semblait se cacher.
Un matin, j’entendis des plaintes et j’entrai chez elle. On courut
chercher un médecin; la pauvre femme resta dans les douleurs jusqu’à
deux heures du matin; en venant au monde, son enfant semblait lui
déchirer les entrailles.
A peine s’entendit-elle dire: «C’est une fille». Elle tomba dans une
espèce de léthargie qui ressemblait à la mort.
Chose assez extraordinaire, la mère était pâle, maigre à lui compter
les côtes, l’enfant était grasse, rose et blanche.
Je donnai la petite fille à nourrir à une femme du quartier, elle
demanda bien cher, mais je n’avais pas le choix.
J’avais cherché dans les meubles de ma voisine de quoi emmailloter
l’enfant et je n’avais trouvé que des reconnaissances du mont-de-piété.
Les tiroirs étaient vides et je payai le premier mois de la nourrice;
depuis, j’ai fait tout ce que j’ai pu, mais je ne puis pas grand’chose;
la pauvre femme va de mal en pis. Elle a fait de grands efforts pour
écrire deux lettres qui sont restées sans réponse.
Cette dernière déception a semblé la briser, je lui avais demandé cent
fois si elle avait des parents, des amis qui pussent lui venir en aide,
elle m’avait toujours répondu que non, ce soir j’insistai davantage.
--J’ai eu une amie dans le temps, me dit-elle en cherchant à rassembler
ses souvenirs, mais si celui qui m’a tant aimée m’abandonne dans un
pareil moment, pourquoi se souviendrait-elle de moi? Puis, si elle s’en
rappelait, ce serait un triste souvenir. Laissez-moi mourir, allez! je
n’ai droit à la pitié de personne.
Je lui parlai de son enfant, elle parut se ranimer un peu en me disant:
--Ah! vous avez raison; je veux qu’on la mette aux Enfants-Trouvés,
Céleste saura pourquoi. Allez la voir, vous la trouverez au théâtre des
Variétés, elle n’a pas changé de nom, elle, et si son cœur est toujours
le même, elle viendra.
Nous étions arrivées rue d’Angoulême; Adèle, c’était le nom de la
fleuriste, me dit en descendant: Vous devriez renvoyer votre voiture,
vous resterez probablement longtemps et j’irai vous en chercher une
autre quand vous voudrez partir.
Je renvoyai mon cocher et je la suivis. La maison n’était pas
élégante, l’escalier était raide, étroit, et sur chaque palier se
trouvaient huit ou dix portes numérotées, portes qui disaient assez que
les appartements devaient ressembler à des tabatières.
Mon cœur battait très-fort; je suivais Adèle en silence, mais un
monde d’idées me traversait la pensée, et lorsque nous arrivâmes au
troisième, j’avais fait mille conjectures toutes plus éloignées les
unes que les autres de la vérité.
Adèle ouvrit une porte avec précaution; je vis une petite chambre
pauvrement meublée et où tout était en désordre.
Je ne pouvais distinguer les traits de la malade, une chandelle qu’elle
n’avait pas eu la force de moucher, sans doute, brûlait sur une table
de nuit en bois peint placée un peu plus haut que la tête de la
couchette et jetait sur les objets et sur la figure de cette femme des
lueurs si étranges que je reculai d’un pas.
--Merci d’être venue, me dit une voix qui me fit tressaillir, merci,
demain il eût été trop tard.
J’étais déjà auprès du lit et je tenais la tête de la pauvre Denise
dans mes bras; c’était bien elle que je retrouvais en cet état, dans
cette misère, mon amie de la correction; la première femme, peut-être
la seule qui eût eu un véritable attachement pour moi.
Elle m’avait entraînée à mal faire sans savoir ce qu’elle faisait, puis
elle l’avait regretté tant de fois, et en ce moment je la voyais si
cruellement punie, qu’il ne me vint pas un seul instant à l’idée de la
considérer comme mon mauvais génie.
Je pleurais, je riais et j’étais bien convaincue que ma présence allait
lui rendre la santé, la vie.
Adèle plaça une tasse de tisane sur la table de nuit, nous apporta une
bougie, m’approcha une chaise et sortit en me disant: «Si vous avez
besoin de moi, frappez à cette porte et ne parlez pas trop haut si vous
avez des secrets, car, de chez moi, j’entends tout ce qui se dit ici.»
