»Le reste me paraît être un ramassis d’affreuses canailles q

Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a

été conservée et n'a pas été harmonisée, mais les erreurs

clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

MÉMOIRES

DE

CÉLESTE MOGADOR

Paris.--IMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE.--Bourdilliat, 15, rue Breda

MÉMOIRES

DE

CÉLESTE

MOGADOR

TOME QUATRIÈME

PARIS

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15

La traduction et la reproduction sont réservées

1858

MÉMOIRES DE CÉLESTE MOGADOR

XLVI

DÉPART.

(Suite.)

La mesure de la douleur était au comble dans mon âme, et pour me

soustraire à tant de peines, je me serais tuée sans la lettre que

je reçus des gens chez qui était ma fille adoptive. La femme venait

de tomber dangereusement malade; l’on me disait qu’on ne pouvait la

garder. Je passai une nuit très-agitée et je me mis en route qu’il

faisait à peine jour. Le pauvre petit ange commençait à parler; elle

m’appelait sa mère; je la ramenai chez moi; je la serrai sur mon

cœur, et je lui demandai en larmes s’il était vrai qu’un jour elle me

maudirait.--Pauvre petite! elle ne pouvait comprendre, pourtant elle

passait ses bras autour de mon cou, et m’embrassait en me disant: «Oh!

je t’aime, ma marraine.» Je n’avais pas le droit de mourir; si Dieu

m’avait envoyé cette innocente créature, c’était peut-être pour me

donner l’occasion de réparer le mal que j’avais fait.

Deux jours plus tard, trois hommes vinrent saisir chez moi pour une

somme de quarante-six mille francs, que Robert devait à son bijoutier,

pour cette garantie qu’il avait donnée si imprudemment. J’avais

toujours eu horreur du papier timbré et de ceux qui l’apportent; je

les voyais toujours apparaître, dans mon imagination, avec de grosses

moustaches, de grosses cannes et de vilains chapeaux. Je devins presque

folle de peur et de chagrin.

Je voulais écrire à Robert; mais je jetai la plume avec rage.

--Non! dis-je, je serai plus généreuse que lui, je ne l’accablerai pas.

Tant mieux qu’il ne me reste rien que mes larmes, nous nous en irons

loin de cette ville maudite. Je travaillerai pour t’élever, ma petite

Caroline; j’en ai perdu l’habitude, tant mieux! j’aurai plus de peine.

Je mis un voile et je me rendis à mon théâtre, car je jouais _les

reines des bals_. Je dansai et je chantai la mort dans l’âme; mais

j’étais habituée depuis longtemps à cette comédie. Ma vie s’était

passée en mascarades de ce genre. Cette contrainte m’a rendue la plus

malheureuse de toutes les créatures. Après avoir cru échapper à ce

genre d’existence, l’idée d’une rechute me navrait le cœur.

J’avais fini ma pièce à neuf heures.

En sortant pour rentrer chez moi, je vis un homme dans le passage; il

se glissait comme une ombre le long des murs et semblait me fuir. Je

pressai le pas, car sa tournure m’avait frappée. Je me plaçai en face

de lui.

C’était Robert, pâle, défait; son œil, si ardent d’ordinaire, était

voilé de tristesse, mais l’ironie était toujours sur ses lèvres

dédaigneuses.

--Ah! lui dis-je, vous ne m’éviterez pas; vous me devez une

explication. Il se peut que j’aie été coupable, mais vous n’avez pas le

droit de me torturer comme vous le faites depuis quelque temps. Dieu

seul juge irrévocablement. Vous ne pouvez partir en me laissant l’idée

qu’un homme me maudit sous le ciel. D’ailleurs, vous êtes déjà trop

vengé; vos malédictions s’accomplissent. On m’intente des procès que

je ne soutiendrai pas. Je vais quitter ce monde aussi malheureuse que

vous.

Mes larmes me coupèrent la voix. Il me fit monter en voiture et

m’accompagna chez moi.

--J’avais peur de ce qui arrive, me dit-il, et c’est ce qui m’a

ramené à Paris. Mes biens ont été vendus la moitié de leur valeur.

Non-seulement je suis ruiné, mais il me reste des dettes.

--Oui, et moi l’on m’attaque, disant que ce que j’ai est à vous. C’est

une infamie, car ils savent bien le contraire; mais ils se disent: Une

femme comme celle-là, nous aurons bon marché d’elle.

--Eh bien! me dit-il, faites-les mentir. Céleste, défendez-vous avec

tout ce que vous avez d’énergie et d’intelligence! vous avez votre

droit; il y a des juges. J’emporterais des regrets trop amers, si je

vous savais malheureuse. Je voulais me faire soldat; mais je suis trop

vieux, j’ai trente-trois ans. Je vais partir au bout du monde, en

Australie. Peut-être pourrai-je vivre, comme tant d’autres, loin de la

France; ne rien demander à personne, ne pas donner le spectacle de ma

misère, c’est tout ce que je veux. Je n’ai pas d’idées, je vais aller

où le navire me conduira.

Il resta chez moi. Nous payâmes nos joies passées par de longues nuits

de larmes.

Une lettre du Berry nous tira de notre abattement.

On venait de saisir ma maison et nos meubles. On me disait qu’on allait

attaquer l’hypothèque qu’il m’avait donnée en payement.

Tout me manquait à la fois... et je voyais venir la misère.

Les reproches injustes dont il m’accablait depuis quelque temps me

revinrent en mémoire. En me trouvant si malheureuse, je les lui rendis

avec usure.

--Eh bien! lui disais-je, vous qui n’aviez qu’insulte et mépris pour

moi, qui me souhaitiez la misère, l’hôpital ou la prison, vous pouvez

partir heureux. Allons, nous sommes quittes.--Une chose me console,

c’est que je vous ai prédit ce qui nous arriverait à tous deux. Vous

avez beau m’accabler, vous devez me rendre justice. Oh! le difficile,

c’est de forcer votre orgueilleuse nature à s’avouer vaincue.--Partez!

laissez-moi avec mon désespoir, car je vous le reprocherais. Il vous

reste une famille, à vous; à moi, il ne me reste que la misère et les

tourments.

Robert me regarda fixement, sans me répondre un mot. Il scrutait ma

volonté; elle dut lui paraître implacable, car il sortit lentement,

acceptant mes paroles comme un ordre d’exil.

Je fus chez un avoué qui me donna l’adresse d’un avocat, et je me mis

en mesure de faire tête à l’orage qui se préparait. Pour traverser

cette nouvelle crise, j’appelai à moi tout mon courage. Abattue cent

fois, je me relevai par des efforts surnaturels. On me traîna devant

les tribunaux. Mes adversaires, qui se sentaient vulnérables, crurent

se grandir en me traînant dans la boue. Ils prirent mon passé et

l’imprimèrent; si bien que, partout où j’allais, on s’éloignait de

moi. Ils me marchèrent tellement sur le cœur que je devins cruelle. Je

ne pensais plus qu’à me venger; puis je retombais, anéantie, dans mon

impuissance.

