Je ne dormais plus, je mangeais à peine, mais j’avais un but: prouver

que ce je possédais était à moi, que Robert avait pu être léger, mais

qu’il était incapable d’une fourberie, d’avoir eu même la pensée

des odieux calculs dont on l’accusait, et enfin défendre une petite

fortune qui devait assurer mon avenir et me donner les moyens d’élever

honorablement l’enfant que Dieu semblait m’avoir envoyé.

J’ai dit que, dans toutes les phases heureuses ou malheureuses de mon

existence, j’avais l’habitude d’écrire mes impressions.

Un ami m’avait engagé à reprendre toute ma vie passée, à faire une

confession qui pourrait éclairer mes juges.

J’écrivis donc ma vie entière, espérant rendre ma défense plus facile.

Quelques années plus tôt, je n’aurais pas compris ce que l’on me

demandait; quelques années plus tard, il n’aurait plus été temps.

Mais au moment de cette fermentation de mon esprit, je mesurai du

regard les difficultés sans pâlir.

Etudier le jour, écrire la nuit, rien ne m’arrêtait.

Je me suis mise à ce travail et j’y ai trouvé un intérêt qui m’a

surprise et enchantée.

En repassant ma vie, j’étais étonnée de voir les amertumes s’en adoucir.

Je découvrais en moi deux ressources dont je ne m’étais pas doutée,

et je compris qu’il pouvait y avoir, en dehors des mouvements d’une

existence agitée, de la joie et du bonheur.

J’avais comme un pressentiment que le dénoûment de ma vie se préparait.

Non-seulement mes souvenirs me rappelaient le passé, mais un hasard

heureux semblait évoquer autour de moi les personnes pour qui j’avais

gardé de l’affection.

Un jour, ma femme de chambre m’annonça qu’il y avait dans le salon un

militaire qui voulait me parler.

--Je lui ai demandé son nom, me dit-elle.

Mais il m’a répondu:

--Votre maîtresse doit l’avoir oublié.

Piquée par la curiosité, j’allai au-devant du mystérieux visiteur.

Jugez de ma surprise; c’était Deligny! Deligny qu’on m’avait dit mort!

Deligny bien portant et en costume d’officier! Je fis trois fois le

tour de sa personne avant de lui dire un mot.

--Ah çà! dit-il, est-ce que vous ne me reconnaissez pas? Faut-il que je

vous donne ma carte?

--Si, je vous reconnais bien, mais je ne suis pas fâchée de vous

entendre causer un peu. On m’avait dit que vous étiez mort.

--Moi! dit-il en riant, je vous aurais envoyé un billet de faire part;

mais, Dieu merci, je me porte bien, je suis à Paris depuis deux jours,

c’est le temps qu’il m’a fallu pour vous déterrer. Voulez-vous me

permettre de vous embrasser?

--De grand cœur.

--Hein! me dit-il, en se posant sur la hanche, je suis changé. Oh!

c’est qu’il fait chaud là-bas, et j’ai mangé pas mal de vache enragée.

C’est égal, c’est fait et je n’en suis pas fâché! Je suis caserné à

l’Ecole militaire. Je suis en petite tenue, aujourd’hui, ajouta-t-il

en faisant un tour sur lui-même; il y a la grande tenue qui est

très-belle, je la mettrai la première fois que je viendrai vous voir,

si vous le permettez.

--Mais certainement, mon bon Deligny, tant que cela vous fera plaisir;

vous avez l’air si joyeux que je n’ai pas besoin de demander si vous

êtes heureux. Êtes-vous toujours querelleur?

--Il n’y a rien de changé, me dit-il, en me prenant les mains, et mon

affection pour vous moins que tout le reste.

