Rome, le 10 juin 1844.
... Pendant que le triste dénouement d'un drame sanglant s'accomplissait
dans le nord des États de l'Église, une scène joyeuse se passait à
quelques milles de Rome. Depuis huit jours une grande agitation régnait
parmi les artistes allemands qui habitent Rome; leurs figures ouvertes,
mais impassibles d'ordinaire, étaient rayonnantes et animées; leur
conversation que malheureusement je ne comprenais pas avait quelque
chose d'inaccoutumé. Enfin je connus le mot de l'énigme en recevant une
lettre qui m'invitait à me rendre à _la Cervara_, petit village des
environs de Rome. Mais une chose me parut singulière; bien que nous
fussions au mois de mai, et que le carnaval fût enterré depuis
longtemps, on m'invitait à prendre un costume de fantaisie, et à me
rendre au village, monté sur un âne. Ces deux conditions étaient
indispensables sous peine d'exclusion. Le gouvernement pontifical permet
cette mascarade, pourvu que l'on se costume hors de la ville sainte;
aussi, de grand matin, voit-on une immense foule environner la
_locanda_, où chaque artiste va, d'un air très-grave, s'affubler du
costume grotesque ou sérieux de quelque personnage réel ou imaginaire.
Des qu'il en paraît un, ce sont des rires, des battements de mains, des
joies inconnues en France. Une gaieté franche accueillait chaque
déguisement, et l'accompagnait jusqu'à la plaine de _la Carvara_ où la
cavalcade aux longues oreilles se rangea à la voix d'un général. La
musique se fit entendre au loin, et l'escadron asinien y répondit d'une
manière comique. On vit alors s'avancer majestueusement un char traîné
par deux boeufs précédés de bannières portant Bacchus sur un tonneau, et
d'huissiers ayant sous le bras un parapluie, et sur leurs chapeaux les
armes du roi de la fête, c'est-à-dire un compas en sautoir avec une
fiole de gomme élastique (le roi était un architecte); enfin le cortège
s'arrêta, et ce monarque d'un jour prononça un discours en allemand.
Plusieurs fois l'orateur fut interrompu par des sons discordants que la
baguette et le fouet des huissiers ne purent faire cesser que
difficilement. Le discours terminé, le cortège se remit en marche et se
rendit dans une caverne, où, après les invocations d'usage, la sibylle
se montra aux yeux effrayés des spectateurs. Le roi la questionna
d'abord sur le sort des arts pendant l'année; mais aussitôt la sibylle
se couvrit la tête et s'enfuit. Evoquée de nouveau et à plusieurs
reprises, elle ne reparut qu'après les vives instances du roi des
Allemands. Enfin elle parla. Je crois qu'il est facile de deviner sa
prédiction, qui peut se traduire par anarchie, égarement, mais grand
talent. Sa harangue achevée, après quelques minutes, l'on vit passer
dans l'ombre de la grotte _Pietro_, le modèle favori, _Pietro_, laissé
aux artistes comme type de l'ancien Romain, et portant une tasse de café
sur un plateau. La sibylle, ayant satisfait ses nombreux auditeurs, se
retira près de Pietro, après avoir accepté l'invitation d'un repas au
fond de l'antre consacré.
[Illustration: Fête des Allemands, à Rome, au mois de Mai, dans les
grottes de la Cervara.]
Dans une grande salle taillée dans le roc, et soutenue par d'énormes
massifs de pierre, se trouvaient des tables rangées en fer à cheval. Des
pierres roulées à l'entour servaient de sièges. Chacun courut se placer
suivant son bon plaisir; des tostes furent portés alternativement, et
tous tendaient à l'union artistique des peuples, au développement, et au
progrès des arts. En Italie, berceau des arts, aujourd'hui terrain
neutre, on se visite volontiers; les arts se font au grand jour, et les
ateliers sont ouverts à tous; c'est une confraternité générale. Il n'en
est pas ainsi dans notre France, où l'on oublie bien vite les préceptes
admirables de confiance mutuelle; ici on se cache, on travaille dans
l'ombre. Peu d'amis ont le droit de pénétrer dans l'intimité de
l'atelier; et cependant c'est là peut-être où les grandes questions
politiques sont inconnues, où les spéculations financières sont
regardées comme séchant le coeur, où enfin l'homme travaille à son art
favori sans s'inquiéter de sa fortune.