Je quittai l’appartement rue Joubert pour le temps que durerait ce

procès; car je ne voulais pas, si les juges étaient trompés par de

fausses apparences être chassée de chez moi. Je ne pouvais me faire

d’illusion; la lutte qui se préparait devait être longue, pénible; elle

fut cruelle.

Je louai, avenue de Saint-Cloud, une petite maison et un jardin pour ma

fille qui avait besoin d’air.

Toutes les femmes que j’avais connues dansaient en rond comme des

sorcières autour de ma ruine. Je ne voulus pas leur laisser cette joie;

je tâchai de les tromper, de me tromper moi-même, et, l’inquiétude au

cœur, j’exagérai ma vie de luxe et de plaisirs.

Robert était parti. Il avait lutté jusqu’au dernier moment; vaincu,

il regarda sa ruine en face, et, se sentant faible devant sa volonté,

il sut du moins prendre une résolution courageuse; il mit cinq mille

lieues entre lui et la poussière que faisait ce désastre de son bonheur

perdu et de son opulence brisée.

Ce départ, qui devait influer si profondément sur ma vie, ne me fit pas

tout d’abord l’impression que je devais en ressentir. Cette impression

a été successive. Un mot de moi, et Robert serait revenu; ce mot, je ne

voulus pas le dire. Je sentais trop bien que dans l’état de nos âmes

et dans la situation de nos affaires, la continuation de notre liaison

aurait fait notre malheur à tous deux. J’espérais que, le voyant loin

de moi, sa famille lui rendrait son appui. Je restai inflexible. Plus

tard, à mesure que j’appris les souffrances de son exil, mon cœur se

détendit. J’appréciais mieux que je ne l’avais fait d’abord la grandeur

du sacrifice qu’il m’avait fait en s’éloignant de moi. Pauvre Robert!

nous avons assez souffert l’un par l’autre; il m’a assez dévoué,

sacrifié sa vie, pour qu’on me pardonne l’orgueil que m’inspire le

courage qu’il a montré au milieu de toutes les tortures morales et

physiques qu’il a subies dans ses lointains voyages.

J’avais songé d’abord à en faire moi-même le récit; mais, en relisant

sa correspondance, j’ai compris que ce que j’avais de mieux à faire,

c’était de le laisser parler lui-même.

La première lettre que je reçus de lui était datée de Londres.

XLVII

CORRESPONDANCE.

«Londres, ce 22 mai 1852.

»Je ne veux pourtant pas quitter l’Europe sans vous écrire une

dernière fois. Ce matin encore, je voyais Douvres, les côtes

de France, et mes yeux ne les ont quittées que quand ils n’ont

plus rien vu. Adieu mes rêves, mes joies, mon bonheur! J’ai tout

laissé, et me voici bientôt entre la mer et les cieux, dans

l’immensité, tout seul avec mon néant. Voilà le fruit d’un amour

insensé, la misère et l’isolement! Heureusement que mon corps ne

pourra supporter tout ce que l’avenir me prépare. En arrivant

ici, j’ai trouvé la glace de mon nécessaire cassée, et le verre

de votre portrait aussi. C’est mauvais signe, tant mieux! C’est

peut-être la fin qui arrive. Je suis malade. Je n’ai pas eu la

force de supporter même cette traversée de quelques heures.

Merci, mon Dieu, merci! Tout s’use et vous trouverez peut-être

que je n’ai pas mérité de tant souffrir.

»J’attends ici, à Londres, un bâtiment qui part le 9. Mon passage

est retenu. Ah! je voudrais que vous vissiez dans mes yeux et

sur ma figure la trace de votre destruction. Mais je serai bien

vengé de votre cruauté pour moi; et quand cela ne serait que

mon souvenir, il vous pèsera toute votre vie; je ne reviendrai

jamais, je le sens, et mon pressentiment ne me trompe pas; mais

souvenez-vous, Céleste, que tous ces gens auxquels vous m’avez

sacrifié n’auront pour vous que mépris. Vous serez seule à

votre tour, et pas un ami ne vous restera. Oh! vous êtes belle

aujourd’hui, vous êtes sublime, vous valez beaucoup, vous êtes

une si belle courtisane, quand vous voulez. Et puis, mon souvenir

n’est-il pas là? Mogador! Qui a su dévorer, déchirer, marcher sur

une destinée comme la mienne? Mogador! pour laquelle ce pauvre

Robert a tout sacrifié!... Mais cela doit être une bien belle

fille! Robert, qui a passé par-dessus les préjugés, qui lui

donnait le bras devant tout Paris!

»Oh! qu’elle a été bonne pour moi, Céleste! que de reconnaissance

pour tant d’amour! Comme elle a pris pitié de mes larmes!

Comme elle s’est bien vengée de ce Robert qui avait inventé le

seul moyen de la faire revenir près de lui, en la prenant par

l’amour-propre! Elle a eu jusqu’à son dernier sou.

»Elle n’a pas eu une minute de regret, pas un instant d’élan de

reconnaissance ni de pitié! Allez, allez, Céleste, c’est plus que

de l’infamie, c’est de la monstruosité. Vous ne vous êtes servie

de moi que pour arriver à vos fins. Eh bien, je ne fais qu’un

vœu, c’est qu’au moins ce que j’ai fait vous profite. Pensez

quelquefois qu’il y a de par le monde un homme que vous avez

condamné à plus que la mort, et que cet homme n’a pour vous sur

les lèvres que des paroles d’amour et de pardon. Le monde ne rira

pas de lui; il mourra, mais de misère et de désespoir. Jusque-là

il est seul, seul avec ses rêves évanouis, sans personne à qui il

puisse dire: Je souffre, car je l’aime! Il a tout laissé derrière

lui en quittant l’Europe. Il n’emporte même pas son nom, car il

le quitte en partant. Rien! rien! Je pars sans un baiser, sans

une bonne parole! Que de fois pendant ces longues nuits, à bord

du bateau, mon cœur porté près de vous n’aura pour consolation

que la pensée des caresses que vous donnerez à un autre dans le

même moment.

»Depuis que je vous connais, je n’ai pas eu une pensée pour une

autre femme que pour vous. Cette pensée va être encore la seule

pendant cinq mois de traversée, et si Dieu veut que je n’arrive

pas, on jettera mon corps à la mer, et je mourrai avec votre

image dans le cœur jusqu’au dernier soupir. Regardez quelquefois

mon portrait; il y a de ces sympathies mystiques et pour ainsi

dire magnétiques; vous y verrez quelquefois une larme couler

de mes yeux, ou peut-être un sourire que je vous enverrai en

mourant. Si le cadre tombe, que mon portrait s’abîme, se déchire,

c’est que je mourrai. Enfin, si la nuit on te dit: Je t’aime,

Céleste, c’est encore moi, moi seul et pas d’autre, entends-tu?

