personnes pour les contrôler les unes par les autres et pour être bien
sûre que les hommes d’affaires ne se ménageaient pas, car l’un d’eux,
s’étant compromis par son zèle exagéré pour mes adversaires, allait
être mis en jugement. Je ne tardai pas à comprendre le mécanisme de la
justice. Je me familiarisai avec les mots qui m’avaient d’abord causé
tant d’effroi.
Je passai ma vie dans les études d’huissiers, dans les études d’avoués,
dans les cabinets des juges d’instruction. Pendant six mois on n’a vu
que moi au Palais de justice.
Si je ne suis pas devenue très-savante en droit, ce n’est assurément
pas la faute de mes adversaires, car je vous l’ai déjà dit, ils me
firent des procès devant tous les tribunaux: tribunal civil, tribunal
de commerce, tribunal de police correctionnelle, où on m’avait appelée
en diffamation à propos d’une bonne qui m’avait volé de l’argent et
dont j’avais eu l’audace de me plaindre.
Quand tous mes procès furent en train et que je pus me reposer un peu
de mon activité chicanière, je m’occupai sérieusement de mon théâtre.
Les hommages ne me tournaient plus la tête. Je savais que cette vie ne
durerait pas longtemps. Je voulais quitter le monde avant que le monde
ne me quittât. Ma seule ressource d’avenir était le théâtre. Je m’y
attachai comme à une espérance; mais ma vie était dévorée. Courtisane,
actrice et plaideuse, c’est plus qu’il n’en faut pour remplir une
existence. Je courais du bois à la salle des Pas perdus, de la salle
des Pas perdus aux Variétés.
Il faut qu’il y ait un vertige dans certaines situations morales
et que les passions s’attirent comme la foudre. J’étais triste et
désenchantée; je ne voyais autour de moi qu’affection et dévouement.
On s’acharnait à me refaire une âme, un cœur, une existence d’amours
rendue impossible par mon insouciance et mes préoccupations.
J’appris vers cette époque une nouvelle qui me fit pourtant une grosse
peine. Une femme, dont j’avais fait la connaissance quand je demeurais
rue Geoffroy-Marie, vint me voir et me dit que Deligny avait été tué en
duel. Je me rappelai combien il avait été bon pour moi et je lui donnai
des regrets bien sincères.
Je gagnai en première instance mon procès sur le mobilier de la rue
Joubert. Ce succès me donna quelque confiance. En voyant qu’on me
rendait justice, même à moi, un sentiment doux pénétra jusqu’à mon
cœur. Cette vie active qui m’avait effrayée d’abord avait pour moi
maintenant une sorte de charme. J’étais étonnée de faire des réflexions
qui ne s’étaient jamais présentées à mon esprit, ou qui n’y étaient
arrivées que distraites par le tourbillon du monde ou par les
entraînements de la jeunesse.
Je pris en dégoût la dépendance dans laquelle j’avais vécu jusqu’alors.
A mesure que je pénétrais en moi, je regrettais de n’avoir pas dû à mon
intelligence ce que j’avais dû à ma beauté.
Le procès sur la propriété du Poinçonnet devait se plaider dans le mois
d’août au tribunal de Châteauroux. Mes adversaires, furieux de leur
première défaite, employaient, comme toujours, les moyens extrêmes. Je
fus obligée de faire un voyage au Poinçonnet. Ce voyage me fut bien
pénible à cause des souvenirs qu’il me rappelait à chaque tour de roue.
Les arbres, les stations, les buissons, tout avait un langage; je
retrouvais l’image de Robert.
Le sentiment de la douleur présente rendait plus vif le regret du
bonheur passé, de tant de songes évanouis, de tant d’illusions
détruites! J’eus beaucoup de peine à entrer dans ma maison; on avait
établi un gardien à la saisie. Je fus obligée d’attendre pendant
une heure dans la cour que le gardien voulût bien se déranger pour
m’autoriser à pénétrer chez moi, ce qu’il fit d’assez mauvaise grâce.
Cette contrariété me fut très-sensible.
Quelques jours après mes adversaires vinrent fouiller la maison. Ils
visitèrent les papiers les plus secrets de Robert; ils espéraient
trouver la preuve que je n’étais que son prête-nom; et puis, je ne sais
pourquoi, on était bien aise de faire du scandale, de traîner un grand
nom dans la fange en le calomniant d’une manière odieuse.
