un vrai trésor. Comment allez-vous?
--Mais à merveille, et vous? Mieux, j’espère, puisque je vous trouve
levée.
--Je vais tout à fait bien. M’apportez-vous ma loge?
Je la lui donnai, elle m’indiqua un siége de la main, regarda le
coupon quelques minutes pendant lesquelles elle sembla m’oublier tout
à fait. Sa toilette était sombre ce jour-là et ajoutait encore à son
air de tristesse. Elle portait une robe de moire antique noire montée
à gros plis autour de la taille; par-dessus une jaquette en drap noir
soutachée de petits lacets de même couleur; un col uni, des manchettes
plates lui emprisonnaient le cou et les poignets; ses cheveux étaient
arrangés en bandeaux lisses, une seule petite boucle frisée en anneau
sur le milieu de son front trahissait des ondulations effacées. Par
moment, elle semblait en proie à une grande agitation et paraissait
parcourir un monde de sa pensée.
--Excusez-moi, me dit-elle en me voyant levée, je suis dévorée
d’inquiétude. Je viens de refuser un rôle; ils me forceront à le jouer,
mais je quitterai le théâtre. Je puis toujours être malade. Ah! tenez,
me dit-elle en changeant de ton, voici pour les loges du bénéficiaire.
Je pris congé d’elle, et, comme elle ne me demanda pas de venir la
revoir, je partis assez triste, car le charme qu’elle possède à un si
haut point avait opéré sur moi comme il opère sur tous ceux qui l’ont
approchée.
On l’aime quand on la voit, on en raffole quand elle vous parle.
Cinq jours après eut lieu la représentation de mon camarade M... Elle
vint aux Variétés. Entre deux pièces, il voulut la remercier, et je fus
avec lui.
Ce soir-là, elle était belle comme une étoile; elle était radieuse, ses
yeux brillaient d’un éclat vif et doux à la fois, cela donnait une tout
autre expression à sa physionomie. Sa bouche était souriante, sa voix
douce. Il n’y avait qu’une opinion qui circulait de bouche en bouche;
tout le monde disait:
--Comme Rachel est belle ce soir!
--Venez me voir, me dit-elle au moment où j’allais sortir. Je la
remerciai d’un regard qui lui exprima toute ma gratitude, mais je ne
voulus pas abuser, et je restai au moins quinze jours sans retourner
rue Trudon.
Lorsque je la revis, je lui parlai de cette femme qui disait l’avoir
connue intimement; Mlle Rachel m’assura ne l’avoir jamais vue, et je la
crus sans peine.
Je plaisantai donc ma bonne camarade, si longtemps et si bien, à ce
qu’il paraît, qu’elle quitta les Variétés.
J’ai vu, en tout, Mlle Rachel sept ou huit fois; je l’ai trouvée
charmante, mais un peu fantasque, ce qui lui est bien permis.
On dirait que ses variations de caractère tiennent à une cause
maladive, nerveuse, indépendante de sa volonté, et qu’elle souffre
elle-même de cette espèce d’incertitude qui ne lui laisse jamais le
temps de former un projet d’avenir. Ce qu’elle aime un jour lui déplaît
le lendemain; elle se construit des idoles pour s’amuser à les briser à
sa fantaisie.
C’est une sirène, une enchanteresse qu’on aime malgré soi, et qu’on ne
peut oublier quand on l’a connue dans ses beaux et bons moments.
Elle est affectueuse, simple, généreuse, indulgente; quand rien ne
l’irrite, ses manières sont distinguées, on dirait une duchesse; mais
lorsqu’elle se fâche, l’orage de son caractère est aussi terrible que
le beau temps était calme.
Je la crois instruite; elle raconte à merveille et sait écouter avec
une patience infinie.
Un nouveau chagrin vint s’ajouter à mes tribulations théâtrales; je
restai quelques semaines sans aller la voir, puis je n’osai plus y
retourner, mais je pensais et je pense souvent à elle.
L
UNE ÉTOILE
Je voyais rarement Richard. Je répétais presque toute la journée. Un
soir, il me fit prier de l’attendre. Le lendemain, il arriva à l’heure
qu’il m’avait indiquée. Je fus frappée de sa tristesse.
--Je viens vous faire mes adieux, me dit-il, je vous avais trompée pour
ne pas vous inquiéter sur mon sort. L’incendie de San-Francisco ne m’a
rien laissé.
--Et qu’allez-vous faire? grand Dieu!