Si tu vas au Poinçonnet, regarde partout, et chaque fleur te dira

que je ne pensais qu’à toi.

»Adieu, adieu pour toujours! Je n’ai même plus la force d’écrire.

Il y a si longtemps que je n’ai eu une heure de bon sommeil!--Oh!

mes forces, mes forces, ne m’abandonnez pas encore! laissez-moi

arriver là-bas, bien loin! laissez-moi encore souffrir quelques

mois. Il ne me reste que cela à moi, ma souffrance qui vient

d’elle, laissez-la-moi, je l’aime!

»Adieu! je n’en puis plus, je ne vois plus clair, je vais me

jeter sur mon lit; pauvre lit, bien misérable, dans une petite

chambre bien noire; mais je ne veux en sortir que pour partir.

Du reste, cette traversée, qui a été si mauvaise, a fini de me

mettre à bas. J’ai donc besoin de repos pendant trois jours au

moins.

»Je pars avec une bande d’émigrants, presque tous Irlandais;

le capitaine même ne sait pas un mot de français. Il y avait

un bateau qui partait demain, mais je n’avais pas le temps ni

la force d’être à Liverpool; et puis, le bâtiment du 9 part de

Londres même, et est moins mauvais.

»J’ai donné votre portrait à mettre dans un écrin. En arrivant

à Sidney, je vous écrirai, si Dieu m’a prêté vie. Si je trouve

moyen en route, par un bâtiment, de vous envoyer un souvenir, je

le ferai. Adieu, encore une fois; je vous pardonne, car, je vous

le répète, vous le verrez un jour, vous serez seule à votre tour,

toute seule, sans amis, moi je ne serai plus là. Tâchez que ce

moment-là arrive bien tard. Quelque riche que vous puissiez être,

quelque ambition que vous puissiez avoir, tout est affreux, quand

il ne reste que l’isolement, le dégoût et le mépris.

»Adieu, adieu; à vous toutes mes pensées, comme toutes mes

douleurs.

»ROBERT.

»J’écrirai demain encore à votre avoué, M. Picard, pour lui bien

recommander vos intérêts.

»Jetez-moi un mot à la poste, mardi ou mercredi, à Londres,

bureau restant, pour me dire ce qui aura été fait au tribunal

pour vos affaires. Ne me parlez pas d’autre chose, je vous prie,

je ne veux savoir que cela. Vous devez comprendre que je ne dois

plus croire à rien et que, par conséquent, vos excuses, vos

raisons, vos larmes et vos regrets ne seraient que mensonges pour

moi. Mais je désire savoir, puisque j’ai le temps de recevoir ce

mot, quelle tournure a pris votre procès mardi dernier.»

«Southampton, le 15 mai 1852.

»Je vous écris à bord du bâtiment qui, dans une heure, va

m’emmener pour toujours loin de vous. Je pars sans illusions

et sans espérances. J’ai fait faire pour vous à Londres une

bague que je remets en montant sur le bâtiment à M. Godot,

le seul Français, le seul être qui m’ait témoigné quelque

intérêt. Peut-être cet intérêt ne vient-il que de l’immensité

de ma douleur. J’ai pour compagnon, non de route, mais pour

compagnon d’avenir, et que je dois retrouver, dans quatre ou

cinq mois, dans les pays où je vais isoler ma douleur et cacher

ma misère, un garçon que j’ai rencontré à Londres et qui, comme

moi, va chercher l’oubli et l’existence loin de la France.

Le rapprochement de position a fait notre rapprochement de

sentiments, et nous nous trouvons liés par les mêmes idées. Il me

donne du courage, et nous espérerons ensemble.

»Vous aurez été belle et superbe aux courses du Champ de Mars.

C’est du reste un beau piédestal qu’une ruine comme la mienne,

et je ne doute pas un seul instant qu’on ne paye fort cher la

curiosité d’une nature comme la vôtre. Vous verrez, sur la bague

que je vous envoie de Londres, la date du 15 mai, de Southampton.

C’est le jour où tout est fini pour moi et où pas une voix amie

n’est venue me dire: _Je penserai à toi!_--merci de m’avoir

aimée!--Je meurs de chagrin, je meurs sans laisser un souvenir

derrière moi. Vous avez dit et répété, depuis mon départ, que

pour vous venger vous vouliez toute mon existence, toute ma

fortune, tout ce que j’avais de jeunesse et d’illusions. Eh

bien! soyez heureuse; je suis parti; je vous ai donné tout mon

avenir, tout mon cœur, toutes mes larmes, toute ma fortune pour

vos caprices, et je pars, le cœur brisé et l’œil desséché, sans

une livre sterling pour vivre. J’ai payé mon passage. Je vais

beaucoup plus loin encore qu’à Sidney. Je ne resterai là que huit

jours et je me rembarquerai pour d’autres îles plus éloignées.

Je suis décidé à tuer ma douleur morale, à force de souffrances

physiques. Je ne suis plus de ce monde, et l’immensité de mon

amour, comme l’immensité de votre infamie, ne sera compensée

que par ma misère et mes souffrances. Cette bague que je vous

envoie vous servira, comme mon portrait, à faire valoir plus

cher et payer de même vos attraits. Dépêchez-vous, car votre vie

s’avance, et ma seule vengeance, que j’attends du temps, vous

paraîtra hideuse et terrible. Aujourd’hui que je pars, ce n’est

pas vous, Mogador, que j’ai aimée, mais un rêve, une femme dont

le souvenir, dont l’idéal restent gravés dans mon cœur, femme

sans nom, sans passé, femme de ma création, de mon amour, que

j’ai rêvée, façonnée comme mon cœur la voyait, et qui est morte

à tout jamais, et pour laquelle je prie Dieu chaque jour.--Ce

n’est pas vous que j’ai aimée, on ne peut aimer que ce qui est

beau et noble, et la femme que j’aimais, je l’adorais. Allez,

allez, Céleste, la Providence ne pardonne pas. Plus aujourd’hui

vous jouissez de ma ruine, plus vous serez malheureuse, méprisée,

et cette même Providence sera sans pitié pour vous comme vous

l’avez été pour moi. Votre vie sera bientôt un enfer. Moi,

je vais me créer une vie nouvelle, et vous, le pain que vous

mangerez sera payé par le mépris général, et sali par la fange

d’où il sortira. Vous avez été INGRATE! Vous n’avez eu de baisers

pour moi que pour mieux me mentir.

