gagner quelque argent, c’est encore pour vous. Je serais si
heureux de vous donner ce qui m’aura coûté bien de la peine.
Ecoutez, Céleste, souvenez-vous bien de ce que je vais vous
dire: Si vous souffrez, si vous êtes malheureuse, si enfin vous
voulez fuir et quitter cette vie qui ne peut toujours durer,
écrivez deux mots à Sidney. Il faut trois mois pour que la lettre
m’arrive; je partirai immédiatement pour l’Angleterre, et comptez
les jours, jour par jour, je vous attendrai et nous retournerons
aux Indes; je ne reviendrai jamais en France; une seule chose
peut me ramener en Europe, c’est pour vous y chercher; mais tout
cela sont des folies. Que pouvez-vous avoir besoin de moi? que
puis-je faire pour vous? et que vous importe le monde? vous le
voyez, mes seules espérances pour l’avenir ne roulent que sur des
chimères. Il faut qu’il m’en reste bien peu pour m’arrêter à de
tels rêves. La seule vérité me restera, c’est l’oubli des gens,
la misère, le travail. A quoi bon rêver? à quoi bon espérer? On
souffre tant quand on se réveille. Allons, voilà une bien longue
lettre, bien stupide, bien ennuyeuse, et j’ai encore vingt jours
avant de la fermer. N’abusons pas d’un temps qui est employé
probablement d’une manière plus gaie qu’à lire les phrases et les
condoléances d’un fou.
»Si par hasard les effets que j’ai laissés chez vous au
Poinçonnet n’étaient point vendus, mon linge et toute ma
garde-robe me feraient bien plaisir, car je n’ai absolument rien.
Vous auriez l’obligeance de me faire une caisse de tous mes
effets personnels, ainsi que du portrait de mon père.
»Comme la destinée est cruelle en vous retirant tout à coup le
bonheur dont elle vous avait comblé au début de la vie! Tel
qui devrait être aimé, estimé, est abandonné, méconnu; tel qui
devrait être méprisé, haï, est adoré.
»J’ai pour voisins de cabine un ménage irlandais. J’entends bien
malgré moi tout ce qu’ils se disent en colère; j’ai beau les
prévenir en remuant ma chaise, en toussant, ils continuent. Cette
confiance ou plutôt cette imprudence pourrait bien leur coûter
cher si d’autres les entendaient.
»L’homme peut avoir vingt-huit ans; il est grand, ses épaules
sont larges, sa taille est mince comme celle d’une femme, son
front est démesurément haut; ses cheveux, frisés naturellement et
rejetés en arrière, ressemblent à la crinière d’un lion; ses yeux
sont renfoncés, mais ils brillent et ont une expression hardie
qui vous intimide; son nez est fin, ses lèvres fortes; il y a
quelque chose de diabolique dans tout son air qui vous répugne à
première vue.
»La jeune fille qui l’accompagne et qui passe pour sa femme
est blonde, délicate comme une enfant; ses yeux sont d’un bleu
si doux qu’ils intéressent à sa personne; on dirait qu’ils ont
été détachés du firmament un beau jour de printemps. Quand elle
parle, sa bouche s’entr’ouvre comme une rose, son haleine doit
être parfumée. Elle n’a de la femme que la forme, c’est un pauvre
ange jeté sur la terre pour racheter par son amour un grand
pécheur ou convertir un misérable.
»Elle se replie sur elle-même, comme l’ange déchu se replie sous
son aile; ainsi abîmée sous les peines que la destinée lui a
envoyées, elle attend la fin avec une résignation angélique.
»Pauvre créature! il y a entre son existence et la mienne un
rapprochement qui m’a frappé; mais elle, c’est une femme, et sa
faiblesse est pardonnable.
»Hier, après avoir joué une partie de la nuit, il est rentré
ivre; elle l’attendait et lui a sans doute fait une réflexion,
car il s’est emporté; elle réfutait chaque reproche avec une
douceur infinie.