--Ce n’est pas à faire, c’est fait. Je me suis engagé hier comme simple
soldat dans la légion étrangère, et je vais rejoindre mon régiment en
Afrique.
Je n’avais pas le droit de combattre cette résolution. Il ne la prenait
pas d’ailleurs comme un homme désespéré, mais comme un homme qui veut
réparer par son énergie les entraînements de sa jeunesse. Sa dernière
parole fut un vœu pour mon bonheur.
Mes procès étaient suspendus. Les choses marchaient avec une lenteur
désespérante; cela me rendait toutes mes terreurs.
On m’invitait de tous côtés à des dîners, à des bals. J’y allais. Je
recevais chez moi, mais c’était moins pour m’amuser que pour me fuir,
pour donner le change à mes bonnes amies et à mes idées pleines de
tristesse.
Je vivais cinq heures par jour au théâtre. J’avais déjà joué dans une
pièce faite par les auteurs de la revue, mais je les connaissais peu.
Ils étaient tous deux jolis garçons, ce qui ne nuit en rien au mérite;
l’un était un véritable étourneau. Il contrefaisait à merveille les
acteurs de Paris. Un jour, il vous faisait la cour en prenant l’organe
enchanteur de Pelletier, l’acteur des Funambules, et il continuait avec
le timbre de voix de Laurent, de l’Ambigu. L’autre, M. D..., était un
homme de cœur et de mérite. Il était très-réservé avec les femmes de
théâtre; il leur montrait une grande froideur, et comme il ne faisait
d’exception que pour moi, je lui étais reconnaissante de l’amitié
qu’il me témoignait. Cet appui m’était d’autant plus nécessaire que
les femmes me faisaient une guerre acharnée, au milieu de beaucoup de
câlineries et d’embrassades.
B....., par exemple, est bien la femme la plus singulière que j’aie
rencontrée de ma vie. Elle est criarde à fendre la tête. Tous les douze
mois, elle veut avoir deux ans de moins. Elle ne parle que de son air
distingué, et, en fait de théâtre, elle était jalouse du souffleur;
bonne personne, du reste, quand elle avait quitté ses planches.
Ozy, avec sa voix douce et sa jolie bouche, ne ménageait pas même ses
intimes. Un jour, elle sortait du théâtre en grande toilette, M. C...,
le directeur, lui demanda où elle allait. Elle lui répondit:
--Dame! je vais où vous m’avez condamnée d’aller, chez Mlle Mogador,
puisque vous me l’avez donnée pour camarade.
Il lui répondit:
--Mais il me semble que je n’ai pas imposé dans votre engagement
l’obligation d’aller chez elle?
Elle me fit sans doute mille amitiés ce jour-là, elle savait son monde
comme une grande dame.
M. C..., avait pour caissier l’original le plus étrange qu’il fût
possible d’imaginer. Il était gros, court et tout gris. On prétendait
que c’était un juif arménien; mais il était difficile de savoir où
il était né, car il parlait mal cinq ou six langues. Ses procédés
administratifs consistaient à ne payer personne. Quand on lui
demandait de l’argent ou des costumes, il vous répondait en allemand.
Insistait-on, il parlait hébreu. Il avait eu, avec le concierge du
théâtre, une histoire qui nous amusa pendant huit jours. Le concierge
présentait sa note:
--Trente sous de mou, dit le caissier, pour quoi faire, du mou?
--Monsieur, reprit timidement le concierge, c’est pour les chats.
--Pour quoi faire, des chats?
--Mais, monsieur, pour manger les souris, qui, sans cela, mangeraient
les décors.
--Eh bien! répondit l’Arménien, rouge de colère, si les chats mangent
les souris, ils n’ont pas besoin de mou; s’ils ne les mangent pas, il
n’y a pas besoin de chats.
Et il refusa de payer.
Ces bizarreries étaient fort drôles, mais elles rendaient les artistes
très-malheureux. J’avais trois costumes dans la revue. Je fus obligée
de les acheter tous les trois; car, sans cela, je crois qu’il m’aurait
obligée à me déguiser en Turc.