»Je vous pardonne tout, mensonges, ingratitudes. Pourquoi

auriez-vous eu quelque respect pour moi, qui ai été assez lâche

pour supporter toutes vos insultes?

»Je vous pardonne, mais Dieu vous maudira, vous, femme sans cœur

et sans âme.

»Personne ne saura où je suis. Si la force physique m’abandonne,

eh bien! Dieu et le monde me pardonneront, car j’aurai souffert

du cœur et du corps; adieu! Soyez heureuse, si l’argent peut

faire le bonheur, et n’augmentez pas votre infamie par de

cyniques paroles sur mon compte. Que la devise de votre voiture:

«_Forget me not_» (ne m’oubliez pas) ne soit pas le sujet

de plaisanteries qui deviennent ignobles, quand elles tombent sur

un homme qui avait fortune, nom, avenir, et qui travaille de ses

mains pour vivre.

»ROBERT.»

«A bord du _Chusan_, le 15 mai 1852,

cinq heures du soir.

»Je viens de quitter Southampton à deux heures et demie. Pas un

passager, pas un matelot, pas un mousse qui n’eût quelqu’un venu

pour l’embrasser, et moi, je suis seul, seul, comme un maudit.

Toute la ville était sur le port, poussant des hurrah pour nous

souhaiter bon voyage.

»Des bateaux à vapeur nous ont accompagnés pendant deux heures en

mer. On avait permis à chacun des passagers d’emmener, pendant ce

temps, les uns leur famille, les autres leurs maîtresses. Chacun

partait triste, mais chacun avait quelqu’un qui lui disait: Au

revoir! Moi seul, je suis seul. Personne, pas même la consolation

d’avoir près de moi un Français qui me comprenne, Ils avaient

tous quelqu’un qui les aimait, qui les regrettait.

»Moi je n’ai personne qui me regrette, qui m’aime.

»Pendant que j’écris cette lettre, vous, Céleste, vous jouissez

de votre triomphe. Il n’y a pourtant pas de quoi, car je ne me

suis guère défendu. J’étais si heureux de vous voir sourire.

O mon Dieu! je souffre bien, car je suis bien seul dans le

monde, et j’avais pourtant bien besoin d’affection et d’amour.

Ces bateaux qui nous ont accompagnés viennent de nous quitter.

Ils avaient à bord de la musique qui n’a cessé de jouer. Cette

musique me portait sur les nerfs d’une manière atroce et je

pleurais comme un enfant. Fou que je suis! je croyais en quittant

Southampton te reconnaître dans chacune des femmes qui agitaient

leurs mouchoirs en l’air; mais ce n’était pas à moi qu’on disait

adieu. Qui donc peut m’aimer, qui donc peut me regretter? Me

voici pour trois mois entre le ciel et l’eau. Cette lettre ne

t’arrivera pas avant longtemps. Je tâcherai de la donner en

passant au Cap. Je t’écrirai tous les jours, car ta pensée ne

me quitte pas. Tu m’as fait bien du mal, tu as été sans pitié;

mais je te pardonne. Je ne crois pas jamais revenir, jamais te

revoir, mais ma dernière parole sera pour te dire: Je t’aime.

Et quand même je te reverrais, à quoi bon le désirer, à quoi bon

espérer? N’ai-je pas tout donné, tout sacrifié pour un espoir,

espoir trompé chaque jour depuis cinq ans? Sais-tu ce que c’est

que le désespoir? c’est le cœur déchiré, c’est le rêve évanoui,

c’est le réveil à la réalité. Eh bien! Céleste, voilà ce que j’ai

aujourd’hui. Tu m’as trompé cinq ans, jusqu’au jour où tu as été

sans pitié. Que m’importe aujourd’hui l’avenir, la misère? Oh!

je sais ton raisonnement; tu n’as même pas pitié de moi.--J’ai

ma famille, dis-tu, qui viendra à mon secours; mais tu ne sais

donc pas que quand je mourrai, ma famille ne le saura que trois

mois après.--Et puis, je ne veux rien; où donc serait le prix de

mes sacrifices pour toi, si j’avais compté sur les autres? Je ne

compte que sur moi pour vivre. Ma douleur fait presque ma force,

et si je répare ma position perdue, ce sera à moi seul que je le

devrai. Je vais me mettre sur mon lit, car je suis très-fatigué.

Voilà bien des nuits que je passe sans sommeil; mes pauvres

yeux sont bien rouges. Et du reste, que puis-je te dire qui te

touche? Tu es heureuse maintenant, tu es libre; mon souvenir est

déjà bien loin. Mon seul bonheur sera de t’écrire tous les jours

quelques lignes, de penser à toi. A demain, si la mer n’est pas

trop mauvaise.--J’ai ton portrait près de moi et je l’embrasse

souvent.»

«Mercredi, 19 mai 1853.

»Depuis samedi, voici la première fois que je puis me tenir

un peu. Jusqu’à présent, le temps ne permettait pas de rester

debout. Je suis en face des côtes d’Afrique. J’ai passé tout mon

temps sur le pont, assis dans un coin, nuit et jour, pensant au

passé que chaque coup de vent emporte un peu plus loin de moi.

Mon souvenir doit s’effacer de ta pensée, comme ces horizons que

mon regard ne voit plus derrière le sillage du navire.

»Je souffre beaucoup, non pas du corps, car ces souffrances me

sont insignifiantes; mais le cœur, mon pauvre cœur est brisé,

d’autant qu’il n’a aucune consolation dans les affections qu’il

laisse derrière lui. Pourquoi faut-il que j’aie porté tout ce que

j’avais de cœur sur une espèce de fléau, dont la vie ne respirait

que la destruction et la ruine. Tout ce qui t’aimera, tu le

détruiras; tout ce qui est beau, tu le détestes. Le mal est ton

essence; plus il est grand, plus tu souris. Quand il ne reste

plus rien à détruire, tu rejettes tes victimes loin de toi, tu

les salis, tu les insultes.

»Depuis samedi, je n’ai aperçu qu’un vaisseau bien loin, il

retournait en France: y reviendrai-je jamais? Je ne le crois pas;

qu’y viendrais-je faire?

»Dimanche, tu as dû aller à Chantilly. Chaque jour ma pensée se

reporte en France, mon pauvre pays où j’ai cru être aimé!--Voilà

mon avenir: travailler à Sidney avec le rebut de l’Europe, au

milieu de la fange de la population anglaise, les galériens!

»Je n’ai pour ressource à bord qu’un petit Polonais de vingt ans,

qui dit quelques mots de français, et qui, exilé par suite des

guerres de la Hongrie, va tâcher de vivre là-bas, comme moi, sans

espoir et sans but. Encore est-il très-malade depuis son arrivée

à bord.

