ARMES.

En parcourant la partie des galeries de l'exposition consacrée aux

armes, en examinant les ingénieuses innovations dues à nos principaux

arquebusiers, et l'invasion des arts, fruits de la paix, au milieu de

ces produits destinés à la guerre, nous n'avons pu nous empêcher de nous

reporter, par la pensée, à ces temps chevaleresques, où l'usage des

armes à feu était inconnu, et où le combat corps à corps et les grands

coups d'épée célébrés par les troubadours tenaient la place des

batailles à portée de canon et des faits d'armes enregistrés dans les

bulletins militaires. En remontant d'âge en âge, il nous eût semblé

curieux de comparer les armes de ces siècles de bravoure personnelle et

indépendante de tout ordre supérieur, à celles de nos batailles

modernes, où l'obéissance passive tient trop souvent lieu de courage et

de sang-froid. Mais, pour cela, il faudrait pénétrer avec nos lecteurs

dans ces musées d'artillerie où se trouvent classés et numérotés les

moyens imaginés depuis le commencement du monde, pour donner la mort à

son semblable; et, quant à présent, nous devons nous en tenir aux

produits de notre industrie moderne. Qu'on nous permette cependant une

réflexion relative à la forme des aimes; elles sont toutes ou

tranchantes ou contondantes, ou tout à la fois tranchantes et

contondantes; ainsi la massue, le sabre, l'épée, la lance, la flèche et

même le fusil, qui agit par un projectile contondant. Une remarque due à

l'un de nos meilleurs officiers d'Afrique, c'est que l'on trouve dans la

nature des armes analogues à presque toutes les nôtres, telles que la

tête du bélier, la trompe de l'éléphant, les ailes de certains oiseaux,

la queue du crocodile, le pied du cheval, le poing de l'homme, etc. Les

boutoirs du sanglier sont considérés comme les seules armes tranchantes

données aux animaux; l'autruche est citée parmi les animaux qui

combattent au moyen de projectiles.

Nous avons remarqué avec satisfaction, cette année, la tendance de nos

arquebusiers à introduire l'art dans leurs produits, et leurs efforts

pour faire renaître le goût des belles armes, en harmonie du reste avec

la richesse de nos ameublements. Tous les progrès sont parallèles! Ainsi

les Lepage-Moutier, les Caron, les Jourjon, ont prouvé que la grâce de

l'ornementation pouvait marcher de front avec la solidité et la force,

et que la sculpture la plus fine et la plus recherchée s'alliait

admirablement aux formes connues et définies de nos armes de chasse.

Nous donnons à nos lecteurs les pièces les plus remarquables de cette

exposition.

D'abord voici venir M. Lepage-Moutier qui se présente arme de pied en

cap pour soutenir la vieille réputation de la maison Lepage. Il arrive

avec les armes composées et exécutées par M. A. Lapret, qui s'est déjà

fait un nom comme tous les amateurs de belles armes. C'est d'abord un

sabre, dit de _Judith_. La lame de ce sabre est d'une rare beauté et est

composée de platine et d'acier fabriqués d'après les procédés de M. le

duc de Luynes, procédés dont nous dirons quelques mots tout à l'heure.

Le sabre représente l'histoire de Judith: il est en fer ciselé pris sur

pièce et orné d'incrustations d'or en relief. Le pommeau représente

Holopherne parcourant la Judée, le fer et la flamme à la main, brûlant

et massacrant, ravageant le pays. Un des côtés de la large garde nous

montre Judith en prière. L'artiste n'a pas pensé qu'il dut lui donner le

caractère d'audace effrontée sous lequel on la représente ordinairement;

c'est une héroïne qui ne pense qu'à sauver les Hébreux! L'autre face de

la garde nous fait assister à la rentrée de Judith dans Béthulie, la

tête d'Holopherne à la main, et entourée des bénédictions de ceux

qu'elle vient de soustraire à la mort. La poignée, en ivoire, est ornée

d'un ruban sur lequel est écrit ce verset de la Bible: «_Sine pollutione

peccati revocavit me vobis_:--le Seigneur m'a ramenée vers vous sans la

souillure du péché.» Sur le fourreau, l'artiste a figuré les ancêtres de

Judith, en les représentant d'après l'étymologie de leurs noms, telle

que l'a donnée Hubert Étienne. La composition et l'exécution de ce sabre

font le plus grand honneur à M. Lapret.