»--Te quitter si je ne suis pas contente, lui disait-elle, mais
est-ce possible à présent que je me suis donnée à toi? Peut-on
avoir deux amours dans sa vie, et quand on endure ce que j’ai
enduré, se sépare-t-on pour des mauvais traitements?
»--Vos plaintes me fatiguent, disait cet homme d’une voix
concentrée, je finirai par vous haïr. Vous avez l’air malheureux,
cela me déplaît, je ne vous ai pas emmenée de force, et puisque
vous m’avez suivi, que votre vie est désormais liée à la mienne,
vous êtes ma compagne, ma complice.
»--Votre complice, jamais, Macdonnel! Votre confidente, malgré
moi, c’est possible; si je ne vous ai pas dénoncé, c’est que
le rôle de délatrice est odieux; si je vous ai aimé, c’est que
j’ignorais qui vous étiez; une fois donné, mon pauvre cœur n’a
pas su se dégager, se reprendre; mais je veux garder la pureté de
mon âme; ma faute vient de mon amour, mon amour sera le châtiment
de ma faute. Je subis ma peine, ne m’insultez pas, ne me faites
pas plus coupable et comptez au moins pour quelque chose un amour
qui me tue. Mon Dieu! si j’avais aimé un homme de cœur! Mais lui,
en échange de mon sacrifice, que m’a-t-il donné?
»--Finissons-en une bonne fois avec vos jérémiades, répondit-il
brusquement. Si vous teniez tant à votre famille, il ne fallait
pas la quitter.
»--Il me reproche ma faiblesse! Mais j’y tenais comme on tient à
la lumière, j’aimais mon père comme on aime Dieu! Sa confiance
en vous n’excusait pas mon crime; maintenant, je sais bien que
l’argent que vous lui enleviez en partant vous aurait suffi; mais
moi, je croyais que sa fortune, la mienne lui restaient au moins
pour consolation.
»--Eh bien, je vous renverrai toutes deux, s’écria Macdonnel hors
de lui; aussi bien, je veux ma liberté. Si je n’avais pas volé
cet argent à votre vieil avare de père, il ne me l’aurait pas
donné et je ne me serais pas embarrassé de vous. S’il fallait que
toutes les femmes que j’ai aimées et qui m’ont aimé se fussent
attachées à mes pas, cramponnées à ma vie, mais j’en aurais un
sérail. On leur dit: «Je vous aime!» C’est à elles d’en prendre
et d’en laisser; j’aime les amours faciles et j’en trouve
partout; avant vous, j’en avais une autre; j’en aurai une autre
après vous, et tout sera dit.
»--Vous me brisez le cœur, murmura la pauvre femme; mais je suis
comme le lierre, je meurs où je m’attache. Si vous ne m’aimez
plus, il faudra me tuer pour vous délivrer de moi.
»Je l’entendis pleurer une partie de la nuit; je me promis
alors de lui offrir le lendemain mes services, ma protection,
pour l’aider à se délivrer d’un homme que je regardais comme
son bourreau; mais lorsque je la revis sur le pont, elle était
appuyée sur le bras de son amant, lui souriait et le regardait
avec une tendresse infinie. Tout était oublié! elle lui demandait
compte d’une pensée, d’un soupir.
»Comme elle aime cet être indigne d’affection! Qu’a-t-il fait
pour cela? J’ai pris quelques renseignements, on sait que lui
est un chevalier d’industrie vivant on ne sait trop comment;
mais elle, est la fille d’un riche négociant qui l’avait élevée,
assure-t-on, comme une duchesse. Je le croirais assez volontiers;
ses manières sont charmantes, son esprit est fin, distingué; et
je ne puis comprendre son amour pour un homme qui doit heurter
à chaque instant la délicatesse de ses goûts. Eh! mon Dieu! je
vous aime bien, vous, Céleste! nature sauvage, cœur sec, esprit
révolté! Pourquoi ne l’aimerait-elle pas? L’âme n’a-t-elle pas
ses mystères? Mais cette femme, je l’ai dit, sa faiblesse est son
excuse.