Comme je riais d’un air incrédule, il reprit:

--Il n’y a pas grand mérite à ne pas changer d’amour dans ce pays-là,

où les femmes ressemblent à de la réglisse noire, et quand on leur

parle de trop près, on a toutes les chances possibles pour qu’un

Bédouin de mari vous envoie une balle dans la tête en guise de réponse;

et puis ce n’est pas là le motif, mais je n’aimerai jamais une autre

femme que vous.

Je me mis à rire. Il reprit:

--Je m’entends, il y a amour et amour. Quelquefois on se moque de moi

au quartier, mais je leur réponds que je ne suis pas le seul. On ne dit

plus rien, parce qu’on sait bien que je n’entends pas la plaisanterie

sur votre compte. Et vous, êtes-vous heureuse, Céleste?

--Oui, mon ami, très-heureuse de vous voir.

--Vrai, me dit-il, en m’embrassant les mains, eh bien, tant mieux! Je

n’osais pas venir, car je sais que vous êtes actrice, que vous avez une

cour nombreuse, que vous avez des voitures, des chevaux. A propos, je

voudrais bien vous voir jouer. Ah! vous ne savez pas, ce pauvre Médème

est mort, il a été tué en duel. Tout le monde a cru que c’était moi.

--C’est pour cela qu’on était venu me le dire. Pauvre garçon, il était

si doux.

--Ah! bah! il ne faut pas y penser. Cela peut arriver à tout le monde;

il vaut mieux finir comme cela qu’entre les mains des médecins. Mais

il se fait tard, et je dîne en ville, il faut que je vous quitte. Au

revoir, ma bonne Céleste, nous dînerons ensemble un de ces jours; je

vous présenterai de mes amis, de bons enfants. Ils vous connaissent,

j’ai assez parlé de vous là-bas. Adieu, à bientôt!

Je le regardai partir. Je ne puis vous dire le plaisir que j’éprouvais

à lui voir l’air si heureux.

Je ressentis une véritable joie, ce qui ne m’était pas arrivé depuis

longtemps.

J’avais aussi l’espérance qu’on avait envoyé quelques secours à mon

pauvre Robert; mes illusions à ce sujet ne devaient pas être de longue

durée.

Au moment où Deligny sortait, on me remit un paquet de lettres venant

d’Australie.

Je brisai le cachet avec un pressentiment douloureux, j’étais sûre que

leur lecture devait m’affliger.

LIV

LES MINES D’AUSTRALIE.

Journal d’un mineur.

Je suis parti de Sydney à huit heures du matin avec un Français,

M. Malfil..., qui, comme moi, se rend aux mines.

La route jusqu’à Paramatta est charmante.

Je n’ai de chance en rien. Mon cheval commence à se blesser sur

la croupe et aux reins.

Déjeuner à Paramatta dans une auberge remplie d’indigènes ivres.

Nous nous remettons en route et nous arrivons au bac de Peurith,

après avoir fait dix milles.

Nous traversons une rivière.

Le paysage change de nature et devient plus abrupte.

La route monte et côtoie des ravins d’une profondeur immense.

Nous entrons dans une forêt d’arbres gigantesques, comme je n’en

ai jamais vus en Europe.

Par moment l’œil plonge dans des gorges à perte de vue, et à

mesure que nous nous élevons, nous découvrons en nous retournant

les plaines et les prairies que nous avons parcourues.

Toutes les fois que mon imagination s’exalte, mon cœur et mes

pensées se reportent vers Céleste.

J’ai cueilli une petite branche d’une délicieuse bruyère sur le

bord du chemin, me promettant de la lui envoyer dans ma première

lettre.

A six heures du soir, nous avons été pris par la pluie et par la

nuit.

Plus on s’éloigne de Sydney, plus les chemins sont mauvais;

enfin, moitié à pied, moitié à cheval, nous sommes arrivés à sept

heures du soir à Blue.

Mon pauvre cheval est complétement abîmé sur le dos.

Cependant, grâce à un bon feu pour moi, une bonne paille pour mon

cheval, nous pourrons, j’espère, recommencer demain.

