Il y a impossibilité de partir de Bathurst.
Nous sommes arrêtés par un torrent qu’on nomme le Macquarie et
qui est devenu infranchissable, même à la nage; on nous prédit
que nous ne pourrons pas le traverser avant huit jours au moins.
Quelle nuit atroce je viens de passer! nuit remplie de souvenirs
tristes et de rêves affreux.
Décidément la perspective de passer huit jours ici n’est pas
acceptable, et puis je ne pourrais subvenir aux frais.
A midi et demi je prends mon parti; je traverse le Macquarie dans
un petit bateau.
J’attache mon cheval à une longue corde et le tire de l’autre
côté.
Il nage difficilement, tant le torrent est fort; après bien des
peines il a traversé.
Nous rencontrons encore l’escorte qui a manqué de tout perdre:
chevaux, voitures et hommes, et que l’on n’a retirée d’un crick
qu’avec des efforts inimaginables.
On appelle _cricks_ des ravins qui deviennent des torrents à
chaque orage.
Une fois le Macquarie passé, nous avons regagné le chemin de
Sofala à travers les _bouches_.
Sofala est le centre d’exploitation de la rivière le Turon.
C’est un amas de toiles et de baraques en planches.
Il peut y avoir sur ce point seul quinze cents à deux mille
mineurs et marchands de toute espèce.
C’est absolument comme un champ de foire.
Le Turon est un torrent fort large et qui fait des détours
énormes et continuels.
Chaque pointe est occupée par des diggers qui y ont leurs
_claims_.
Ces pointes sont plus ou moins rapprochées des autres, mais
généralement à un mille au plus.
On voit donc à chacune de ces pointes des amas de tentes comme à
Sofala.
Les trous se trouvent depuis le haut de la côte jusque sur le
bord de la rivière.
L’opinion générale est que le lit du Turon est très-riche; il y a
des gens qui depuis six mois sont sur ses bords à attendre qu’il
soit à sec ou à peu près pour y travailler.
Il est donc très-difficile de trouver des places, ou bien il faut
les acheter et même très-cher.
C’est, du reste, fort curieux que de voir tous ces gens lavant
leur terre sur le bord du Turon, terre qu’ils vont chercher à de
grandes distances, soit dans des brouettes, soit dans des seaux.
Les puits ont jusqu’à cinquante pieds de profondeur.
C’est un métier très-fatigant. Le cœur me manque quand je vois
maintenant de près ce que c’est que cette vie et ce travail.
Pourtant il faut me décider; depuis ce matin je ne fais que
marcher soit en remontant soit en descendant le Turon, pour
regarder, étudier et tâcher de trouver une place.
Je ne puis rester plus longtemps sans rien faire; toutes mes
ressources s’épuisent et mon cheval me coûte 12 francs par jour
pour le nourrir et le loger.
Bien heureux si on ne me le vole pas, ce qui arrive à chaque
instant; du reste, il me tarde d’être sous ma tente à travailler.
On ne peut se faire une idée du bouge dans lequel nous couchons
sur des planches, avec une mauvaise couverture de laine
dégoûtante, sans draps.
Ah! Céleste! Céleste! où m’as-tu conduit?
Allons, allons, pas de découragement.
Je me dis, pour me consoler, que tout le luxe dont tu es entourée
est le prix de la misère et de la fange dans lesquelles je me
trouve.
Cette population des mines est ce qu’on peut se figurer de plus
étrange.
On y voit le rebut des villes, des gens immondes, échappés
des galères, à côté d’hommes bien élevés, qui ont vécu dans
l’élégance et dans le luxe, et qui, comme moi, ont tout dissipé.
On reconnaît le gentleman, même sous sa chemise de laine rouge et
son mauvais chapeau de paille.
Généralement, tous tâchent d’oublier le passé dans l’ivresse.
C’est un spectacle ignoble.
Du reste, tout est chance dans ce métier, et je n’en ai plus
depuis longtemps.
Mon compagnon commence à se plaindre et à trouver cela par trop
dur; je crois qu’il m’abandonnera bientôt.
Je n’avais rien trouvé.
Je revenais triste et découragé, quand j’ai rencontré un jeune
homme d’une jolie figure.
Il m’a semblé que cette figure ne m’était pas inconnue.
Son costume, comme tous ceux de ce pays-ci, est une chemise de
laine rouge et un chapeau de paille, seulement le tout a un air
de misère et de souffrance.