»--Et moi? Ah! moi, Dieu m’a condamné et je suis le plus
malheureux des hommes, voilà la mienne.»
«Dimanche, 13 juin 1852.
»Je suis honteux moi-même du peu d’énergie que j’ai pour lutter
contre la souffrance. Le désespoir est tout chez moi; je ne sais
que me plaindre et mon cœur se révolte contre moi-même.
»A Saint-Vincent du Cap-Vert, le dimanche, je suis entré dans une
église bâtie en bois; un bon prêtre disait la messe pour tous ces
pauvres nègres. Quand on souffre, la prière fait du bien; j’ai
demandé à Dieu de ne plus souffrir, j’ai pensé à ma pauvre sœur
qui m’aimait tant, enfin j’ai tâché de reporter mes souvenirs sur
tout ce que j’avais de bon, de beau et d’honorable dans ma vie;
j’ai pleuré et je suis sorti honteux de moi-même, car, malgré
moi, mes souvenirs étaient revenus vers vous. Je n’avais donc pu
apporter à Dieu qu’un souvenir souillé par votre pensée et par
mon amour pour vous; vous qui mettez toute votre gloire à être
ce que vous êtes. Pauvre fille! que Dieu vous prenne en pitié!
Comme il faut être fou pour vous parler ainsi! Vous n’estimez
les hommes qu’autant qu’ils vous prennent pour ce que vous êtes,
et vous méprisez ceux qui ont pour vous un autre sentiment. Ah!
Céleste! Céleste! je me souviendrai toute ma vie de la première
lettre que je vous ai écrite. C’est après la mort de mon père;
je répondais à une lettre que j’avais reçue de vous, quoique je
ne vous eusse point laissé mon adresse; car je voulais rompre,
j’avais presque un pressentiment de l’avenir que vous me vouliez
faire... Je vous ai répondu; je vous disais toutes mes espérances
pour l’avenir; je vous décrivais ma chambre rouge, la chambre
de ma mère (souvenir qui aurait dû me garantir). Je vous disais
que je pensais à vous; je vous parlais du beau pays que j’avais
devant ma fenêtre, de la nature, du soleil, et toutes choses
enfin que vous ne pouviez comprendre, et avec lesquelles on aime
à parler quand le cœur aime, car l’amour est le sentiment qui
vous rapproche de la Divinité, et lui seul vous relève et vous
régénère à vos propres yeux; on pardonne et on oublie tout, quand
on a pour excuse l’amour. Eh bien! cette lettre fut ma première
faute. Quand j’ai perdu mon père, c’est auprès de vous que j’ai
été chercher une consolation... c’était ma première infamie.
Depuis ce temps, Dieu m’a puni et s’est servi de vous pour cela.
J’ai donc mérité tout ce qui m’est arrivé, et aujourd’hui encore,
cette lettre dont chaque parole est une plainte, c’est encore une
lâcheté de plus. Je voudrais être assez fort pour oublier et
pour rire; je voudrais ne pas donner aux méchants le spectacle de
ma douleur.
»J’avais trouvé parmi les matelots de l’équipage un Français: je
m’en étais fait un ami.
»Mon pauvre petit matelot souffre des tortures. C’est, du reste,
une histoire assez touchante que la sienne. Pauvre enfant! en
me la racontant, hier, il semblait se confesser. On lui a fait
payer bien cher une étourderie, un moment de faiblesse. Voilà une
existence brisée, un homme de mort pour une pièce de cinq francs.
»En l’écoutant, je pensais à tous les heureux que j’aurais pu
faire avec cette belle fortune que j’ai gaspillée sans qu’elle
profite à personne. Je regrette de n’être plus riche, et si cela
revient jamais, j’espère savoir en faire un meilleur usage. Sans
s’en douter, il m’a donné une bonne leçon, dont je profiterai.
