couché pour être là, à l’heure de la cérémonie funèbre qui se
fait ordinairement au point du jour, afin que ce triste spectacle
n’effraye pas les passagers. J’avais trop compté sur mes forces,
et mon âme déjà si triste s’est meurtrie tout à fait.
»Je voudrais vous donner une idée d’un enterrement en mer, mais
je suis un pauvre conteur; j’éprouve beaucoup et je ne sais pas
toujours faire comprendre les émotions éprouvées par mon cœur.
»Quatre matelots, têtes nues, portaient un sac sur une civière.
Un cinquième ouvrit un des panneaux du navire, on y déposa le
sac, et après quelques paroles prononcées à demi-voix, on voulut
le lancer dans l’espace, mais le panneau ne fut pas refermé assez
vite pour jeter au loin le corps de Jocelyn, il roula sur le
flanc du navire, et le boulet placé aux côtés du mort pour le
faire couler à fond frappa sur les planches, comme s’il cherchait
à rentrer dans le bâtiment. Le bruit que cela fit ressemblait à
l’écho du canon et me fit ressentir une impression douloureuse.
Le même sort m’est peut-être réservé! Je souffre, et du corps et
de l’esprit; qu’est-ce qu’un homme de plus ou de moins dans le
monde? Sur la terre, il laisse au moins un souvenir aux passants,
son nom gravé sur une pierre qui atteste qu’il a vécu; ici,
tout disparaît sans laisser l’ombre d’un regret! Il me reste le
chien du capitaine, mais il vient si rarement me voir. La table
est meilleure aux premières qu’aux secondes, il a donc raison.
Je tâche d’apprendre l’anglais; les journées sont courtes, car
il y a déjà une différence de cinq heures entre Paris et ici.
Quand il est à bord huit heures du soir, il est à Paris minuit
et demi ou une heure du matin. Nous approchons des pays où l’on
est en plein hiver, par conséquent je ne souffre plus de la
chaleur qui m’a fait tant de mal il y a quelques jours. Je passe
toutes mes nuits sur le pont à regarder ces belles étoiles qui
paraissent bien plus belles et bien plus grosses qu’en France;
je regarde le long sillon que laisse derrière lui le bateau,
sillon qui m’éloigne toujours de tout ce que j’ai aimé et que je
ne reverrai jamais. Quelquefois les airs que vous aimiez et que
vous chantiez me reviennent sur les lèvres. Je tombe alors dans
une espèce d’extase; mon cœur se reporte en Berry, à chaque coin,
à chaque place où j’ai laissé un souvenir. Je rêve mes beaux
marronniers, je rêve fleurs, je rêve bonheur, amour, caresses, et
je me réveille en chantonnant toujours cet air qui me rappelle
vous, je me réveille en chantant, mais des larmes plein les yeux.
Des larmes, toujours des larmes! et pour qui? et pour quoi? Des
illusions perdues! pourquoi en avais-tu? Pouvais-tu en avoir?
pourquoi aimer ce qui ne peut être aimé? Pouvais-tu espérer autre
chose? Cesse donc de te plaindre, et si tu ne peux souffrir, aie
donc le courage de te tuer.»
«Jeudi, 17 juin 1852.
»Chaque jour je me promets de finir cette confession qui ne
sera pour vous qu’un sujet de plaisanterie; je me promets de
ne pas recommencer le lendemain, et chaque jour mon cœur, plus
fort que ma volonté, me fait reprendre la plume malgré moi. Et
pourquoi? toujours la même chanson, toujours sur le même air; de
quoi puis-je parler, si ce n’est du passé. Ne vous l’ai-je pas
dit mille fois? ce cœur sera toujours le même.--Oui, Céleste, je
serais si heureux de pouvoir encore vous prouver que mon unique
bonheur, c’est vous; si je puis arriver à ravoir une fortune, si
je puis trouver l’énergie d’y travailler avec acharnement, je
la puiserai, cette énergie, dans le seul espoir qui me reste,
c’est que bientôt vous serez désillusionnée, que bientôt tout
vous échappera à la fois, et que ce jour-là, je pourrai me venger
cruellement, car je viendrai vous offrir tout ce que j’aurai
gagné, et cette vengeance sera plus cruelle pour vous que toute
autre ne pourrait l’être, s’il vous reste un peu de cœur; cette
vengeance sera une parole de pardon. J’essayerai pour la seconde
fois de vous faire partager un bonheur que vous saurez peut-être
enfin apprécier, quand vous aurez perdu sans retour toutes ces
illusions, tous ces prestiges dont vous êtes entourée aujourd’hui.