Denise tint longtemps ses mains dans les miennes, je les sentais se
réchauffer petit à petit. J’attendais qu’elle pût me parler, car moi,
je ne trouvais point un mot à dire; je me sentais émue, désolée,
j’étais bien réellement en face de la mort. La pauvre femme n’avait
plus qu’un souffle, et il était si faible que je le crus éteint vingt
fois.
Je descendis chez le concierge, qui était, je crois, le maître de
l’hôtel, et je le priai de faire chauffer un peu de vin de Bordeaux
bien sucré, je fis boire à Denise quelques cuillerées de ce vin, il la
réchauffa et ranima ses forces et sa mémoire.
Ses yeux brillèrent un peu dans leur orbite creusée par la souffrance
et les privations. Sa mâchoire se dessinait sous sa peau transparente
comme la cire et j’aurais pu compter au travers ses dents, le seul
ornement qui lui restait.
On pouvait donc changer ainsi! une heure plus tôt, je ne l’aurais pas
cru. Etait-ce bien là cette pauvre fille si fraîche, si enjouée, qui
me faisait rire quand j’avais envie de pleurer? celle que j’avais crue
mariée, heureuse, et dont je m’étais si peu souvenue au milieu de mes
splendeurs, la croyant à l’abri du besoin! Que s’était-il donc passé?
J’aurais voulu le savoir et je n’osais l’interroger.
--Allons, me dit-elle en se soulevant un peu, je me sens mieux; mais
j’ai tant de choses à te dire que je ne sais pas par où commencer. Si
je perdais connaissance, n’aie pas peur et appelle Adèle. Si tu savais
comme elle a été bonne pour moi! C’est un cœur comme on en rencontre
rarement dans la vie. Sans elle je serais morte; pour moi, un peu plus
tôt, un peu plus tard, cela ne faisait rien, mais l’enfant voulait
vivre et je n’avais pas une goutte de lait. Adèle a vendu ou engagé ses
robes pour me secourir et je crois qu’elle garde son costume d’homme
parce qu’elle n’a pas autre chose à mettre. Je n’aurais ni le courage
ni la force de te raconter les détails de ma vie, reprit Denise après
une pause; j’avais le cœur aimant, cela devait me conduire à toutes
les faiblesses; j’étais confiante, cela devait me perdre. J’ai eu mon
bonheur dans les mains et je l’ai brisé comme l’enfant brise un jouet;
je croyais trop en moi pour douter des autres; aujourd’hui, il ne me
reste pas même l’ombre d’un espoir et je ne te dirai pas les choses
comme je les voyais alors, mais comme elles sont aujourd’hui que j’en
connais le dénoûment.
Depuis que je me suis enfermée dans cette chambre avec ma douleur
physique et morale, mon intelligence s’est développée; je suis sûre que
mon jugement est juste, et si je pouvais enseigner aux femmes, au lieu
de leur dire ce que je te disais, je les sauverais de la honte en me
donnant à elles pour exemple et pour solution; mais je vais emporter
dans la tombe mes regrets et mes envies de bien faire.
--Enfin, tu mourras pardonnée, n’est-ce pas?
Denise devint si pâle que je crus que tout était fini et je l’engageai
à demander pardon à Dieu.
--J’ai trop péché, murmura-t-elle, un prêtre ne pourrait rien pour moi;
que ma destinée s’accomplisse dans l’autre monde comme elle s’est
accomplie dans celui-ci!
Je ne me rendis pas du tout à cette mauvaise raison, mais l’heure
avancée de la nuit ne me permettait pas d’envoyer chercher un
confesseur, ce que j’aurais certainement fait sans la consulter, car il
doit y avoir, dans ces prières dites pour votre âme au moment suprême,
une consolation infinie pour la réprouvée; tout le monde la repousse,
la méprise; la religion lui tend la main, fait entrer le repentir
dans son cœur, lui rend la foi, l’espérance perdue, et si l’on ne
s’adressait pas à elle qu’au dernier moment, elle vous aiderait à vous
supporter vous-même et vous apprendrait qu’il n’est jamais trop tard
pour bien faire.
Denise avait trop d’intelligence pour ne pas comprendre, et je lui
aurais fait entendre raison si elle avait pu m’écouter, mais elle
reprit la parole et je n’osai plus l’interrompre.
--Je m’étais crue ambitieuse, orgueilleuse, mais je ne fus pas
longtemps à m’apercevoir de mon erreur, et au fond j’étais plutôt faite
pour être une bonne ménagère qu’une courtisane. Je m’attachais aux
choses et je me faisais un intérieur avec rien. J’eus quelques liaisons
commencées gaiement et toujours rompues avec des larmes de ma part.