Mon nouvel ami se nomme Jocelyn Moulin. Il a vingt ans à peine,
mais on lui en donnerait trente; il a l’air mélancolique,
soucieux; je devrais écrire: _il avait_, car il est peut-être
mort au moment où je trace ces lignes: il râlait lorsque j’ai
quitté sa cabine. Il a reçu une certaine éducation, et il souffre
bien plus que d’autres du métier qu’il est obligé de faire. Il
était enfant lorsqu’il a perdu son père, et sa mère, qui faisait
un petit commerce, a eu la ridicule idée à la mode: elle l’a
fait élever comme s’il devait avoir de la fortune; les portiers
font apprendre le piano à leurs filles, elle voulut que son
fils devînt un Raphaël. Elle s’imposa pendant quinze ans des
privations inimaginables, et parvint à le faire admettre en
qualité de rapin chez M. C..., un de nos peintres en renom par
son originalité, et surtout par la réputation qu’on lui a faite
d’être d’une avarice sordide. Jocelyn n’avait pas de vocation
prononcée pour la peinture; mais il travaillait et serait arrivé
avec plus de peine qu’un autre, mais il serait arrivé. Seulement,
il vivait misérablement au milieu des autres élèves, qui avaient
des parents plus aisés et qui pouvaient se donner quelques-unes
de ces mille et une jouissances auxquelles Paris vous invite à
chaque pas et qui ont tant d’attrait quand on a quinze ans. Il
mangeait son pain sec, buvait de l’eau et ne fumait pas, quoique
cela donnât un certain chic à ses camarades, auxquels le patron
faisait l’honneur de demander du tabac, pour n’en pas acheter.
Le pauvre Jocelyn ne pouvait aller au théâtre une fois par mois;
il refusait toutes les invitations et résistait à la tentation
avec un courage héroïque. Mais un jour, c’était la fête du roi,
la Saint-Philippe, le premier jour de mai, les apprentis étaient
en révolution, on avait été obligé de travailler jusqu’à midi.
On allait déjeuner à Romainville, chercher des lilas, puis on
reviendrait aux Champs-Élysées, voir les illuminations et tirer
des pétards. Depuis trois jours, Jocelyn avait le cauchemar; il
refusait d’être de la partie, et pour cause: cela coûtait cinq
francs par tête. Il les avait bien demandés à sa mère; mais elle
lui avait répondu en lui montrant la liste des dépenses qu’elle
avait faites et qu’elle faisait chaque jour pour lui.
»--Avec cinq francs, je t’achèterai des souliers le mois
prochain, et si tu les dépensais en bamboches, tu serais obligé
de marcher pieds nus.
»Jocelyn y aurait consenti, tant il avait envie d’aller à la
fête; mais sa mère eut ce qu’elle appelait de la raison pour
deux. Il s’en revint en pleurant comme un enfant, sans l’avoir
remerciée de la belle casquette neuve qu’elle venait de lui
donner pour sa fête.
»Enfin il se crut résigné; mais en rentrant à l’atelier, les
attaques recommencèrent. On énuméra à grand orchestre le
programme de la fête, on plaisanta Jocelyn, qu’on traitait
d’avare, de ladre, en lui disant qu’il avait peur d’être mis en
pénitence par sa maman ou qu’il craignait d’abîmer sa casquette
neuve.
»En ce moment, le patron rentra; il portait un sac sous son bras,
il traversa l’atelier sans parler à ses élèves, entra dans sa
chambre et vida sur une table son sac d’argent qu’il voulait
compter sans doute. En entendant résonner ce métal, Jocelyn
ressentit comme un tremblement nerveux. Dire qu’il y avait là,
près de lui, peut-être mille francs en pièces de cent sous, qui
ne causaient pas tant de joie au peintre que s’il en avait une
seule. On eût dit qu’un malin esprit cherchait à le tourmenter,
car l’artiste comptait et recomptait son argent avec une lenteur
qui témoignait le plaisir qu’il éprouvait à le toucher. Sa porte
était restée ouverte, et Jocelyn le regardait absolument comme
celui qui meurt de faim doit regarder l’étalage d’un marchand
de comestibles. En ce moment, la pendule, qu’on avait eu soin
d’avancer d’une heure ce jour-là, sonna midi. Tous les rapins se
levèrent comme un seul homme et passèrent dans le petit atelier
prendre leurs habits et leurs chapeaux.
