simples de manière, bons

et indulgents.

Un nom devrait figurer en tête de tous ces noms; je ne veux pas le

nommer, mais il est inscrit dans mon cœur et ne s’effacera jamais.

Homme au-dessus des autres par la naissance et surtout par le mérite,

il a été mon bon génie, mon appui en mainte circonstance, et n’a pas

dédaigné de m’aider de ses conseils.

Cœur droit, loyal, indépendant et dégagé de vains préjugés, il m’avait

découverte avant que je me connusse moi-même.

On dit que chacun a son étoile au ciel; moi, je puis affirmer que

j’avais la mienne sur la terre.

Robert ne m’avait pas écrit depuis quatre mois! il devait lui être

arrivé quelque malheur.

Bien que je fusse rentrée dans cette vie agitée, que je fusse occupée

à mon théâtre, que l’aisance et le luxe fussent revenus autour de moi

peut-être avec plus d’abondance que jamais, le souvenir de Robert ne me

quittait pas.

C’était une vraie torture pour mon cœur.

Ma petite Caroline était ma seule consolation réelle.

C’était un ange de douceur et de bonté; sa mère ne l’aurait jamais

aimée plus que moi.

J’étais sortie avec elle pour faire des emplettes rue de la

Chaussée-d’Antin.

Je fus séduite par de ravissants petits bonnets que je vis en étalage,

et j’entrai pour en acheter un à Caroline.

Je venais de la prendre dans mes bras pour qu’on pût les lui essayer.

En voyant en face la marchande, je poussai un ah!... si étonné, que je

faillis laisser tomber l’enfant, ce qui serait arrivé si elle n’avait

eu ses petits bras passés autour de mon cou.

Je venais de reconnaître, dans la belle personne qui me faisait voir de

la lingerie, ma petite mendiante du dépôt, ma compagne de la correction.

Elle n’était pas changée.

C’était bien sa jolie figure, ses cheveux noirs et brillants.

Je l’examinais avec un plaisir inouï.

J’attendais qu’elle me reconnût; mais elle me regarda à peine; mon

examen semblait la gêner.

J’aurais voulu l’embrasser.

Je lui pris la main; je la serrai; elle me regarda d’un air stupéfait.

J’allais lui dire:

--Mais tu ne me reconnais donc pas?

Je m’arrêtai court; une voix intérieure me disait:

--Pourquoi rappeler à cette pauvre fille une rencontre aussi triste

pour elle que pour toi?

Elle a peut-être le bonheur de l’avoir oubliée. Tant mieux!

Elle ne peut me reconnaître, j’ai eu la petite vérole depuis que nous

ne nous sommes vues.

Elle, elle est toujours aussi jolie.

Comme elle paraît heureuse avec sa robe de mérinos!

Pendant que je faisais ces réflexions, Caroline, montée sans façon sur

le comptoir, se promenait au milieu des chiffons empilés; elle jouait

avec Louise et voulait à toute force lui essayer un bonnet. Louise lui

rendait ses caresses.

J’achetai tout ce qu’elle me fit voir; elle eut bien tort de ne pas

me proposer tout le contenu de sa boutique, je l’aurais payé sans

marchander.

Une fois sortie, j’eus envie de pleurer.

Pauvre petite Louise! je me la rappelais m’offrant la moitié de son

pain.

Pour la première fois depuis cette affreuse époque de ma vie, je m’en

souvenais avec plaisir.

Son souvenir me faisait l’effet d’un parfum qui se sauve de la fange où

l’on va l’engloutir.

Je rentrai chez moi, me promettant bien d’y retourner. Une voiture

était à ma porte, Victorine m’attendait depuis une heure.

--Enfin! me dit-elle, ce n’est pas malheureux; je croyais que vous ne

reviendriez jamais. On ne vous voit plus.

Vous êtes fière avec vos amies depuis votre succès de la Revue.

Je vous fais mon compliment.

Vous savez, je suis franche, je vous avais trouvée mauvaise, je vous

l’avais dit.

Vous avez travaillé, je viens vous dire: C’est mieux.

Qu’est-ce que c’est que ça? fit-elle en montrant ma fille adoptive.

Oh! ma chère, je retire mon compliment.

Comment, vous, une femme d’imagination, vous imitez vos camarades?

Vous avez tort; si petit qu’on soit, il faut être soi.

--Qu’est-ce que vous voulez dire?

--Comment! vous êtes avec elle au théâtre et vous ne connaissez pas

l’histoire du petit? mais on en parle ici, à Madrid, partout où les

femmes ont une langue.