Je dois encore à mon admission aux Variétés d’avoir fait connaissance
avec une de ces étoiles qui brillent sur Paris et qui en sont
l’ornement indispensable, comme il est le sanctificateur indispensable
à leur gloire. Si petite que soit la place qu’on occupe dans la
capitale, on est toujours fier d’y briller, ne fût-ce que par une
robe ou un chapeau; mais la personne dont il s’agit n’avait besoin ni
des robes de Camille ni des chapeaux de Laure. Elle avait pour toute
parure de luxe une voix de rossignol, et si elle n’éblouissait pas
les yeux, elle charmait les oreilles. Je ne sais à propos de quelle
injustice commise à son préjudice elle quitta l’Opéra-Comique et vint
aux Variétés jouer une pièce arrangée pour elle, c’est-à-dire, c’est
_dérangée_ qu’il faut écrire; je ne sais encore pourquoi il lui prit
fantaisie de jouer le rôle de Roxelane dans les _Trois Sultanes_; mais
on fit de la musique sur des paroles difficiles à chanter, et, avec
beaucoup de peine, on parvint à faire une nullité d’une médiocrité.
Tout Paris devait accourir voir la transfuge de l’Opéra-Comique. Grand
bruit à l’intérieur, nettoyage des coulisses, balayage des loges, mise
en frais de l’Arménien, rien ne fut épargné.
Par l’intervention d’un de mes amis, je fis obtenir à M. C... la pièce
que le Théâtre-Français ne voulait pas laisser jouer au boulevard
Montmartre.
Tout à sa nouvelle prima donna, il oublia même de me remercier.
Mme Ugalde me dédommagea de cette rudesse. Son esprit est vif, son
caractère charmant, et je crois son cœur excellent. La première fois
que je la vis de près, je fus un peu désappointée, et le compliment
que je me disposais à lui faire en entrant dans sa loge mourut sur mes
lèvres.
Mme Ugalde, vous le savez, est plutôt petite que grande, et fortement
boulotte; elle marche mal, ses yeux sont ordinaires, sa bouche grande,
ses lèvres fortes. La robe noire qu’elle portait ce soir-là, ses
cheveux en l’air, me la firent trouver laide à première vue. Elle me
pria fort gracieusement de m’asseoir, comme pour me donner le temps de
l’examiner à mon aise, de me remettre ou de changer d’opinion à son
égard.
Les femmes sont coquettes entre elles, et cela est bien simple, ce sont
les conquêtes les plus difficiles à faire.
En ma qualité de mauvaise actrice, je jouais toujours au lever du
rideau. Je venais de finir les _Reines des bals_, lorsque Boullé vint
me dire:
--Avant de partir, vous entrerez chez Mme Ugalde, je vous conduirai à
sa loge.
Boullé était notre régisseur; c’est un homme aussi grand et aussi
maigre que l’Arménien est gros et petit. Boullé est le régisseur de la
scène; il est bègue, nerveux, quelquefois colère, et plus il se fâche,
plus sa maudite langue refuse de lui obéir. On rit, il s’emporte;
pourtant il est excellent homme et vous pardonne très-vite les sottises
qu’il vous a dites.
Son intelligence et son habileté sont connues; les artistes l’aiment
beaucoup, et s’il est un peu banal, s’il donne raison à chacun, c’est
que, vivant au milieu d’une république difficile à gouverner, il veut
être bien avec tout le monde. Son fils, qui joue la comédie sous le
nom de Nanteuil, n’est pas épargné plus que les autres. Un hasard
nous faisait jouer ensemble dans toutes les pièces; je n’ose pas dire
qu’il était aussi mauvais acteur que j’étais mauvaise actrice, mais
je le pense; seulement c’était bien l’homme le plus consciencieux, le
meilleur camarade que j’aie jamais connu. On le faisait danser avec
moi, ce n’était pas trop son affaire; mais il y mettait tant de bonne
volonté qu’il serait arrivé à sauter en mesure.
J’entrai donc, en descendant, car je m’habillais au second, chez la
sirène du premier. Boullé m’annonça et, je l’ai dit, Mme Ugalde vint
au-devant de moi, le sourire aux lèvres, sans doute pour me montrer ses
dents blanches.
Si elle s’est fait à première vue une opinion de ma personne, elle a dû
me trouver stupide.
N’ayant pas l’habitude de préparer mes phrases et ayant voulu faire
une exception pour aborder convenablement la grande cantatrice, je me
trouvai dépourvue comme un enfant qui a oublié son compliment. Il ne
me venait pas à l’idée de dire autre chose, je voulais rattraper mon
discours envolé à sa vue, elle continua sa toilette comme si je n’étais
pas là.
Petit à petit, je vis revenir sous les couches de blanc, de rouge et
de noir artistement posées, la belle fée aux roses de l’Opéra-Comique.
Cela me rendit la parole, et une roulade lancée pour exercer sa voix,
sans doute, au beau milieu d’une phrase, me rendit mon admiration.