Sur les quatre heures et demie, nous avons rencontré un break à

quatre chevaux revenant de Bathurst.

La voiture était escortée.

C’est celle qui rapporte l’or.

Nous nous croisons aussi avec quelques diggers (mineurs) qui

reviennent à cheval, et nous en trouvons un assez grand nombre

campés au milieu des bouches avec des feux immenses autour de

leurs voitures et de leurs chevaux.

Ces campements sont très-originaux, et surtout la nuit, ils font

l’effet le plus singulier.

On dirait des camps de voleurs au milieu de ces bois immenses.

J’ai assisté à un spectacle si étrange, si nouveau pour moi, que

je vais essayer de le décrire.

La nuit était belle.

Dans un ravin solitaire, sur les bords d’un petit creech, cinq

mineurs étaient réunis.

La lune se promenait radieuse dans le ciel, et ses brillants

rayons, passant à travers les branches de ces gigantesques pins,

venaient se mêler à la rouge lueur d’un feu autour duquel ces

cinq associés étaient groupés.

Ils venaient de prendre le thé.

Les figures et les accoutrements de ces individus étaient des

plus extraordinaires; jamais Schiller n’a rêvé pour ses brigands

des visages plus basanés, des barbes et des cheveux plus touffus

et plus incultes.

Jamais le crayon du fantaisiste Callot n’a trouvé des haillons

plus souillés, des chaussures plus sordides.

Chaque individu était un arsenal complet: pistolets, revolvers,

couteaux, poignards, rien ne manquait à leurs ceintures; ainsi

affublés, ils auraient été les types les plus grotesques sur un

théâtre du boulevard; dans une forêt d’Australie, ils étaient

effrayants.

C’étaient pourtant d’inoffensifs diggers (mineurs) digérant

un maigre souper après une journée de travail.

La conversation était bruyante, les gestes vifs et saccadés.

Je crus un moment qu’ils se disputaient plutôt qu’ils ne

discutaient.

Un de ces hommes était étendu sur l’herbe, la tête appuyée sur le

tronc d’un arbre, il paraissait souffrir beaucoup.

Ses camarades l’appelèrent Meurice en lui offrant à boire.

Meurice était plus distingué que les autres; mais la maladie

avait dû faire des ravages considérables sur lui; il était plus

pâle que la lune, ses joues étaient creuses, son œil presque

éteint.

Il semblait ne prendre aucune part à la conversation de ses

camarades.

--Paul, dit-il à l’un d’eux, j’ai soif.

Paul jeta sur lui un regard plein d’intérêt et de pitié; il lui

passa une tasse en fer-blanc remplie d’un mélange de thé et

d’eau-de-vie bien chaud, qu’il avala d’un trait.

--Veux-tu un grog, Cartahu? demanda Paul à un gros garçon qui

regardait le petit morceau d’or empilé dans sa bourse de cuir.

La journée avait été fructueuse; le contentement était dans les

yeux de Cartahu.

La figure de Paul était froide et contrastait avec celles de ses

compagnons.

Ses cheveux et sa barbe étaient gris, des rides profondes

sillonnaient son front; vieilli avant l’âge, on voyait qu’il

cherchait plutôt l’oubli que l’ivresse.

Une bouteille d’eau-de-vie circulait de main en main et de bouche

en bouche.

Nos trois autres compagnons allaient remplir la bouteille chaque

fois qu’elle était vide à un baril placé sur une petite hauteur

à cinquante pas environ.

L’ivresse commençait chez tous; Paul lui-même buvait par larges

gorgées.

--Allons, disait-il chaque fois en buvant: cherchons, non pas

comme eux, l’oubli, mais la goutte de poison qui donne le repos

éternel. Allons, camarades, buvons encore un coup, aux amis

absents, à nos souvenirs, à notre douleur, à nos espérances.

--Tiens, s’écria Cartahu, une idée; à nos dernières maîtresses.