Courrier de Paris.
[Illustration: Cour d'assises de la Seine;-Audience du 27 juin
1844--Procès d'Édouard Donon-Cadot et de Rousselet, accusés d'assassinat
sur la personne de Donon-Cadot, banquier Pontoise.]
[Illustration: Maison de Donon-Cadot, rue Basse de la Tannerie, à
Pontoise.]
[Illustration: Arrestation de Rousselet, assassin de Donon-Cadot.]
Voici un temps qui n'est pas rafraîchissant du tout: le ciel est lourd
et l'air brûlant; Paris ne ressemble plus à rien, si ce n'est à un four;
on n'entend de tous côtés que des ouf! et des holà! on ne voit que des
visages rouges et haletants, des regards mornes et des fronts qui
s'essuient; que de gens ôtent leur chapeau et passent leurs doigts dans
leurs cheveux humides; que d'autres enflent leurs joues et cherchent,
tristes Borées, à faire un peu d'air et de fraîcheur! Heureux les
Parisiens favorisés du ciel que leurs affaires ne forcent pas à mettre
le pied, par ces jours de canicule, sur le pavé brûlant et l'asphalte
calciné! Heureux ceux qui ne sont point condamnés à traverser, en plein
midi, le quai du Louvre, la place Louis XV ou le Carrousel, immenses
fournaises d'où les humains sortent dix fois plus rôtis qu'un poulet
qu'on vient de tirer de la broche! Heureux, enfin, les rentiers et les
fainéants qui peuvent s'étendre sur un divan recouvert d'une toile de
Perse, toutes fenêtres closes, et au milieu de cette fraîche atmosphère
que produit le demi-jour dans le boudoir de nos femmes élégantes et de
nos raffinés.
S'il y a encore un Paris qui travaille et s'agite, on peut dire, sans
exagération, qu'il y a aussi un Paris qui passe sa journée étendu, comme
un mouton haletant à l'ombre des haies; s'il y a encore un Paris vêtu,
il y en a un qui ne l'est guère. Arrivez à l'improviste chez votre
voisine ou chez votre voisin, sans donner l'alarme par un coup de
sonnette, vous les verrez, comme des ombres épouvantées, s'enfuir de
porte en porte, dans ce simple appareil dont parle Néron, et que ne
justifient que trop les fureurs caniculaires de la saison.
Les glaciers et les limonadiers triomphent et se rengorgent: la canicule
fait leur bonheur et leur joie. Blanche est ravi, et Tortoni ne se sent
pas d'aise. Le Paris aristocratique est voué au sorbet et à la coupe à
la merise; le Paris bourgeois, au verre d'eau sucrée et à la limonade;
le Paris populaire, à la bière et au cidre; chacun se rafraîchit comme
il peut; toutes les soifs sont égales, mais l'inégalité règne dans les
moyens et dans la façon de la satisfaire; et si Jean Jacques
ressuscitait, quel beau chapitre il pourrait écrite sur cette matière,
pour faire suite à son discours philosophique couronné par l'Académie de
Dijon.
Cependant, les théâtres ne partagent pas l'avis de Tortoni et de
Blanche; la canicule et les théâtres sont deux ennemis nés, qui ne
s'entendront jamais ensemble. Dès que juin et juillet paraissent à
l'horizon, au milieu des feux de leur soleil éclatant, les théâtres
s'attristent et entrent en solitude. Peuplés tout à l'heure, et assiégés
par la foule, ils se dépeuplent tout à coup et sont abandonnés; si vous
aimez le désert, si vous voulez, comme Alceste, fuir l'approche des
humains, louez une stalle ou une loge pendant les jours d'été, du 13
juin au 15 août; vous êtes sûr de pouvoir donner un libre cours à votre
misanthropie, et de ne percevoir qu'à de rares intervalles cette espèce
malfaisante qu'on appelle vulgairement l'espèce humaine.
