votre disposition.»
Je lus plusieurs fois cette lettre à Denise.
Elle me serra la main avec le peu de force qui lui restait, puis elle
murmura:
--Il souffre... Cela me fait du bien de savoir qu’il n’avait pas reçu
mes lettres. Que Dieu lui pardonne comme je lui pardonne le mal qu’il
m’a fait! Il faut faire partir ma fille de suite. Je voudrais qu’il la
vît au moins une fois.
Je fis venir la nourrice, Denise donna un long et dernier baiser à sa
fille, ses lèvres restèrent entr’ouvertes, son regard fixe, elle était
morte! non pas en désespérée, comme elle serait morte si le hasard ne
m’eût pas amenée à son chevet, mais morte en croyante, le sourire aux
lèvres et de l’espérance plein le cœur.
La nourrice partit à midi ou une heure.
Lorsqu’elle vit l’enfant s’éloigner, Adèle pleura, elle le regardait
déjà comme étant à elle; il est si naturel d’avoir des affections
chastes quand on est femme et jetée sur la terre sans famille, comme
un pauvre esquif lancé en mer sans mâture, qu’on cherche toujours à se
créer une tendresse durable.
--Allons, me dit-elle en essuyant ses larmes, le bonheur m’échappe
encore une fois; il me semble que si j’avais eu une tâche à remplir, je
serais arrivée à faire quelque chose de bien.
Le prêtre qui avait assisté Denise revint dans la journée, comme
il l’avait promis, il pria longtemps près de la morte, et la garda
quelques heures, en disant à son chevet la prière des morts; je ne
doute pas qu’il ait obtenu sa grâce devant celui qui nous jugera tous!
Quant à moi, il me semble que les exhortations du saint homme m’avaient
rendue meilleure.
Le surlendemain, je reçus une lettre de Rouen, qui me rassura tout à
fait sur le compte de l’enfant de ma pauvre amie.
Son arrivée avait été fêtée par la mère d’Edouard; elle lui trouvait
déjà une ressemblance avec son fils, mais la joie ne fut pas de longue
durée.
La fièvre, le délire, s’étaient emparés du malade; il ne reconnut ni sa
mère, ni sa femme, et il mourut entre leurs bras, vingt-quatre heures
après Denise.
La bonne femme va reporter toute sa tendresse sur l’enfant, elle sera
riche un jour; voilà une innocente qui ne portera pas les fautes d’une
mère coupable: cela est juste, mais assez rare.
La mort de Denise m’affecta beaucoup; mais au milieu de mes tourments,
de mes préoccupations, j’avais peu de place à donner aux regrets, et
puis, à force de voir naître et mourir autour de soi, on s’habitue à la
mort, et ce qui vous paraissait un événement au début de la vie vous
semble moins extraordinaire au milieu, naturel, je crois, lorsqu’on
arrive à la fin; d’ailleurs, il y a des êtres pour qui la mort est une
délivrance. Je trouvais Denise bien plus heureuse que moi, et au lieu
de m’apitoyer sur son sort, je l’enviais.
La misère dans laquelle je l’avais retrouvée venait encore justifier
mes craintes pour l’avenir.
Le jour de la première représentation de la revue arriva. J’avais à
chanter un très-grand rondeau. J’avais beaucoup travaillé, le rôle
était sérieux, je l’avais bien compris, et pour la première fois depuis
que je jouais la comédie, je me sentis à mon aise.
Le public me récompensa de mes efforts, je fus couverte
d’applaudissements; on me fit bisser et je fus rappelée deux fois.
Les bravos sont une bien douce musique.
Mais, hélas! la gloire est incertaine et les médailles ont des
revers. A la troisième représentation, je pris un demi-ton au-dessus
de l’orchestre et je chantai faux tout le temps, mais cela n’était
qu’un accident, j’avais étonné tout le monde le jour de la première
représentation, ma place était faite, j’avais attendu assez longtemps.
C’est à peu près à ce moment que je reçus les premières lettres que
Robert m’avait écrites en mer.
Elles me firent à la fois beaucoup de bien et beaucoup de mal.
J’étais heureuse de voir que mon souvenir grandissait dans sa pensée
à mesure qu’il s’éloignait de moi, mais ces plaintes si douces qui me
venaient de si loin me navraient le cœur.
J’avais éprouvé depuis quelques mois des émotions si poignantes
et si diverses, que mes forces physiques, malgré l’énergie de ma
constitution, ne purent y résister.