Il m’aborde en très-bon français et finit par me dire qu’il a,
sur les bords du Turon, trois claims qui lui appartiennent et
qu’il désire vendre.
Il veut 25 livres sterling de chacun.
Malgré ma fatigue et une chaleur étouffante, je suis retourné
avec lui pour les visiter.
Tous ces droits de propriété sur les claims sont fort arbitraires.
Légalement je pourrais m’établir dans toutes les places
abandonnées depuis vingt-quatre heures, en payant une licence, 30
schellings par mois.
Il s’est établi une sorte de commerce toléré; le premier venu
marque un terrain en y plantant des pieux.
Pour détruire cet abus, il faudrait reprendre ces places de force
et faire le coup de poing et le coup de fusil.
Il y a des gens qui ont sur les bords du Turon dix, quinze et
vingt claims, qu’ils font travailler, qu’ils conservent sans
payer de licence, et qu’ils vendent à ceux qui en ont envie;
c’est un commerce avantageux.
Les trois claims qu’on me propose me plairaient assez, mais je ne
puis en donner le prix qu’on m’en demande.
Je sais maintenant quel est ce jeune homme qui veut les vendre.
Il se nomme M. Black.
C’est un ancien capitaine dans l’armée de la reine, qui a perdu
toute sa fortune au jeu et est venu s’encanailler ici.
Il est toujours ivre et perd tout l’or qu’il gagne ou qu’il
trouve.
Je me décide à traiter avec lui pour les trois claims moyennant
vingt-cinq livres payables par cinq livres de mois en mois.
Nous avons acheté de suite le mobilier et l’attirail nécessaire
pour notre métier de mineurs.
C’est effroyable ce que cela nous a coûté! à l’exception de la
viande, tout ici est hors de prix.
Le pain vaut un schelling la livre; le beurre et le thé coûtent
horriblement cher; le tabac, huit schellings la livre; sur tout,
il faut compter cinquante pour cent de plus qu’à Sydney, et à
Sydney cent pour cent de plus qu’à Londres; une grosse paire de
souliers à clous vaut une livre à Sofala.
En nous promenant à Sofala pour faire nos acquisitions, nous
avons rencontré deux femmes, deux natives de l’intérieur.
Elles sont difformes et hideuses de figure, faites comme des
singes, sous le rapport des jambes surtout.
Une d’elles, à qui j’ai adressé la parole, m’a paru fort
intelligente.
Elles n’ont pour tout vêtement qu’une couverture de laine dans
laquelle elles se drapent.
La manière dont elles portent leurs enfants à la mamelle est
très-curieuse.
L’enfant est roulé comme un serpent autour de leurs reins, la
tête sous le bras de sa mère.
Du reste, absolument comme les singes portent leurs petits.
Les naturels, dans les provinces connues de l’Australie, sont
généralement doux, mais très-paresseux et ne faisant absolument
rien.
Ils se nourrissent de tout ce qu’ils trouvent, mangent du chien,
des racines et jusqu’à de gros vers blancs qui se trouvent dans
l’écorce des arbres.
Ils sont fort insouciants de l’or.
Le fameux morceau de cent six livres a été trouvé près de
Bathurst par un naturel qui alla le montrer à son maître, dont il
reçut en présent un magnifique troupeau.
Le maître a gagné plus de cent mille francs, et le naturel a
mangé et vendu depuis longtemps ses moutons; aujourd’hui il n’est
pas plus riche qu’avant, et va de diggers en diggers,
en se promenant, pour tâcher d’attraper un morceau de tabac ou de
viande.
Ils sont intelligents, et l’on peut leur donner des commissions
à faire à des cinq ou six cents milles à travers les forêts; on
est sûr qu’ils arriveront toujours.
J’espère que demain nous pourrons coucher sous notre tente en
pleine forêt.
Elle n’est guère bonne, notre tente; elle est en calicot, et
c’est un triste abri, par le temps atroce qu’il continue à faire.
Notre coucher se compose d’un lit de sangle sans matelas et d’une
couverture.
Je n’ai pu fermer l’œil de la nuit, je n’ai fait que grelotter.
Au jour, j’ai abattu un gros arbre, car dans les bois chacun
abat ses arbres; c’est le premier de ma vie que j’abats et c’est
éreintant.
Le capitaine Black nous a volés d’une manière indigne.
Il nous a vendu ce que nous avions le droit de prendre pour rien.
Mon cheval, que j’avais attaché près de ma tente, vient de casser
sa corde à neuf heures du soir et s’est sauvé dans la forêt.