»--Il n’est pas encore midi, grogna le patron en se levant à son
tour pour aller voir l’heure à la pendule du salon.
»Jocelyn ne put résister; prompt comme l’éclair, il prit une
pièce de cinq francs sur le tas qui n’était pas encore compté
et se sauva comme un fou. M. C... continua sans doute ses
comptes; tous les élèves sortirent et trouvèrent Jocelyn dans la
rue, immobile comme s’il était cloué au pavé. La réflexion lui
était déjà venue et il allait rentrer, lorsque les plaisanteries
recommencèrent:
»--Prends garde, lui disait-on, il va pleuvoir, tu vas abîmer ta
casquette.
»--Je vais avec vous, dit-il presque malgré lui.
»--Ton argent! s’écrièrent en chœur les rapins.
»Il donna la pièce de cinq francs au caissier et ordonnateur de
la fête.
»--Elle n’est pas fausse au moins? dit ce dernier en la jetant
sur le pavé pour voir si elle rendait le son argentin du métal.
»A cette question, Jocelyn devint pâle comme un mort, il
suivit la bande joyeuse; mais il était tremblant; sa gaieté
était morte, le sourire expirait sur ses lèvres. On avait beau
lui dire:--Amuses-toi donc pour ton argent au moins, tu le
regretteras demain si tu veux; aujourd’hui, c’est fête.
»Il ne put ni boire ni manger; sa conscience s’était révoltée
contre lui-même, il se reprochait de ne pas s’être soumis à sa
mère avec résignation, il se disait qu’il aurait dû se trouver
bien heureux de manger son pain sec en pensant aux malheureux
qui n’en avaient pas. Cette journée de plaisir fut une journée
de souffrance pour lui, pourtant il ne savait pas encore ce qui
l’attendait; il se disait: Je vendrai quelque chose, j’avouerai
tout à ma mère, elle viendra demain à l’atelier et je rendrai ces
cent sous. Oh! je n’oserai jamais dire cela, je les jetterai sous
un meuble et on les retrouvera.
»Jocelyn était logé chez son patron. Rentré dans la mansarde
qu’il occupait sous les toits, il chercha ce qu’il pourrait
vendre, mais il n’avait que le strict nécessaire. Sa mère
emportait toutes les semaines ses effets à arranger et les
rapportait à mesure; il fallait donc s’adresser à elle, avouer
ne pas lui avoir tenu compte de ses sages remontrances. Le
courage lui manquait à cette idée, car si sa mère était bonne
et indulgente pour tout ce qui flattait sa manie de faire un
artiste de son fils, elle avait toujours été très-sévère et
avait résisté avec une grande fermeté à toutes les fantaisies
qu’il avait pu avoir en dehors de son état. Il ne dormit pas une
minute et descendit à l’atelier avant que personne fût levé. M.
G... le vit, mais il ne lui adressa pas la parole, il se mit à
son chevalet et siffla un air de chasse comme à son habitude.
Jocelyn espéra qu’il ne s’était aperçu de rien, il respira plus
librement. Les élèves arrivèrent les uns après les autres,
et ce ne fut que lorsque le dernier fut à l’ouvrage que M.
C... demanda en promenant un regard inquisiteur sur toutes les
physionomies:
»--Qui de vous m’a _chipé_ une pièce de cent sous, hier?
»Tous se mirent à rire; Jocelyn devint pâle comme le blanc qu’il
étendait en ce moment sur sa palette, son pinceau lui échappa des
mains et il chancela lorsqu’il voulut le ramasser. Il eut envie
de dire: «C’est moi;» mais on se décide rarement à une bonne
inspiration de ce genre, et puis M. C... reprit en le regardant:
Je me serai peut-être trompé; pourtant j’avais compté là-bas,
celui qui m’a donné l’argent a compté devant moi, les piles
étaient égales, et lorsque j’ai voulu les arranger en rouleaux,
hier, j’ai trouvé cinq francs de moins, c’est drôle. J’ai pensé
que vous m’aviez fait une niche.