»Le reste me paraît être un ramassis d’affreuses canailles qui

se sauvent d’Angleterre pour éviter la justice. Le bateau est

très-mauvais, c’est son premier voyage. On dit qu’aux premières

on est mieux; mais aux secondes, on est nourri indignement, on

mange avec les matelots les restes de la table des premières. Il

y a un Français aux premières qui est négociant de Rouen, qui se

sauve en faisant banqueroute. Je l’ai vu à peine, et il paraît

peu se soucier qu’on sache même son nom; je l’ai su à Londres,

avant de partir. Du reste, je suis si mal équipé pour voyager,

que je suis trempé comme une soupe toute la journée.--Mais bah!

que m’importe! pourvu que le temps me permette de temps en

temps de t’écrire. Je regarde ton portrait. Je pense à toi, à

toi que je devrais haïr pour toute la haine que tu as eue pour

moi. Je cherche dans ma tête de quoi tu pouvais te venger sur

moi, qui t’adorais. Etait-ce ma faute si tu étais ce que tu

étais?--N’ai-je pas tout tenté pour t’en faire sortir? Pourquoi

alors m’avoir fait tant de mal?--Il n’y avait donc dans ton

cœur aucune place, même pour la pitié. Rien pour moi, rien que

de la haine! De quoi te vengeais-tu? Est-ce donc ta nature? Tu

dois être heureuse, maintenant. J’ai pris le genre humain dans

une horreur atroce. Je hais tout le monde, car tout ce qui a de

l’argent peut me voler, me voler ce que j’aime, ce que j’adore.

»Le bateau marche très-vite, et l’on nous fait espérer que nous

arriverons au cap de Bonne-Espérance vers le 20 juin. Je serai

presque à moitié chemin; jusque-là, le ciel et la mer.

»Si les vents sont bons et s’il ne nous arrive pas d’accident en

traversant la mer des Indes, j’arriverai à Sidney du 1er au 15

août. Je retrouverai-là, quinze jours après, le jeune homme dont

je t’ai parlé dans ma dernière lettre.

»J’ai bu énormément pendant les derniers jours que j’ai passés à

Londres, non pas pour soutenir mon énergie, mais pour m’étourdir

et oublier. Loin de me faire oublier, l’ivresse m’a rendu encore

plus malheureux. Plus je souffre, plus je suis heureux, car tout

le mal me vient de toi. Comme il y a loin de ces jours où tu te

disais si fière de moi! Toi que j’avais ramassée de si bas, et

qui, dès le premier jour, prévoyais ton ouvrage!--Te souviens-tu,

quand tu m’as dit que je te détesterais un jour?--Tu avais déjà

ton but à cette époque. Tu l’as caché jusqu’au jour où tu l’as

avoué hautement et à tout le monde. Quel avenir! Quelle position

à cette époque-là! Comme j’étais brillant! comme je suis bas

aujourd’hui, et comme tout le monde, comme toi-même, tu méprises

cet amour qui a été de la lâcheté!

»Je te quitte, car la tête me tourne d’écrire. A demain, si je le

puis, sinon au premier jour tranquille. Comme je suis fou, je ne

puis m’ôter de la tête qu’en quittant Southampton je t’ai vue sur

la jetée! C’est de la folie, mais je ne puis fermer un instant

les yeux sans te revoir. J’ai vu une femme pleurer, qui a regardé

le bâtiment longtemps s’éloigner.--Allons, je suis fou, cela ne

pouvait être toi. Et puis, est-ce que quelqu’un m’aime?

»Adieu, à demain.»

«Vendredi, 21 mai 1852.

»Je viens de passer une journée et une nuit atroces. Le temps est

un peu plus calme ce matin et je tâche d’écrire quelques lignes.

Cette nuit que je viens de passer entièrement sur le pont, sans

pouvoir descendre un instant me reposer, ne m’a pas paru trop

longue. Le ciel était bien clair, les étoiles étaient superbes,

il n’y avait qu’un vent épouvantable, vent d’Afrique bien chaud,

qui vous brûlait la figure.

»Comme tu dois être heureuse, toi, tu vois des fleurs, tu dois

en avoir beaucoup chez toi, et moi qui aime tant la campagne, O

mon pauvre château! Pauvre Poinçonnet! Vous avez des roses, et

moi qui vous soignais avec tant de bonheur, moi qui aurais voulu

faire de vous un petit paradis, qui aurais voulu que tout dît

autour de moi: Je t’aime! Pauvre fou! tu n’étais que le jouet

d’une femme pour laquelle ton existence et ta fortune n’étaient

rien, il lui fallait encore te briser le cœur, t’insulter, et à

chaque insulte tu as été assez faible pour lui pardonner! Que

voulez-vous, mon Dieu! je lui pardonne encore aujourd’hui. Et

vous seul savez, ô mon Dieu! quelle existence elle m’a faite, ce

que je souffre; moi dans qui vous aviez mis tant de cœur, tant

d’amour, tant de beau! Vous seul pouvez voir où je suis descendu!

avec qui et où je vis et comment je vis! Voilà la récompense

de cinq ans d’amour, de dévouement sans bornes.--Voilà la

récompense et le merci que me gardait cette femme! le mépris et

l’oubli!--Eh! mon Dieu, pourquoi aurait-elle été autre pour moi

que pour les autres? Pourquoi? mais parce que je l’aimais comme

elle ne pouvait jamais espérer d’être aimée; parce que si elle ne

m’aimait pas, elle devait au moins respecter une passion comme

la mienne, passion honteuse pour moi, puisqu’elle ne pouvait

me donner qu’une existence flétrie; mais elle aurait dû être à

mes genoux toute sa vie et me remercier d’un amour dont elle

était indigne, d’un amour qui pouvait lui tout faire pardonner.

Qu’a-t-elle fait au lieu de cela? Quand elle a eu tout détruit en

moi et autour de moi, elle a poussé un éclat de rire comme celui

de l’enfer et elle m’a dit:--Mais regarde donc, pauvre misérable!

Je ne suis et ne veux être qu’une fille. Tu n’as plus rien à me

donner, je n’ai plus rien à te vendre. Je viendrai te voir quand

j’aurai le temps; mais on me paye très-cher ailleurs, je ne

viendrai que pour jouir de ma destruction et me reposer près de

toi en te regardant souffrir.