Il s’opéra en moi une réaction terrible. Je tombai malade, si malade
que je fus obligée d’interrompre mon service au théâtre.
Je quittai à la dix-huitième représentation.
M. D... vint me voir.
Il savait que je ne voulais plus reprendre mon rôle.
Il espérait me faire revenir sur cette détermination.
Il devint un de mes meilleurs amis et fut très-bon pour moi pendant
cette maladie.
L’affection que je lui ai témoignée a prouvé que je ne le confondais
pas avec d’autres.
Je me suis toujours très-effrayée des liaisons entre les auteurs et les
actrices.
Il y a dans la vie de théâtre beaucoup d’écrivains consciencieux qui ne
voient que les grands côtés de l’art, il y en a aussi malheureusement
quelques-uns qui abusent de leur intelligence pour satisfaire les plus
mauvais penchants.
Combien de jeunes gens, à l’esprit faux, se croient de grands hommes
parce qu’ils tiennent une plume, et envient jusqu’à la haine ceux
qu’ils ne peuvent atteindre! C’est un mélange de sentiments faux et
injustes, révoltants.
Quelques-uns ont des mots particuliers; on dirait qu’ils parlent une
langue à part.
Ainsi, pour exprimer qu’ils sont satisfaits d’eux-mêmes, ils disent:
«_Suis-je assez à la prestance! hein? Enfonce-t-on les fils de famille!
Les hommes du monde sont des daims! Il n’y a que nous qui soyons sur la
ligne._»
Ils s’acharnent après les actrices, ils ne les quittent pas plus que
leur ombre.
Leur grand moyen de séduction consiste à dire aux femmes de théâtre
qu’elles seules sont les _véritables grandes dames_.
Ils vous font toutes sortes de misères. On les reçoit souvent parce
qu’on ne peut pas faire autrement.
Ils ne veulent pas de femmes dans une position modeste.
C’est indigne d’eux; il leur faut les plus élégantes, les plus
prodigues.
Cela leur coûte si peu, et ils sont si complaisants; mais si l’actrice,
presque toujours courtisane, ne jette pas sous leurs pieds son
manteau doré de luxe et de honte, si elle ne quitte pas tout pour les
accompagner à l’estaminet, les regarder fumer leur pipe, ils méditent
une vengeance.
Ils s’emparent d’elle, attendent derrière un rideau que le grand
seigneur qu’elle trompe pour eux soit parti.
Ils prennent sa place, boivent dans son verre le vin qu’il a laissé et
payé.
Quand ils sont ivres, ils insultent l’amphitryon.
Cette vie dure quelques mois sans qu’il leur en coûte même une bonne
parole.
Ce n’est pas tout, il faut tirer parti de ce temps perdu à rire, à
boire.
On écrit un pamphlet, une pièce de vers, un feuilleton, un drame où
l’on fait du puritanisme.
Pour connaître les femmes, il faut vivre avec elles, diront-ils. Cela
est un faux et mauvais prétexte.
Des hommes d’infiniment d’esprit les jugent et les condamnent sans
avoir vécu du produit de leur honteuse existence.
Quand le moraliste est un complice qui me frappe, sûr de l’impunité, et
qu’il n’a même pas pour excuse le semblant d’une conversion, cela me
révolte.
Je connais un de ces hommes qui vivait aux dépens de ces femmes qu’il
accable aujourd’hui; c’est le plus implacable.
Je me rends justice.
Je baisse le front jusqu’à terre devant une honnête femme; je ne
répondrais pas aux réprimandes d’un homme juste, quelque sévères
qu’elles fussent, je lui confesserais ma vie tout entière.
Je lui avouerais que j’ai fait le malheur de ceux qui m’entouraient,
que je suis une affreuse créature, que moi et mes pareilles, nous
devons être la terreur des honnêtes gens; mais quand un de ceux qui
aident si souvent à la première chute m’insultera pour recevoir le
soir chez une autre le prix de ce qu’il vient de dire de moi, je le
regarderai en face, je lui rirai au nez en lui disant:
--Je vous pardonne parce qu’il faut que vous viviez. Combien vous
a-t-on donné? Je comprends tous les marchés infâmes. Voyons: soyez
franc et ne me dites pas que vous voulez redresser un monde que vous
minez à sa base.
Ces types sont de rares exceptions, mais ils existent.
D... était un honnête homme plein de mépris pour cette littérature, et
ce n’est pas lui qui songera jamais à faire du théâtre un tréteau pour
une basse vengeance.
LIII
PRESSENTIMENTS.