»Enfin, mon seul but est encore vous; avec cette idée j’arriverai
et je supporterai patiemment cette vie de mineur que je vais
commencer, et si le temps imprime sur mon front les marques de
son passage, je veux que vous puissiez lire aussi sur ma figure
les traces d’un travail opiniâtre entrepris pour assurer votre
avenir.»
«Vendredi, 18 juin 1852.
»J’ai cherché le bonheur! n’est-ce pas une loi de la nature?
j’étais jeune, riche et brillant, et j’ai cru rencontrer une
femme aussi aimante que passionnée. Plus tard, j’ai pensé qu’elle
ne pourrait jamais abandonner un homme qui aurait tout sacrifié
pour elle. Je me suis trompé; j’ai été abandonné, par ma faute
probablement. J’aurai déplu, j’aurai été trop aimant, trop
dévoué et trop exigeant. Le malheur m’éclaire, et après avoir
été longtemps l’accusateur, je me résigne aujourd’hui et je vous
absous de tout ce dont je crois avoir à me plaindre. Je n’ai pas
été assez adroit pour vous conserver, et je suis cruellement puni
de ma maladresse. Je ne savais qu’aimer. Comment penser à soi,
quand on aime? J’ai donc été l’esclave, quand j’aurais dû être le
tyran.
»Je ne comprends pas comment j’existe encore, après avoir tant
souffert et subi tant de douleurs! On ne devrait jamais former
des liens quand on sait qu’ils doivent se rompre un jour. Mon
cœur est assailli par les idées les plus diverses et les plus
folles. Il cède à la dernière qui le frappe, soit d’espérance,
soit de désespoir. Aujourd’hui, l’espoir de vous causer un jour
à venir un regret amer adoucit mes douleurs. C’est la seule
vengeance que mon cœur désire.»
«Dimanche, 20 juin 1852.
»Il m’arrive le dernier coup qui puisse m’atteindre. Mon cœur
et mon âme ne souffrent pas assez. Je suis malade des suites de
cette blessure que j’ai reçue en Espagne. Il y a à bord un petit
médecin que je consulte depuis deux jours. Il faut me faire une
opération, je vais attendre jusqu’au cap de Bonne-Espérance.
J’irai à l’hôpital militaire consulter le médecin en chef, et je
prendrai un parti après. Quand je dis un parti, je veux dire que
je me tuerai pour en finir avec une existence à laquelle rien ne
me rattache plus. Aujourd’hui, je suis perdu pour jamais; mais
enfin vous savez que je vis, que je souffre dans un coin sur la
terre. Le jour où vous apprendrez que je suis mort, que c’est
fini sans retour, aurez-vous seulement une pensée pour moi?
Enfin, ce jour-là, sacrifierez-vous à mon souvenir un souper, une
fête, une chanson?--Je ne crois pas, mais ma dernière parole pour
vous sera toujours une bonne parole et un pardon.
»Ne m’en voulez pas de mes lettres quelquefois dures. Cherchez
bien, et au fond vous trouverez toujours un amour que vous
ne rencontrerez nulle part. Pardonnez-moi mes plaintes.
Pardonnez-moi tout ce que j’ai fait et dit qui ait pu vous causer
de la peine, ne vous souvenez que de mes larmes, si elles ont pu
vous toucher quelquefois. Ah! que je voudrais avoir une fleur à
vous envoyer dans cette lettre! mais je n’en ai pas vu ni touché
depuis ce bouquet que je vous ai envoyé, ma dernière pensée en
quittant Paris. Vous n’avez seulement pas trouvé une seule bonne
parole à m’écrire à Londres!»
«Vendredi, 25 juin 1852.
»Je viens d’arriver à neuf heures du matin et je repars demain.
Je ne puis donc songer à me soigner avant d’arriver à Sidney. Au
reste, j’éprouve depuis mon arrivée ici un bonheur inexplicable.
Les plus beaux camélias et les plus beaux géraniums poussent dans
les bouchures des champs. Que cette belle nature des tropiques me
fait de bien!
»Je vous envoie une fleur d’héliotrope que je viens de cueillir
pour vous. Ferez-vous un peu de cas d’un souvenir qui aura au
moins le mérite de vous arriver de l’autre bout du monde?