Ces malheureux théâtres comprennent si bien leur infortune, qu'ils ne
cherchent pas même à lutter contre elle, tant elle leur semble fatale et
inévitable; résignés à leur sort, ils chantent, déclament et gambadent
devant des loges vides, et des banquettes où quelques spectateurs égarés
s étendent de long en large, sans craindre de rencontrer le bras, la
jambe ou le dos d'un voisin. Aussi l'été est-il la saison stérile pour
les champs dramatiques; tandis que ailleurs les fleurs et les fruits
abondent, parent la surface de la terre et ornent les vergers et la cime
des arbres, les théâtres ne donnent ni fleurs ni fruits; ils vivent tant
bien que mal des restes de leur hiver et de quelques vaudevilles,
comédies ou drames avariés, dont les fins gourmets n'auraient pas voulu
dans une autre saison. Les mauvaises pièces, celles du moins dont on
n'attend rien ou peu de chose, sont qualifiées, en style de direction
théâtrale, de pièces d'été; on les met en réserve sous cette étiquette,
et on les garde pour les mois étouffants. Il y a plus d'une raison pour
que les théâtres en agissent, ainsi; d'abord, les bonnes pièces, ou
plutôt celles qui ont la prétention d'être bonnes, font les reinchéries
et refusent d'affronter les chances du mois de juillet ou du mois
d'août; d'autre part, les mauvaises pièces se laissent faire; il est
clair, en effet, que leur intérêt les engage à se produire dans une
saison où les juges sont absents et les banquettes désertes; elles sont
à peu près sûres d'être applaudies quand personne n'est là pour les
siffler. De là cette abondance d'ouvrages détestables qui affligent
l'été.
C'est aussi le temps où les acteurs un peu en crédit prennent leur
congé; ils quittent Paris, qui va bientôt les quitter, pour aller
chercher en province ou à l'étranger les succès, les bravos, la foule
que la canicule leur enlève. Cette émigration a l'avantage de donner un
grand attrait aux dernières représentations qui précèdent leur départ,
et de faire oublier au public les ardeurs du thermomètre; sans compter
qu'elle prépare à ces acteurs bien-aimés le triomphe d'un retour
éclatant. Paris, qui s'est trouvé privé de leur talent pendant deux ou
trois mois, les revoit plus tard avec transport; il n'y a rien de tel
que l'absence pour aiguiser l'appétit; la possession sans relâche blase
et fatigue les plus amoureux.
Nous allons donc perdre, pour quelques semaines, nos acteurs et nos
chanteurs les plus renommés, mademoiselle Rachel à leur tête; ou plutôt,
nous avons déjà perdu mademoiselle Rachel; elle a donné, l'autre jour,
sa représentation d'adieu au milieu des bravos et des couronnes; c'est
la Catherine II de M. Hippolyte Romand qui en a fait les honneurs. A
l'heure où nous écrivons, mademoiselle Rachel est à Bruxelles, où elle
jouera six fois pour les menus plaisirs de la Belgique; il est probable
que Gand. Anvers, Mons et les autres villes accourront pour l'applaudir;
les _railways_ vont avoir fort à faire. Où ira ensuite mademoiselle
Rachel? Personne ne le sait positivement; les uns parlent de
l'Angleterre, les autres de l'Italie; les mieux informés pensent que
mademoiselle Rachel, déposant pour quelque temps le sceptre et la
couronne tragiques, se vouera au silence, au repos, à la solitude, et,
laissant là Corneille et Racine, lira Berquin ou _l'Ami des Enfants._
Nous disions qu'il était impossible d'avoir raison de la canicule: non
certes... à moins qu'on ne s'appelle Marie Taglioni; juin a beau faire,
il n'est pas le plus fort contre ce talent divin; les sept
représentations données par la ravissante danseuse ont été, pour elle,
autant de triomphes; en vain l'ingénieur Chevalier nous menaçait de ces
vingt degrés au-dessus de zéro, la foule impatiente se disputait les
places, au risque de l'asphyxie. Aujourd'hui samedi, Marie Taglioni a
clos ces soirées magnifiques; elle se dérobe, le sourire sur les lèvres,
à l'avalanche de couronnes et de fleurs amoncelées sous ses pas et sur
sa tête, par l'enthousiasme du parterre. On avait annoncé,--nous avions
annoncé nous-même,--que mademoiselle Taglioni était résolue à se retirer
ensuite définitivement du monde des sylphides; Paris aurait reçu ainsi
son suprême adieu. Il n'en est rien: mademoiselle Taglioni n'entend pas
faire de jaloux; après Paris, elle ira successivement visiter les
royaumes et les capitales qui l'ont admirée et fêtée pendant sa
brillante carrière; à chacune d'elles, Marie Taglioni veut demander une
dernière couronne et adresser un dernier sourire; ou a calculé que ce
voyage de reconnaissance pourra durer à peu près deux ans et rapporter à
mademoiselle Taglioni de trois à quatre cents mille francs; c'est sur ce
lit d'or et de fleurs, et seulement après ces deux années mémorables,
que Marie Taglioni compte se reposer sans retour.