Il était peut-être bien un peu tard, je n’avais pas de notes enchantées
à jeter à ses pieds comme une pluie de perles. Elle me demanda en
riant si je la trouvais un peu mieux; l’embarras me rendit toute ma
timidité, et je m’en pris encore une fois à la maudite expression de ma
physionomie qui trahissait toujours mes pensées les plus secrètes.
Mme Ugalde, du reste, est très-modeste; elle prend avis de tout
le monde, elle n’a ni morgue ni orgueil, on dirait que son mérite
l’étonne. Elle ne se fait jamais prier pour chanter, elle ne
s’assujettit pas à ces mille précautions prises d’ordinaire par les
chanteurs pour épargner leur voix.
Ce jour-là, elle était prête, on allait commencer _les Trois Sultanes_,
la salle était pleine à s’écrouler. Elle me pria d’aller l’entendre
pour lui dire comment je l’avais trouvée. Je crus d’abord qu’elle se
moquait de moi, mais elle insista, et j’y fus.
Son entrée en scène fut accueillie par un tonnerre d’applaudissements,
cela dura plus de vingt minutes; chaque fois qu’elle voulait ouvrir la
bouche, tous les spectateurs applaudissaient comme un seul homme. Elle
fut émue aux larmes et chanta comme elle chante; mais ce qui surprit
tout le monde, ce fut sa manière de dire les vers. Non-seulement c’est
une grande cantatrice, mais aussi une grande comédienne, jouant et
riant avec autant de grâce qu’Augustine Brohan.
Les tirades, les morceaux furent bissés, la représentation fut double.
On avait engagé pour cette solennité une grande et belle personne, Mlle
Irène. Ce soir-là, elle était éblouissante de beauté avec son costume
de sultane et ses cheveux épars entrelacés de sequins d’or. Eh bien,
le croirait-on? le talent a une si grande puissance sur les masses, la
volonté de Mme Ugalde est si ferme quand elle veut plaire ou briller,
que ce soir-là elle fut trouvée plus belle que cette vraie beauté.
Kopp, qui remplissait un rôle d’eunuque, la seconda si bien qu’il eut
une place dans son succès. Je le vis heureux une fois, une seule, car
il se plaignait toujours, et en effet, on le sacrifiait un peu.
Le pauvre Baptiste de la _Vie de Bohême_ ne voyait augmenter ni ses
appointements ni ses rôles. Cela était injuste, et il aurait eu raison
de se plaindre si cela avait servi à quelque chose.
Quand je retournai dans la loge de Mme Ugalde, elle s’habillait pour le
dernier acte, et j’assistai à une grande discussion entre elle et son
coiffeur.
Elle devait entrer en costume d’esclave et les cheveux pendants; cela,
soit dit en passant, ne lui faisait pas de peine, ses cheveux avaient
au moins un mètre cinquante centimètres de longueur, cela lui faisait
presque un manteau. Mais elle s’était mise dans l’idée qu’elle avait un
creux derrière la tête et elle voulait absolument qu’on lui rembourrât
la fossette que tout le monde a plus ou moins marquée derrière la nuque.
Charles (c’est le nom du coiffeur) se désespérait. Il ne trouvait rien
pour combler la prétendue cavité, quand Mme Ugalde s’écria tout à coup
en riant comme une folle, et se précipitant sur un des vieux fauteuils
de l’administration:--Voici mon affaire.
Elle présenta au coiffeur, qui recula épouvanté, une poignée de vieux
crin. Tout le monde se récria, elle frappa du pied, mais l’artiste en
cheveux tint bon et il refusa formellement de fourrer une parcelle de
cette tignasse dans les magnifiques cheveux de la cantatrice.
Il fallut céder au nombre, mais elle demanda à chacun en particulier
si ce qu’elle appelait son creux n’était pas ridicule. Quand elle
s’adressa à Nargeot, notre chef d’orchestre (l’auteur de _Drin, drin_),
il lui répondit:
--Je n’ai jamais rien vu de comparable à cela. Nargeot est un peu
sourd, il avait compris qu’elle lui parlait de son succès.
Il y avait dans cette pièce, qui n’a eu aucun succès malgré le talent
de l’artiste, un morceau qu’elle chantait à merveille et qui commençait
ainsi.
Mon doux pays, France bien chère.
Pour l’entendre chanter par elle, j’irais en Belgique à pied. Quand
j’avais fini, je restais dans les coulisses pour l’entendre, et Mme
Ugalde me disait en passant: Je vais le chanter pour vous.