»Allons, je porte ma lettre bien vite. Soyez heureuse et pensez
quelquefois à moi, dont la vie n’est plus qu’un triste souvenir.»
«A bord du _Chusan_, le 20 juillet 1852.
»J’ai eu à peine le temps de fermer ma lettre au cap de
Bonne-Espérance, voulant la faire partir par un bateau qui
mettait à la voile le 28 juin. Vous avez dû la recevoir avec une
fleur que j’ai cueillie au pied de la montagne en pensant à vous.
Le temps passe; me voici arrivé bientôt à l’autre bout du monde.
»Nous venons d’avoir pendant quinze jours un temps épouvantable:
tout a été brisé, mâts et voiles; nous nous sommes crus perdus;
enfin, ce matin, le temps s’est calmé, et j’espère arriver.
Pendant ces nuits d’orage, je n’ai que votre portrait pour
consolation; les passagers des secondes, composés de tout ce
qu’il y a de plus déclassé en Angleterre, passaient leurs nuits à
boire du gin ou de l’eau-de-vie. C’étaient des batailles et des
hurlements atroces au milieu de ces gens ivres, couchés pêle-mêle
dans tous les coins; enfin, je ne souffre pas de la misère,
quoiqu’elle soit grande; mais il est bien dur pour moi, dont tous
les sens et les instincts sont délicats, de se trouver ainsi
dans la fange. Je n’ai plus même de chaussures, l’eau arrive de
tous côtés dans ce que l’on appelle mon lit, et je reste couché,
entortillé dans ma couverture toute la journée, souffrant ainsi
moins du froid, qui est très-dur dans ce moment; nous sommes
en plein hiver; j’ai pour nourriture du cochon salé qui sent
mauvais, du biscuit moisi par l’eau de mer et un litre d’eau par
jour, tant pour boire que pour faire ma toilette. Voilà ma vie
matérielle, et encore je ne suis pas arrivé, mais l’avenir ne
m’effraye pas. Le travail me distraira.
»D’ici à quinze jours, je serai à Sidney, je compte y vendre
les quelques bijoux que j’ai; j’achèterai tous les outils dont
j’ai besoin pour les mines et je partirai de suite. Cette lettre
sera donc la dernière que vous recevrez de moi; une fois enfoncé
dans les terres, occupé à gagner ma vie, je n’aurai guère de
relations que de loin en loin avec Sidney, car les provinces où
se trouve l’or sont à près de cent lieues à Sidney. Le courage
ne m’abandonnera pas, et, si le bon Dieu me donne la force,
j’espère arriver à avoir encore assez d’argent pour réparer
toutes les folies que vous devez faire en ce moment, et j’espère
que ma misère et mon travail serviront encore à mettre votre
avenir à l’abri du besoin. Voilà mon espérance, voilà ma position
présente.»
«Dimanche, 25 juillet 1852.
»Il est vraiment temps que ce voyage finisse, car ma nature
s’use et se fatigue horriblement, mes nuits se passent presque
sans sommeil ou dans une espèce de somnambulisme, avec des rêves
pénibles et tristes; votre image et votre souvenir s’associent
pour ainsi dire à mon chevet et semblent prendre plaisir à me
torturer, en me rappelant un à un chaque moment de ma vie avec
vous, chacune de vos méchantes paroles, chacune de vos méchantes
actions. Je vois continuellement votre figure rire de mes
misères, et je suis convaincu que vous ne regrettez qu’une chose,
c’est que Paris entier ne puisse voir le degré de dégradation
où vous m’avez amené; votre triomphe serait complet. Moi qui
étais si aimé, si entouré d’amis, de famille, que me reste-t-il
aujourd’hui? rien, personne! que l’isolement, l’oubli et l’exil!
Petit à petit, la maladie va me tuer, je ne reverrai rien de ce
que j’ai aimé; le monde entier me sépare de tous les souvenirs de
ma vie et de mon enfance. Oh! ma mère! ma mère!»
«Mardi, 27 juillet 1852.
»Dans deux jours nous arriverons dans le premier port
d’Australie, nommé Port-Philippe. C’est près de là que se
trouvent les mines les plus considérables, et presque tous
les passagers doivent y descendre. D’un autre côté, comme le
capitaine craint que tous les matelots se sauvent pour aller aux
mines, comme cela est arrivé sur plusieurs bâtiments, et qu’il se
trouverait ainsi sans matelots pour gagner Sidney, terme de son
voyage, le bâtiment restera à trois lieues en mer; au moyen de
signaux on fera venir des embarcations du port pour prendre les
voyageurs, les marchandises, et nous repartirons de suite pour
Sidney sans entrer à Port-Philippe. J’espère que nous serons à
Sidney d’ici à dix jours. Dieu en soit loué! car je n’en puis
plus.