Après le sabre de Judith, vient une épée de commandement en fer ciselé

et avec incrustation d'or, appartenant au général Gourgaud. L'artiste a

figuré dans la coquille l'emblème de notre art militaire actuel: ce sont

les sciences physiques et mathématiques enchaînant la force brutale

représentée par un lion. Le pommeau offre d'un côté la Fortune et de

l'autre saint Georges, patron des braves. Nous goûtons peu, nous

l'avouons, l'alliance du sacré et du profane; nous sommes plus classique

et aimons l'unité.

La petite épée de cour, également en fer ciselé et or, est plus conforme

aux idées que nous venons d'énoncer. Une épée à la cour n'est qu'un

ornement, un colifichet, et ne parle que de paix. Aussi sur cette épée,

la Paix est assise tenant une corne d'abondance et éteignant le flambeau

de la guerre. La Victoire la couvre de son bouclier; des chimères et des

mascarons ornent le pommeau de ce joli jouet.

[Illustration: Fusil style Louis XV, exécuté par M. Caron.--Aspect de la

crosse et développement du porte-baguette et du dessous de crosse.]

Le fusil, nouveau modèle renaissance, exposé par la même maison, montre

les efforts intelligents de nos arquebusiers pour secouer le joug de

l'imitation anglaise, imposée par la mode. La crosse de ce fusil, dont

la forme est svelte, nous a surtout satisfait, parce qu'elle est

éminemment susceptible d'une ornementation que ne comportent évidemment

pas les formes lourdes et les lignes anguleuses de la mouture anglaise.

Cette forme renaissance est le complément de la crosse adoptée

aujourd'hui pour les bons pistolets de tir, dont la composition est due

à M. Lapret, et est sortie également de la maison Lepage. Rien n'est

plus gracieux et plus riche que cette forme, et les ornements du fusil

exposé montrent jusqu'où peut aller un artiste aussi éminent que M.

Lapret.

Parmi les fusils dont la crosse est ornée avec le plus de goût, nous

avons remarqué le fusil style Louis XV, sorti des ateliers de M. Caron.

Tous les ornements sont exécutés en acier; la composition et les dessins

en sont dus à M. Gilbert. Sur la crosse sont la chasse au renard et la

chasse au loup. Rien ne peut rendre le mouvement que l'artiste a su

imprimer à toutes ces scènes; ou voit les meutes s'élancer et courir; on

entend presque le son du cor, l'hallali et l'aboiement des chiens. Cà et

là l'artiste a semé les épisodes; c'est bien le désordre d'une chasse,

où chacun court à son but, cherchant à devancer l'autre. Sur la

sous-garde sont des têtes de divers gibiers, et au milieu du ponté, la

figure allégorique de l'amour de la chasse faisant un appel à ses aînés.

Sur les chiens sont d'autres figures allégoriques admirablement

exécutées. Honneur à l'artiste et à l'arquebusier qui ont mené à bonne

fin une telle entreprise!

[Illustration: Exposition de l'industrie.--Amurerie.--Fusil et Épée de

la fabrique de M. Moutier-Lepage.]