»--Avec l’argent, jamais! répondit un élève; et je ne pense pas
que l’un de nous veuille se faire voleur pour cent sous.
»--J’aurais pris le sac, répondit un autre.
»En ce moment, la mère de Jocelyn entra pour demander la clef à
son fils; elle tenait un petit paquet sous son bras, elle avait
l’air enchanté d’elle-même.
»--Eh! bien, dit-elle en s’adressant aux élèves, êtes-vous
remis de vos fatigues d’hier? On vous a vus faire vos gambades
aux Champs-Élysées, il n’y avait de place que pour vous. Notre
voisine m’a soutenu qu’elle avait vu Jocelyn avec vous, je savais
bien qu’il ne pouvait pas y être, puisque je n’avais pas voulu
lui donner d’argent. Il me boudait bien un peu, hier, en s’en
allant, mais je lui apporte quatre belles chemises en calicot et
nous allons faire la paix; il n’aurait plus que le souvenir de
mes cent sous et ceci lui restera.
»M. C... observait Jocelyn depuis quelques minutes; il était
devenu livide. Pour se donner une contenance il faisait semblant
de travailler, mais dans son trouble il se trompa de couleur et
mit du jaune dans un ciel bleu.
»--Eh bien! la mère Moulin, il est plus fin que vous, dit en
riant l’un des jeunes gens; il a été à la fête et il aura ses
chemises; mais je ne sais pas ce qu’il avait, il devait être
malade, car il n’a pas été gai du tout; si nous avions eu des
consciences, nous ne lui aurions pris que trois francs, car il
n’a pas mangé; mais nous sommes des chenapans, mère Moulin, et
nous avons plus d’estomac que de délicatesse. C’est toujours
avoir des entrailles, n’est-ce pas, patron?
»--Où donc as-tu pris de l’argent? demanda sa mère fâchée; est-ce
que tu fais des dettes?
»--Qui de vous lui en a prêté? demanda M. C...
»--Personne, répondirent ensemble les rapins, nous avions bien
juste pour nous.
»--C’est peut-être moi, reprit le peintre en s’adressant à
Jocelyn, il n’y avait que la main à allonger.
»--Oui, patron! répondit Jocelyn confiant au faux air de bonhomie
de M. C.... J’allais vous les rendre aujourd’hui, j’attendais ma
mère.
»--Et qui vous a dit, mauvais sujet, s’écria-t-elle avec colère,
que je vous les donnerais ou que je pouvais vous les donner?
Croyez-vous que je ne fais pas assez pour vous, ingrat, et
prétendez-vous me mettre à contribution?
»Quelques apprentis riaient, d’autres prenaient la chose plus au
sérieux.
»--Je n’aime pas cette manière d’emprunter, dit enfin M. C...,
vous êtes trop vieux pour faire des espiègleries, et je ne
saurais vous passer cette action que je ne veux pas qualifier à
cause de votre mère qui est une honnête femme. Dès aujourd’hui
vous ne faites plus partie de mes élèves.
»La mère pria, le peintre fut inflexible, il fallait un exemple.
La mère rendit les cinq francs, mais son fils n’en fut pas moins
traité de voleur. Elle lui défendit de rentrer chez elle, et il
se trouva sans ressource, abandonné, repoussé par tout le monde.
Il se mit peintre en bâtiment, il commençait à gagner sa vie,
lorsqu’un ouvrier qui travaillait avec lui et qui en était jaloux
découvrit, on ne sait comment, pourquoi Jocelyn était sorti de
chez M. C... L’histoire courut de bouche en bouche, seulement il
ne s’agissait plus de cent sous, mais de cent francs; peu lui
importait le chiffre. Du reste, c’étaient ces mots: Il a volé,
qui le rendaient fou, le désespéraient. Enfin, ne croyant pas
Paris assez grand pour s’y cacher, il s’engagea mousse à bord
d’un navire français, puis sur le bâtiment anglais qui nous
conduit en Australie. Là, il devait aller travailler aux mines,
son intention était de ne jamais retourner en France si sa mère
ne le rappelait pas.