Votre camarade ne fait rien pour la gloire, tout pour la réclame: elle

lit dans un journal qu’une femme vient de mourir et laisse un petit

garçon orphelin.

Elle ne va pas chez le magistrat en personne lui offrir de servir de

mère à l’enfant, elle écrit à un journal qui publie sa lettre; on lui

accorde le petit garçon; il faut qu’elle le fasse voir à tout le monde.

Sa mère est morte depuis quinze jours; au lieu de lui acheter un habit

de deuil, elle le déguise en Ecossais.

Elle lui apprend une scène de tragédie.

Quand il y a du monde, elle lui dit: Comment a-t-on tué ta mère?

L’enfant fait le simulacre de donner des coups de poignard et dit d’un

air sauvage:

--Comme ça, en se frappant la poitrine.

Mais aujourd’hui, la farce est jouée, le petit a fait son effet, on ne

le voit plus, il est relégué on sait où.

Pauvre enfant! on aurait mieux fait de le laisser où il était.

--Je ne comprends pas ce que vous me dites ou ce que vous voulez me

dire, ma chère Victorine.

Ce que je sais, c’est que votre nature a beaucoup de celle du reptile,

toutes vos paroles sentent le venin.

Vos conseils m’ont poussée dans une voie où je ne me serais peut-être

pas fourvoyée, si, au lieu de vous connaître, j’avais connu une femme

au cœur moins corrompu, à l’âme moins sèche.

Le scepticisme, la philosophie _seyent_ mal aux femmes.

Pendant un temps, elles peuvent se servir de ces armes-là avec succès,

mais un jour vient où elles se blessent elles-mêmes.

Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de croire à quelque chose.

L’isolement de l’âme est le pire de tous les isolements.

La créature a besoin de croire ou d’aimer.

Quand à moi, je ne me consolerai jamais du départ de mon pauvre Robert.

J’ai besoin d’amies qui adoucissent les violences de mon caractère,

qui polissent mon esprit, et vous n’êtes point faite pour cela, au

contraire.

--C’est-à-dire que vous ne voulez plus me voir, dit-elle en se levant.

--Le moins possible; vous me rappelez des souvenirs pénibles.

--Vous me regretterez, me dit-elle en s’éloignant; mon caractère,

c’est le vôtre. J’ai sur la tête dix années de désillusions que vous

n’avez pas encore, patience! cela viendra et vous vous rappellerez

d’aujourd’hui.

Elle partit sans que j’y prisse garde.

J’étais préoccupée, inquiète; ce silence de Robert me paraissait

surnaturel.

La présence de cette femme venait de raviver mes souvenirs, je rêvais

tout éveillée.

J’avais de si étranges préoccupations que je me croyais un peu folle.

Tantôt je voyais Robert sur un vaisseau démâté en pleine mer; son

regard était tourné vers moi, il était plein d’amour et de pardon.

Tantôt je le voyais à mes côtés, son regard ardent semblait vouloir

m’anéantir.

J’avais peur; toutes ces hallucinations produites par l’agitation et

l’inquiétude de mes pensées ne me quittaient pas depuis quelques jours.

On sonna très-fort à ma porte, et je courus ouvrir, croyant que c’était

lui.

Un de mes amis venait m’inviter à dîner avec Maria.

--Vous êtes bien aimable d’avoir pensé à moi; mais je ne sais pas ce

que j’ai; je suis dans une disposition d’esprit extraordinaire.

Si j’étais petite maîtresse, je dirais que j’ai des vapeurs, car il

me passe devant les yeux comme un nuage derrière lequel je voudrais

regarder.

Non, je ne sortirai pas aujourd’hui.

--Venez dîner ici, demain, si vous voulez, j’ai quelques personnes.

Il accepta et je restai seule.

Je me couchai de bonne heure; impossible de dormir.

Je voyais le grand portrait de Robert se balancer, quitter le mur et

venir à moi.

Je rallumais ma bougie; il était à sa place.

Je me rendormais, j’entendais sa voix, je me levais, en lui disant: Que

me veux-tu?

J’écoutais et je n’entendais rien.

Evidemment, j’avais le cauchemar, mais il était obstiné.

A six heures, mes invités arrivèrent; comme je regardais toujours la

porte, on me demanda si j’attendais encore quelqu’un?

--Non, mais je suis stupide depuis hier. Je suis distraite au point de

ne pas savoir ce que je fais.