Ma maladie m’avait rendu toutes mes tristesses, tous mes
découragements, toutes mes amertumes.
Les jours succédaient aux jours, et je ne recevais plus de nouvelles de
Robert.
Je commençais à concevoir de sérieuses inquiétudes, lorsque je reçus à
la fois plusieurs lettres qui, tout en me donnant des détails tristes,
me rassuraient au moins sur sa vie.
«18 août 1852.
»Je ne sais, ma chère Céleste, si nous nous reverrons jamais!
»Telle est la vie; elle est pleine de courtes joies et de longues
douleurs, de liaisons commencées et rompues.
»Par une étrange fatalité, ces liaisons ne sont jamais faites à
l’heure où elles pourraient être durables.
»On découvre le cœur que l’on cherchait la veille du jour où ce
cœur va cesser de battre.
»Mille choses, mille accidents séparent les âmes qui s’aiment
pendant la vie; puis vient cette séparation de la mort qui
renverse tous nos projets...
»Allons, mon cœur, cesse de te plaindre et ne te laisse pas
abattre par les douleurs du souvenir, par les espérances trompées.
»Si tes douleurs sont aussi grandes que ton amour, que ton
courage aussi soit à la hauteur de tes douleurs.
»Tu es à l’autre bout du monde, et tes cris n’arriveront jamais
pour déchirer le cœur qui te fait tant souffrir.
»Et quand même ils y arriveraient, que rencontreraient-ils comme
écho?
»Peut-être des cris de joie et de fête.
»Souffre donc sans te plaindre et que tes seules paroles soient
des paroles de pardon et de tendresse.
»Cet amour n’est-il pas plus beau, plus pur dans ce pays, loin de
ces joies, de ces rires, de ces orgies qui pouvaient le souiller
et l’humilier par leur contact, loin de ce Paris, loin de ce
monde où le dévouement est une sottise, la tendresse une folie,
la fidélité un ridicule.»
«19 août 1852.
»Je suis si souffrant, que le découragement s’empare de mon âme.
»Le bateau qui a dû partir d’Angleterre quinze jours après nous
n’arrive pas.
»Je ne puis partir pour les mines dans l’état où je suis, et
d’un autre côté, je voudrais voir arriver ce bâtiment par lequel
j’espère recevoir quelques nouvelles de France.
»J’ai écrit à mes parents la position dans laquelle je me trouve,
et puis j’attends aussi M. L..., ce jeune homme dont je vous ai
parlé dans mes premières lettres.
»Mes nuits sont atroces, toujours des rêves, des cauchemars, où
votre image est mêlée.
»On dirait qu’elle s’assied à mon chevet, et qu’elle prend
plaisir à me déchirer le cœur.
»Je me lève, et quoique bien faible, je reprends la plume pour
vous écrire.
»Les mots me manquent pour rendre ma pensée, et pourtant mon cœur
aurait tant de choses à vous dire, je voudrais tant vous voir,
causer longtemps avec vous.
»Je sais que mes plaintes vous importunent et qu’elles ne
réveilleront pas un amour éteint dans votre cœur; mais j’aime à
me nourrir de mes angoisses.
»Je voudrais pouvoir vous en exprimer toute la violence.
»Oh! si j’étais aimé! je trouverais, pour vous parler, un langage
digne du ciel.
»Les mots me manquent parce que votre âme ne peut comprendre mon
âme.
»Je n’en puis plus.
»La souffrance physique brise mon moral; je suis si seul, je
n’ose pas même demander un médecin, je ne pourrais pas le payer.
»Et ce vaisseau qui doit amener L..., et les lettres qui
n’arrivent pas!
»Il est si doux, quand on souffre, d’avoir un ami.
»Il m’a témoigné de l’affection, sa présence serait pour moi une
grande consolation.
»Pourvu que vous soyez heureuse!»
«26 août 1852.
»Point de nouvelles! point de navire!
»Je croyais vous annoncer par cette lettre mon départ pour les
mines, mais je ne puis quitter Sidney sans avoir reçu quelques
nouvelles de France.
»Céleste, Céleste, je mérite au moins un souvenir de vous, et
si mon nom vient quelquefois se mêler à vos joies et à vos
plaisirs, tâchez au moins de conserver pour lui un respect que
vous lui devez.
»J’attendrai encore quelques jours, jusqu’à la fin de la semaine,
et si ce navire que j’attends n’arrive pas, je me mettrai en
route pour les mines.»
«Sidney, lundi, 20 septembre 1852.
