CHAPITRE V.

DEUX ALCIDES DE PROFESSION ET UN HERCULE DE BONNE

COMPAGNIE.

L'intermède herculéen donné gratis par M. Othon à la société des

voyageurs venait donc de finir, et Oscar regardait avec une curiosité

croissante ce prodigieux baronnet, dont il s'applaudissait d'avoir fait

la rencontre. L'abbé Ponceau donnait, pour sa part, peu d'attention à ce

qui se passait autour de lui; le bonhomme était profondément occupé à

recueillir ses souvenirs historiques sur la fameuse tour que l'on se

proposait de visiter, et il pensait déjà, non sans un petit mouvement

secret de vanité, aux grands yeux que ferait la société lorsqu'il leur

apprendrait à tous, lui, l'abbé Ponceau, que la tour de Montlhéry,

autrefois Montlhéry, avait été fortifiée en 999 par Thibaud, surnommé

Fil Étoupe, sans doute à cause de ses cheveux blonds; et bien d'autres

détails encore, dont l'exactitude eût été le moindre mérite, à coup sûr.

A ce moment, une longue voiture peinte en rouge et en vert vint à passer

sur le chemin. M. Othon poussa un cri de joie;

«Le diable m'emporte! je crois que ce sont les alcides du Nord!»

Aussitôt il courut à la voiture, et annonça par de nouveaux cris qu'il

ne s'était pas trompé dans sa conjecture.

C'étaient en effet deux alcides, fort connus dans toutes les foires de

la Beauce et de la Brie, et qui même, si je ne trompe, ont l'honneur de

travailler dans les Champs-Élysées, aux jours d'enthousiasme impossible

à décrire. Les deux athlètes se rendaient en ce moment à Étampes, pour

une grande foire qui devait avoir lieu, et ils emportaient avec eux

leurs boulets de canon et leurs kilos de la plus grosse espèce, comme

dit l'admirable Bilboquet. A titre de rival, ou simplement d'amateur, M.

de la Villejoyeuse les connaissait, je ne dirai pas intimement, mais au

moins particulièrement; et souvent, dans les foires, on l'avait vu

s'entretenir avec eux, avant ou après leurs exercices. Il n'eut donc

point de peine à leur persuader de faire une halte sur le chemin, et de

déployer leurs talents devant l'honorable société qui campait sous les

arbres.

Pendant que les alcides tiraient de la voilure leurs principaux

instruments athlétiques, M. Othon s'empressait de faire une collecte

dans son vaste chapeau, puis il courait aider les deux athlètes à

dresser sur deux piquets une manière de tente, qui leur servait de

coulisse. Le spectacle fut bientôt prêt. Les boulets et les kilos

étaient déjà entassés sur le chemin, et M. Othon, sans avoir l'air de

rien, soulevait ceux-ci de son petit doigt et faisait rouler ceux-là sur

son bras tendu; et du coin de l'oeil, il regardait la société Verdelet,

pour voir si elle ne s'étonnait point de sa grande force musculaire.

«Rangez-vous donc, monsieur Robinard, s'écria le gros Verdelet, qui

n'avait mis que deux sous dans le chapeau; rangez-vous donc; vous

m'empêchez de voir.»

Les alcides étaient en train de grimper l'un sur l'autre et de former ce

qu'on appelle, je crois, la pyramide humaine. Othon se retira de la

scène, mais on ne tarda point à avoir de ses nouvelles; car, tandis que

tout le monde regardait les exercices qui se faisaient dans le chemin,

lui, s'en allant à quelques pas de là, par derrière, saisit à deux mains

la grosse branche d'un chêne, et, par la force des poignets, il éleva

tout son corps à la position horizontale.

Par bonheur Oscar ne le perdait point de vue, et aussitôt que le

baronnet fût parvenu à cette périlleuse position, il s'écria:

«Messieurs et dames, regardez donc M. Robinard!»