Ces manœuvres inouïes, qu’on ne se serait pas permises vis-à-vis de
personnes capables de se défendre, tournèrent à la confusion de mes
adversaires. Elles indignèrent le tribunal et le disposèrent en ma
faveur. Je fus défendue avec autant de cœur que de talent par M.
Desmarest qui était venu plaider pour moi à Châteauroux.
Robert avait laissé de bons souvenirs dans le Berry, et lorsqu’on lui
jeta l’insulte en pleine audience, juges et auditeurs se récrièrent.
J’étais restée à l’hôtel de la Promenade, attendant l’arrêt du tribunal
avec l’anxiété d’une personne qui a encouru une condamnation à la peine
de mort. Cette maison serait-elle vendue au plus offrant? Allait-on
chasser jusqu’à mon souvenir de cette demeure qui devait toujours me
rappeler les doux projets d’avenir formés par Robert et où j’avais eu
l’espérance de mourir?
Mme Edouard Suard, la propriétaire de l’hôtel, fit tous ses efforts
pour calmer mon anxiété pendant deux longues et mortelles journées.
C’est une bonne et honnête créature, trop forte de sa vertu et trop
juste d’esprit pour craindre le contact d’une femme déclassée quand il
s’agit de donner une consolation, de calmer une douleur. Ce n’était pas
la première fois, du reste, que j’avais pu apprécier la générosité de
son cœur.
Lorsque je vins en ce pays pour la première fois, nous descendîmes
à l’hôtel, puis Robert m’y ramena souvent quand il chassait dans la
forêt. Sans cette aimable et indulgente personne, je serais restée
seule, enfermée dans une chambre, des jours entiers.
Elle venait près de moi passer quelques minutes ou me faisait descendre
près d’elle dans son salon particulier, petit sanctuaire tout orné de
fleurs, d’ouvrages faits à la main, précieuses reliques qui annonçaient
une vie d’ordre, de labeur et de foi.
J’étais tout heureuse d’écouter ses bons conseils, toute fière qu’elle
voulût bien me les donner; malgré mon caractère et un genre d’existence
qui contrastait singulièrement avec le fond de mes idées, j’appréciais
à un très-haut point tout ce qu’il y avait de grand et d’élevé chez les
autres femmes.
Ce sentiment du devoir qui leur semble si facile à accomplir me
paraissait, à moi, une lourde tâche à remplir sur la terre, parce
que la tentation du mal se présente sans cesse et sous toutes les
formes. Au contact d’une honnête femme, mon cœur se dilatait, mon
âme s’élevait; avec de bonnes paroles et un peu de persévérance, on
m’aurait facilement arrachée à moi-même.
Ceux qui auraient pu opérer ce miracle n’y étaient pas intéressés, et
puis, il y a toujours une moitié du monde qui empêche l’autre moitié
de faire le bien. Que dirait-on, en effet, si l’on voyait une mère de
famille recevoir une femme déchue pour l’initier aux joies pures et
simples de son intérieur, pour lui montrer qu’elle a perdu sa part de
paradis en ce monde, et l’amener par des regrets à une conversion qui,
pour être tardive, si elle était sincère, ne serait pas moins acceptée
de Dieu et de tous ceux qui croient en lui!
J’ai voué à Mme Edouard une profonde reconnaissance; je me suis tenue
à distance par réserve; ce qu’on a souvent pris chez moi pour de la
froideur était de la timidité. Je me rendais justice, parce que je ne
crois pas que le mépris de personne ait jamais égalé celui que Robert
m’avait inspiré pour moi-même.
M. Edouard était au tribunal et fut le premier qui vint me donner des
nouvelles de mon procès. Les deux avocats de Paris, deux célébrités du
barreau, étaient en présence; la séance avait été agitée, on espérait
que je gagnerais, mais rien n’était certain parce que le jugement
n’était pas prononcé.
M. Edouard Suard a un caractère d’une vivacité extrême, mais au fond
c’est un excellent cœur; il avait eu des rapports d’intérêt avec
Robert et lui gardait le plus affectueux des souvenirs; aussi, lors
de tous ces vilains procès, il se mit en quatre pour m’aider à sortir
d’embarras, me rassurer, et il parvint à me faire emporter un peu
d’espoir.
Je ne connus le résultat de ce procès que trois mois après. L’affaire
avait été plaidée le 31 août, mais le jugement ne fut rendu qu’après
les vacances.