Le vénérable Berton, l'auteur du _Montano_ et d'_Aline_, est mort il y a
quelques semaines, comme chacun sait; nous ne savons pas si l'habile
compositeur a légué son génie musical à quelqu'un; jusqu'ici nous n'en
avons rien vu; mais du moins son fauteuil académique ne restera pas sans
héritier; l'Académie des Beaux-Arts en a fait sortir un de l'urne du
scrutin; ce bienheureux élu est M. Adolphe Adam. Pourquoi pas? M.
Adolphe Adam est un compositeur fécond et spirituel, et l'ombre du
bonhomme Berton n'y trouvera rien à redire; Berton lui-même, de son
vivant, avait donné trois ou quatre fois sa voix à Adolphe Adam, qu'il
aimait beaucoup. On ne croit pas cependant qu'il ait poussé l'amitié
jusqu'à mourir tout exprès pour lui laisser son fauteuil.
«Enfin le voilà! il a paru! ouvrez les oreilles et les yeux!
--Quoi donc? de qui parlez-vous? quelle est cette merveille?
--Ne le savez-vous pas? de quoi parle-t-on depuis six mois? quel est le
prodige que Paris, que la France, que l'Europe, que le monde attend avec
anxiété?--Ah! je comprend; le _Juif Errant_ de M. Eugène
Sue!--Précisément. _Le Constitutionnel_ a commenté la fameuse
publication; aussi l'abonné se rue-t-il aux portes; et il faut avouer
qu'on n'a pas perdu pour attendre: les cinq premiers feuilletons qui
sont comme l'avant-scène du livre, promettent monts et merveilles; le
singulier y règne, la curiosité y est vivement excitée; et tout fait
croire que _les Mystères de Paris_ ont trouvé un frère puîné qui ne leur
cédera en rien, ni pour l'originalité, ni pour la variété, ni pour la
hardiesse, ni pour le plaisir, ni pour la terreur.
Mais voici un autre drame qui se déroule sous nos yeux; et
malheureusement ce n'est plus d'un roman qu'il s'agit, mais d'une
épouvantable réalité. On voit que nous voulons parler du crime qui jeta
l'effroi dans la ville de Pontoise au mois de janvier dernier,
c'est-à-dire de l'assassinat du banquier Donon-Cadot.
Donon-Cadot, ancien marchand de draps à Pontoise, avait abandonné ce
commerce depuis 1837, et se livrait à des opérations d'escompte et de
banque; il passait pour très-riche dans le pays, et aussi pour
très-parcimonieux. Donon-Cadot habitait une des rues les plus
fréquentées de Pontoise; une femme de ménage composait tout son
domestique. Le riche banquier, continuellement occupé de ses nombreuses
affaires, s'installait d'habitude, dès le matin, dans son bureau, situe
au rez-de-chaussée et donnant sur la rue par une fenêtre ornée de longs
rideaux verts; c'est là que le 15 janvier, vers quatre heures et demi du
soir, le fils aîné, le gendre, la soeur, et la belle-fille de
Donon-Cadot trouvèrent un cadavre gisant dans le sang et horriblement
mutilé: c'était celui du malheureux vieillard. Des traces d'effraction
annonçaient que le vol avait suivi l'assassinat; en effet, sur la
déclaration du jeune Édouard, second fils de la victime, il fut constaté
que l'assassin avait soustrait une somme d'argent s'élevant à peu près à
6,000 fr., et un portefeuille contenant pour plus de 600,000 francs de
valeurs.