»Je monte à cheval dans une heure.
»J’ai employé mes dernières ressources; après avoir vendu tout ce
que j’avais pour acheter un cheval, je pars pour les mines.
»Je vais dans l’intérieur des terres, à deux cents lieues d’ici.
»Il me faut de onze à quinze jours pour arriver.
»J’ai un pressentiment que je n’en reviendrai pas.
»Outre la fatigue du voyage, c’est un métier si dur, que je ne
crois pas pouvoir y résister, et si j’y résistais, il y a trop de
chances contre moi pour y réussir.
»Je ne veux pas me mettre en route, Céleste, sans t’adresser mes
derniers adieux, toi qui as été le seul amour de ma vie et dont
le souvenir et la pensée ne me quitteront qu’avec la vie.
»On dirait que mon amour pour toi s’est augmenté en raison du mal
que tu m’as fait.
»Je t’aime aujourd’hui comme je t’ai toujours aimée.
»Plains-moi, car je souffre bien, et respecte un souvenir qui est
le seul beau que tu puisses conserver.
»Je devrais te haïr et je t’adore.
»Adieu, idole de ma vie! Je t’envoie ce dernier souvenir comme si
je ne devais jamais te revoir. Pourquoi le désirer?
»Qu’aurais-tu à me donner maintenant?
»Quand j’avais tout ce qui aurait pu te rendre fière de mon
amour, tu l’as dédaigné.
»Aujourd’hui je suis ruiné, mes cheveux blanchissent, mon cœur
est brisé, l’avenir est donc fini.
»Adieu, adieu, je t’aime! adieu, je te pardonne.
»Je jette cette lettre à la poste, en m’en allant à Sidney.
»Adieu, n’oublie pas qu’à l’extrémité du monde, il y a un cœur
qui ne bat que pour toi. Adieu!
»ROBERT.»
J’écrivais souvent à Robert, mais combien mes lettres étaient loin
d’égaler la brûlante éloquence des siennes.
Elles ne ressemblaient en rien à celles que je lui avais adressées
autrefois dans le Berry; les premières étaient ardentes, passionnées,
les secondes étaient froides et décolorées.
Etait-ce une marque d’indifférence? tout le monde l’aurait cru,
lui-même peut-être m’en accusait; mais le cœur des femmes est une
énigme, et tout le monde se serait trompé.
Seulement mon âme était trop troublée, trop profondément malade pour se
répandre au dehors.
Robert en face de sa douleur et des magnificences de la nature, les
yeux fixés sur l’Océan, m’écrivait des lettres admirables de poésie et
de tendresse! et moi, perdue au milieu de mille tracasseries, livrée à
mille impressions qui torturaient ma vie, je me repliais sur moi-même,
et je n’avais de force que pour une muette douleur.
D’ailleurs, je ne savais pas où était Robert.
Je me demandais si mes lettres pourraient jamais lui parvenir.
C’est sans doute une infirmité de ma nature, mais cette incertitude
glaçait ma pensée.
Le temps, qui est le maître de tout, avait dissipé mon mal mieux que
l’art des médecins.
Comme toujours aussi, ma convalescence physique avait amené une sorte
de convalescence morale.
Je reprenais un peu de confiance et de courage.
Les blessures que Robert m’avait faites se cicatrisaient peu à peu.
S’il n’eût pas été si malheureux, cela eût été plus long, peut-être
cela aurait-il duré toute ma vie, mais il devait tant souffrir que,
lorsqu’une des mauvaises pensées qui m’avaient rendue pendant deux ans
complice de sa ruine venait traverser mon esprit, je la chassais, et
malgré moi, je sentais revenir pour lui une tendresse que la vengeance
avait mal étouffée.
Les femmes qui, comme moi, ont violé les lois de la pudeur, sont
forcées de rougir de leurs pensées comme de leurs actions.
L’image de Robert n’était pas la seule qui vînt s’offrir à mon esprit.
J’avais écrit plusieurs lettres à Richard, et ces lettres étaient
restées sans réponses.
J’étais bien sûre pourtant qu’il ne m’oubliait pas; mais il était dans
la nature de cette âme douce et tendre de se nourrir de sa mélancolie
dans la solitude.
Pendant son voyage en Californie, il était resté deux ans sans m’écrire.
Je n’avais pas le droit d’imposer mon souvenir à cette âme souffrante.
Il vivait dans mon cœur, tombe bien indigne de lui. Pauvre Richard!