Un soir que j’étais à mon poste, le jour de la vingtième
représentation, je crois, on me remit un petit papier plié en forme
de billet. Je m’approchai du quinquet et je lus avec beaucoup de
difficulté:
«Madame, il faut absolument que je vous parle ce soir; je ne
serai libre qu’à dix heures et demie, heure à laquelle vous me
trouverez dans la galerie Vivienne, passage des Panoramas.»
Je crus d’abord à un amoureux sans gêne, puis, en regardant de nouveau,
je reconnus une écriture de femme, écriture de femme qui ne sait pas
écrire. Qui cela pouvait-il être? attendrai-je ou n’attendrai-je pas?
Que pouvait-on me vouloir? m’intriguer, sans doute.
Le plus simple était de ne pas attendre; mais comme les femmes sont
souvent plus curieuses que raisonnables, je sortis à dix heures et
demie précises, et j’eus soin de regarder partout en traversant le
passage. Je n’aperçus pas l’ombre d’une femme, mais je vis un petit
jeune homme qui semblait venir à moi; j’allais monter en voiture, rue
Vivienne, lorsqu’il me dit d’une voix douce comme celle d’un enfant, et
en ôtant son chapeau avec beaucoup de grâce:
--C’est moi qui vous ai écrit. Je désire vous parler, il fallait que ce
que j’ai à vous dire fût bien pressé, car, vous le voyez, je n’ai pas
pris le temps d’ôter mon costume.
Ses cheveux étaient d’un beau noir, bien plantés, mais frisés, pommadés
avec une recherche qui me déplaît toujours chez un homme; son front
était élevé, l’expression de ses yeux douce, sa figure mince, son
sourire agréable, l’ensemble était bien.
Quand il me parla de costume, je le regardai plus attentivement.
--Vous ne me connaissez pas, me dit-il en souriant, ou plutôt vous ne
reconnaissez pas la petite fleuriste qui travaillait rue du Temple, la
figurante du théâtre de Belleville.
LI
UNE VIEILLE CONNAISSANCE
Ce jeune homme était une femme, et je ne compris pas comment j’avais pu
m’y méprendre une seconde.
Je quittai un peu cet air désagréable dont je ne puis me défaire tout
à fait, et que bien des gens ont pris pour du dédain, de l’orgueil, ou
une fierté qui serait bien mal placée chez une femme aussi déchue que
moi.
Mon excuse, du reste, était justifiée par mon erreur, et j’eus peu
de peine à me faire pardonner ma brusquerie. Je lui demandai si elle
voulait monter dans ma voiture, afin que nous fussions plus à notre
aise pour causer; elle accepta après m’avoir dit qu’elle venait me
chercher pour me conduire chez une femme qui désirait me voir avant de
mourir. Je lui demandai le nom de la malade, elle répondit:
Rue d’Angoulême, au coin du boulevard.
Et mon cocher partit.
--Ah! me dit-elle, quelle émotion j’ai éprouvée en vous revoyant! Le
saisissement m’avait coupé la parole. J’avais presque peur; si vous
m’aviez mal reçue! Je n’ai jamais perdu une occasion de vous voir à
l’Hippodrome ou au théâtre, je vous suivais partout, de loin, bien
entendu; chacun de vos succès me rendait heureuse, et j’aurais voulu
vous le dire, mais je n’étais rien et vous montiez toujours. Vous riez,
vous avez peut-être raison: les sœurs qui m’ont élevée me disaient
un peu folle; je suis originale, affectueuse et je me souviens plus
longtemps que les autres, voilà tout.
J’étais très-flattée de ce bon souvenir, mais j’étais encore plus
intriguée de savoir chez qui j’allais et qui était ma compagne.
Je la priai donc de me dire plus clairement qui elle était, car le
nom de sa malade m’était inconnu, et elle-même ne me rappelait aucun
souvenir.
--Moi, me dit-elle, j’ai votre âge; je suis née le même jour que
vous, je m’appelle Elisabeth comme vous, et nous avons fait notre
apprentissage dans la même maison, rue du Temple.
Je me souvins alors, et je lui demandai ce qu’elle faisait et pourquoi
elle portait ce costume.
--Dieu a repris ma mère, j’étais encore bien jeune, je me trouvais sans
ressource, sans asile; les voisines me promenaient dans le quartier; on
semblait demander de porte en porte:
«Quelqu’un a-t-il du pain de trop à donner à cette enfant?»