»Après tout ce que j’ai fait pour cette femme, voilà ce que je

suis aujourd’hui, voilà ce qu’elle a été, et je lui pardonne,

je désire qu’elle ne paye pas trop cher, par ses regrets, son

ingratitude envers moi. Le bon Dieu a mis au fond du cœur de

chaque créature humaine un ver rongeur qui s’appelle le remords,

et qui, le jour où il s’éveille, vous déchire cruellement sans

répit et pour toujours. Souvenez-vous de ce que je vous dis

aujourd’hui, Céleste; ce jour-là n’est pas loin; ne vous faites

pas d’illusion, vous aurez une existence de damnée; vous vous

traînerez aux genoux de quelqu’un, vous lui demanderez grâce,

vous croirez le toucher à force de dévouement, comme j’ai

essayé de le faire; eh bien! à vous on dira:--Tu n’es qu’une

fille perdue, ton amour, c’est du venin. On vous répondra

comme vous m’avez répondu, par l’insulte, et vous n’aurez pas

la consolation que j’ai aujourd’hui, c’est d’avoir offert et

donné un amour beau, vrai, amour digne de toute femme belle et

digne d’être aimée. J’ai dépensé toute ma vie, toute ma force,

toute mon intelligence à faire de vous un être respectable et

reconnaissant. J’ai tout usé et suis arrivé à ne faire qu’une

ingrate, avec tous les vices qu’elle avait avant. Personne ne

saura toutes mes souffrances physiques. Personne ne saura se

faire une idée de mes souffrances morales. La misère ne m’effraye

pas, et je travaillerai avec rage pour nourrir cette existence

que vous avez détruite moralement. Je ne dois pas me relever

jamais de ma ruine. Les fortunes ne se refont pas, et puis je

suis bien vieux déjà, et il faut de longues années pour faire une

fortune. Je n’ai donc besoin que de la vie matérielle nécessaire,

et mon intelligence y subviendra.

»Si le temps ne change pas, nous n’arriverons pas avant quatre

mois, et voilà huit jours seulement de passés. Quatre mois en mer!

»Que je serais heureux de voir une fleur! Quand j’arriverai à

Sidney, ce sera en plein hiver, car je serai juste au-dessous de

Paris. Quand il sera minuit à Sidney, il sera midi à Paris, de

même le mois d’août est le milieu de l’hiver. Ainsi donc me voilà

privé pour longtemps de verdure et de fleurs. J’ai la tête qui me

tourne et te dis à revoir. A demain. Je ne suis pas encore fort

comme marin, et la mer est loin d’être belle. Il faut tout le

bonheur que j’ai à te parler pour pouvoir écrire. Cette lettre

ne te parviendra peut-être jamais. A revoir! A demain! Demain,

j’aurai une ride de plus, car je vieillis bien maintenant en un

jour.--Vieillir sans avoir vécu. Vieillir par la souffrance!

»A demain!»

«Samedi, 22 mai 1852.

»Voilà huit jours d’écoulés. J’ai passé une grande partie de la

nuit sur le pont, le vent était bien calme et le ciel magnifique.

J’ai chanté ces beaux vers de Musset que j’avais mis en musique

et que je t’avais envoyés du Poinçonnet.

»Si tu ne m’aimais pas, dis-moi, fille insensée.

»Je les ai chantés toute la nuit. Tout le monde dormait à bord,

et d’ailleurs personne ne m’aurait compris; et puis, à deux

heures, je me suis couché et endormi avec de beaux rêves. Je ne

sais pourquoi ton souvenir se mêle jusqu’à mon sommeil, c’est

une souffrance de plus pour le réveil. Et pourquoi t’écrire?

C’est une jouissance de plus pour toi que mes plaintes, et puis,

qu’ai-je à te dire? Des vérités que je connais aujourd’hui et

qui t’affectent peu; car que t’importe? Moi, pour rendre le fond

de ma pensée, tout ce que mon cœur a d’amertume et d’amour, j’ai

toujours la même phrase, et j’ai pourtant dans le cœur comme une

musique dont la phrase aussi est toujours la même, mais dont le

son délicieux varie pour mon âme.

»Je me suis fait un ami à bord. C’est un petit terrier, un chien

qui appartient au capitaine. Il m’a pris en affection et je

l’appelle Finoche, en souvenir de votre petite chienne. Finoche,

l’ingrate! Elle caresse l’heureux du jour. Elle a été pourtant

bien heureuse au château.

»Voici le premier jour où l’on aperçoit la terre; nous sommes en

face de l’île de Madère.

»Avec la lunette du bâtiment j’ai bien regardé, mais c’est si

loin. Si je pouvais avoir une petite fleur! Pauvre fou, une

fleur! mais une fleur serait fanée demain. Cela serait donc un

regret de plus.

»J’ai cru comprendre tout à l’heure que le capitaine parlait

de relâcher aux îles du Cap-Vert, d’aujourd’hui en huit, pour

prendre de l’eau. Je laisserai cette lettre à tout hasard; elle

t’arriverait vers la fin de juin.

»J’ai souvent tort de laisser aller ma plume et de la tremper

dans l’aigreur. Je devrais souffrir avec résignation, et puisque

je ne pouvais pas espérer autre chose, avoir au moins l’énergie

de ma lâcheté et ne pas me plaindre; mais par moments, c’est plus

fort que moi et cela déborde, et puis les gens qui m’entourent me

dégoûtent tellement, l’infamie est écrite sur leur figure. Ils

ont l’air si étonné de me voir au milieu d’eux!

»Le capitaine quelquefois vient aux secondes et je vois qu’il

voudrait parler le français afin de savoir pourquoi je suis là.

Il doit me regarder comme un homme bien malheureux ou comme un

grand misérable. J’apprends l’anglais, c’est mon occupation

de toute la journée. La nourriture me répugne beaucoup, et la

plupart du temps je ne mange que du biscuit de mer. Du reste je

suis insensible à toutes les privations du corps. Tu pourras

difficilement me lire. J’ai beaucoup de peine à écrire avec le

roulis.

»Allons, voilà ma lettre d’aujourd’hui finie. Est-elle bonne?

Dans l’un et l’autre cas, c’est toujours une jouissance pour

toi. De l’amour, de la haine, des regrets, des reproches, des

souvenirs; tout cela se tient par la main, c’est ton triomphe, et

dans les choses les plus vraies et les plus dures, tu retrouves

toujours le même amour dont tu souris et dont tu te moques.

Pauvre femme! ton rire est infernal! Prends garde au jour où il

se changera en cris de rage et de désespoir. Adieu, à demain!

Voilà vingt-deux jours que j’ai quitté Paris, ta dernière parole

n’a été qu’un mot glacial, un arrêt, et je suis parti.

»Dieu te pardonne!»

«Lundi, 24 mai 1852.

»Je souffre, depuis samedi, de migraines comme celles que j’ai

déjà eues à Paris, et je n’y voyais pas même assez clair pour

écrire.

»Aujourd’hui je vais mieux et je prends bien vite la plume. La

plainte et la souffrance sont mes seules consolations. Pourtant

il ne faut pas être ingrat envers la Providence, car je viens de

passer une bonne matinée.