L'exposition de M. Caron se distingue aussi par quelques inventions

d'une utilité incontestable. Ainsi, à l'époque des chasses, les journaux

retentissent du récit de morts causées par l'imprudence ou

l'imprévoyance des chasseurs qui ne désarment pas leur fusil pour sauter

un fossé, pour pénétrer dans un bois ou pour charger un coup, ou dont le

chien, quoique baissé, se relève par une cause accidentelle, et, en

retombant sur la capsule, fait partir le coup de fusil. Eh bien, avec le

nouveau chien de M. Caron, ces malheurs ne sont plus possibles. Le chien

a une tête mobile et un épaulement. Il suffit de tourner cette partie

mobile pour que l'épaulement vienne s'appuyer sur la coquille de la

culasse, et empêche le fond du chien de presser sur la cheminée. Nous ne

saurions trop recommander cette invention, qui doit, à notre sens,

prévenir de grands malheurs. Les autres fusils exposés par M. Caron nous

ont paru d'une grande élégance, et nous ne concevons pas l'anglomanie

qui nous fait abandonner les industriels français pour ceux

d'outre-Manche.

[Illustration: Couteau-Pistolet pour le voyage, par M. Dumoutier, à

Roudan.]

Signalons encore une carabine se chargeant par la culasse, et construite

de façon qu'en levant la sous-garde, le canon bascule pour recevoir la

cartouche, et le chien s'arme. Tout le mouvement peut parfaitement

s'exécuter d'une seule main. Cette arme serait donc d'un excellent usage

sur les navires. Enfin de charmants pistolets à quatre, six et huit

coups, auxquels M Caron a adapté un système ingénieux, destiné également

à prévenir les imprudences, complètent une des cases remarquables de

l'exposition.

Mais voyez, non loin de là, cette modeste case où l'on ne remarque qu'un

seul fusil avec ses accessoires! Pourquoi la foule s'arrête-t-elle avec

tant d'empressement devant cette exhibition? Le nom de l'artiste est-il

de ceux que la renommée s'est plu à entourer d'une auréole de gloire, ou

le fusil exposé attire-t-il l'attention par la richesse de la matière

d'ornementation? Non; l'artiste est à peine connu hors de sa ville

natale, et cependant c'est un homme de génie qui peut rivaliser avec les

ciseleurs les plus habiles. Son nom est Jourjon; il habite Rennes,

consacrant tous ses moments à l'art, Heureux de son obscurité et fier du

sentiment intime de sa valeur personnelle. Pour lui l'art est tout son

amour; l'industrie n'est que l'accessoire. Aussi, admirez avec quel

admirable soin sont traités tous les détails du fusil dont nous offrons

les dessins à nos lecteurs. L'auteur a su résister à la mode en revenant

à la coupe française élégante et légère, dont les lignes flexibles se

prêtent toujours mieux à l'ornementation la plus riche comme la plus

simple.

[Illustration: Fusil style Louis XV, exécuté par M Caron.--Développement

de la batterie, de la sous-garde et de la plaque de crosse.]

Qu'on nous permette de rappeler en peu de mots les droits du grand

artiste de Rennes à la gloire et à la renommée. Les travaux de M.

Jourjon datent de loin, et il faut remonter au commencement de ce siècle

pour en trouver les premières traces. C'est en 1805 que l'artiste fait

ses premières armes.

La crosse du fusil, donné en cadeau à un prince de Bavière, présentait

un bas-relief dont le sujet était une bacchanale; les chiens, la

platine, la sous-garde, s'étaient transformés en autant de figures de

ronde-bosse délicatement sculptées et fouillées avec une persévérance et

un art étonnant, dans le bois et dans le métal.

En 1822, la France avait choisi, pour offrir en cadeau au duc de

Wellington, un fusil de Jourjon, véritable merveille de l'art. Ce fusil

représentait les douze travaux d'Hercule. Plus tard, deux Français ont

acquis de M. Jourjon deux fusils, dont l'un représente Actéon dévoré par

ses chiens, et l'autre la figure allégorique de l'Envie. On parle bien

encore d'un autre fusil, envoyé par l'artiste à Paris en 1830, et qui a

disparu dans la tourmente révolutionnaire. On prétend qu'un Anglais

habitant l'île Maurice l'a acquis à vil prix. Quoi qu'il en soit, M.