Il y a huit ans, je fis à Rouen la connaissance d’un jeune homme; il
était employé dans une maison de commerce. Sa mère avait un peu de
bien, mais cela ne devait pas lui faire une grande fortune, et je ne le
voyais pas assez au-dessus de moi pour redouter une séparation motivée,
comme cela arrive toujours, parce qu’on devient riche et que votre
position, votre rang, vous obligent à vous marier. Sa mère habitait la
campagne; moi, je demeurais avec lui et je portais son nom, quoique
l’on sût à quoi s’en tenir. Il gagnait peu, mais j’apportais tant
d’ordre dans notre petit ménage, que nous étions heureux; avec ma sotte
confiance, je ne voyais pas de changement possible dans l’avenir. Il se
nommait Edouard M....., son nom ne pouvait tenter personne; mon passé
seul me séparait de lui, mais j’étais convaincue que je parviendrais
à l’oublier moi-même en le lui faisant oublier à force de tendresse
et d’abnégation. Pendant huit ans, je fus sa servante, son esclave,
son bon génie, l’âme de son âme, l’esprit de son esprit. Il devint
rangé, laborieux, instruit, parce que je l’encourageais au travail.
Je ne devais jamais le quitter; il voulait m’épouser dès que sa mère
serait convaincue que je l’aimais assez pour lui être dévouée et le
rendre heureux; il me proposa plusieurs fois d’en finir malgré elle si
elle faisait encore une objection, et je refusai parce que je voulais
gagner mon bonheur.
Il y a un an, Edouard changea tout à coup; il était rêveur, préoccupé,
contraint en ma présence. Les affaires l’absorbaient, me disait-il; son
patron quittait le commerce et songeait à le mettre à la tête de son
établissement, sa mère désirait ardemment lui voir une position; mais à
tout cela il y avait un obstacle: l’obstacle, c’était moi. On cherchait
bien à me le faire comprendre; mais ma confiance ou plutôt ma bêtise
s’obstinait à ne pas voir clair.
Je comprenais seulement que sa position avec moi n’étant pas régulière
pour le monde, il voulait m’épouser.
Un jour, je crus mourir de joie en lui apprenant que j’allais être
mère. Un enfant devait me régénérer, faire tout oublier; c’était le
pardon que Dieu m’envoyait! Au lieu de me sourire en apprenant cette
nouvelle, Edouard devint pâle comme la mort, et, au lieu de me serrer
la main, il recula.
J’eus le pressentiment de mon malheur, mais je ne voulais pas y croire,
et il fut obligé de me le dire en pleurant; larmes hypocrites et plus
cruelles que l’insulte des passants.
--Ma mère a pris des informations sur ton passé, ma pauvre Louise
(j’avais pris mon autre nom de baptême), et elle a su... Un mariage
entre nous est désormais impossible, mais je ne t’abandonnerai pas.
L’idée d’une séparation me porta un coup si terrible, que je sentis de
suite que je ne devais pas m’en relever.
S’il n’avait agi que pour le monde, je me serais résignée, et puis
peut-être la vue de son enfant l’aurait-elle fait changer d’idée; mais
il agissait par égoïsme, par ambition et parce qu’il ne m’aimait plus.
Il fallait me briser pour se débarrasser de moi, et ne pas attendre
surtout, dans la crainte du blâme, que mon enfant fût là.
Il me chercha mille querelles, je supportai tout pour mon enfant; mais
un jour il m’humilia avec cruauté. Ce jour-là, il fut le plus lâche de
tous les hommes! Il me reprocha un passé que je lui avais avoué.
Ce passé, disait-il, ne lui donnait aucune confiance, aucune sécurité,
et mon enfant, ma seule force, pouvait aussi bien être d’un autre que
de lui.
Il a fallu que je sois bien misérable pour ne pas tuer cet homme, bien
forte pour ne pas devenir folle.
A moi, l’on ne me pardonnait pas ma chute! Amour, dévouement,
maternité, rien ne pouvait me relever, et lui pouvait commettre de plus
grandes fautes que moi, être mon complice, m’insulter, me chasser à son
gré, sûr que cela n’altérerait en rien l’estime qu’on avait pour lui.
Je trouvais les choses d’ici-bas mal organisées, et, pour la première
fois de ma vie, j’eus l’impudence de me plaindre d’un sort que je
m’étais fait, il est vrai, mais sans connaître l’abîme où je me jetais.