La justice fit pendant longtemps de vains efforts pour découvrir les
traces du coupante; rien n'éclairait ses recherches: enfin, on apprit
que plusieurs des billets soustraits chez Donon-Cadot avaient été
présentés en paiement à différentes personnes; la justice remonta aux
informations, épia, surveilla, se tint sur ses gardes, et enfin, le 15
février, elle opérait l'arrestation d'un jeune homme âgé de seize à
dix-sept ans, qui se trouvait porteur d'un billet endossé par
Donon-Cadot Ce jeune homme était le fils d'un nommé Rousselet, de
Sannois; dès ce moment, tout fut dit; on tenait le coupable.
Le 18 février, Rousselet père était arrêté à Sannois à six heures du
matin. Les gens de justice ne le trouvèrent pas chez lui, mais dans une
cabane isolée et attenante à un petit jardin dont Rousselet était
propriétaire; depuis quelques semaines, Rousselet avait quitté sa maison
pour cette retraite solitaire; quand on l'y surprit, il avait un
pistolet placé près de lui, mais il n'en fil pas usage pour se détendre;
sur le mur de la cabane, près de la porte, on lisait ces inscriptions
lugubres, récemment tracées à la pointe d'un couteau:
«Ma tombe est à trente mètres de cette porte, à un mètre du mur.
«Rousselet Père.
«Ne pleurez pas sur ma tombe, je l'ai arrosée de mes larmes en la
fouillant.»
Une fosse était creusée, en effet, près de la porte.
D'abord Rousselet nia toute participation au crime; il déclara qu'il
avait trouvé les billets dont il était nanti à l'embarcadère du chemin
de fer, rue Saint-Lazare. Puis peu à peu, pressé de questions et vaincu
par l'autorité des faits, il s'avoua coupable; c'était bien lui qui
avait frappé, dans la matinée du 13 janvier, le malheureux Donon-Cadot!
Ce n'était pas assez; il fallait qu'un fait inattendu, douloureux,
effrayant, vînt augmenter l'horreur de cette terrible et sanglante
aventure; Rousselet avoua qu'il avait un complice; mais quel était ce
complice? Après avoir fait planer quelque temps les soupçons sur le
jardinier attaché à la maison de Donon-Cadot, Rousselet, abandonnant ce
pauvre homme dont l'innocence, en effet, fut aisément constatée, désigna
pour son complice... le fils de la victime elle-même, le jeune Édouard
Donon-Cadot, âgé de dix-huit ans et sorti, depuis une année seulement,
des bancs du collège. Rousselet accusa positivement ce jeune homme de
lui avoir suggéré le premier la pensée du crime et de l'avoir poussé à
l'accomplir par l'horrible appât d'une somme de cent mille francs.
Devant une pareille complicité, devant l'idée d'un forfait que certains
législateurs de l'antiquité avaient déclaré impossible, tant il semble
intervenir les lois divines et humaines, les magistrats s'arrêtèrent
d'abord; et nous-mêmes, en écrivant ces lignes, nous avons hésité un
instant à mêler le nom d'un fils à l'assassinat d'un père; mais nous ne
sommes ici que les historiens de ce drame lugubre, et le fait de
l'arrestation d'Édouard Donon-Cadot et de sa mise en jugement est plus
fort que notre répugnance; comment se taire, en effet? A l'heure même où
nous parlons, Édouard Donon-Cadot est assis sur les bancs de la cour
d'assises, à côté de Rousselet, et Dieu veuille qu'il parvienne à
prouver qu'il n'y a qu'un coupable dans cette sinistre et fatale
affaire! Rousselet avoue et accuse; Édouard Donon-Cadot nie.