Tous les yeux de l'assemblée se détournèrent vers le chêne, où

triomphait le troisième alcide, et chacun s'empressa d'applaudir. Oscar,

à cet instant, épia madame Verdelet, et il eut le chagrin de voir que

ses yeux brillaient d'une façon singulière, qu'on eût prise pour une

admiration mêlée de tendresse, en regardant ce hardi corps d'homme

supporté horizontalement par la branche de chêne. «Pauvre femme!»

pensa-t-il avec autant de tristesse que de dépit. «Quel oison et quel

charretier que ce Robinard!» ajouta-t-il intérieurement; puis il

s'efforça de n'y plus penser.--Mais Oscar était un téméraire de juger

ainsi sur les apparences toujours trompeuses; que nos lecteurs n'aillent

pas tomber dans le même péché.

Les alcides ayant soulevé et resoulevé leurs kilos, leurs boulets et

autres poids, plièrent bagage, et déjà les voyageurs parlaient, de

continuer l'excursion projetée à la tour. Je crois que ce fut l'abbé

Ponceau qui proposa le premier cette motion, à l'appui de laquelle il

criait la fameuse phrase de Philippe Ier à son fils Louis; «Mon fils,

garde bien ce château, qui m'a causé tant de peines et de tourments;

car, par la perfidie et la méchanceté de son soigneur, j'ai passé ma vie

entière à me défendre contre lui, et je suis arrivé à un état de

vieillesse, sans en avoir pu obtenir ni paix ni repos.»

Mais il était écrit que l'abbé en serait pour ses frais de souvenirs et

d'érudition préventive, car on vint annoncer à la société que le rail

était déjà réparé et qu'une machine, arrivant d'Étampes, allait emmener

le convoi. Chacun aussitôt se mit à courir vers le chemin de fer, et

comme madame Verdelet tenait encore le petit chien entre ses bras, Oscar

eut soin de s'élancer dans le wagon où elle entrait, au préjudice de M.

Robinard, qui s'en vint pour monter quand toutes les places étaient déjà

prises. Force lui fut de reprendre son premier poste sur l'impériale du

wagon, et bientôt on l'entendit sonner une nouvelle fanfare dans sa

trompe de chasse.

«Quel sot animal que cc Robinard!» disait M. Verdelet. Sa femme baissait

les yeux; Oscar ne conservait plus aucun doute. Témérité!

témérité!--L'abbé Ponceau regrettait tout haut que l'on n'eût pas eu le

temps de pousser jusqu'à la fameuse tour, et comme nous voulons épargner

ce juste regret à nos lecteurs, nous leur donnerons ici le dessin de

ladite tour, avec les quatre vers du Lutrin qui s'y rapportent;

Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue.

Sur la cime d'un mont s'allongent dans la nue,

Et présentant de loin leur objet ennuyeux,

Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.

Et maintenant nous arrivons à Orléans.

(_La suite à un prochain numéro._)

Albert Aubert.

Des Caisses d'Épargne.

L'_Illustration_ a déjà (t. 1, p. 102) fait ressortir les bienfaits de

l'institution des caisses d'épargne et de prévoyance. Aujourd'hui elle

doit en constater les progrès nouveaux, et apprécier l'utilité de

précautions réclamées par quelques-uns, dans l'intérêt de l'État et des

dépositaires, déclarées inutiles par quelques autres.

Le 23 du mois dernier a été tenue l'assemblée générale annuelle des

directeurs et administrateurs de la caisse d'épargne de Paris, et compte

y a été rendu des opérations pendant l'année 1843. Ce rapport a été

fait, comme les années précédentes, par M. Benjamin Delessert, un des

fondateurs de la caisse.

En 1843, la caisse a reçu à divers titres 45,603,395 fr. 23 c.

Elle a remboursé par contre, 187,385 fr. 86 c.

Excédant des recettes sur les remboursements 9,416,009 fr. 37 c.