Pourvu qu’on ne me le vole pas.
Un mineur veut-il changer de place et aller à vingt ou trente
milles plus loin, il prend le premier cheval qu’il rencontre et
le lâche dans la forêt quand il est arrivé.
Il faut être bien désespéré pour entreprendre la vie que je mène.
Ah! Céleste, où m’as-tu conduit? et pourtant je n’ai toujours
qu’une pensée, c’est toi!
Je ne supporte cette vie qu’avec l’espoir de te revoir un jour et
de conquérir par mon travail de quoi me mettre à même de te faire
encore sourire pour un caprice satisfait, pour une joie d’une
minute.
Profite de ce temps qui passe si vite.
Si pour quelques joies bien courtes, tu as sacrifié toute ma
vie, cette vie aura été employée à acheter pour plus tard les
jouissances et le bien-être que je serai si heureux de te donner.
Bonsoir.
J’embrasse ton portrait.
Je viens de terminer ma première journée de travail et je n’en
puis plus.
Je vais me coucher et tâcher de dormir; c’est difficile avec le
froid qu’il fait pendant les nuits.
Depuis que nous sommes ainsi en plein air, je n’ai que du pain et
du thé à manger.
J’ai lavé aujourd’hui une vingtaine de seaux de terre et n’ai pas
ramassé pour vingt sous d’or.
L’or n’est pas où nous le cherchons, il est dans le lit du
Turon; mais il sera impossible d’y travailler avant un mois à
cause des eaux.
Je vais faire un puits dans la montagne et le continuer jusqu’au
roc.
Pourvu que les forces ne me manquent pas, les reins me font déjà
bien mal.
Je le répète, c’est payer bien cher une chance fort incertaine
que d’entreprendre ce métier dont on n’a aucune espèce d’idée
avant de le voir.
Il n’y a que les mineurs habitués depuis l’enfance qui peuvent le
supporter.
J’ai retrouvé mon cheval ce matin à deux milles dans la forêt;
j’ai pris le parti de le lâcher à la grâce de Dieu.
Quand j’aurai le temps, j’irai voir de quel côté il est et le
ramènerai à la tente.
Nous commençons à être dévorés par les mouches.
Dans ce pays-ci, c’est un vrai fléau.
On est obligé d’avoir des voiles ou des lunettes pour travailler,
sans cela elles s’attachent aux paupières et pourraient à la
longue déterminer la perte de la vue même.
Je ne sais si je pourrai continuer longtemps ce travail; j’ai les
bras rompus. Nous n’avons pour ainsi dire rien fait aujourd’hui.
J’ai porté toute la journée des seaux de terre à la rivière et
les ai lavés; il n’y avait presque pas d’or.
M. Malfil... ne fait rien et me laisse tout le dur du travail;
j’espère qu’il va se dégoûter de cette vie, car si avec de la
patience j’arrive à faire quelque chose, je serai la dupe de mon
association.
Nous sommes à nos derniers vingt schellings et pas de lettre de
France.
En cela, comme en toutes choses, il faut avoir un peu d’argent
afin de pouvoir attendre une veine.
M. Malfil... veut partir; je ne crois pas pouvoir y tenir
longtemps.
Il faut percer des trous de vingt-cinq à trente pieds au moins.
Je ne le puis tout seul.
Oh! Céleste! Céleste!
Je suis tellement courbaturé que je ne puis fermer les yeux.
Les nuits sont pourtant moins froides.
J’ai essayé un trou dans un crick; je suis arrivé au rocher sans
rien trouver.
Depuis deux jours je n’ai plus de souliers et suis obligé de
travailler pieds nus.
Céleste, toujours Céleste!
Ce nom et ce souvenir ne me quittent pas.
A-t-elle eu une seule pensée pour moi depuis mon départ?
Que puis-je attendre d’elle?
A-t-elle eu un seul mouvement pour moi depuis cinq ans?
Je n’étais que sa dupe et sa victime, et aujourd’hui plus que
jamais je continue à être sa victime.
Je te pardonne quand même.
Personne ne travaille aujourd’hui; je vais donc passer ma journée
à écrire et à laver mes deux chemises.
La fatigue commence à me rendre malade.
Je sens que les forces vont me manquer.
La solitude et l’isolement m’effrayent.
Je suis bien loin et bien abandonné.
Le découragement arrive chaque jour et pourtant je n’ai pas une
parole ou une pensée de haine pour toi, Céleste, qui m’a amené de
gaieté de cœur où j’en suis aujourd’hui.