Pour avoir longtemps attendu, le bonheur ne fut pas moins grand pour
moi; mais, hélas! tous les ennuis m’arrivaient en partie double. Je
n’avais gagné qu’une manche, mes adversaires en appelèrent à la Cour
impériale de Bourges.
Ces deux premières et importantes victoires me permettaient toujours
d’espérer; à mesure que le calme rentrait dans mon cœur, les
impressions de ma vie passée me revenaient avec moins d’amertume;
je devenais moins exigeante envers le bonheur. Je me sentais plus
d’indulgence pour les autres, plus de sévérité pour moi-même.
L’éloignement et les événements qui semblaient nous unir avaient rendu
à Robert sa véritable place dans mon cœur. Je commençais à souffrir
bien cruellement de son exil, je n’avais pas reçu de lettres depuis
celle qu’il m’avait écrite le jour de son arrivée; j’attendais de ses
nouvelles avec impatience.
Ma pensée errait dans ces horizons lointains où il avait été cacher sa
douleur et sa misère.
Je me faisais des reproches sanglants. Je doutais, quoi que je fisse,
que Dieu me pardonnât jamais sa déchéance.
Je formais mille projets d’abnégation, de dévouement, de repentir, que
je pourrai avouer plus tard, puisque la Providence devait m’aider à les
accomplir.
Pour arriver à la petite maison que j’habitais, avenue de Saint-Cloud,
il fallait traverser un jardin fermé d’une grille. Le salon était au
rez-de-chaussée. La cheminée se trouvait en face de la porte, de sorte
qu’en regardant dans la glace, je voyais passer tout le monde dans
l’avenue, et je pouvais reconnaître les personnes qui sonnaient à la
grille.
Il commençait à faire froid. J’avais fait allumer du feu. J’étais
assise devant la cheminée et je regardais machinalement dans la glace,
quand je vis ouvrir la grille sans qu’on eût sonné. Je poussai un
grand cri.
C’était Richard...
Je l’avais reconnu de suite, quoiqu’il fût horriblement changé! Il
prononça mon nom. J’aurais voulu rentrer sous terre. Que pouvait-il
venir faire chez moi? M’accabler de reproches, me jeter à la face sa
vie gaspillée, son bonheur perdu?
Quand ma femme de chambre me demanda si je voulais le recevoir, je
restai clouée sur ma chaise, sans trouver un mot à répondre. La porte
était restée ouverte, et il me dit de sa voix douce:
--Est-ce que vous ne voulez pas me voir, Céleste?
Je lui fis signe que si. Il entra et, attachant sur moi ses yeux encore
adoucis par la souffrance, il me tendit la main en me disant:
--Est-ce que vous ne voulez pas m’embrasser, Céleste?
--Oh! si. Mais je n’ose pas; vous devez tant me haïr!
--Moi! je n’ai jamais cessé de vous aimer; et il me serrait les mains
avec passion. Sans votre souvenir, je me serais tué! J’espérais
toujours vous revoir. J’ai presque constamment été malade. Les fièvres
ne m’ont pas quitté.
Cependant, j’avais presque refait une petite fortune. Nous avions, un
de mes amis et moi, une maison en commun. Le feu l’a dévorée. J’ai
pleuré ce malheur, uniquement parce que cela retardait mon retour en
France, et que cela éloignait le moment où je pourrais vous revoir.
J’avais quelquefois de vos nouvelles par des Français qui venaient en
Californie. J’ai appris le malheur de M. Robert. Je le plains et lui
pardonne tout le mal qu’il m’a fait. Je ne sais si vous éprouvez la
même chose que moi. Le temps calme la douleur, adoucit la haine. Il n’y
a que mon amour pour vous auquel le temps ne fasse rien.
J’ai reconstruit une maison à San-Francisco. Je l’ai louée à un
banquier et me voilà. Je suis arrivé hier, j’ai été chercher votre
adresse. Que cela me fait du bien de vous revoir!
--Et moi, que cela me fait du bien de savoir que vous ne me détestez
pas!...
--Je vous déteste si peu, me dit-il, que si votre cœur était changé, et
si vous vouliez accepter ce que je vous ai offert il y a deux ans, je
vous l’offrirais encore, mais je sais bien que c’est impossible; et il
souriait tristement.
Je lui serrai les mains à mon tour, en lui disant:
--Mon bon Richard, vous avez un cœur d’or. J’étais indigne d’un regard
de vos yeux. Le mal que je vous ai fait ne m’a pas profité, et je ne
suis pas plus heureuse que vous.