Je me sauvai de chez lui, n’emportant que ce que j’avais sur moi.
J’allai dans un hôtel, espérant qu’il reviendrait me chercher; il
m’envoya mes effets et cinquante francs pour faire mon voyage. Sa
mère était venue le chercher et l’obligeait à partir; il ne savait
quand il pourrait me revoir et m’engageait à retourner à Paris, où il
m’enverrait de l’argent dès qu’il le pourrait. J’attendis huit jours
dans cet hôtel, huit jours qui me parurent huit siècles.
J’envoyai chez lui, il ne rentrait plus; je passai plusieurs fois
pendant la nuit sous les fenêtres de notre petit logement; mes fleurs
étaient toujours sur l’appui de la croisée, mais on ne les avait pas
arrosées, elles retombaient flétries sur les bords de la caisse;
jusqu’à mon oiseau qu’on avait laissé mourir de faim dans sa cage;
l’oiseau, les fleurs, la femme et l’enfant, tout devait avoir le même
sort.
Voyant qu’il n’y avait plus d’espérance à avoir, car j’appris qu’il
allait se marier avec la fille d’un négociant d’Elbeuf et qu’il
comptait sur sa dot pour payer son établissement, je revins à Paris,
décidée à travailler pour nourrir mon enfant; j’avais compté sans le
chagrin qui détruit les forces; j’avais trouvé un peu d’ouvrage, mais
je suis tombée malade. J’ai vingt-huit ans; une première grossesse à
cet âge vous fait horriblement souffrir; j’ai regretté d’être partie,
j’aurais dû rester auprès de lui comme un reproche vivant, mais je n’ai
pas eu la force de repartir, mes ressources se sont épuisées petit à
petit, je suis venue loger ici par économie, j’ai écrit à Rouen lettres
sur lettres, ne demandant rien pour moi, mais pour mon enfant, qui
devait souffrir des privations que je m’imposais, on ne m’a pas répondu.
Pas un secours, pas une parole de consolation ne m’est venue de lui; il
est marié, heureux, il n’a pas le temps de se souvenir, et je te l’ai
dit, sans cette bonne fille tout serait fini, sans elle je n’aurais pas
pensé à toi, je n’ai plus la force de rien.
Elle laissa tomber sa tête en avant comme une chose inerte, j’eus
peur, mais elle rouvrit les yeux et me fit signe de lui donner à boire,
puis elle reprit:
--Puisque la destinée ou le hasard nous rapproche, je vais te
dire à toi ce que je ne puis dire à d’autres, parce qu’ils ne me
comprendraient pas.
Je l’engageai à se reposer, l’assurant que je ferais tout ce qui
dépendrait de moi pour elle et son enfant.
--Moi, reprit-elle en souriant, je n’ai plus besoin que d’un morceau
de toile et de quelques planches de sapin, et je ne veux pas que ni
toi ni une autre femme se charge de ma fille. Oh! je sais bien que
tu ne la pousserais pas à mal faire, mais on ne fait pas toujours ce
qu’on voudrait, et je retrouverais des forces pour l’écraser si j’étais
sûre qu’elle devînt ce que j’ai été. Je lui ai trouvé un asile où les
orphelines trouvent une famille, des soins constants, un bon exemple,
et où l’idée du mal ne peut arriver jusqu’à elles.
Ce mot d’enfant trouvé me faisait peur il y a huit jours, puis je m’y
suis habituée en interrogeant mes souvenirs.
Jamais je n’ai rencontré parmi les femmes perdues une jeune fille qui
ait été élevée aux Orphelines; et puis, je me rappelle les avoir vues
quelquefois, toutes habillées de même, passer en rang dans les rues;
elles étaient conduites par ces religieuses qui veillent sans cesse sur
ce troupeau abandonné des hommes.
Tous ces enfants avaient l’air heureux, la sérénité de leurs âmes était
transparente sur leurs visages résignés.
Pas une petite fille ne cherchait autour d’elle, elles se croyaient les
enfants de Dieu, j’en suis sûre, et cela vaut mieux que de connaître sa
mère quand on doit la mépriser.
Je cherchai à combattre sa résolution; l’hospice des Enfants-Trouvés,
que je n’avais jamais envisagé, il est vrai, sous ce point de vue, me
paraissait la plus triste et la plus désespérée de toutes les demeures,
mais je ne pouvais m’opposer aux dernières volontés d’une mère mourante
qui ne voyait que ce moyen de salut pour sa fille.