Mes invités étaient gais, je faisais de mon mieux pour être aimable,

mais mon rire était nerveux.

Je ne savais pourquoi j’aurais voulu qu’ils fussent à cent lieues de

chez moi.

Il était à peu près neuf heures, quand ma domestique entra.

Elle avait l’air bouleversé.

Mon concierge la suivait et avait l’air encore plus effaré qu’elle.

--Madame!... ah! si vous saviez...

--Quoi donc? lui dis-je brusquement.

--Ah! madame, c’est... M. le comte ne vous a pas écrit?

--Eh bien? dis-je en me levant malgré moi.

--Eh! bien, madame, il est à Paris.

--Robert! criai-je en quittant brusquement ma place, qui vous a dit

cela?

--Madame, il a parlé au concierge. Comme on lui a dit que vous aviez du

monde, il n’a pas voulu monter; il est dans le passage du Havre.

Ma langue semblait paralysée.

Il me prit un tremblement nerveux qui faisait claquer mes dents.

Je regardais tout le monde sans rien voir, mon cœur battait à se rompre.

Je voulais courir et je ne pouvais faire un pas; je fus obligée de

m’asseoir quelques secondes pendant lesquelles on me crut folle.

J’aurais voulu cacher, anéantir tous ceux qui m’entouraient.

J’aurais voulu que cette maudite table fût engloutie.

Quoi! il y avait festin chez moi, le champagne pétillait dans les

verres, les lumières se reflétaient dans les plats d’argent que Robert

m’avait donnés, et lui, il était à ma porte comme un pauvre abandonné.

Je trouvais ma situation odieuse.

--Faites-le monter, me dit une de mes amies.

Ces paroles me rappelèrent à la raison.

--Non, non, m’écriai-je en me sauvant, je vous en supplie, partez de

suite.

Ma femme de chambre me courait après avec un manteau et un chapeau.

Je vis Robert.

C’était bien lui; mais dans quel état, grand Dieu!

Il avait laissé pousser toute sa barbe; sa figure était maigre et

brunie, ses yeux étaient ternes, son front pâle; la souffrance était

écrite sur tous ses traits.

Ses vêtements se ressentaient du désordre d’un long voyage; il n’avait

pourtant rien perdu de sa distinction.

Lorsqu’il m’aperçut, il vacilla comme un homme qui reçoit une blessure,

mais il se remit vite et releva la tête pour me regarder en face.

Je voulais l’embrasser, il m’arrêta d’un regard.

Je n’osais ni avancer ni parler.

Ce fut lui qui rompit ce terrible silence:

--Il n’y a que les morts qui ne reviennent jamais! Vous étiez en fête,

n’est-ce pas? je vous ai dérangée.

--Vous ne le croyez pas, Robert, j’avais invité de mes amies à dîner.

--Je n’ai pas le droit de vous demander qui était chez vous.

J’aurais dû attendre à demain, vous écrire.

Mais vous savez combien mon cœur est lâche; j’arrive à l’instant et il

m’a amené malgré moi.

Il serait mal à vous de me reprocher ma faiblesse, elles sont toutes

dans la nature.

Celui qui ne sait pas dompter la _sienne_ lorsqu’elle le torture est

plus à plaindre qu’à blâmer.

Je ne crains ni le danger ni la mort.

J’ai de l’énergie, du courage, rien ne m’effraye, excepté l’idée de ne

plus vous revoir.

Oh! vous devez me mépriser, vous qui avez une volonté de fer.

Ma faiblesse fait votre force.

Céleste! épargnez-moi.

Voulez-vous venir à mon hôtel? nous avons à causer de vos affaires.

Je le suivis sans oser lui répondre un mot, mais il voyait bien que mon

âme était à ses pieds.

Arrivés à son hôtel, il me dit:

--Tenez! voilà ce que je vous ai rapporté.

--Et il découvrit des cages pleines de ravissants petits oiseaux de

toutes couleurs.

--Voilà, dit-il, quatre mois que je les soigne afin de vous les offrir.

J’avais froid la nuit pour les garantir du vent avec ma couverture.

Je me mis à pleurer, car il ne m’avait pas embrassée.

Il me prit la main et me dit en la serrant doucement:--Mon amour serait

indigne s’il était matériel.

Je suis l’amant de ton esprit.

Je vous l’ai déjà dit, Céleste, ce que j’aime en vous, ce n’est pas

Mogador; c’est une autre femme qui se débat dans votre enveloppe.