Si je ne lui ai pas donné tout l’amour qu’il méritait, s’il doit
désormais rester étranger à ma vie, je lui garderai une grande place
dans ma reconnaissance.
Je n’ai jamais souffert par lui.
J’ai souvent maudit l’amour que j’avais pour Robert, amour qui nous
perdait tous deux, car, à force de me faire souffrir des inégalités de
son caractère, il avait tué, étouffé ma passion, ma confiance, mon cœur
s’était flétri, endurci, à force d’humiliations; me croyant sans cesse
attaquée, j’étais toujours en révolte.
J’aimais Richard comme un frère, j’aurais voulu pouvoir lui rendre
service au prix de mon sang.
Enfin, son souvenir était le parfum de ma vie, comme la nuit passée
chez Robert avec une rivale en avait été l’enfer.
Il continuait de s’opérer en moi une grande transformation, mais rien
n’était plus variable que mon humeur.
Parfois il me prenait des envies d’aller vivre dans un coin, seule,
comme une bête sauvage.
Pauvre folle! n’avais-je pas ma chaîne à porter?
Il me fallait simuler la gaieté quand je mourais d’envie de pleurer,
vendre les sourires que je n’avais plus.
Il me fallait répondre à toutes ces femmes qui me demandaient:
--Eh bien! où en sont vos procès?
--Ils vont à merveille, je suis sûre de les gagner tous.
Quand, au fond de l’âme, j’étais dévorée d’inquiétude, obligée de subir
des amis importuns qui pouvaient me protéger ou me conseiller, entendre
des déclarations absurdes.
Lorsqu’une femme est passable, on s’impose à elle, on ne lui donne
rien, on ne lui laisse que la latitude de tomber un peu plus bas.
Il faut alors être rusée et devenir un profond diplomate, pour résister
à toutes ces prétentions sans heurter ceux qui les ont.
Le plus acharné de mes ennemis était un amoureux éconduit.
Parfois, je formais le projet d’aller à l’étranger.
Ne pouvant m’échapper à moi-même, je voulais au moins échapper au pays
où j’avais gaspillé mon existence.
Je retrouve la trace de ces préoccupations dans une de mes lettres à
Robert.
Je trouve aussi la trace des mouvements de colère que le souvenir du
passé me donnait quelquefois contre lui.
«Il est neuf heures du soir.
»Je suis près du feu, dans ce cabinet de toilette où cette femme
était le jour où j’ai tant pleuré, sur ce lit qui aujourd’hui me
fait l’effet d’une tombe.
»Depuis ce jour-là, je t’ai revu à mes pieds, tu l’as quittée
pour moi; mais, depuis, je n’ai jamais été heureuse, le souvenir
de quelques heures a tué toute ma vie avec toi.
»Et quand je pense à ta faiblesse pour cette femme, à la manière
dont tu me laissas partir, mon cœur bat, ma tête brûle.
»Je ris et je suis heureuse de ta _misère_.
»Ah! j’ai tant souffert! et cette cicatrice qui vous a fait rire
tous deux de moi me fait si souvent mal!
»Je n’ai pourtant pas le cœur haineux, mais je déteste cette
créature à qui j’ai demandé miséricorde et à qui le bruit de
cette scène a fait une auréole.
»Je ne vivrai probablement pas assez pour voir leur misère, à
ces belles railleuses; mais si je survis à toutes mes peines,
l’avenir qui les attend me vengera.
»Dès que mes procès seront terminés, je vais faire un grand
voyage, je quitterai ce pays, j’irai à l’étranger.
»Je n’ai pas voulu faire d’engagement pour ici, ni pour Londres.
»Londres, c’est trop près.
»Une fois tout terminé, je partirai.
»Aller près de toi, c’est impossible, ce serait rejoindre nos
misères.
»Tu ne feras rien dans ce pays que des années d’exil.
»Je ne serai plus là quand tu reviendras; morte ou partie, mon
âme sera près de toi pour te dire:
»--Courage; tu dois espérer, tu es jeune encore, tu as des frères
et des sœurs millionnaires; ils ne peuvent t’abandonner, ils ont
voulu te faire subir une épreuve; ils ne la croyaient pas si
rude; ils ont des cœurs pleins de noblesse, ils t’ouvriront les
bras.
»Pour toi, il y a encore une étoile à l’horizon, ne la quitte
plus des yeux; ton âme était pleine de piété, fais remonter tes
pensées à Dieu.