»Il était parti, le même jour que notre bâtiment, un autre

bâtiment qui ne va qu’au cap de Bonne-Espérance seulement, et sur

lequel L... a pris passage. On l’a dépassé ce matin et d’assez

près pour pouvoir nous faire des signes et nous comprendre. Je

lui avais dit à Londres tout ce que j’avais souffert et tout ce

que je souffrais pour vous. Il m’a témoigné quelque affection, et

je crois que nous nous soutiendrons réciproquement.

»Il m’a crié ce matin avec le porte-voix: _Courage!_ et il a mis

la main sur son cœur, j’ai compris. J’ai regardé le bâtiment

s’éloigner pendant longtemps. J’ai pleuré quand je ne l’ai plus

vu. Pourquoi? c’est ce mot _courage_, car le courage est bien

difficile, quand il n’y a pas d’espoir; et ce que l’on prend pour

de l’énergie n’est souvent que du désespoir. Je t’écris sur ces

feuilles parce que je ne puis plus rester en bas et que je suis

obligé d’écrire sur le pont, où mes grandes feuilles de papier

s’envoleraient au vent. Je ne puis plus rester assis ni couché en

bas parce que nous sommes quatre dans ma petite cabine et que la

chaleur est insupportable.

»J’espère qu’on arrêtera après-demain deux ou trois heures aux

_îles du cap Vert_.

»Allons, voilà ma journée finie. Les jours et les nuits sont

bien courts pour toi, et tu verras bientôt combien ils ont passé

vite; mais moi, pour qui tout est souffrance, passé, présent

et avenir, les jours sont bien longs, les nuits sans sommeil

sont bien tristes, et si le sommeil vient à force de fatigue,

le réveil est encore plus amer, car les rêves finissent, et

aujourd’hui est comme hier, et demain sera comme aujourd’hui:

_Souffrance; souvenirs_.»

«Mardi, 25 mai 1852.

»Nous sommes bien sous la ligne la plus chaude d’Afrique. La mer

est calme comme un miroir. Pas un souffle de vent. Le bateau va

doucement et nous n’arriverons aux îles du cap Vert que jeudi au

plus tôt. Ce soleil brûlant m’accable. Impossible de descendre

dans l’intérieur du bateau, même la nuit. Je dors donc sur le

pont, sous ces belles étoiles qui brillent partout et que l’on

peut regarder ensemble à Paris comme ici. Je ne puis rien écrire

aujourd’hui. Je n’ai la force ni de la plainte, ni des reproches.

Mon cœur souffre et reste anéanti. Que vous ai-je fait pour me

tuer ainsi?»

«Dimanche soir, 29 mai 1852.

»Voici quatre jours entiers que nous sommes relâchés à

Saint-Vincent, île du Cap-Vert, pays désolé, terre maudite! Je me

croyais le plus malheureux entre les plus malheureux, et Dieu,

pour me punir, me montre des misères et des douleurs bien plus

grandes que la mienne. Il veut éprouver les innocents comme les

coupables pour soumettre les hommes à la résignation. Ici, le

sol est aride, la campagne déserte. La mort est à la fois assise

à toutes les portes. Pour aller d’une maison à une autre, on se

dit adieu comme si l’on partait pour un long voyage. C’est qu’en

effet, ces adieux peuvent être éternels; l’aspect de cette ville

est navrant; si les pauvres habitants n’avaient pas la foi, les

rues retentiraient de plaintes et de blasphèmes. Sur douze cents

habitants qui peuplaient la ville, sept cents ont été enlevés par

la fièvre jaune; elle dévaste tout. Il y a, dans les maisons,

des morts qu’on n’a pas encore osé enlever; ce qui reste de la

population semble abattu, désolé; ces pauvres noirs ont l’air de

porter leur deuil.

Mon cœur souffre parce que je ne puis rien pour eux, si ce n’est

aller voir les malades et les exhorter au courage par quelques

paroles qui semblent les consoler un peu.

»Les missionnaires ont fait grand bien dans ce pays; les

convertis au catholicisme vont mourir sur les marches de l’église

en souriant à Dieu.

»Je suis allé voir lady C..., une grande dame, une sainte femme

dont on ne parle ici qu’avec admiration et respect. On ne se

souvient sans doute pas d’elle en Angleterre, quoiqu’elle

ait occupé un rang élevé dans la société par sa fortune, sa

naissance, son esprit et sa bonté. Elle vit au milieu de ce

désastre, cherchant et secourant les infortunés qui l’entourent.

»Après avoir dissipé une fortune considérable en Angleterre,

son mari fut obligé de prendre la fuite. Il chercha, pour

s’expatrier, la partie la plus isolée de la terre. Le cap Vert

lui parut une tombe convenable pour ensevelir ses regrets et ses

douleurs. Sa femme le suivit après avoir donné tout ce qu’elle

possédait pour acquitter les dettes de son mari. Pauvre femme! sa

vie fut une vie de vertu, de dévouement et d’épreuves cruelles à

subir; elle n’a pas faibli une minute. Ses deux fils vivent près

d’elle; leur pauvreté n’a rien d’effrayant; chacun travaille de

son côté; le soir, ils prient ensemble et se trouvent heureux.

»Si dans ces mille choses créées par Dieu, puisque l’homme ne

peut les faire naître, il y a un témoignage qui nous oblige à

croire; il y a aussi dans le passage d’un fléau comme la peste la

preuve de notre impuissance. Ce mal qu’on ne peut arrêter, qui

nous l’envoie? Pourquoi lutter contre la destinée?

»A peine a-t-on trouvé quelques nègres pour apporter l’eau et le

charbon dont nous avons besoin.

»Cette île n’est qu’un rocher, on n’y trouve pas un brin d’herbe.

Le vent, la poussière vous aveuglent, et le climat est si chaud,

si brûlant, que si nous restions un jour de plus nous tomberions

tous malades.

»Nous voilà de nouveau en pleine mer; les habitants sont venus

sur le port, ils nous enviaient en nous voyant partir, et ils

nous tendirent longtemps les bras en signe de regrets et d’adieu!

»Chaque instant pour moi est une douleur nouvelle, et quand les

forces m’abandonnent, j’ai peur de mourir trop tôt: j’ai peur

que vos remords ne soient pas assez cuisants. Je voudrais que

vous puissiez voir écrit sur ma figure tout ce que je souffre,

toutes les humiliations, toutes les avanies, toutes les tortures

qui m’accablent à chaque instant. J’accepte tout, et à chaque

souffrance nouvelle, je regarde votre portrait, je prononce

votre nom, sans haine, sans colère, et je vous dis que c’est pour

vous, par vous; voilà votre ouvrage, jouissez-en bien, soyez

fière, soyez heureuse, c’est un beau triomphe et qui ne vous a

pas coûté grand’peine.