J’ai voulu lutter, me défendre, je suis brisé.

Il faut avoir pitié des vaincus.

Je lui embrassai les mains, elles portaient les traces de larges

cicatrices à peine fermées.

Il reprit en m’enveloppant de son regard profond:

--Si tu savais comme je t’aime, Céleste! Depuis que je me sais

abandonné des miens, je ne lutte plus avec le penchant qui m’entraîne.

--Et moi qui étais si inquiète de ne plus recevoir des lettres de toi,

je croyais que tu m’avais oubliée.

--T’oublier! je ne le puis plus.

Il releva sa manche et me montra mon nom et la date de son départ

tatoués en encre bleue sur son bras droit.

--Après t’avoir écrit ma dernière lettre, espèce de journal que tu

n’auras pas lu, je restai encore trois mois aux mines.

Le courage ne m’a pas fait défaut un seul instant, mais avec le

courage, il faut la santé qui donne la force, et je suis tombé

dangereusement malade.

On ne peut travailler seul aux mines; comme les autres, je m’étais

associé avec un mineur nommé Faubare.

C’était un Français, un ancien matelot qui, je crois, avait déserté son

bord.

Malgré sa rudesse et sa force, il pouvait à peine lutter avec moi, tant

je travaillais avec ardeur.

Le pauvre garçon m’avait entendu appeler _monsieur le comte_ par ce

chevalier d’industrie qui m’avait vendu mon claim, et il me disait:

--Dis donc, Lecomte, passe-moi ma pioche, mon seau. Va couper du bois

dans la forêt, fais le thé.

Comme ma plus grande souffrance était de manquer de linge propre,

j’allais en laver au bord de la rivière.

Il me demandait si j’avais été blanchisseur à Paris.

Les eaux n’étaient pas encore retirées, les trous étaient submergés, et

l’on était souvent obligé de se mettre dans l’eau jusqu’à la ceinture.

Cette eau est une espèce de vase acide qui vous brûle la peau; vois

mes mains, j’ai eu des plaies jusqu’aux coudes, mes jambes ont été

littéralement dépouillées; tout cela n’eût rien été si nous avions

trouvé de quoi vivre, mais tous nos efforts étaient vains.

Lorsque Faubare me vit ainsi, il refusa de me laisser continuer.

Je n’avais jamais été à même d’apprécier d’aussi près un cœur

d’ouvrier, et je dois dire que celui-là était plein de noblesse et de

générosité, car il travaillait pour moi, m’apportant chaque jour, sous

ma tente, tout ce que j’avais besoin et me rendant le compte fidèle de

ce qu’il gagnait pour l’association.

J’avais beau lui dire qu’elle n’existait plus, puisque je ne pouvais

rien faire, que je me regardais comme son débiteur, il ne voulait rien

entendre.

Il faisait sa cuisine en chantant et me donnait toujours le meilleur

morceau.

J’attendais avec une anxiété cruelle des lettres, des nouvelles de

France; je n’avais rien demandé, mais il me semblait impossible qu’on

m’eût ainsi abandonné.

J’écrivis à Sidney, espérant que le consul avait quelque chose pour

moi, il m’envoya une lettre de toi.

Je serais mort là sans autre ressource que la charité de ce brave

garçon, si le jeune homme que j’avais rencontré à Londres et qui était

commis voyageur pour une grande maison de Paris, n’était venu à mon

secours.

En voyant l’état où j’étais, il me dit:

--Vous ne pouvez rester ici, il est impossible que vous n’ayez pas

quelques ressources en Europe, je vais vous prêter de quoi faire votre

voyage, retournez en France, et revenez avec des marchandises.

--Mais, dis-je à Robert, il y a quelques jours on faisait courir le

bruit ici qu’un de vos proches parents vous avait envoyé quelque mille

francs.

--C’est faux, me dit-il avec un sourire plein d’amertume.

J’ai, en effet, trouvé une lettre à mon adresse en arrivant à Londres,

mais on ne m’y donnait qu’un conseil.

Je refusai d’abord de partir, mais on n’eut pas grand’peine à me

convaincre que ce voyage était indispensable à mes intérêts, pour ma

vie peut-être.

En partant, je donnai à Faubare tout ce que je possédais; ma tente, mes

outils, mon pistolet et la propriété des claims, que j’avais achetés.

Tout cela était une petite fortune pour lui.

Rien ne peut égaler son étonnement lorsque je lui signai l’acte de

donation qui devait le mettre en règle en cas de réclamation.