Pas une lettre de France! tout le monde m’abandonne.
Nous sommes sans argent, je ne puis travailler à cause de l’eau.
M. Malfil... veut partir à toute force.
Je vends mon cheval à Sofala dix livres sterling et lui en donne
sept pour qu’il parte demain.
M. Malfil... part à neuf heures du matin par le mail.
Dès qu’il est parti, je vends ma selle et ma bride quatre livres
quinze schellings, et je rentre à ma tente tout seul cette fois,
sans même avoir un Français à qui causer.
J’arrange tous mes outils et affaires et vais laver dans le
milieu de la rivière quelques seaux de terre pris dans le lit
même.
Cela rend quelques grains d’or, mais très-peu.
Je me couche très-fatigué, espérant dormir; mais l’orage arrive
avec un torrent de pluie qui perce la tente de tous côtés.
Vilaine nuit pour la première que je passe tout seul.
Après une nuit épouvantable, trempé et mouillé jusqu’aux os, je
me lève dans la plus sombre disposition d’esprit.
La matinée toujours mauvaise, impossible de travailler.
A midi, le temps s’élève un peu; je m’établis sur un seau et
j’écris une longue lettre à Céleste, avec le résumé de ce journal.
Je lui envoie le peu d’or que j’ai ramassé ainsi qu’une bruyère
cueillie pour elle dans la forêt pendant le voyage de Sidney à
Bathurst.
Son souvenir et sa figure ne me quittent même pas pendant mon
sommeil.
Mon Dieu, ayez pitié de moi! donnez-moi l’oubli ou le courage du
suicide. Mais non! je suis lâche parce que j’espère la revoir.
Ah! Céleste, que Dieu vous pardonne, mais je vous plains.
ROBERT.
Après la lecture du récit de ses souffrances, je m’enfermai chez moi,
ne voulant voir personne.
Ma douleur était si grande, mes larmes si amères, qu’on ne les aurait
pas comprises.
Pauvre Robert, lui, habitué à la fortune; lui, d’un caractère à qui
tout devait céder; impétueux, fier, il était réduit à cette position
voisine de la mendicité.
Je le trouvais grand dans sa misère et je l’admirais en rougissant de
moi-même.
Une idée traversa ma pensée comme un éclair traverse le ciel; c’est
qu’à mon tour, je pourrais lui rendre un peu du bien qu’il avait voulu
me faire lorsqu’il était riche.
Cette grande infortune me faisait tout oublier.
Je me maudissais, j’aurais voulu lui ouvrir mon cœur, je me sentais
redevenir bonne en pensant à lui; j’étais fière de son amour.
J’oubliais tout le mal pour ne me souvenir que du bien qu’il m’avait
fait, et après l’avoir exilé de mon cœur et ne lui avoir écrit que pour
le consoler, je lui rendis la place qu’il avait perdue.
LVI
LES PRESSENTIMENTS.
«Mon pauvre Robert, je reçois de toi une lettre si triste, je me
sens en ce moment si désespérée, si coupable, qu’il me paraît
impossible de trouver des paroles pour t’exprimer mes regrets, ma
souffrance, mon repentir.
»Mes larmes sont bien amères, mais que peuvent des larmes, que
peuvent des sanglots pour celui qui est la cause de ses propres
douleurs?
»Tu me dis ne pas avoir reçu de lettres de moi, on les aura
prises, interceptées comme étant indignes de toi.
»C’est la sixième lettre bien longue que je t’écris; l’idée que
tu me crois oublieuse me désespère, un souvenir t’aurait fait
tant de bien!
»L’épreuve est au-dessus de mes forces, vois-tu, et je deviendrai
folle si tout m’accable ainsi sans relâche.
»Tu m’accuses sans cesse d’ingratitude, moi qui ne vis que pour
toi et par ton souvenir! moi qui n’ai pas une pensée qui ne me
ramène à toi!
»Ah! si tu me crois aussi indigne, tu dois être bien malheureux.
»Mais non, ton cœur doit démentir ces paroles dictées par une
imagination ardente et souvent injuste.
»Puisque tu m’as aimée et dis m’aimer encore, je veux espérer,
j’ai besoin de cela pour ranimer mon courage abattu par la
maladie, le dégoût, les fatigues et l’ennui.
»Quand je reçois de tes nouvelles, je pleure toujours, mais ces
larmes sont douces, car ton souvenir les console.
»Si loin que tu sois, mon âme est à toi; ma pensée, mon amour
t’enveloppent.