»Nous sommes en hiver, c’est la bonne saison pour arriver aux
mines, la terre est moins dure pour travailler, et les serpents,
qui y sont très-nombreux et très-dangereux, ne sont pas à
craindre à cette époque; l’été il est presque impossible de
travailler à cause d’eux; du reste, comme le tigre et le chacal,
ils fuient devant l’homme, ils ne font que se défendre quand on
les attaque.
»J’espère trouver à Sidney un compagnon et m’associer pour aller
aux mines! Cela est presque indispensable pour se défendre en
cas d’agression. Le difficile pour moi sera de trouver quelqu’un
qui ne soit pas un voleur ou un assassin. C’est très-triste
et très-ennuyeux d’être obligé de dormir à moitié et d’avoir
toujours sous la main des pistolets. Cette population d’Australie
doit être quelque chose de hideux, à en juger par ceux qui sont à
bord et qui pourtant doivent être ce qu’il y a de mieux. Si j’ai
assez d’argent pour m’acheter une tente, je serai fort heureux,
et je ne doute pas qu’avec du courage, j’arrive à faire de bonnes
journées. Tous les soirs, en entrant dans ma tente, mon grand
bonheur sera d’écrire mon journal, pensées et actions, cela sera
pour vous, et quand je trouverai une occasion je vous l’enverrai.
»Les mines où je compte aller sont près d’un village nommé
Bathurst, à cent lieues de Sidney, dans l’intérieur. Pourtant si,
en arrivant à Sidney, j’entendais dire que l’on en a découvert
de nouvelles, ce qui est très-possible, j’irais de préférence
aux nouvelles, parce qu’il y a plus de chance de réussir; la
concurrence y étant moins grande, elles seront moins encombrées.
»J’ai trouvé hier une petite boîte que j’avais enfermée dans mon
nécessaire et que vous m’avez donnée il y a deux ans; cela m’a
rendu très-heureux; toute ma fortune, pour moi, se compose de
votre portrait, l’épingle fer à cheval, cette boîte et quatre
lettres de vous; ce sont les seules choses auxquelles je tienne.
Quoique vos lettres ne soient que mensonges, je les relis
presque tous les jours. Votre portrait ne me quitte pas; l’air de
la mer l’a fait passer un peu, mais j’espère qu’il vivra autant
que moi: cela sera facile.»
«Mercredi 28 juillet 1852.
»Depuis hier nous marchons très-vite et nous approchons beaucoup
de Port-Philippe. Je crois que, demain, on sera assez près pour
débarquer toutes les personnes qui vont à ces mines. C’est un
singulier spectacle, du reste, que cette bande qui va chercher
fortune; leur joie est extrême d’arriver, et depuis deux ou
trois jours leurs orgies redoublent; ils sont pour ainsi dire
continuellement ivres morts.
»Ce qui est triste, c’est que le peu d’effets que j’avais
emportés est complétement usé et que je suis pour ainsi dire
dénué de tout. Tout est fort cher en Australie. Il me faut
pourtant de quoi me couvrir.
»Le jour où le remords vous arrivera, le jour enfin où vous
serez bien dégoûtée de tout ce qui vous entoure, venez à moi.
Vous trouverez dans mon cœur un pardon et sur mes lèvres un
baiser qui effacera tout le passé.»
«Jeudi, 29 juillet 1852, dix heures du soir.
»Quelle affreuse journée je viens de passer. Je venais de finir
ma lettre pour toi, hier mercredi, et j’étais couché depuis
deux heures, quand nous sommes montés sur le pont; une tempête
épouvantable faisait craquer le bateau de tous côtés. Nous ne
voyions même plus le ciel, le bateau était continuellement sous
les vagues. Un cri de désespoir part parmi nous; un malheureux
matelot tombe du haut du grand mât, me passe devant les yeux
et roule dans la mer; le bâtiment, poussé par un vent atroce,
marchait d’une vitesse dont on ne peut se faire une idée. Un mât
venait de se casser. Pourtant, au milieu de cette confusion, deux
officiers du bord, suivis de quatre matelots, coupent à coups
de hache les cordes qui tenaient attaché un petit bateau de
sauvetage, et se précipitent, malgré le capitaine, à la recherche
de ce malheureux. Nous ne pouvons plus nous tenir sur nos pieds.