--Comte de...! disait-il en tournant tout autour de moi. Comment, tu

es... mais je croyais que tu t’appelais Lecomte.

Ah! si j’avais su, par exemple! Mais moi, j’ai été élevé dans l’un des

domaines de votre grand-père, et je vous ai laissé travailler comme le

chien de notre berger.

Tenez, je ne suis qu’une brute, et si vous êtes tombé malade, c’est de

ma faute.

Quand j’ai vu vos mains saigner sur l’ouvrage, j’aurais dû m’apercevoir

qu’elles n’étaient pas faites pour manier la pioche.

J’ai embrassé Faubare en pleurant, puis je suis retourné à Sidney avec

cet autre ami qui était venu me chercher, inspiré par son bon cœur.

Quand le bâtiment eut levé l’ancre, je regrettai d’être parti.

La nuit, quand je regardais et que je voyais des étoiles filer, je

croyais voir pleurer le ciel sur ma folie!

J’aurais dû rester, mourir là-bas, mais je pensais à vous; vous vous

disiez poursuivie et j’espérais arriver à temps pour vous être utile.

Personne n’a le droit de reprendre ce que je vous ai donné quand

j’étais riche.

Je mis Robert à peu près au courant de tout ce qui s’était passé

pendant son absence.

La rougeur lui monta au front quand il sut ce dont on l’avait accusé.

J’eus beaucoup de peine à calmer son agitation, il refusa de venir

demeurer chez moi, dans cet appartement qui lui avait en partie

appartenu.

Je compris le sentiment qui le faisait agir; il était trop pauvre pour

payer son loyer, et moi, j’avais trop de cœur pour l’éclabousser dans

les rues avec les voitures qu’il m’avait données.

Sans le prévenir, j’envoyai tout à l’hôtel des ventes.

Une personne qui avait envie de mon appartement fut agréée par le

propriétaire, et me dégagea de mon bail.

Je louai, pour mille francs par an, un appartement au rez-de-chaussée,

rue de Navarin.

J’avais un petit jardin pour ma filleule, et ce quartier était assez

éloigné du centre élégant pour dépayser Robert de certains voisinages

qui auraient pu lui donner des regrets ou le faire souffrir de la vie

plus que modeste à laquelle il était condamné désormais.

Je vendis la plus grande partie de ce qui me restait en cachemires et

bijoux, afin de vivre auprès de lui sans être à sa charge le temps

qu’il resterait en France.

Je payai tout ce que je devais ainsi que quelques dettes qu’il avait

faites pour moi, mais pour lesquelles cependant lui seul était engagé.

Robert n’avait pas vu assez clair dans ses affaires d’intérêt pour

s’apercevoir de tous ces détails pécuniaires.

D’ailleurs, quoi que je fisse, il ne voulut pas demeurer chez moi.

Il loua une petite chambre dans un hôtel, rue Laffitte, mais il passait

toutes ses journées auprès de moi.

Le théâtre lui portait ombrage; je l’aimais beaucoup à cette époque,

je venais d’obtenir un grand succès; je touchais à un second, mais

je l’abandonnai avec bonheur, puisque cela me mettait à même de

sacrifier quelque chose à celui qui m’avait tout sacrifié. Amis, amies,

jouissances du luxe, d’amour-propre, j’abandonnai tout, j’aurais voulu

lui donner ma vie.

Ma nature, mon caractère se révélaient enfin à mes propres yeux.

J’avais été toute ma vie humiliée de recevoir, je me sentais fière de

donner.

J’employais mille finesses pour faire accepter ces riens qui sont tout

un poëme.

J’avais racheté tout ce que les créanciers de Robert avaient fait

vendre: des tableaux, des effets, des armes.

Chaque chose pour lui était un souvenir, une relique.

Il me témoigna plus de gratitude pour ces riens que si je lui eusse

rendu un million.

Tout entière au bonheur de faire ce que je faisais, j’oubliais qu’un

grand malheur pesait encore sur ma tête.

Le procès en appel à la cour impériale de Bourges allait être jugé.

Je ne pouvais encore disposer de ma maison du Poinçonnet, joli

petit cottage que les habitants du pays ont baptisé du nom pompeux

de château, nom sur lequel mes adversaires s’appuyèrent pour faire

beaucoup de bruit.

Avec peu, en effet, il eût pu paraître naturel que j’eusse une maison

de campagne, mais un château! cela était révoltant, il fallait me

déposséder.