Deux ou trois bouteilles d’eau-de-vie furent versées dans un

large plat en fer-blanc qui sert à essayer la terre au lavage; on

y mit le feu; ce punch horrible de force fut englouti comme de

l’eau pure, tant ce monde était au même niveau.

Meurice et Paul seuls ne hurlaient pas.

Meurice râlait dans un coin; Paul était comme abruti, l’œil fixe

et un dédaigneux sourire errait sur ses lèvres.

--Je demande la parole pour le Faucheux, reprit Cartahu, en

désignant un homme bâti comme une asperge montée. Parle, dit

Cartahu, Mobile nous contera quelque chose après.

--J’ai soif, râla Meurice.

--A l’ordre, répondit Cartahu.

--Passez la tisane au sentimental, ajouta Mobile en tendant

une tasse pleine de grog, et qu’il étouffe ses soupirs avec sa

coqueluche.

--Gentlemen, exclama le Faucheux, voilà plus d’un an que nous

piochons ensemble, dormons sous la même tente aussi mal que peu

confortablement.

Le magot de la société s’arrondit, l’instant d’une séparation

aussi douce que cruelle approche.

Personne n’a jamais parlé de son passé, c’est tout simple, on a

ses petits secrets qu’on n’aime pas à divulguer.

En passant la ligne, on prend à la frontière un nouveau

passe-port, un nouveau nom et une nouvelle existence.

Mais l’avenir, gentlemen, l’avenir avec sa fortune que nous

touchons du doigt, comment chacun entendrait-il cette nouvelle

existence?

Allons, enfants de la patrie, le jour des confidences est arrivé;

que chacun débite son petit chapelet et redemande que l’auteur du

plan le plus original soit promené en triomphe autour de ce sacré

feu!

--Hourra! hurlèrent Mobile et Cartahu.

--Pour donner le bon exemple, j’aurai l’honneur, continua le

Faucheux, d’exposer à l’honorable assemblée mon plan d’avenir.

Je demande, avant de commencer, afin de clarifier mes idées, je

demande un tour de grog.

L’eau-de-vie circula de nouveau.

--Je brûle et j’ai soif, murmura Meurice.

--Voilà du lolo pour l’enfant qui pleure, dit Mobile en passant

une tasse à Meurice qui, dévoré par la fièvre, avala d’un trait.

--Messieurs, reprit le Faucheux, dans un mois, le temps de notre

association sera fini, nous liquiderons, et pour ma part, je vous

tire ma révérence.

Je vais à Paris, centre des grandes opérations, et où

l’intelligence est sûre de réussir.

Les meilleurs claims[1], messieurs, se trouvent encore entre la

place de la Madeleine et la porte Saint-Denis.

[1] Trous à exploiter.

On y spécule sans danger sur la bonne foi et le malheur; la

spéculation, quelquefois le tripotage, change votre monaco en

cinq bons sous.

Avec l’argent, on aspire aux honneurs; je suis bientôt entouré

d’hommages et d’égards; je vois le monde, le monde me voit; des

grands seigneurs me serrent la main, se prosternent devant moi

ou plutôt devant ma caisse; des duchesses, des marquises font

antichambre chez moi.

Sous le poids de l’or, tout plie; les épines dorsales les plus

rétives deviennent les plus flexibles. Quand Scribe composa ce

vers:

L’or n’est qu’une chimère,

il était gris ou n’avait pas un radis en poche.

Enfin, un jour, quand la confiance publique, cette grande

éhontée, est à son apogée, quand ma caisse est pleine des dépôts

de tous ces petits et niais spéculateurs, je prépare le grand

escompte des livres où la justice n’a rien à faire, je suis la

victime de la fièvre générale des spéculations; enfin je dépose

mon bilan, donne 25 pour cent, obtiens mon concordat, et je me

retire ruiné, victime de l’impulsion que j’ai voulu donner à

l’industrie, avec quelques millions, débris que mes créanciers

ont bien voulu m’abandonner, hein!