Quant à la justice, elle s'appuie, pour justifier l'arrestation du jeune
Édouard et sa mise en jugement, d'abord sur les aveux formels et
réitérés de Rousselet, puis sur les hésitations, les explications
embarrassées et contradictoires du malheureux Édouard, et sur des
circonstances fatales qui semblent l'accuser. Quand le crime a été
commis, en effet, Édouard Donon-Cadot était dans la maison paternelle.
Comment n'a-t-il pas entendu le cri épouvantable qu'a poussé la victime,
et comment n'a-t-il pas volé à son secours? L'acte d'accusation argue
d'aileurs de ce fait, qu'Édouard est resté toute la journée enfermé dans
cette maison sanglante, disant à tous ceux qui venaient demander son
père, qu'il était absent sans doute dès le malin. Ce ne fut qu'à quatre
heures et demie du soir, près de sept heures après l'assassinat,
qu'Édouard Donon-Cadot sortit enfin et alla prévenir son frère, non pas
du crime, mais de l'inquiétude qu'il éprouvait en ne voyant pas son
père, et de ses soupçons qu'il pouvait bien lui être arrivé quelque
chose.
[Illustration:
a. Porte conduisant à la chambre du jury.
b. Porte conduisant à la chambre du conseil.
c. Le président.
d. Les conseillers assesseurs.
e. Le procureur général ou son substitut.
f. Le greffier.
g. Le jury.
h. Porte conduisant à la Conciergerie.
i. Banc des accusés.
j. Banc des avocats.
m. Places réservées aux magistrats.
n. Huissiers.
o. Banc des sténographes.
p. Places réservées aux témoins.
q. Porte conduisant à la salle des témoins.
s. Enceinte publique.
t. Porte de l'enceinte publique.]
Arrêtons-nous là; les accusés sont devant leurs juges, et la vérité doit
bientôt sortir du débat dramatique et terrible qui vient de s'engager.
Laissons donc la vérité se faire jour dans cette nuit épouvantable, et
ne hasardons pas davantage des conjectures et des faits que l'accusation
fait peser, il est vrai, sur la tête d'Édouard Donon-Cadot, mais qui ont
besoin, pour être démentis ou affirmés, que la voix équitable de la
justice ait prononcé le non qui absout ou le oui terrible qui condamne.
C'est devant la cour d'assises de Paris que cette nouvelle cause célèbre
est engagée; Me Chaix-d'Est-Ange prête à Édouard Donon-Cadot l'appui de
sa vive éloquence. Rousselet est défendu par un jeune avocat de talent,
Me Nogent-Saint-Laurent.
Nouveaux Systèmes de Télégraphie.
Un des caractères distinctifs de notre époque, c'est le désir d'abréger
les distances, d'économiser le temps, de faciliter les communications
d'homme à homme et de peuple à peuple. Dans ce but, on voit surgir à
chaque instant des inventions nouvelles; tout est mis à contribution, la
vapeur, l'électricité, la lumière, les gaz.--Un de ces jours on
retrouvera la flèche d'Abaris ou le tapis merveilleux des _Mille et une
Nuits._
Tandis que, pour la plus grande promptitude, sinon pour la plus grande
sécurité des voyages, une foule d'esprits inventifs cherchent à enrichir
et à multiplier ces prodiges, qui eussent fait pâmer de surprise et
d'effroi nos bons aïeux, et crier à la sorcellerie: les locomotives à
vapeur, les locomotives électriques, les chemins de fer atmosphériques,
etc., et qu'on tente même tous les jours la direction des aérostats, la
télégraphie n'est pas restée en arrière. Cette magnifique invention, qui
a permis de transporter la pensée et la parole à des distances énormes,
presque avec la rapidité de la parole elle-même, paraît sur le point de
recevoir de notables perfectionnements;--du moins beaucoup d'inventeurs
se flattent d'y parvenir, et quels que soient le fondement de leurs
espérances et la portée réelle de leurs tentatives, il n'en faut pas
moins y applaudir; car tant d'efforts combinés ne peuvent manquer de
produire quelque résultat utile.