Les hommes d’affaires, les magistrats de Châteauroux surent à quoi

s’en tenir relativement à cette gasconnade, et ne se laissèrent pas

influencer par des phrases.

Mais à Bourges, comment les choses allaient-elles se passer au dernier

moment?

La crainte me rendait profondément triste.

Le grand jour arriva enfin; il fallut rassembler tout son courage et

partir.

Je fis un résumé de ces Mémoires pour donner à la cour.

Robert en fit une note de son côté, précisant les faits, donnant des

chiffres à l’appui et me défendant avec tout ce qu’il avait de cœur,

mais il resta à Paris.

Ce que j’ai souffert pendant les trois jours que ces débats ont duré,

Dieu seul le sait.

En entrant sous le vestibule de ce grand palais de Jacques Cœur, où

siége aujourd’hui le tribunal, le froid des voûtes m’enveloppa comme un

linceul, mes dents claquèrent, j’étais pâle à faire peur aux statues de

pierre.

Toutes les voix résonnaient à mes oreilles comme des instruments de

cuivre.

Mon nom mille fois répété par l’écho me fit peur.

L’impatience, l’inquiétude, une volonté plus forte que la mienne

m’avaient amenée au tribunal.

Cachée derrière une colonne, je m’entendais traiter avec tant de mépris

que je perdis la tête et me laissai glisser à genoux en pleurant.

Alors, j’oubliai le tribunal, les juges, je me crus dans une église et

je priai Dieu avec ferveur.

Je lui demandai pardon du passé, lui promettant de faire mieux dans

l’avenir, s’il voulait m’absoudre.

Dieu est bon, sa clémence est infinie.

Je sentis le calme et la résignation rentrer en moi.

Je sortis du palais comme j’y étais entrée, sans être vue, et

j’attendis que mon sort se décidât.

J’avais bien fait de m’armer de patience; les débats, comme je l’ai

dit, après avoir duré trois jours et avoir fait plus de bruit que s’il

s’était agi d’un grand criminel, furent clos et le jugement remis à

quinzaine.

Je revins à Paris.

Les émotions, les secousses avaient été si vives, que mes traits en

gardèrent l’empreinte pendant plusieurs mois.

Robert me demanda pardon de m’avoir exposée à toutes ces tribulations,

généralement au-dessus des forces de la femme.

Ce jour-là je fus heureuse de toutes mes misères.

J’aurais voulu avoir eu à souffrir davantage.

Cela ne se serait pas fait attendre si, comme je l’ai dit, Dieu, en qui

j’avais mis toute ma confiance, ne m’avait donné la résignation.

Huit jours après les débats de Bourges eut lieu mon procès au tribunal

de commerce à Paris.

Il s’agissait des quarante mille francs que Robert me devait et pour

lesquels il m’avait fait des lettres de change.

Cet argent était en réalité ma fortune, car la maison était hypothéquée

et il était dû beaucoup à Châteauroux.

Le tribunal de la place de la Bourse déclara que ces lettres de change

étaient des effets de complaisance et ne pouvaient être regardés comme

sérieux.

J’éprouvai une contrariété passagère, mais j’avais placé ma confiance

au-dessus des hommes, j’espérais encore quand tout semblait désespéré.

L’avocat général de Bourges fit un résumé écrasant pour moi.

Il voulut flétrir, frapper un parti en ma personne, arrêter la

contagion du mal fait à la société par mes pareilles, en donnant sur

moi l’exemple du châtiment.

La cour était nombreuse; elle remit à huitaine sa délibération et me

donna gain de cause.

Ce fut un beau jour pour moi et une grande confusion pour mes

adversaires.

En réalité, je n’en avais qu’un, mais il avait cherché quelques

petits débiteurs de Robert, en leur promettant de payer les frais qui

pourraient être faits, qu’il gagnât ou qu’il perdît.

Plusieurs noms groupés ensemble devaient donner plus de force à ses

prétentions.

Quelques-uns se désistèrent pendant le cours de ces procès qui

semblaient devoir être interminables; d’autres avouèrent qu’ils

regrettaient d’être entrés dans cette voie où ils s’étaient laissé

entraîner par de faux rapports.

Enfin, le plus intéressé à ma perte se croyait déjà possesseur de

mon petit château de cartes, et parlait de réformes, de changements,

d’améliorations à faire lorsqu’il l’habiterait.

Il avait gagné au tribunal de commerce, il est vrai, mais cela était en

première instance.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4 · 第 10 / 14 段