Lesquels ajoutés au solde de l'an née 1842 93,570,234 fr. 02 c.

Constituaient la caisse de Paris débitrice envers

les déposants de la somme totale de 104,786,213 fr. 59 c.

En 1841, il y a eu 34,303 nouveaux déposants

ayant versé 6,147,000 fr.

En 1842, -- 35,653 -- 6,459.000

En 1843, -- 35,743 -- 6,337,000

105,699,000

Sur les 35,743 nouveaux déposants de 1843, 27,554 sont

des ouvriers et des domestiques, soit les trois quarts, savoir:

Ouvriers Artisans patentés. 16,053 }

3,998 } 20,051

Domestiques 7,503

27,551

Depuis trois ans on a pris le soin, à la fin de chaque année, de classer

par nature de professions ou de situations, les déposants nouveaux. On

sait donc exactement aujourd'hui la répartition des 105,699 déposants de

1841, 1842 et 1843. En admettant, ce qui est très-vraisemblable, que les

proportions fournies par le nombre des déposants de ces trois dernières

années soit applicable à l'ensemble des déposants actuels, qui est de

161,843, on trouve, par cette évaluation, aussi juste que possible,

qu'il y a en ce moment environ 90,000 personnes de la classe ouvrière et

34,000 domestiques, ensemble 124,000 individus, tant ouvriers et

artisan! que domestiques, c'est-à-dire plus des trois quarts des 161,843

déposants.

Le nombre total des ouvriers et des domestiques des deux sexes, à Paris,

peut être évalué à 400,000, dont 320,000 ouvriers et 80,000 domestiques.

Si, sur les 320,000 ouvriers; 90 000 déposent à la caisse d'épargne, on

peut donc estimer qu'elle a affaire à peu près au quart des ouvriers de

Paris, et si, sur 80,000 domestiques, elle en compte 36,000 sur ses

livrets, elle a atteint bien près de la moitié du nombre total. En

d'autres termes, la caisse d'épargne de Paris compte, parmi ses

déposants, environ 1 ouvrier sur 4 et 1 domestique sur 2.

M. B. Delessert a appelé particulièrement l'attention sur le

développement pris par les caisses En effet, l'augmentation, pendant les

cinq dernières années, a été de 59,000 déposants, déduction faite de

ceux qui ont été remboursés intégralement, et l'augmentation, en somme,

a été de 11 millions. La moyenne donne pour résultat un accroissement

annuel de 12,000 livrets et une somme de 8 millions. Si cette

progression continuait dans la même proportion pendant douze ans, le

nombre total des déposants à la caisse d'épargne de Paris seulement se

trouverait être de 300,000, auxquels il serait dû environ 200 millions.

L'accroissement des dépôts dans les caisses d'épargne des départements

est dans une proportion plus forte encore que celle de Paris. Il a été,

depuis cinq ans, de 160 millions, soit 31 millions par an, ce qui, avec

les 8 millions de la caisse de Paris, donne une augmentation annuelle

d'environ 40 millions pour toutes les caisses d'épargne de France. Au

bout de douze années, si cet accroissement se maintenait dans cette même

progression, la somme totale serait de 480 millions, lesquels ajoutés à

312 millions actuellement à la caisse des dépôts et consignations,

porteraient probablement les sommes dues à cette époque à toutes les

caisses d'épargne à plus de 800 millions. «Cette somme, ajoute M. B.

Delessert, peut paraître bien forte; mais, loin de s'en alarmer, tous

ceux qui apprécient les résultats de cette belle institution doivent

s'en réjouir. La seule chose dont il soit nécessaire de s'occuper, c'est

de prendre des mesures pour que des demandes de remboursement subites et

trop considérables ne viennent donner quelque souci ou occasionner

quelque embarras. Le gouvernement s'en occupe d'une manière sérieuse, et

il a nommé une commission qui déjà s'est réunie plusieurs fois pour

examiner cette question. Il faut espérer qu'on parviendra à une solution

qui, en ne portant aucune atteinte au développement et à l'utilité des

caisses d'épargne, mettra cependant le gouvernement à l'abri du danger

que pourraient offrir, en cas de crise, des remboursements d'une trop

grande importance.»