--Oui, me dit-il, je sais que M. Robert est parti, et qu’il ne vous
reste rien de ce que je vous ai donné.
Si vous avez des ennemis, vous savez que vous pouvez toujours compter
sur moi.
Je regardai ma pendule avec effroi. L’émotion et le plaisir que cette
visite m’avait causés m’avaient fait oublier l’heure de mon théâtre.
On répétait une pièce intitulée _Taconnet_, pour les débuts de
Frédérick-Lemaître. Il fallait être exacte, le grand artiste n’était
pas patient. Richard vint me conduire, ne me quitta qu’à la porte des
Variétés et emporta tout naturellement la permission de revenir me voir.
J’avais un poids de moins sur le cœur. Son retour m’avait fait du bien.
Pourtant il me semblait que sa présence chez moi devait être un outrage
au souvenir de Robert, je regrettais la permission que j’avais donnée,
et je me promis de la retirer à la première occasion.
XLIX
LE THÉATRE DES VARIÉTÉS.
Je fis mes préparatifs pour rentrer dans Paris, car la saison
commençait à devenir trop rigoureuse, et puis la raison qui m’avait
éloignée de chez moi n’existait plus.
Je travaillais avec ardeur à mon théâtre, mais j’avais de ce côté bien
des ennuis, à cause des petites perfidies des femmes et de la mauvaise
volonté des directeurs et auteurs, qui s’obstinaient à me faire jouer
des soubrettes, des grisettes et des danseuses.
Je n’avais ni l’organe, ni la taille, ni le physique de ces emplois.
J’étais mauvaise parce que j’étais toujours à faux.
J’étais très-mécontente du rôle qui m’avait été donné dans la pièce
récemment distribuée. Ce rôle était celui de la reine des Bacchantes,
espèce de figuration que tout le monde aurait pu jouer; il s’agissait
seulement d’être bien faite, car le costume ressemblait à celui des
tableaux vivants.
Ce n’était pas ce qu’on m’avait promis, et je signifiai au directeur
que s’il ne voulait pas me donner un rôle que je pusse travailler, je
quitterais le théâtre. On en parla aux auteurs, qui finirent par me
donner, au refus d’une autre, le rôle du Palais de Cristal, dans la
revue de 1852.
Je me donnais un mal dont on aurait dû me savoir gré. Une nouvelle
danse, l’_Impériale_, venait de paraître; on me pria de la danser
avec Page. J’acceptai, quoique depuis longtemps je désirasse en finir
définitivement avec cette chorégraphie qu’on m’imposait dans toutes les
pièces, toujours et à tout propos.
J’aimais tout ce qui avait du talent; je défendais mes préférées avec
une chaleur qui me laissait toujours maîtresse du terrain quand il y
avait discussion.
Il va sans dire que j’étais fanatique du talent de la grande
tragédienne, talent magique, sublime, incontestable, qui trouvait
pourtant ses détracteurs au milieu de méchantes cabotines sans autre
esprit qu’une méchanceté constante et sans autre mérite qu’un joli
visage. On la lapidait au physique ou au moral, la jalousie féminine
trouve toujours prise.
Un jour, pendant une des répétitions de la revue, une jolie petite
juive parlait très-irrespectueusement de Rachel, cette véritable reine
de ses coreligionnaires. Je ne pus m’empêcher de prendre la défense de
celle qui n’était pas là pour répondre, bien que je ne la connusse que
pour l’avoir vue jouer et l’avoir applaudie comme tout le monde. Je me
souvenais seulement d’avoir pleuré, tremblé, pâli plus que les autres
en l’écoutant.
Après avoir assisté à une représentation de _Phèdre_, je rentrai
chez moi en proie à la fièvre; j’avais le délire de l’enthousiasme;
j’entendis toute la nuit tinter à mes oreilles la voix vibrante,
plaintive ou sonore de la tragédienne. Jamais statue antique ne m’avait
paru aussi belle que Rachel!
Cette puissance concentrée, ce sourire plein de haine et de mépris,
ce regard plein de colère ou d’amour, tout cela était nouveau pour
moi et m’avait paru surnaturel. Pendant le temps que dura cette
représentation, mon âme resta suspendue aux plis de la tunique dont la
grande actrice sait si bien se draper; tout disparut autour de moi,
je ne vis plus et n’entendis plus qu’elle. Je restai longtemps sous le
charme qui me faisait adorer le Théâtre-Français.