--Hourrah! crièrent Mobile et Cartahu, un tour de cognac! et la

bouteille passa.

--J’ai soif, je souffre! murmura Meurice dans le délire de la

fièvre.

Paul était immobile et fixe comme une statue de pierre, les dents

serrées et les yeux haineux.

Cartahu, à la mine abrutie, fit signe qu’il voulait parler;

il plongea la moitié de sa main dans sa bouche à seule fin de

retirer une énorme chique de tabac, envoya cinq ou six jets de

noire salive dans le brasier et, d’une voix de tragédien anglais,

s’expliqua en ces termes:

--Toutes ces bricoles ne valent pas un vieux biscuit moisi.

Pour moi, voilà mon plan:

J’arme un joli brick de guerre, je racole une vingtaine de

chenapans, vrais risque-tout.

Je me risque, m’expédie pour Guam et je vais chercher du dehors

des passes de Port-Philippe.

Le premier gros clipper qui passe, je le soulage des cent ou cent

cinquante mille onces d’or qu’il a à bord et je vogue après vers

des rives enchantées.

Puis, s’adressant à Mobile:

--Dis donc, Parisien, veux-tu être de mon bord?

--Ça me va, répond ce dernier; mais à condition que, le coup

fait, nous allons en Turquie, nous nous établissons pachas, nous

achèterons des _zouris_, des esclaves, des _obélisques_, et que

nous nous roulerons dans des torrents de volupté. Je veux fumer

une bouffarde de quinze pieds de long et ne me nourrir que de

_pastilles du sérail_, enfin une vie de pacha Monte-Christo.

--On y est, dit Cartahu; passez-moi l’eau-de-vie.

--Moi, je retournerai à Paris, dit Paul, j’ai des comptes à

régler.

--Moi, murmura Meurice, je n’irai nulle part; je vais mourir là,

j’étouffe.

L’ivresse était arrivée à son comble; les chants, les cris, les

gestes, les hurlements de Cartahu, de Mobile et de le Faucheux

continuèrent jusqu’à ce qu’épuisés, ils tombassent à terre.

L’écho répétait encore les éclats de rire des mineurs, quand tout

à coup une voix aigre et nasillarde se fit entendre, et un homme

de cinquante à cinquante-cinq ans, grand, maigre et efflanqué,

s’avança et se plaça près du feu.

--_Per Bacco!_ on s’amouse ici, _buena sera, signori_, ne vi

dérangez pas.

Une espèce de grognement fut la seule réponse qu’il obtint.

L’arrivant promena autour de lui un regard inquisiteur.

--Hum! dit-il, on fait bombance, on a de l’or.

Les traits de cet homme étaient taillés à angles aigus et ses

petits yeux enfoncés sous une voûte d’épais sourcils brillaient

d’un éclat sinistre.

Sa maigreur était affreuse, et sous ses sordides habits, flottant

autour de ses membres, on aurait dit un fil de fer.

Il se frottait les mains devant le foyer en faisant craquer ses

doigts.

Il avait pour tout bagage une couverture de laine, roulée en

porte-manteau sur ses épaules, et à la main un sac de serge verte

dans lequel on découvrait un violon.

--Tiens, vieux secco, dit Mobile en lui tendant la bouteille,

bois-moi ça sans répandre.

L’inconnu prit la bouteille à moitié pleine et la vida d’un trait.

--Quel avaloir! dit Cartahu, v’là mon maître.

--Dis donc, l’Italien, demanda le Faucheux, qu’est-ce que t’as

dans ce vieux sac?

--_Caro mio_, un _violino_.

--Eh bien, vieux, joue-nous quelque chose, que nous riions un

peu. Ohé! place au bal, nous allons faire sauter un peu notre or.

Ces trois hommes cherchaient à trouver sur leurs jambes

vacillantes un équilibre; impossible.