Rien de plus sage que ces observations et que ce voeu. Néanmoins, à M.

B. Delessert a succédé un censeur, M. Poullain-Deladreue, lequel a

déclaré ne pas partager un pareil souci, et admirer tant de sollicitude

sans la concevoir. Il n'y a, à ses yeux, qu'un mauvais citoyen qui

puisse, en temps de crise, aller retirer son dépôt de la caisse

d'épargne; les bons, au contraire, profitent de ce moment pour lui

confier leur avoir. «A l'époque de douloureuse mémoire où le choléra

sévissait avec fureur au milieu de nous, n'avons-nous pas vu des

milliers de déposants nous apporter le fruit de leurs économies?» C'est

la reproduction de l'opinion et de l'argument mis précédemment en avant

par M. le baron Charles Dupin, dans un volume publié par lui au mois de

janvier dernier, sous le litre de _Constitution, Histoire et Avenir des

caisses d'épargne de France_. Tant de quiétude fait l'éloge de ces

messieurs; mais quand on crie au feu et quand on sent le brûlé dans une

salle de spectacle, chacun se précipite vers les issues, les bons comme

les mauvais citoyens. Sans nul doute il serait beaucoup plus sage de ne

sortir qu'avec ordre et successivement; mais il y aurait dans les

vestibules cent orateurs comme MM. Poullain-Deladreue et Charles Dupin,

que leur éloquence ne viendrait probablement pas à bout de

l'empressement, mal entendu, nous le voulons bien, des fuyards. Il en

serait évidemment, au jour d'une crise un peu profonde, à la caisse

d'épargne comme aux portes du théâtre menacé: la foule y ferait arriver

la foule; les retraits se multiplieraient, et la crainte du mal

amènerait le mal lui-même, la chambre des pairs s'en est montrée

vivement préoccupée, dans sa discussion du budget des recettes pour

l'exercice 1814; le gouvernement avait pris l'engagement de présenter

dans la session actuelle un projet de loi qui garantit la sûreté du

trésor. Nous désirons vivement que cette promesse ne demeure pas

longtemps encore méconnue.

En attendant, la caisse des consignations a rendu au trésor ce dépôt

chaque jour croissant dont elle ne trouvait plus l'emploi. Le trésor,

qui en sert l'intérêt à 4 pour 100, en use sans doute pour se dispenser

d'émettre des bons ou pour reculer l'époque de ses emprunts; mais ce

sont là des applications dangereuses, et il est temps que la loi vienne

les régulariser. Dans une brochure très-remarquable attribuée à M.

Bonnardet, de Lyon, et dont nous avons déjà parlé, page 246, l'auteur

propose d'appliquer les dépôts des caisses d'épargne à la collection des

chemins de fer par l'État, en intéressant dans les produits de ces voies

les déposants qui auront consenti à cette affectation. Un journal, _le

National_, a adopté et reproduit cette idée: le désir manifesté par la

chambre des députés de voir le gouvernement exécuter lui-même les

chemins la recommande à l'examen du gouvernement, comme permettant

d'atteindre le double but qu'on se propose.

Étuves de Néron, ou Tritoli.

M. le docteur Constantin James vient de publier la relation du voyage

scientifique qu'il a exécuté en 1843 avec M. le docteur Magendie, et

dont nous avons déjà donné un extrait dans notre numéro du 24 février.

L'importance des observations faites par ces deux savants nous porte à

publier la curieuse expérience qu'on va lire:

«A peu de distance de Pouzzoles, dit le docteur James, non loin du cap

Misène, et de l'autre de la sibylle de Cumes, se trouvent les étuves de

Néron, appelées anciennement Posidianæ, du nom d'un affranchi de Claude.