Ma mère est morte rue de Bondy, et, pendant longtemps, la marchande
des quatre saisons qui est sur le boulevard, à la porte de
l’Ambigu-Comique, me donnait chaque soir le pain de seigle rassis, ou
les cerises tournées qu’elle n’avait pu vendre dans la journée.
Mme Roger de B... entendit parler de moi; mon infortune la toucha, et
elle me plaça chez des sœurs; mais elles avaient fort à faire avec moi.
Je me ressentais de ma vie errante, indépendante, presque vagabonde.
Mon bonheur ressemblait trop à la captivité pour me plaire; on me plaça
en apprentissage, j’appris l’état de fleuriste.
Ensuite, j’ai aimé un artiste; je lui croyais autant de cœur que de
talent, je me suis trompée, ou plutôt je me suis fait illusion sur mon
propre compte, je n’étais pas digne de lui. Qu’il soit heureux, c’est
tout le mal que je lui souhaite!
Si, à l’époque où je l’ai connu, il avait voulu prendre mon existence,
je sens bien qu’il aurait fait quelque chose de moi.
Enfin, j’ai rêvé la vie d’actrice; il devait y avoir là un mouvement,
une agitation, qui ne permettait point au cœur de s’endormir, à
l’esprit de rêver.
J’étais figurante à Belleville, lorsque vous y vîntes jouer un rôle de
grisette dans le _Canal Saint-Martin_.
Mais j’étais si malheureuse à cette époque que j’avais formé le projet
de me noyer en passant sur le canal.
Personne n’aurait pu se faire une idée de ma misère; je crois être
restée cinq jours sans manger. J’étais gentille, j’aurais pu me vendre
comme tant d’autres, mais je préférais me jeter au canal.
La leçon était dure pour moi, mais elle ne connaissait pas les détails
de ma vie. Je lui demandai pourquoi elle ne m’avait pas parlé à
Belleville.
--J’étais trop malheureuse, je vous aurais fait honte, ou vous m’auriez
fait l’aumône, cela m’aurait humiliée; et puis je voulais mourir: j’en
aurais eu le courage si la force ne m’avait pas manqué, je suis tombée
comme une masse.
Quand je revins à moi, j’étais dans un lit bien blanc, à l’hospice de
la Pitié. On m’avait apportée là sur un brancard, et je me trouvais si
heureuse de m’étendre sur un matelas que j’embrassais mes draps; puis,
quand je vis une bonne sœur, mon cœur se détendit, je me souvins des
religieuses qui m’avaient élevée et je fondis en larmes.
Si j’avais pu entrer en religion à cette époque, il me semble que
j’aurais servi le bon Dieu à deux genoux toute ma vie; mais il fallait
ce que je n’avais pas: des protections ou de l’argent.
Lorsqu’on m’eut emmenée à l’hospice, Célestine fit une quête pour moi
dans le théâtre, et lorsqu’elle m’en remit le montant, je vis votre nom
sur la liste des souscripteurs. Quand je sortis, vous n’étiez plus à
Belleville.
Je trouvai un peu d’ouvrage, j’allais renoncer au théâtre, quand mon
bon ou mon mauvais génie me fit rencontrer une personne qui me proposa
de chanter dans un café-concert; on m’offrait quarante sous par jour et
l’on s’engageait à me fournir les costumes.
Je crus faire un marché d’or et j’acceptai avec reconnaissance.
J’avais une voix de contralto; à force de chanter dans tous les tons,
ma voix se brisa; je quittai la romance pour chanter la chansonnette,
en costume d’homme.
Je suis toujours dans un café. On dit que j’ai contribué à sa fortune;
ce que je puis assurer, c’est qu’il n’a guère contribué à la mienne;
et puis je n’ai pas d’ordre, personne ne m’a appris à compter, voilà
pourquoi je ne suis pas souvent en mesure pour obliger les autres
autant que je le voudrais; sans cela, je n’aurais pas été vous chercher.
Mais je vous parle de moi depuis une heure, comme s’il ne s’agissait
pas d’une autre personne plus intéressante.
Depuis plusieurs mois je demeure dans un hôtel, rue d’Angoulême.
Il y a deux mois environ, une jeune femme est venue habiter la chambre
qui touche à la mienne; nous ne sommes séparées que par une porte
condamnée.
J’entendais toujours parler, chez la concierge, d’une femme enceinte
qui ne sortait jamais et vivait on ne savait de quoi ni comment.