L’inconnu tira son violon du sac sans se faire prier, un violon

noir comme de l’ébène, fendu et décollé dans plusieurs endroits;

les cordes étaient rapiécées et remplies de nœuds.

--Oh! ce sabot! Dis donc, vieux parchemin, s’écria Cartahu, il a

eu des malheurs, ton crin-crin?

--Eh! non, vois-tu pas qui s’embête dans sa compagnie, il bâille

de tous côtés, répondit le Faucheux.

--_Patienza!_ dit l’inconnu en passant de la colophane sur les

rares soies de son archet. _Patienza, figli miei_, l’instrument

est vieux, mais il est délicioso, vi verrez, _patienza!_ et il

préluda pour l’accorder.

--Ah! cette crécelle, dit le Faucheux. Dis donc, Paganini, ta

bête est enrhumée.

Sans répondre à toutes ces interpellations, l’inconnu commença

une espèce de ronde, il était de première force.

Le motif fut d’abord joué dans toute sa simplicité, ensuite le

virtuose se mit à broder sur son thème les variations les plus

compliquées.

L’œil pouvait à peine suivre le mouvement rapide de son archet;

sous ses doigts de fer, l’instrument riait, pleurait, grinçait,

sifflait; tantôt ce son était plaintif comme le murmure du vent

à travers les feuilles, tantôt criard comme le vagissement d’un

enfant, quelquefois sec et aigre comme le grincement d’une

vieille girouette, souvent rauque et agaçant comme le diamant

coupant le verre.

Cartahu, Mobile et le Faucheux, surexcités par l’eau-de-vie et

par la danse, se livraient aux contorsions les plus excentriques;

le bacchanal continuait, l’infatigable violon faisait merveille,

le son devenait de plus en plus rapide, des gerbes de notes

jaillissaient de son archet.

La persistante ronde s’élançait claire et précise au milieu de

toutes ces modulations.

Meurice se leva sur son séant et retomba lourdement en poussant

un long soupir et prononçant le nom de Constance.

Paul était raide comme un épileptique, les veines du cou et du

front gonflées, les dents serrées et le regard fixe.

Les autres diggers poussaient des cris, hurlaient des chansons

obscènes, et le violon forcené redoublait toujours de vitesse.

Tout à coup les cris cessèrent, les jambes plièrent et nos trois

compagnons tombèrent comme des masses sans mouvement.

L’inconnu remit tranquillement son violon dans son sac de serge

verte, regarda autour de lui, avala une gorgée d’eau-de-vie et

resta immobile à contempler les dormeurs.

Nous partîmes, croyant qu’il n’y avait plus rien à voir, mais

à peine fûmes-nous éloignés de quelques pas qu’il poussa des

branches de sapin pour ranimer le feu.

Cartahu, Mobile et le Faucheux, complétement ivres, étaient

tombés entrelacés, se tenant comme en dansant, les bras autour du

cou les uns des autres.

Nous entendîmes le musicien dire:

_Patienza, figli miei_, et il se releva après les avoir examinés.

Le lendemain, au moment où nous allions nous mettre en route, on

nous apprit que des mineurs avaient été brûlés par imprudence.

Ils s’étaient endormis auprès d’un feu qui avait gagné une

barrique contenant de l’eau-de-vie.

En se répandant, la liqueur enflammée les avait enveloppés avant

qu’ils fussent éveillés.

Je ne sais pourquoi le souvenir des mineurs que j’avais vus la

veille revint frapper ma pensée.

La barrique était trop éloignée du feu pour qu’il l’eût atteinte

sans qu’on y touchât.

Je voulus voir par moi-même, et j’acquis la conviction qu’on

avait commis un crime.

L’Italien avait disparu, l’or des mineurs avait été volé, et les

cercles en fer restés à côté des cadavres calcinés démontraient

clairement que ce tonneau avait été placé au milieu d’eux.

J’ai vu la figure de cet homme. Qui sait? peut-être le

retrouverai-je un jour.