Je résolus pourtant de tenter une dernière épreuve auprès de son père.
Profitant d’un instant où Denise reposait, j’écrivis une longue lettre
à un de mes amis qui habitait Rouen, je lui dépeignis de mon mieux la
triste situation de cette pauvre abandonnée.
Le sujet et le lieu étaient bien faits pour m’inspirer des paroles
touchantes! je joignis à cette lettre quelques lignes pour M. Edouard;
ces quelques lignes contenaient des reproches, des plaintes et des
menaces. J’étais sûre d’avoir une réponse quelconque de mon ami, mais
arriverait-elle à temps?
LII
DENISE
J’envoyai chercher un médecin au point du jour; il déclara que la
malade ne pouvait être transportée chez moi, que son état était
désespéré, que cependant elle pouvait encore vivre quelques jours si on
lui faisait prendre les drogues qu’il ordonnait.
Je me fis amener la petite fille; elle était gentille et d’une propreté
éblouissante. Adèle lui avait acheté une jolie layette et allait voir
l’enfant deux fois par jour pour s’assurer qu’elle ne manquait de rien.
Adèle est une de ces natures qui ne se décrivent pas; il faut voir par
soi-même avec quelle simplicité, quel désintéressement elles font le
bien, pour y croire.
Je voulus lui exprimer ma reconnaissance de ce qu’elle avait fait pour
Denise; elle me répondit que si Denise mourait, elle garderait son
enfant, qu’elle n’était pas riche, mais qu’elle ferait de son mieux en
travaillant un peu plus.
Elle l’aurait fait comme elle le disait, et je suis bien sûre qu’elle
aurait continué avec tout ce qu’elle a de cœur ce qu’elle avait
commencé.
Je revins voir Denise dans la même journée: elle se trouvait beaucoup
plus mal; le soir, on crut encore tout fini, on m’envoya chercher à
minuit. Adèle lui frottait les tempes avec du vinaigre.
--Elle vient d’avoir une crise terrible, me dit-elle à demi-voix, c’est
pour cette nuit.
Denise me fit signe qu’elle me voyait, mais elle ne put me parler et
je restai auprès de son lit sans oser dire une parole. Elle dormit
quelques heures, mais son sommeil était agité, elle se remuait,
marmottait des paroles inintelligibles.
Tantôt il sortait de sa gorge des sons rauques et lugubres, tantôt
de petits cris étranglés et plaintifs comme ceux d’un enfant. A cinq
heures, elle se souleva sur son séant, ses joues creuses et pâles se
ranimèrent un peu.
--Je viens de revivre, me dit-elle en souriant, j’ai rêvé.
Elle parla encore, mais ses paroles expirèrent entre ses dents, sa
poitrine s’agita. J’avais vu mourir la mère de ma filleule et je
compris que le moment suprême approchait. Je lui demandai si elle
voulait recevoir les sacrements, elle me fit signe que non.
--Sa fille n’est pas encore baptisée, me dit Adèle à voix basse.
Je priai le domestique de l’hôtel d’aller à Sainte-Élisabeth chercher
un prêtre et de m’envoyer de suite la nourrice de l’enfant.
Pour ne pas effrayer Denise, je lui annonçai que j’allais faire ondoyer
sa fille en attendant la cérémonie régulière du baptême.
A sept heures, le prêtre arrivait; nous le laissâmes seul avec la
malade. Il lui parla longtemps à voix basse, l’exhortant sans doute à
la prière et au courage. Denise retrouva la parole et des larmes.
Elle voulut sans doute s’agenouiller pour demander pardon à Dieu, car
nous entendîmes le prêtre lui dire:
--Vous n’êtes pas assez forte pour vous agenouiller; plus tard, mon
enfant, vous prierez le Seigneur comme il convient de le prier; en
attendant, c’est moi qui prierai pour vous.
Lorsque nous rentrâmes, elle était calme; sa figure avait pris une
expression pleine de sérénité qu’elle n’avait pas une heure auparavant,
et quand un tressaillement nerveux trahissait une de ses souffrances,
elle embrassait un petit crucifix que le prêtre avait placé près d’elle
afin de l’exhorter au courage.
L’enfant reçut l’onction première dans la chambre où sa mère venait de
recevoir l’extrême-onction. Denise regarda tout ce que l’on faisait
sans mot dire; une grosse larme roula sur sa joue et je crois qu’elle
pria mentalement. Le prêtre lui promit de revenir la voir.