Un reproche au système télégraphique actuellement en usage, et qui est
reste à peu près tel que les frères Chappe l'ont créé, de n'être pas
assez rapide, de ne pouvoir fonctionner la nuit, d'être interrompu par
le brouillard et les autres accidents atmosphériques, de n'avoir pas une
langue assez concise et assez variée pour tout ce qu'il doit exprimer.
Les inventeurs contemporains ont cherché à remédier à ces divers
défauts.
La tentative la plus radicale est celle qui consisterait à faire usage
des courants électriques. Tous les appareils, toutes les combinaisons
actuelles seraient renversées par l'emploi de ce nouvel agent. Rien ne
se ferait à l'air libre, à découvert; ce moteur mystérieux, mille fois
plus rapide que la parole, prompt comme la foudre et la pensée,
retracerait, à des distances incommensurables, par des voies cachées à
tous les regards, le message qui lui serait confié.
Mais s'il serait beau d'obtenir un pareil résultat, nous pensons que les
inventeurs ne l'ont pas encore obtenu. L'électricité et le galvanisme
forment tout un monde encore inconnu dans lequel nos Colombs physiciens
posent à peine le pied, et jusqu'à présent la télégraphie électrique
nous paraît à l'état de curiosité, sans grande application usuelle
possible. Une ligne a cependant été établie par ce système, en
Allemagne, je crois. Je ne sais trop si l'Angleterre n'a pas fait aussi
son petit essai parallèle à un chemin de fer; mais tout cela n'est
encore qu'à l'état d'étude, et ne constitue, s'il nous est permis de
parler ainsi, qu'une télégraphie de laboratoire.
La France, mère de cet art ingénieux, a été plus prudente, et sans
essayer des l'abord des innovations radicales et fabuleuses, elle s'est
sagement tenue dans la voie des perfectionnements. Nous devons tout
d'abord mentionner une sorte de télégraphie mobile appliquée à la
tactique, que le ministère de la guerre paraissait avoir accueillie avec
assez de faveur, et dont un ancien officier, M. Darel est inventeur;
mais le télégraphe militaire n'a pas encore figuré, que nous sachions,
sur les champs de bataille, et n'a pas même eu, comme l'aérostat de
Fleurus, l'honneur de commencer sa carrière et de la terminer en même
temps par une victoire.
Le plus grand inconvénient du télégraphe de Chappe consiste dans
l'impossibilité de fonctionnel pendant la nuit et les brouillards, qui
interrompent souvent ses plus intéressantes communications. Plusieurs
systèmes ont été présentés pour y remédier. Deux se sont principalement
trouvés en présence, et l'on peut dire qu'ils étaient opposés comme la
lumière et l'obscurité; car, dans le premier, le télégraphe se dessine
en ombre sur un fond éclairé; dans le second, le télégraphe se dessine
en lignes éclairées sur l'ombre du fond. Le débat élevé entre les deux
systèmes fut porté devant la chambre des députés à l'occasion d'une
demande de crédit pour faire les expériences nécessaires. Le premier fut
vivement défendu par M. Arago, le second non moins vivement protégé par
M. Pouillet. Enfin un crédit fut voté pour les essais, et
l'administration autorisa M. Guyot à établir une ligne, celle de Paris à
Tours, je crois, suivant son système. Ce système consiste il éclairer
les branches du télégraphe au moyen de feux de diverses couleurs,
entretenus au moyen d'un gaz liquide particulier dont la composition
était l'oeuvre de M. Guyot.
On ne pouvait se dissimuler que la pose et l'entretien de ces feux dans
des télégraphes isolés, par les temps d'hiver et d'orage, deviendraient
difficiles, et parfois impossibles. Il était également à craindre que
les combinaisons de couleurs inventées par M. Guyot ne vinssent échouer
par suite des modifications qu'y apporteraient les brouillards et les
réfractions atmosphériques.--Un nouvel inventeur se présenta qui crut
avoir surmonté toutes ces difficultés. C'était M. Morice, qui, directeur
depuis plusieurs années d'une ligne télégraphique, apportait au moins
dans l'arène une longue pratique des services et des besoins de la
télégraphie. Il proposa donc une nouvelle combinaison d'éclairage des
branches du télégraphe, qu'il pensait plus facile, plus usuelle et moins
dispendieuse que celle de M. le docteur Guyot. Les propositions du M.