»La physionomie de Jocelyn est douce, agréable; sa nature est
délicate, nerveuse, et il a dû bien souffrir pendant ces cinq
années qu’il regardait comme une expiation.
»Hier, les passagers des secondes se plaignirent qu’on les
volait toutes les nuits; l’un, c’était son tabac; l’autre, son
eau-de-vie. Le capitaine les reçut assez mal en leur disant
d’enfermer leurs affaires. Un jeune homme, un Anglais, qui se
trouvait au nombre des passagers, leur dit en désignant Jocelyn
qui passait sur l’avant du navire:
»--Tenez, méfiez-vous et surveillez ce garçon-là, il a volé de
l’argent à son maître; M. C... l’a chassé, je ne me trompe pas,
j’apprenais la peinture avec lui.
»Jocelyn l’entendit, et prompt comme la pensée, révolté de cette
injuste accusation, il s’élança sur son ancien camarade, et le
saisissant à la gorge il s’écria:
»--Tu en as menti; je vais t’étrangler.
»Avant qu’on eût eu le temps de les séparer, Jocelyn avait reçu
deux coups de couteau en pleine poitrine; son adversaire, se
sentant le moins fort, l’avait frappé en traître.
»--Tu n’as plus le droit de m’appeler voleur, s’écria Jocelyn en
tombant, tu es un assassin!
»Un matelot anglais qui se trouvait là fut indigné comme nous de
cette odieuse lâcheté, et, comme à bord il n’y a guère de rendue
que la justice qu’on peut se faire soi-même, il se chargea de
venger celui qu’on emportait pour mort. Il arracha le couteau des
mains de celui qui avait frappé Jocelyn et le jeta par-dessus le
bord, en lui disant:
»--Vous êtes un mauvais Anglais, vous, et je vais vous casser
la mâchoire pour vous apprendre comment on se bat quand on a du
cœur.
»La boxe est un grand divertissement en Angleterre; ce fut comme
le signal d’une fête à bord. Tout le monde se rangea, et les deux
champions se placèrent en face l’un de l’autre, l’œil fixe, les
dents serrées et les poings fermés. L’ancien camarade de Jocelyn
n’avait pu ni reculer ni s’échapper, le cercle fermé autour de
lui ressemblait à une chaîne humaine prête à se resserrer pour
l’étouffer au premier mouvement. Il voulait payer d’audace,
mais il avait affaire à forte partie; son antagoniste avait
les épaules larges d’un mètre, il frappait si rudement sur la
poitrine du peintre, que nous entendions un bruit comme celui que
fait un forgeron en tapant sur l’enclume; chaque coup rendait un
son mat et faisait sortir de sa gorge un rugissement, un cri,
une plainte; il tomba sur le pont, se tordit un instant à nos
pieds, puis resta immobile comme un mort. Le sang lui sortait de
la bouche, du nez et des yeux, c’était un affreux spectacle à
voir. Je suis homme, et j’ai failli m’évanouir pendant que des
femmes battaient des mains en félicitant le vainqueur. On vient
de porter le vaincu dans sa cabine, on croit qu’il a toutes les
dents cassées et plusieurs côtes d’enfoncées; cela ne m’étonne
pas, mais une chose bien extraordinaire, on vient de trouver chez
lui une grande partie des objets volés à bord, c’est-à-dire tout
ce qui ne se mange pas. Sans doute, il voulait détourner les
soupçons.
»Je viens de faire présent d’une bouteille d’eau-de-vie au
matelot qui a si bien défendu Jocelyn, car le pauvre garçon ne
pourra pas le remercier lui-même; il sait pourtant que c’est
l’autre qui a volé. Cette nouvelle l’a fait sourire: pauvre
sourire qui ressemblait à un rayon de soleil en hiver. Tout est
bien fini! c’était le seul être humain avec lequel je causais
pendant ces longues nuits. Eh bien! il est mort!