»Je me suis fait tatouer hier, sur le bras, votre nom, cela ne

peut plus s’effacer; si jamais mon cœur vous oublie, Dieu le

veuille, ce nom sera toujours là pour me rappeler combien vous

avez été méchante et cruelle pour moi. Je n’avais certes pas

besoin de cela pour me souvenir de tout ce que j’ai sacrifié

pour vous, et comment vous, vous en avez été reconnaissante.

C’était pourtant la seule chose que j’étais en droit d’espérer,

votre amour, je n’y ai jamais cru; mais on a de la pitié, même

pour le pauvre chien qui n’a que des caresses pour de mauvais

traitements. Vous n’avez eu ni pitié ni reconnaissance.

»La vie est finie pour moi, et je sens très-bien que je ne me

relèverai jamais de l’abîme où vous m’avez jeté. Malgré tout

mon courage, les forces m’abandonneront, et le jour où il me

sera bien démontré que rien ne peut me relever, comme je ne veux

retourner en France qu’autant que tout sera réparé, si je ne le

puis pas, je me brûlerai la cervelle. Du reste, cette idée de

suicide ne me quitte pas depuis longtemps et elle me revient

plus forte que jamais quand mes idées se reportent sur vous,

vous que j’ai voulu faire si belle et qui êtes devenue si infâme!

Il y a en moi une lutte entre la haine, l’amour et le mépris

pour votre personne, qui fait ma souffrance de chaque instant.

Qu’est-ce qui sera le plus fort de ces trois sentiments? Quand je

me vois au milieu de tous ces passagers, tous ignobles, tous le

rebut de la société, traité comme eux, me regardant comme un des

leurs, oh! alors, j’ai de grosses larmes dans les yeux, car je me

souviens du temps où je me croyais si grand, si noble, si fier,

et où je sacrifiais cette fierté et cette noblesse, jour par

jour, en voulant vous élever jusqu’à moi; vous vous êtes acharnée

à me faire descendre jusqu’à vous. Je me souviens du jour, rue

Geoffroy-Marie, où vous me faisiez une confession que je ne vous

demandais pas; vous auriez donné tout votre sang, ce jour-là,

pour pouvoir m’offrir un amour digne de moi.

»Mais tout cela était une comédie. Vous cherchiez déjà à faire

jouer chez moi un sentiment de pitié, et vous avez réussi, car

j’ai eu pitié de vos larmes, j’ai cru à vos regrets; j’ai cru

que votre passé était votre malheur; j’ai cru que vous aviez un

peu de cœur, que l’homme qui oserait vous aimer, qui oserait

l’avouer, j’ai cru que vous lui diriez merci et que vous le

payeriez par un dévouement de toute votre vie.

»J’espère que, pendant que je vous écris ces lignes, vos affaires

sont terminées pour le mieux, et que vous êtes tranquille de ce

côté-là. Vous m’avez fait un reproche, un jour, qui a été une

injure de plus et qui m’a navré le cœur; vous m’avez dit que je

devais être honteux de vous voir ainsi tourmentée par ma faute.

Ce reproche était infâme de votre part; mais je vous le pardonne,

comme tout ce que vous m’avez fait. Je vous le répète, Céleste,

vous fermez les yeux, vous ne voulez pas voir clair, vous ne

voulez pas comprendre que mon amour seul a fait votre succès,

qu’aujourd’hui votre vie est finie.»

«Dimanche, 6 juin 1852.

»Le lendemain du jour où je suis parti du cap Vert et où je vous

ai écrit, je suis tombé malade et suis resté couché toute la

semaine; ce n’est qu’hier que je me suis levé. J’avais la tête

trop lourde pour pouvoir écrire. Je crois que je dois cette

indisposition un peu à l’influence de l’air de l’île du cap

Vert, et beaucoup à la chaleur accablante que nous avons depuis

quelques jours.

»Nous sommes à peine au quart de notre route, et je suis déjà

bien fatigué; on est si mal aux secondes places, et l’on a à

peine l’eau nécessaire pour boire. Le capitaine, du reste, a

été très-gracieux pour moi; il aura vu probablement et compris

combien je devais souffrir, et il m’a fait dire hier que si je

voulais payer quelques louis de plus, on me ferait une grande

diminution pour les premières, et qu’il serait heureux pour sa

part de m’être agréable. Je l’ai remercié du mieux que j’ai pu,

et je lui ai dit que puisque j’avais commencé ainsi je finirais

de même, ne voulant choquer personne. La véritable raison est

qu’il me reste deux cents francs qui doivent me servir jusqu’au

jour où j’arriverai aux mines. Mon souvenir est probablement

tout à fait effacé de votre pensée! Vous devez respirer bien à

l’aise, et si mon nom est venu par hasard se mêler à vos joies et

à vos rires, cela a été probablement d’une manière ironique et

méchante. Vous me méprisez bien, moi, pauvre fou qui voulais être

aimé!

»Oh! vous porterez malheur à tout ce qui s’approchera de vous,

je vous le prédis, et la Providence vous fera payer bien cher

les jouissances auxquelles vous sacrifiez tout bon sentiment,

tout votre cœur. La Providence vous frappera dans tout ce que

vous pourrez aimer; et si jamais, à votre tour, vous implorez

l’affection de quelqu’un, on y répondra par l’indifférence.

»Mon Dieu! je n’ai pourtant pas fait de mal à personne, pourquoi

donc me briser ainsi? je ne sais qu’aimer, mon Dieu! je ne

pourrais jamais haïr.

»Oh! c’est affreux de n’avoir que mépris pour ce que l’on a

adoré, oui, adoré!

»Voyez la vie qui me reste aujourd’hui. Je vais vivre et mourir à

l’autre bout du monde. Je ne reverrai jamais rien de ce que j’ai

aimé, et personne ne conserve de moi-même un souvenir affectueux.

Vous a-t-on remis ma bague? C’est la dernière chose que vous ayez

reçue de moi. Si un jour vous souffrez, si un jour vous avez un

regret, un remords, venez, rapportez-la-moi, et vous me trouverez

toujours, non pas un amant, car je ne veux plus me souvenir, le

passé est tué, mais un ami qui vous tendra la main, qui partagera

avec vous tout ce qu’il aura gagné, qui trouvera de bonnes

paroles pour vous consoler si vous souffrez, qui ne vous parlera

jamais de ce que vous lui avez fait souffrir, et qui, quand tout

le monde n’aura que mépris pour vous, aura, lui, pitié de vos

douleurs, et oubliera les siennes pour guérir les vôtres.

Mémoires de Céleste Mogador, Volume 4 · 第 1 / 14 段