»Tu dis que j’ai fait ton malheur.
»Eh bien! je l’aurai fait sans faire mon bonheur.
»J’ai bien souffert, va, mais je ne suis pas à ta hauteur et je
ne veux plus chercher de repos ni de consolations; je vivrai dans
mes larmes pour me punir de t’avoir méconnu, et je finirai par la
retraite ou le suicide.
»Garde-toi, Robert, soigne-toi, car s’il t’arrivait malheur, je
mourrais; du reste, ma vie est finie, elle me quittera comme tout
ce qui m’a entourée.
»Je sens que mon âme sera errante jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé
la tienne.
»Ta famille t’abandonne, dis-tu, je ne puis le croire; mais si
cela est, tant mieux, je te défendrai sans elle, et tu seras bien
à moi.
»Je te l’ai dit, je crois en toi et j’espère en Dieu; lui seul a
pu te donner la force de supporter cette misère.
»Je vais le prier avec ferveur pour qu’il te conserve.
»Je t’envoie une bruyère de France.
»Je _t’aime_ avec le plus pur de mon cœur, garde-toi pour moi
encore une larme, un baiser.
»Du courage... espère.
»CÉLESTE.»
Je me laissai aller au chagrin; ma conscience ne trouvait plus
d’excuses.
Deux choses arrivaient à mon cœur: le souvenir de Robert et celui de
ma petite fille, sa tendresse, ses jeux, son bavardage, me faisaient
oublier; et je me surprenais jouant avec elle comme si j’avais son âge.
Ma position ne me permettait pas de rester seule avec mes peines; dans
cette vie dont j’espérais la fin, les larmes et les bonnes pensées
n’ont pas cours; on n’achète que baisers ou éclats de rire.
On me donna une pièce à jouer, intitulée: _la Fille de madame Grégoire_.
Cela m’occupa; les nuits étaient si longues pour moi que je les passais
à travailler.
Mon ignorance me pesait plus que jamais, mais mes efforts étaient
inutiles.
Les études ne pouvaient s’accorder avec ma vie agitée.
Trois mois s’étaient écoulés depuis que j’avais reçu la lettre de
Robert. Mon inquiétude devenait une fièvre ardente.
Je faisais mille conjectures;--peut-être m’avait-il oubliée!
Si ce genre de vie l’avait tué!
Cette pensée s’enfonçait dans mon cœur comme une pointe d’acier.
--Mon Dieu! me disais-je, c’est impossible! ce serait trop affreux!...
Oh! je suis insensée!... Une lettre peut se perdre,--ce n’est qu’un
retard.
Les pensées, les souvenirs, si pénibles qu’ils soient, aident toujours
un peu à la vie réelle.
Chaque jour je faisais de nouvelles connaissances.
Un soir, au foyer des artistes, aux Variétés, je vis un petit monsieur
dans un si drôle de paletot-sac, que je ne pus m’empêcher de rire, ce
qui était fort inconvenant, car je voyais ce monsieur pour la première
fois.
Il était très-petit, assez gros d’embonpoint, et ses jambes me parurent
trop petites pour supporter son buste.
Sa tête était forte, son front large, sa physionomie intelligente, son
œil vif et spirituel.
Il causait et riait avec toutes les personnes qui l’entouraient et
semblait connaître et être connu de tout le monde.
C’était à moi à entrer en scène; je sortis du foyer.
Quand je revins il contait une histoire.
On l’entourait, je fis comme les autres, et je n’en fus pas fâchée,
car c’était un conteur très-amusant.
Je demandai à une de mes camarades comment on l’appelait; elle me
regarda d’un air étonné, et me dit:
--Comment, vous ne le connaissez pas? c’est Couture, le peintre, celui
qui a fait l’_Orgie romaine_.
--Je connais le tableau, je connais le nom de l’auteur, mais il me
semble ne l’avoir jamais vu en personne.
--C’est un homme de beaucoup de talent, mais d’un caractère
très-original. Tenez, il raconte une autre histoire, écoutez.
Je m’approchai plus près pour entendre.
--Figurez-vous, disait-il, qu’il y a quelque temps, j’étais sur la
porte cochère de mon atelier, en train de fumer ma cigarette, dans une
tenue assez débraillée, quand une voiture s’arrête à vingt pas. Une
très-jolie dame en descend avec des paquets, des cartons, et regardant
de mon côté.
--Hé! l’ami!
Comme je ne bougeais pas, elle recommença son hé, et me fit signe de la
main d’avancer.