Je disais donc que, comme toutes les puissances, Rachel était attaquée,
et que moi, qui étais sérieusement éprise de son génie, je me révoltais
quand on ne la trouvait pas parfaite.
--Elle est fière, impertinente, hautaine, disait donc ce jour-là la
juive en question en parlant d’_Andromaque_. Je l’ai connue dans la
misère, je lui ai prêté jusqu’à mes robes quand elle chantait dans les
rues, et aujourd’hui elle ne me salue pas.
Cette ingratitude me paraissait incompatible avec le caractère de
Rachel. Je savais, car les secrets de son existence appartenaient au
public comme tous ceux des grands hommes, je savais qu’elle était
généreuse jusqu’à la prodigalité, insouciante des grandeurs où l’avait
élevée son génie, et que, loin de rougir de sa misère passée, elle
en parlait elle-même et s’entourait volontiers de ceux qui l’avaient
connue quand elle était enfant. Je donnai donc un démenti à ma chère
camarade en l’assurant qu’elle se vantait en disant avoir connu Rachel,
et surtout l’avoir obligée de ses robes. Elle jura ses grands dieux
qu’elle disait la vérité; je la crus moins que jamais et je me promis
d’en avoir le cœur net.
On n’était pas reçu à toute heure chez Mlle Rachel, quand on y était
reçu, parce que les curieux et les importuns auraient envahi son petit
hôtel de la rue Trudon. On m’avait prévenue, mais je me dirigeai chez
elle en sortant du théâtre, décidée à voir par moi-même.
En effet, le concierge, qui se trouvait dans une jolie petite niche en
entrant à droite, me fit signe de m’asseoir dans un beau fauteuil à la
Voltaire, et me pria d’examiner ses tableaux et ses curiosités le temps
qu’il irait voir si Mlle Rachel était visible. Je regrettais d’être
venue. Qu’allais-je dire? comment allais-je m’y prendre? quel prétexte
allais-je inventer pour motiver ma visite? La vérité était le dernier
des moyens que je voulusse évoquer.
J’en étais là de mes réflexions quand un domestique en livrée entra, ce
n’était pas celui qui était allé m’annoncer; le nouveau venu me regarda
tout à son aise, puis, après m’avoir examiné quelques secondes, comme
si sa réponse devait être subordonnée à l’air qu’il me trouvait, il me
dit:
--Madame est dans son cabinet de travail, elle ne reçoit pas
aujourd’hui; revenez jeudi à deux heures, madame vous recevra. Si ce
que vous avez à lui dire est pressé, écrivez-lui.
J’avais eu peur d’un refus formel, mon cœur se dégonfla, et j’éprouvai
autant de joie, à l’idée de voir et de causer quelques secondes avec
cette femme sublime à mes yeux, qu’un astronome en aurait eu à se
promener à pied dans les astres. Je dînais ce soir-là chez une personne
qui avait un beau jardin, on me permit de faire un bouquet, je le
trouvai si beau à cause des fleurs rares qu’il renfermait, que je
l’envoyai à Mlle Rachel avec une lettre où je la remerciais de vouloir
bien me recevoir.
Je n’avais pas encore trouvé mon prétexte, il vint me trouver lui-même.
Le jeudi matin, à onze heures, un artiste, un père de famille qui avait
un bénéfice aux Variétés la semaine suivante, vint m’offrir des places
et surtout se recommander à moi pour lui en placer. Je pris deux loges
de face une bonne avant-scène, et je me rendis chez Mlle Rachel.
J’avais passé deux heures à ma toilette; j’étais toute gaie et triste à
la fois.
Je n’aurai jamais d’audience royale, mais si cela m’arrivait, je ne
serais certes pas plus émue que je ne l’ai été lorsque le domestique me
dit:
--Par ici, mademoiselle. Madame est malade, mais elle vous recevra
quand même.
Il passa devant moi pour me montrer le chemin, nous montâmes un petit
escalier tortueux. Arrivé au second, il ouvrit une porte et m’annonça.
--Faites entrer, répondit la voix qui m’avait fait tressaillir tant de
fois.
La pièce dans laquelle on venait de m’introduire était plus longue que
large, elle était simplement meublée; la tenture était en perse, le
tapis de Smyrne. Ce qui me frappa par son étrangeté, ce fut le costume
de Rachel.