Jourjon, qui est à la fois sculpteur, ciseleur, damasquineur et

arquebusier, ne s'est pas découragé en perdant le fruit de plusieurs

années de travail: il s'est remis à l'oeuvre et, en terminant le fusil

dont nous allons nous occuper, il a du, assure-t-on: «Exegi monumentum

aere perennius.» L'art, en effet, est immortel, les hommes passent, le

bois et l'airain disparaissent, la gloire attachée à un nom va seule à

la postérité. Le dernier fusil de M. Jourjon, le monument, ne le cède à

aucune antre pièce de l'exposition par la grâce et l'originalité de la

composition et par le fini des détails; nous retrouvons là les mêmes

tours de force de ciselure, la même fermeté de burin. Qu'on remarque les

deux pistons; un sphinx se précipite les ailes déployées et la bouche

ouverte, sur la capsule qui lui éclate entre les dents. Il est posé,

comme un vampire, sur la poitrine d'un homme admirablement modelé qui

sert de platine et reçoit, avec un calme héroïque, la détonation de la

cheminée sous forme de cornet acoustique; la sous-garde est une figure

sévère de Diane qui, un arc à la main et le croissant symbolique au

front sort d'une touffe de feuillage.

C'est là, si l'on veut, l'allégorie de la chasse à l'affût. Dans la

crosse est sculptée la statue du dieu du silence. Ce que nous venons de

dire n'est qu'une description froide et incomplète: la parole ne peut

rendre les mille recherches de la sculpture, les coquetteries sans

nombre de ce travail précieux. L'étui du fusil, avec son moule à balles,

son tournevis, sa fiole pour l'huile et tous ses autres accessoires, est

aussi étonnant de recherches et de détails que le fusil lui-même. Tout

cet ensemble, ciselures sur acier, gravures damasquinées, incrustations

en or et sculpture sur bois, nous semble devoir attirer sur son auteur

les récompenses du jury, comme il a déjà mérité l'attention et

l'admiration de la foule.

[Illustration: Poignée de l'Épée de la fabrique de M. Moutier-Lepage.]

MM. Dumonthier et Chartron, couteliers à Roudan, près Nantes, ont exposé

un couteau-pistolet dont nous donnons le dessin. Ce couteau, d'une

composition originale, nous a semblé pouvoir être d'un bon usage, soit

pour la chasse à la bête fauve, soit en voyage. Nous le représentons

sous deux aspects; au repos, avec sa gaine, et dégainé, le croisillon

servant de chiens pour les deux pistolets qui sont de chaque côté de la

lame, relevé et armé et prêt à faire feu. Pourtant disons franchement

que nous n'avons pas une grande inclination pour ces armes à deux ou

trois fins: l'une, à notre avis, doit nuire à l'autre. Quand nous voyons

une de ces armes réputées terribles entre les mains d'un homme, il nous

semble voir un de ces malheureux artistes ambulants, orchestre complet,

jouant des timbales avec ses genoux, de la grosse caisse avec son coude,

du chapeau chinois avec sa tête, du chalumeau avec la bouche, et tenant

un violon entre ses mains. Ce pauvre homme peut posséder à fond un de

ces instruments et être de première force sur la grosse caisse ou le

chapeau chinois isolément: mais de tout cet ensemble résulte un

charivari à faire aboyer tous les chiens du quartier. Loin de nous la

pensée d'appliquer cette comparaison au couteau-pistolet dont nous

venons de parler, mais notre conviction est que, pour bien faire une

chose, il faut n'en faire qu'une à la fois.

[Illustration: Fusil sculpté exécuté par M. Jourjon, armurier a Rennes,

Ile-et-Vilaine.]

[Illustration: Développement du Coutelas du duc de Luynes.]