»Pour moi, tout est nuit; j’ai le pressentiment que tu ne m’aimes
plus, que la misère a arraché de ton cœur un amour qui n’était
pas fait pour moi; une autre m’a peut-être remplacée; si elle te
rend heureux, tant mieux.»
Mes lettres, du reste, n’étaient pas toujours amères.
Il y en avait de bonnes et tendres, je lui disais:
«Si tous ces maudits procès étaient finis, je quitterais un monde
qui me dégoûte, que je méprise, parce que c’est le pire de tous
les mondes.
»Il s’enorgueillit de ses ridicules, c’est le vice sans besoin,
sans passion, sans excuse.
»L’impudence, la dépravation président à tout ce qu’il appelle
ses fêtes, ses plaisirs.
»On rougit de soi-même, quand le besoin vous rive à ses côtés.
»Si vous m’en trouviez encore digne, j’irais vous rejoindre aux
antipodes.
»Vous serez vieux, dites-vous; eh bien, tant mieux, je ne vous en
aimerai pas moins.
»Vous serez tout à moi; nous irons nous enfermer dans un coin du
monde.
»Personne ne se souviendra de notre jeunesse, nous l’oublierons
nous-mêmes.
»Je viens d’être bien malade, j’ai eu peur de mourir, uniquement
à cause de vous; je craignais de ne plus vous revoir.
»A vous ma vie! Puisse-t-elle être assez longue pour racheter le
passé.»
En attendant, la route théâtrale que je suivais était si aride, que
j’avais souvent envie de m’arrêter.
Je crois que, sans Page, j’aurais abandonné le théâtre.
Malheureusement, elle tomba subitement malade et quitta les Variétés.
Ma seule amie partie, l’ennui me prit plus fort que jamais.
Je cherchais une distraction dans mes ennuis mêmes; à force de répondre
aux attaques dirigées contre moi par mes adversaires, de faire des
notes sur ma vie, notes indispensables à mes procès, je finis par
prendre goût à ce griffonnage.
Je me défendais mieux en écrivant qu’en parlant. J’apportais, en
présence des injustices dont j’étais victime, une ardeur fébrile qui
gagnait ceux qui s’intéressaient à moi.
Un moment pourtant, je crus encore une fois tout perdu; la ruse,
le croirait-on, était du côté des hommes; rien ne les arrêtait, et
je cherchais souvent dans ma pensée s’il n’y avait pas une cause
mystérieuse à cette guerre acharnée, déloyale.
La haine semblait égarer la raison de ceux qui me poursuivaient.
J’ai dit qu’en mon absence, on était entré chez moi, qu’on avait
ouvert mes meubles, compulsé mes papiers, mes lettres les plus intimes
et pris tout ce qui semblait devoir être des armes contre moi.
Je déposai de nouvelles plaintes au parquet, mais la justice a
tellement à faire qu’un instant je crus qu’elle s’arrêterait à moi.
J’étais sur le point de renoncer à tout, lorsque des attaques
injurieuses dirigées contre Robert me rendirent toute mon énergie.
Il ne s’agissait que de mon argent; pour lui, il s’agissait de
l’honneur.
On l’accusait d’avoir fait des actes frauduleux.
On disait que, prévoyant sa ruine, il m’avait prise pour son prête-nom.
Les procès recommencèrent, pendant trois mois les journaux ne
s’occupèrent que de cette affaire et soudèrent ainsi publiquement au
mien un nom honorable, et qui ne pouvait être déclassé parce qu’il
s’était ruiné, et puis Robert était exilé et si malheureux qu’il avait
déjà expié une partie de ses torts.
Je ne pouvais l’entendre insulter et je tâchais de me faire éloquente
pour le défendre.
Je dois dire que si un ami, un parent l’avait secouru de quelque
mille francs à cette époque, tout cela se serait arrangé sans mon
intervention, et mon nom ne se serait pas trouvé à chaque instant uni
au sien pour le flétrir.
Quelques lettres écrites par moi à Robert et saisies chez moi, avec des
papiers qu’il m’avait laissés en partant, figurèrent aux procès; elles
furent imprimées dans le _Droit_, et on me les contesta.
Elles étaient trop jolies, disait-on, pour émaner de mon cerveau; on me
les avait dictées, faites, que sais-je?
J’éprouvai de la peine à me voir discuter jusqu’à mes pensées; mais
au lieu d’affaiblir mon courage, cela me rendit plus ardente, plus
réfléchie.
Je commençai à comprendre que la vie laborieuse vous aidait à tout
supporter; les tourments même deviennent un intérêt de tous les
instants.