Morice ont été accueillies par l'administration. Une sorte de concours a
été établi entre lui et M. Guyot, et tous deux ont été chargés d'établir
une ligne, dont les résultats comparés formeront la base du jugement
définitif.
Mais les inventeurs de télégraphie n'avaient pas encore dit leur dernier
mot. Voici M. Ennemond Gonon qui offre un système tout nouveau, fruit de
vingt-cinq années d'études assidues. M. Guyot, et surtout M. Morice,
conservant les combinaisons de Chappe, se proposent seulement de les
rendre lisibles la nuit. M. Gonon modifie entièrement ces combinaisons,
et en adopte de nouvelles qui lui permettraient d'expédier une dépêche
dix fois plus vite qu'on ne peut le faire aujourd'hui.
D'après les calculs de M. Gonon, qui seraient appuyés sur de nombreuses
expériences faites aux États-Unis, les avantages de son système comparé
à celui de Chappe seraient considérables. Le télégraphe de Chappe ne
produit qu'une centaine de signaux; celui de M. Gonon, quarante mille.
Par le premier, il faut cinq et six fois plus de signaux qu'il n'y a de
mots dans la dépêche à transmettre; par le second, il en faut cinq à six
fois moins. Le télégraphe Chappe n'a jamais donné plus de trois cents
mots par jour dans la saison la plus favorable; le télégraphe Gonon
expédierait mille mots par heure; et cette rapidité tiendrait
non-seulement à la combinaison de des signaux, mais encore à la facilité
de ses mouvements.
[Illustration.]
La gravure ci-jointe en fera comprendre le mécanisme. Il consiste en
quatre cadrans à manivelle M, qui servent à faire mouvoir quatre flèches
mobiles F, et en six touches ou pédales P, au moyen desquelles on ouvre
et l'on ferme six croisées ou jalousies C. Pour le service de nuit, les
flèches seraient éclairées par des feux mobiles; les croisées seraient
éclairées par des feux fixes. Leurs différentes combinaisons forment,
ainsi que nous l'avons dit, quarante mille signaux, qui composent le
dictionnaire télégraphique général de M. Gonon. Ces signaux traduisent
tous les mots usités dans la plupart des langues d'Europe et d'Amérique,
et constituent ainsi une langue universelle; de plus, ils expriment à
l'instant tous les termes nouveaux que l'on peut créer au besoin, les
chiffes, les fractions, les signes de ponctuation les alinéas, les
soulignés, etc., etc. Par suite de l'étude à laquelle il s'est livré, M.
Gonon prétend avoir trouvé le secret de transmettre souvent par un seul
signal cent ou deux cents mots parfaitement orthographiés; en outre,
celui d'appliquer son dictionnaire français à toutes les langues qui
sont écrites avec les mêmes caractères, et de plus encore, celui de
rendre les dépêches avec une économie de vingt à cinquante signaux pour
cent sur le nombre de mots qu'elles contiennent.
De semblables résultats, que M. Gonon assure avoir été vérifiés par de
nombreuses expériences faites par la construction de trente-sept
télégraphes, et sur une ligne établie aux frais du gouvernement
américain, seraient en effet bien remarquables; aussi nous avons cru
devoir nous étendre plus longuement sur cette nouvelle invention. Il
serait même à désirer que l'administration étudiât ce système et en
appréciât le mérite réel. On ne saurait trop encourager ces utiles
tentatives: le pays en recueillerait les fruits; car, ainsi que nous
l'avons dit en commençant, de tous ces efforts et ces recherches il ne
peut sortir que des résultats avantageux.
Exposition des Produits de l'Industrie.
(9e article.--Voir t. III, p. 49, 133, 164, 180, 211, 128, 230 et 261.)