L'exposition de M. Gastinne-Renette est une des plus remarquables pour

l'exécution des armes et surtout la composition du métal des canons de

fusil à rubans. Cet arquebusier a imaginé un nouveau procédé pour les

façonner. On sait que le ruban qui compose ces canons est formé d'une

lame plate roulée en hélice et soudée bord à bord; c'est toujours par le

défaut de ces soudures que le fusil éclate. M. Gastinne-Renette a formé

son ruban par la juxtaposition de deux prismes triangulaires superposés

de façon que le sommet de l'un s'insère à la hase de l'autre. De cette

façon les points de contact des soudures ainsi pratiquées dans des plans

obliques à l'axe du canon se trouvent augmentés. L'inconvénient des

travers, c'est-à-dire des défauts de soudure, est plus sûrement évité.

Des canons ainsi confectionnés ont résisté à l'épreuve d'une charge de

50 grammes de poudre et de 8 balles de plomb. La charge ordinaire est de

3 à 4 grammes de poudre et de 10 grammes de plomb. M. Gastinne-Renette a

un titre de plus à la reconnaissance du public. C'est lui qui a si

habilement secondé de son zèle et de ses connaissances M. Delvigne dans

les heureuses innovations que cet officier a introduites dans les armes

de guerre. Nous voudrions pouvoir en entretenir nos lecteurs, mais les

bornes de cet article ne nous le permettent pas. Le progrès fait dans ce

sens est immense, et l'on éprouve en ce moment des carabines qui

tiennent pour ainsi dire l'ennemi hors de la portée du canon. On prétend

que ces carabines portent sûrement à 1,200 mètres.

Avant de terminer notre compte rendu, disons un mot des magnifiques

lames en acier fondu et damassé fabriqué par M. le duc de Luynes. On

sait quelle immense réputation avait acquise, après l'expédition des

Français en Égypte, l'acier damassé de l'Inde et de la Perse. Les lames

orientales étaient d'une beauté incomparable, et longtemps on chercha en

France, mais en vain, à imiter leurs qualités et leur veine ronceuse.

On fit des essais les plus suivis pour y arriver, et quelques habiles

chimistes obtinrent de très beaux résultats, soit par l'alliage' de

différents métaux avec l'acier fondu, soit par le mélange de la fonte

avec la fonte oxydée. Ce n'est que par l'analyse la plus savante et les

recherches les plus patientes que M. de Luynes est parvenu à déterminer

chimiquement la composition des lames et des culots venus d'Asie, et à

établir une fabrication courante qui ne le cède en rien aux beaux aciers

damassés dus au célèbre armurier Assad-Allah. Les aciers des Indes

contiennent constamment certaines substances alliées au fer, mais en

proportions variables. Ainsi le nickel, le tungstène, le manganèse,

parfois, le cobalt, le fer et le carbone, tels sont les éléments des

lames orientales. De plus, les culots imparfaitement fondus, ayant

montré à leur partie supérieure des clous de différentes formes, dont

les pointes étaient engagées et dont la tête faisait saillie en dehors,

on en a conclu que les Orientaux fabriquaient d'abord une sorte de fonte

très-fusible et très-dure à cause de sa grande carburation, qu'ensuite

ils la ramenaient au degré convenable d'aciération, par l'addition de

clous de fer. Des essais faits dans cette direction ont prouvé la

sagesse de ces inductions et ont amené l'habile chimiste à la

composition qu'il a adoptée pour ses lames damassées. La préparation sur

laquelle nous ne pouvons entrer dans de grands détails ces des plus

délicates. Il faut mélanger et combiner dans de certaines proportions le

fer doux, le manganèse et la sciure de chêne qui fournit le carbone.

Après la fusion on casse en petits morceaux la masse obtenue et on la

remet au feu avec une certaine quantité de fer doux. C'est ainsi que M.

de Luynes est parvenu à doter la France d'une industrie nouvelle et de

produits qui soutiennent avantageusement la concurrence et la

comparaison avec les beaux aciers damassés de l'Orient. Honneur à

l'homme qui a su consacrer ses loisirs et sa fortune à cette oeuvre

toute nationale, et qui n'a pas craint que la fumée de ses creusets

ternit son blason de grand seigneur!