Le bâtiment file quatorze nœuds. La barque est distancée; nous
la perdons de vue pendant deux heures. Les passagers crient, se
désespèrent, ils veulent qu’on arrête le navire pour attendre
ces malheureux. Je me suis fâché avec le capitaine parce qu’il
hésitait; si grand que fût le danger pour nous, pouvions-nous les
abandonner? Il a commandé la manœuvre, on a tourné le navire,
il s’en est fallu d’une lame que nous soyons perdus corps et
biens. Je vous écris sous cette impression. Pendant cette
terrible tempête, votre souvenir ne m’a pas quitté. Enfin nous
avons aperçu la barque qui se balançait au gré des flots, car
les hommes qui la montaient étaient exténués, brisés de fatigue;
leurs recherches avaient été vaines, le matelot était perdu.
»Tous les passagers se mirent à tirer sur les cordages; le
lieutenant Bencraf et les matelots qui l’avaient accompagné
tombèrent sur le pont du navire, sans connaissance. Ils avaient
fait, pour sauver leur infortuné camarade, tout ce qu’il était
humainement possible de faire. J’ai donné à ce jeune et courageux
officier mon épingle de cravate, vous savez, cette couronne de
comte ornée de perles, de diamants et de rubis. J’aurais voulu
pouvoir lui donner la croix. Depuis trois jours nous sommes sous
une triste impression, causée par la perte de cet homme.
»Nous apercevons les côtes d’Australie; la première chose qui
s’offre à nos yeux, c’est un navire brisé sur un rocher; nous
avons le pilote à bord. Dieu veut que j’arrive pour me soumettre
à de plus rudes épreuves, la mort eût été trop douce pour moi;
que sa volonté soit faite!»
XLVIII
MON COURS DE DROIT
Je ne crois pas me faire illusion; ces lettres de Robert étaient bien
touchantes et bien belles. Quand je les relis aujourd’hui, je me
sens heureuse, je me sens fière d’avoir inspiré à cet homme si bon,
si courageux dans son malheur, une passion si tendre et si dévouée.
Mais alors mon cœur était trop troublé pour se connaître lui-même et
pour savoir ce qu’il pouvait aimer ou haïr. Cette correspondance,
d’ailleurs, ne me parvint que par fragments; tantôt par lettres
détachées, tantôt par groupes de lettres, suivant les arrivages des
navires, et les élans qu’elles m’inspiraient ne duraient qu’un jour.
Les lettres où Robert m’annonçait qu’il avait quitté l’Angleterre
furent les seules qui me parvinrent de suite. Ma situation était
affreuse. Je sentais venir la misère; pour moi, c’était la mort.
Quand on a, comme Robert, occupé une grande position sociale, qu’on est
noble et qu’on a été riche, on peut envisager sa ruine sans désespoir.
La chute, quand on tombe de haut, donne le vertige, mais ce vertige
peut, pour certaines natures taillées en grand, n’être pas sans charme.
C’est une émotion nouvelle. On a l’espoir de se relever. On entrevoit
confusément que, dans ce monde dont on a occupé les hauteurs, on
retrouvera l’expiation du passé, des influences, des protections, des
amis qui vous tendront la main pour vous aider à remonter, surtout
quand on a un des beaux noms de France et qu’on possède des parents
puissants et riches.
Mais pour une pauvre créature comme moi, sans protection de famille
et avec un passé comme le mien, la ruine, quand elle arrive, est
définitive. Je le savais; je ne m’étais jamais fait illusion sur
l’avenir des courtisanes. Sachant avec quel mépris on parlait de mes
pareilles, je m’étais promis de me soustraire aux humiliations de la
vieillesse. Je m’étais toujours dit que si à trente ans je n’avais
pas un moyen d’existence indépendant, je trouverais un refuge dans
le suicide. Je ne me sentais pas le courage de subir cette misère
poignante qui suit le mensonge du luxe artificiel au sein duquel
j’avais vécu. Je ne me sentais pas le courage d’épuiser en dédains et
en humiliations de toute nature le revers de cette médaille que des
hommes intéressés montrent aux femmes dont ils désirent la chute tant
qu’elles sont jeunes et belles. Je n’aurais jamais accepté les petits
métiers de l’infamie. J’avais mon orgueil, orgueil mal placé, mais qui
m’avait servi à ne faire de mal qu’à moi.