LV

JOURNAL D’UN MINEUR

(Suite.)

Nous continuons notre route à travers les bois, mais les

difficultés croissent à chaque pas.

Nous voici dans des chemins dont rien ne peut donner une idée.

Nous avons bien aperçu sur notre route trois ou quatre maisons ou

huttes en écorce; mais, dans l’espérance de trouver au moins une

auberge passable, nous avons continué en pressant le pas de nos

chevaux.

Enfin, à la nuit close, nous sommes arrivés devant une rivière

assez rapide. Nous avons cru nous être trompés de chemin, et nous

avons été sur le point de camper en plein air sur le bord de

cette rivière.

M. Malfil... est entré dans l’eau jusqu’aux genoux pour sonder le

fond; moi, j’ai cru voir de l’autre côté la route se continuer le

long du ravin.

J’ai donc pris mon courage à deux mains, mis les éperons dans le

ventre de mon cheval, et suis entré à tout hasard dans la rivière

qui n’avait guère effectivement que trois ou quatre pieds de

profondeur, et nous avons trouvé la route de l’autre côté.

Tout cela ne nous rassurait que fort peu et ne nous prouvait pas

que nous fussions sur la route de Bathurst.

Enfin à neuf heures nous avons aperçu une lumière et sommes

arrivés à une auberge.

On ne voulait pas nous y recevoir, tout était occupé; après bien

des pourparlers on a daigné nous accorder des places pour nos

chevaux et des lits pour nous avec un mauvais souper.

Les lits, je n’en parlerai pas, ils étaient plus que sales.

J’ai étendu mon paletot dessus, mis mon porte-manteau sous ma

tête et ai dormi tout habillé.

Nous avions fait quarante milles dans notre journée, nos chevaux

étaient éreintés, et, qui plus est, mon cheval se dépouillait sur

les reins de plus en plus.

Quels magnifiques types pour Jacques Callot que ces types

traversant les _bouches_ (forêts) deux ou trois ensemble, ou bien

des familles entières campant et passant la nuit en pleine forêt

sous une tente ou dans leurs charrettes, les uns dormant, les

autres veillant devant un grand feu.

Du reste, il y a de grands espaces de forêt brûlée et dévastée.

Quand on veut faire du feu, on allume un arbre, puis on s’en va

sans s’inquiéter du reste; l’arbre qui contient de la résine

brûle et finit par tomber.

Le feu se communique, l’incendie se propage et s’étend

quelquefois à plusieurs milles.

Dans ces immenses clairières, il ne reste que les plus gros

arbres que le feu n’a pu dévorer et qui de loin ressemblent à des

cadavres calcinés.

Je voudrais voir la figure d’un intrépide gendarme français au

milieu des _bouches_; il voudrait, trompé par leur mine, arrêter

tous les passants.

Je crois que nos moustaches nous font prendre pour des officiers

de la police, car on nous regarde plutôt avec des yeux inquiets

que provocants.

C’est dommage, je comptais sur une petite attaque, j’avais

toujours mes pistolets sous la main.

Après avoir passé une nuit aussi mauvaise que possible, nous ne

sommes partis qu’à dix heures du matin.

La diligence de Sidney à Bathurst était passée à neuf heures.

Il y a tant de boue sur les routes, qu’avec une voiture légère et

quatre chevaux, on a de la peine à faire deux milles à l’heure;

les voitures enfoncent jusqu’à la caisse; aussi sur les bords des

chemins, depuis notre entrée dans les _bouches_, voyons-nous à

chaque instant des carcasses de bœufs ou de chevaux qu’on a été

obligé d’abattre ou de laisser morts sur la route.

Mon pauvre cheval est dans un état affreux; depuis deux jours je

fais la moitié du chemin à pied pour le soulager.

Pauvre bête! c’est mon seul ami, et je me prive de manger pour

lui.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4 · 第 8 / 14 段