A neuf heures, ma domestique que j’avais prévenue m’apporta une
lettre de Rouen; elle était de mon ami et voici à peu près ce qu’elle
contenait:
«Ma chère Céleste, je m’étais mis à votre disposition et vous
avez bien fait de vous adresser à moi. Je regrette que la mission
dont vous m’avez chargé ait été aussi facile à remplir et je veux
au moins avoir un mérite, celui de la promptitude.
»Je me suis rendu de suite chez M. Edouard M.... Ce fut sa mère
qui me reçut; elle m’avait fait attendre près d’une heure,
elle vint à moi en s’excusant de son mieux, mais son fils, me
dit-elle, était dangereusement malade, il y avait en ce moment
deux médecins près de lui et elle avait hâte de savoir le
résultat de la consultation. Son fils avait commis une imprudence
lors de son installation dans sa fabrique de rouennerie; les
suites d’une sueur rentrée allaient peut-être le conduire au
tombeau.
»La pauvre femme se mit à fondre en larmes, et je fus obligé
d’attendre qu’elle fût un peu remise pour lui expliquer le
motif de ma visite. Le moment, du reste, était propice, et je
ne trouvai rien de mieux à faire que de lui lire votre lettre.
Ses larmes redoublèrent, cela ne m’étonna pas, j’avais moi-même
pleuré en la lisant.
»J’ajoutai à ma lecture quelques appréciations personnelles:--M.
M... s’est mal conduit, lui dis-je; ce qu’il a fait là est
l’action d’un homme sans cœur.
»Cette malheureuse n’a pas de parents, de soutien, eh! bien, dès
aujourd’hui, elle a un ami, un protecteur en moi, et si votre
fils ne fait pas ce qu’un honnête homme doit faire en pareille
circonstance, donner du pain à un enfant qui ne lui demandait
pas la vie, qu’il a créé pour son plaisir avec la volonté de
l’abandonner, je lui dirai à lui-même ce que je pense et j’en
supporterai toutes les conséquences.
»--Ah! s’écria la bonne femme, qui au fond n’a pas l’air méchant;
vous oseriez provoquer mon fils pour une aventurière qu’il a
trouvée je ne sais où!
»--Si vous ne le savez pas, vous, il doit le savoir, lui,
puisqu’il y est allé; et puis, cette aventurière a porté son nom
pendant sept ans, elle est la mère de son enfant et il doit la
respecter s’il se respecte lui-même.
»S’il ne voulait pas l’épouser, il était libre, puisque sa
conscience me paraît pleine d’élasticité; mais il devait faire
quelque chose pour cette malheureuse en la quittant.
»Elle lui avait donné sept années de son amour, de sa jeunesse,
on ne fait pas pareil présent trois fois dans sa vie et cela doit
se payer.
»Du reste, on vous dit qu’il est trop tard pour la sauver, il
n’y a donc rien à faire pour elle, mais il reste son enfant; le
laisserez-vous aller à l’hospice comme un chien?
»Tenez! si vous faites cela, Dieu vous punira! et qui sait s’il
ne commence pas en frappant votre fils.
»--Ah! monsieur, ne dites pas cela, s’écria la bonne femme en
joignant les mains, vous me rendriez folle. Mon pauvre Edouard
n’est pas méchant; il n’a même pas vu les dernières lettres de
Louise, c’est moi qui les ai reçues, et reconnaissant l’écriture,
je les ai brûlées sans les lire.
»Si j’avais su qu’elle fût aussi malheureuse, j’aurais été
moi-même à Paris.
»Pauvre petite fille! si j’allais perdre mon fils, c’est tout ce
qui me resterait de lui.
»Où demeure Louise? à Paris? je veux lui écrire, la supplier de
me donner son enfant, le mien.
»J’en aurai bien soin, je l’aimerai de tout mon cœur pour expier
mes torts envers sa mère.
»Tenez, vous aviez raison, le bon Dieu me punit et va peut-être
me rendre le mal que j’ai fait à une autre. Qu’elle ne vienne
pas, elle, vous entendez; mon Edouard est marié, mais qu’elle
vous confie sa fille. Ah! si je pouvais aller à Paris! mais je
dois rester ici.
»Je suis trop vieille pour souffrir autant; le moindre choc me
brise, et si mon fils doit mourir demain, je voudrais mourir
aujourd’hui.
»--Vous n’en avez plus le droit, lui dis-je, vous avez un autre
enfant.
»Je rentrai chez moi pour vous écrire.
»Que voulez-vous faire?