[Illustration: Poignée du Coutelas du duc de Luynes.]

Bulletin bibliographique.

_Études sur l'Histoire romaine_; par Prosper Mérimée. 2 vol.

in-8.--Paris, 1844. _Victor Magen_. 15 fr.

Ceux de nos lecteurs qui ont étudié le procédé de composition de M.

Mérimée, et à qui les ouvrages de cet écrivain remarquable sont

familiers, n'éprouveront sans doute aucune surprise en le voyant

renoncer aux oeuvres de fantaisie pour se plier à la règle austère de

l'histoire. L'auteur de _Colomba_ possède en effet à un très-haut degré

les qualités principales de l'histoire, une érudition vaste et

intelligente, une rare sobriété d'esprit: une raison élevée qui trouve

sa source dans la modération et l'expérience; enfin un tact parfait qui

lui permet de retrouver toujours les passions de l'homme sous le masque

dont elles se couvrent.

Dans ses travaux archéologiques, si exacts et si sévères, M. Mérimée a

déjà montré que ses belles facultés de conteur n'exercent point sur son

imagination une influence trop exclusive. Les quatre volumes qui

composent cette oeuvre consciencieuse ont exigé une assez forte dépense

d'érudition, pour que les titres de l'inspecteur des monuments

historiques soient aussi solides et aussi sérieux que ceux du charmant

romancier. C'est donc sans effort, c'est donc avec une foule de

préventions favorables que le public doit accueillir le nouvel ouvrage

de M. Mérimée. Il y a entre les beaux récits de la Chronique du temps de

Charles IX et les meilleures pages des Études, une relation facile à

saisir et à suivre. Sous les arabesques du roman, comme sous la broderie

rigoureuse de l'histoire, ou retrouve le même fond d'observation fine et

profonde.

Les deux volumes que nous avons sous les yeux comprennent un essai sur

la guerre sociale et une histoire de la conjuration de Catilina. Nous

nous occuperons d'abord de l'essai sur la guerre sociale. Ce travail est

divisé en trois parties. La première embrasse le cours des quarante

années qui procèdent l'ouverture des hostilités. Ou y voit éclore et

mûrir les causes de cette étonnante prise d'armes; on voit pour ainsi

dire se former à l'horizon les nuages menaçants qui bientôt lanceront la

foudre sur Rome. C'est le prélude de l'orage,--de vagues éclairs et un

tonnerre lointain.--Mille rumeurs circulent rapidement dans la

Péninsule; enfin, des mains inconnues ne cessent pas de jeter des

ferments de haine au sein de ces populations d'ailleurs travaillées par

les tribuns de la métropole et par les nobles italiotes, jaloux de se

dérober au patronage égoïste des grandes familles. Au milieu de cet

ouragan qui s'élève, apparaissent les champions de l'émancipation, les

Gracchus, Drusus, Saturnius.--La partie est engagée; les joueurs sont en

présence, et l'enjeu est sur la table.

La seconde partie nous entraîne sur les champs de bataille où, après des

efforts admirables, la confédération italienne ne tardera pas à

succomber. Nous voyons périr, l'une après l'autre, toutes ces armées qui

eurent leurs jours de triomphe, et qui effrayèrent Rome au point de lui

rappeler les jours terribles de l'invasion des barbares. Nous

rencontrons tour à tour le vieux Marius, face de lion qui faisait peur

aux Cimbres, et Sylla, ce philosophe sanglant qui fut toujours si

heureux.

Au souffle puissant de ces hommes de guerre, le flux des peuples

révoltés, qui avait inondé l'Italie, commence à décroître rapidement.

Les armées romaines regagnent le terrain perdu; les Vaincus meurent ou

s'éloignent. Encore un triomphe pour Rome!