Il me fallait donc lutter ou mourir. C’était là peut-être le seul
avantage que j’avais en ce moment sur Robert. Comme j’étais tombée de
moins haut, ma ruine n’était pas si complète que la sienne. Il avait
été obligé de fuir au bout du monde. Moi, je pouvais rester et disputer
ma fortune à mes ennemis.
Mais pour lutter, il faut un courage et une expérience qui me
manquaient alors. Aussi, ce qui me faisait le plus souffrir, c’était ma
situation morale: je ne savais plus ce que j’étais, ma tête se perdait.
J’étais devenue une énigme pour moi-même. La fièvre artificielle qui
m’avait fait envier le succès des filles à la mode, des usurières de
l’âme, s’était abattue. Seulement, ce qui l’avait remplacée, c’était
la pire de toutes les souffrances humaines, l’irrésolution. Je ne
croyais plus ni au bien ni au mal. Jamais je n’avais eu plus besoin
d’activité, et je ne trouvais plus en moi de ressort pour agir.
Je restai quelques jours atterrée. Si cet état s’était prolongé (je
n’ai jamais pu supporter trois jours de désespoir), je me serais tuée.
Ce qui me sauva, ce fut l’excès de mon mal et la complication même de
ma position.
Il y a en moi une telle rage de vie, une telle puissance d’existence,
que ma nature devait l’emporter encore bien des fois sur des
difficultés que j’avais crues insurmontables.
Les quelques mois que j’ai passés alors sont à mes yeux un véritable
problème; je ne comprends pas comment j’ai pu suffire à tant de
douleurs, à tant de fatigues, à tant d’affaires.
Comme je l’avais prévu, on m’avait saisi mon appartement rue Joubert,
mes voitures rue de la Chaussée-d’Antin, ma maison en Berry, et fait
des oppositions sur l’hypothèque que Robert m’avait laissée en payement
pour l’argent que je lui avais prêté; toutes ces affaires étaient
divisées, j’avais un procès dans chaque chambre.
L’éclat de ma liaison avec Robert et son départ avaient fait beaucoup
de bruit autour de ma vie. Les mauvaises réputations sont comme les
bonnes, elles sont lentes à acquérir; mais quand elles ont passé un
certain terme, elles vont toutes seules.
Le monde venait me chercher, et par besoin je montai quelques échelons
de plus sur cette échelle du vice élégant.
Je continuais de vivre dans ce tourbillon, mais depuis longtemps je
n’avais plus le cœur de mon personnage.
Ma vie reposait sur un double mensonge: mensonge financier, mensonge
moral. On me croyait riche, et le terrain était miné sous mes pas.
On me croyait plus pervertie que jamais, et mon âme valait mieux que
ma vie. Je ressemblais à ces comiques si gais sur les planches et si
tristes dans l’intimité qu’on a peine à les reconnaître.
J’avais donc quatre procès sur les bras. Mon avenir, celui de ma petite
fille dépendaient de la justice. Je voyais avec terreur ma fortune et
ma vie engagées dans une de ces longues et ruineuses parties où le gain
n’empêche pas la perte. Je me disais: Que pèsera une femme comme moi
dans la balance de la justice? Je souffrais doublement d’une question
d’intérêt et d’une question d’amour-propre.
Mon avoué à Paris, M. Picard, homme d’une haute intelligence et d’un
grand mérite, me donna d’excellents conseils. Il m’adressa à M.
Desmarest, qui voulut bien se charger de plaider ma cause ou plutôt
mes causes. J’avais pour avoué à Châteauroux M. Berton-Pourriat, homme
soigneux, dévoué aux causes qu’il représente, et il m’a rendu, grâce à
sa vigilance, d’importants services. Toutes les personnes auxquelles
je m’adressai, du reste, me montrèrent beaucoup de bienveillance et de
dévouement; seulement personne ne fait de procédure pour la gloire,
et pour subvenir aux frais de la guerre, je fus obligée à de grands
sacrifices.
J’ai toujours été curieuse et toujours aimé à me rendre compte des
choses qui m’intéressent. Si au début de mon existence j’avais eu une
occupation intellectuelle, ma vie aurait peut-être été bien différente.
Je me fis expliquer mes droits; je cherchais dans le code, j’écoutais,
je questionnais, je voulais comprendre, savoir; je compris et je sus
toutes les mesures prises dans mon intérêt.