Si elle eût été laide, je ne me serais pas dérangé; mais elle était
très-bien, et je lui demandai ce que je pouvais faire pour lui être
agréable.
--Tenez, me dit-elle, en me montrant ses paquets, montez tout cela chez
moi au cinquième, à gauche.
Je la regardai, un peu étonné; mais je pris les colis, et je la suivis.
Arrivé en haut, je n’en pouvais plus; elle me fit mettre les paquets
chez elle, fouilla dans sa bourse et me donna dix sous.
Je les pris et sortis tenant mon sérieux, bien que j’eusse une envie de
rire qui m’étouffait.
Elle m’avait pris pour un commissionnaire.
Ça ne me fâcha point du tout, parce que j’en avais bien l’air.
Le lendemain, je lui envoyai ma carte et ses cinquante centimes, en
lui disant que j’avais été trop heureux de lui être utile, et que si
elle aimait la peinture, elle pouvait s’acquitter envers moi en venant
visiter mon atelier.
Elle adorait les arts, et l’artiste en profita.
Puis, se retournant de mon côté, et m’adressant la parole pour la
première fois, il me dit:
--Si vous avez des courses à faire, je suis à votre disposition.
Je me mis à rire et lui répondis:
--Au même prix, n’est-ce pas?
--Oh! comme vous voudrez, je n’ai pas de tarif, moi. Je suis bon
garçon, je prends ce qu’on me donne.
--Eh bien! je vous offre une tasse de thé, demain, chez moi, avec
quelques amis.
Il me promit de venir, et me tint parole.
Il est d’une gaieté qui ne tarit jamais.
On le dit très-avare de sa peinture; je trouve qu’il a raison, elle est
assez belle pour ça.
Il est très-amusant; quand quelqu’un de laid veut lui faire faire son
portrait, il répond:
--Revenez dans un an, je suis trop pressé.
La figure est un livre où il prétend lire, sans jamais se tromper, le
caractère des gens.
Il sacrifie les traits à la pensée; ce qu’il refuse aux uns pour
de l’argent, il le donne aux autres, pourvu que la physionomie lui
convienne.
La mienne lui plut sans doute, car il me proposa de faire un dessin
d’après moi, semblable à celui qu’il avait fait de Mme George Sand et
de Béranger.
Vous pensez bien que j’acceptai avec reconnaissance.
Ce dessin est probablement la seule chose qui restera de moi, parce
qu’il est signé du nom d’un grand artiste!
Il mit à peine trois heures à le faire.
Peu de jours après, je gagnai un procès qui, sans être d’une grande
importance, devait avoir de l’influence sur le gain des autres.
Pour que personne n’ignorât ce triomphe sur mes adversaires, je donnai
une soirée, et puis je n’étais pas fâchée de montrer le dessin fait par
l’auteur des _Enrôlés volontaires_.
Mon portrait eut un grand succès, et son auteur reçut force compliments.
Parmi les souvenirs que j’ai gardés des quelques personnes réunies
chez moi ce soir-là, vient naturellement se placer en première ligne
Alexandre Dumas fils.
Ce n’était point encore le Molière de notre époque, mais il était le
fils de son père, et son nom faisait retourner toutes les têtes.
Il était d’un caractère froid, son esprit était sceptique, profond,
quelquefois méchant; mais s’il vous disait une chose gracieuse, s’il
vous adressait un compliment, on pouvait y croire, car il n’était pas
banal et ne jetait pas ses éloges aux vents.
Il avait assisté à la première représentation de la Revue de 1852, et
avait dit à plusieurs personnes en parlant de moi:
--Elle a chanté, joué, dit à merveille; si elle veut travailler, elle
aura un véritable talent. Peut-être lui ferai-je un rôle.
A cette époque critique de ma vie, cet encouragement était pour moi
d’une grande importance.
Je savais qu’il s’adressait de l’auteur à l’artiste, ma qualité de
femme n’y entrait pour rien.
Si M. Dumas rendait justice à ma manière d’être, il avait, en mainte
occasion, montré de l’éloignement pour ma personne; mon nom de guerre
lui avait déplu lorsque j’étais à l’Hippodrome.
C’était donc un admirateur dont je pouvais m’enorgueillir à juste
titre; et puis, je l’ai déjà dit, j’étais fatiguée de toutes ces
conquêtes faciles et ennuyeuses qui se groupaient chaque jour autour de
moi.
Le talent, l’esprit me paraissaient, pour un homme, la plus enviable de
toutes les richesses.