Elle était couchée dans un lit qui faisait face à la porte. Son buste
sortait à demi. Elle portait, par-dessus un peignoir de batiste
admirable, une jaquette de velours vert, soutachée d’or, les manches
étaient faites à la grecque. Autour de sa tête était enroulée, avec un
art infini, une écharpe algérienne aux couleurs voyantes. De chaque
côté de cette espèce de turban à la juive, retombaient sur ses épaules
les bouts frangés de l’écharpe. Ses cheveux noirs et un peu frisés
naturellement s’échappaient par places en petites boucles soyeuses.
En une seconde, elle me fit croire à toutes ces beautés israélites
décrites dans l’histoire sainte, si bien illustrée par Horace Vernet.
Je fus interdite, honteuse; on m’avait toujours dit que je ressemblais
à Rachel. En ce moment, cette ressemblance me paraissait impossible,
injurieuse pour elle. Elle aussi cherchait à découvrir cette prétendue
ressemblance, car elle m’examina quelques secondes en silence.
--Asseyez-vous, me dit-elle en m’indiquant, avec sa main blanche comme
de l’albâtre, le fauteuil qui se trouvait auprès de son lit.--Vous
m’avez fait dire que vous aviez à me parler, que puis-je pour vous être
agréable?
--Mon Dieu, madame, lui dis-je, un peu rassurée par la façon toute
gracieuse avec laquelle ces paroles étaient dites; ce matin encore, je
cherchais un prétexte qui vous parût au moins passable, il est venu à
moi aujourd’hui. Je crois aux _dit-on_; on prétend que j’ai du bonheur,
mais je ne veux point me servir d’un détour.
Ce qui m’a amenée à votre porte la première fois, c’est un immense
désir de vous voir de près, afin de vous exprimer ma gratitude pour
toutes les grandes et profondes émotions que votre talent m’a fait
éprouver. Cela ressemble beaucoup à de la curiosité, c’est possible;
mais il me semble qu’elle vient du cœur et que vous me la pardonnerez.
Mlle Rachel me tendit la main en me disant: Asseyez-vous là près de
moi, je dois parler peu et très-bas, je suis enrhumée, la gorge me fait
mal. Vous êtes toute pardonnée; le plaisir que vous dites éprouver est
partagé. Je suis toujours heureuse d’apprendre qu’une personne a de la
sympathie pour moi.
En ce moment, une de ses sœurs entra, tenant un rouleau de papier à
la main; elle venait, je crois, répéter quelque chose. (Je ne sais
si c’était Dinah ou Rébecca.) Elle était petite et mignonne comme un
enfant.
--Laisse-nous, lui dit Mlle Rachel en l’embrassant au front. Tu
reviendras dans une demi-heure.
Elle sortit en me regardant à la dérobée; évidemment, elle savait qui
j’étais et cherchait aussi la fameuse ressemblance.
Lorsque la porte fut refermée, Mlle Rachel me dit en souriant:--Et
peut-on vous demander sans indiscrétion quel était le prétexte de ce
matin?
--Une représentation au bénéfice d’un brave garçon qui m’a priée de lui
placer des billets.
--Vous avez bien fait de donner un autre motif à votre visite; je
suis assiégée de demandes du matin au soir, et quelquefois du soir au
matin, reprit-elle en souriant. Si j’avais joué aux représentations à
bénéfice chaque fois qu’on m’en a priée, j’aurais passé ma vie dans
tous les théâtres excepté dans le mien. J’ai pris un parti et je refuse
impitoyablement de payer de ma personne, mais il n’en est pas de même
pour les loges et je me mets à votre discrétion. Combien voulez-vous
m’en donner?
--Une, puisque vous voulez bien ne pas me refuser.
--Une n’est pas assez, vous m’en enverrez une seconde pour ma mère.
--J’aime mieux vous l’apporter moi-même si vous le permettez.
--De grand cœur, me dit-elle en me tendant une seconde fois la main.
J’y retournai le samedi; elle était dans son salon au premier étage;
à gauche, en entrant, se trouvait une jardinière à espalier toute
recouverte de lierre; un divan capitonné en perse, dessin cachemire,
faisait le tour du salon; à droite, se trouvait une armoire à portes
vitrées contenant mille curiosités. Je ne vis pas de suite Mlle Rachel;
elle était assise dans un grand fauteuil, le dos tourné au jour.
Au-dessus de sa tête, dans un cadre ovale, était suspendu un portrait
d’enfant; c’était celui de son fils aîné, ravissant petit garçon dont
le regard, intelligent comme celui de sa mère, semblait vous suivre
partout.