La troisième partie achève de raconter les défaites de la diète

italienne; mais avant de s'éteindre, cette courageuse insurrection

jettera une dernière lueur vers le ciel. Conduite par Pontius Telesinus,

une armée de Lucaniens, de Samnites et d'Étrusques vient camper à un

mille de la métropole, devant la porte Colline. Les confédérés, altérés

de vengeance, voient briller au soleil les tours de Rome. «C'est la

tanière des ravisseurs, crie le général, brûlons-la, détruisons-la; tant

que la forêt maudite ne sera pas rasée, les loups ne laisseront pas de

liberté à l'Italie.» La ville éternelle résistera-t-elle à cette

dernière agression? Il y eut dans Rome un moment d'indicible épouvante;

mais l'armée de Sylla s'avance à grands pas. La lutte fut terrible.--Les

derniers bataillons de la diète restèrent sur le champ de bataille, où

les vainqueurs, épuisés, comptèrent cinquante mille morts. On chercha

longtemps Telesinus; «on le trouva enfin percé de coups, mais respirant

encore, entouré de cadavres ennemis. L'orgueil du triomphe se lisait

dans ses yeux éteints, qu'il tournait encore menaçants vers Rome.

Heureux si la mort le surprit tandis qu'il se croyait vainqueur.»

Telle fut l'issue de la guerre sociale, qui jeta son dernier cri sous

les murailles de Rome, et qui prépara la voie où entra Sylla, suivi de

ses vingt-quatre licteurs aux haches ensanglantées.

La conjuration de Catilina n'offre pas un intérêt moins vif: les hommes

qui prennent part à cette nouvelle entreprise ont même des proportions

plus héroïques. Ainsi, si on n'entend plus parler du sauvage Marius, ou

voit se lever au milieu du récit les immortelles figures de César, de

Pompée et de Cicéron. Le héros de la conjuration, Catilina, ne manque

pas non plus d'une certaine grandeur romanesque. Salluste flétri ses

crimes, mais il semble éprouver une admiration contagieuse lorsqu'il le

peint avec ces mots: «_Vastus animus, immoderuta, incredibilia, numis

alta, semper cupiebat._» A coup sûr cet esprit exalté, qui visait au

sublime, n'était pas un conspirateur vulgaire. D'ailleurs, si les

singulières actions de sa vie ne suffisent pas à le sauver du mépris des

gens de bien, l'héroïsme de sa mort ne doit-il pas lui mériter quelque

estime? «il est beau, comme dit Salluste, de périr en couvrant de son

cadavre la place ou, vivant, on a combattu.»

M. Mérimée, en abordant cette période de l'histoire romaine, ne s'est

pas abusé sur les difficultés de son entreprise. Il savait que les

historiens de cet événement, Salluste, Cicéron, Suétone, Plutarque,

etc., n'ayant pas pu ou n'ayant pas voulu nous livrer le mot de

l'énigme, il lui était difficile de prétendre expliquer ce mystère. S'il

n'a donc pas entièrement soulevé le voile, il a du moins jeté un vif

rayon de lumière sur le front du conspirateur. Dans un tableau

très-animé de la société romaine à cette époque, il a indiqué les causes

de la domination que Catilina exerça sur la jeunesse patricienne. Il a

ainsi fait comprendre la neutralité, sinon la complicité de Jules César

et les honneurs qui furent rendus aux mânes de l'homme mystérieux que le

sénat avait essayé de flétrir du nom d'ennemi public.

A coup sûr, si une rare sagacité, fortifiée par des recherches

consciencieuses, avait pu résoudre une question que les contemporains

ont laissée dans l'obscurité, M. Mérimée aurait complètement réussi.

Dans l'introduction de son livre, il se propose surtout d'être sincère

et précis; on peut dire qu'il a dépassé le but; car, à ces deux qualités

que personne ne lui contestera, il joint celle d'être un écrivain

toujours ingénieux et attachant.

L'Illustration, No. 0070, 29 Juin 1844 · 第 8 / 11 题