Elles sont renfermées dans une excavation pratiquée sur le versant

méridional de la montagne de Baies, à quinze mètres environ au dessus du

niveau de la mer. On y accède par un sentier taillé dans le roc. Les

flots baignent la base de la montagne, dont le sommet était autrefois

couronné par un palais communiquant avec les étuves au moyen de

splendides galeries. Il en reste encore plusieurs voûtes et quelques

colonnes. C'est un des sites les plus beaux des environs de Naples.

Devant vous apparaissent, au milieu de la mer, les débris du pont de

Caligula, et, si vous promenez vos regards sur le golfe, vous rencontrez

à l'horizon Ischia. Capree, Sorente et le Vésuve.

[Illustration: Vue intérieure des Étuves de Néron]

«L'intérieur de la grotte est divisé en quatre salles disposées les unes

à la suite des autres. La lumière y pénètre par des ouvertures qui font

face à la mer. Dans chaque salle sont plusieurs tables en lave, creusées

de manière à recevoir des matelas, sur lesquels on vient s'étendre pour

respirer un air plus frais à la sortie du bain. Autrefois des statues,

circulairement rangées, indiquaient le nom des maladies que ces étuves

étaient réputées guérir. Nous ne vîmes plus que des niches vides et

dégradées.

«La salle d'entrée est la pièce la plus spacieuse. Elle peut avoir dix

mètres de long sur cinq de large. Dans le fond se trouve une ouverture

semblable à la gueule d'un four. Il s'en échappe sans cesse un nuage de

vapeur humide et brûlante. C'est l'orifice du couloir qui mène à la

source où la vapeur se forme.

«Le gardien des étuves est un petit vieillard dont l'aspect fait mal.

Son excessive maigreur, sa peau sèche et racornie, sa respiration

sifflante n'indiquent que trop le pénible métier qu'il exerce

journellement. En effet, sa seule industrie est de traverser une

atmosphère embrumée pour aller puiser à la source un seau d'eau dans

lequel les visiteurs s'amusent ensuite à plonger des oeufs qui

deviennent durs en moins de cinq minutes.

«Nous étions à peine entrés, que le gardien alluma de lui-même une

grosse torche en résine pour éclairer sa descente dans l'étuve. Je fus

curieux de l'accompagner. C'était pour moi une occasion favorable et

intéressante de répéter quelques-unes des observations dont les travaux

de M. Magendie sur la chaleur venaient récemment d'enrichir la science.

«Nous quittons, le gardien et moi, nos vêtements, et, après avoir pris,

lui sa torche, moi mon thermomètre, nous pénétrons dans le conduit.

«La hauteur du couloir est de deux mètres, sa largeur d'un mètre

environ. Température, 40° centig. en haut et 33° en bas. Aussi la

chaleur paraît-elle étouffante ou supportable, suivant qu'on élève la

tête ou qu'on la tient baissée. La différence est due à cette cause

toute physique que la couche la moins échauffée étant la plus lourde,

doit nécessairement occuper la partie inférieure.

«Cet air plus chaud et cet air plus froid constituent un double courant

dans le sens de la sortie du premier et de l'entrée du second; de sorte

que, si vous placez la torche près de la voûte, la flamme s'incline en

dehors, et, près du sol, en dedans.

«Nous faisons quelques pas. Le couloir change brusquement de direction,

puis il décrit des sinuosités. Je marchais accroupi, la tête courbée le

plus possible; tandis que le gardien, vu sa petite taille et surtout ses

habitudes d'incombustibilité, dédaignait ces précautions. Après avoir

parcouru environ quarante mètres, nous arrivons à un point où le chemin

se coude à angle presque droit. Les personnes qui vont prendre leur bain

de vapeur, et elles sont aujourd'hui très-peu nombreuses, pénètrent

rarement jusque-là. Elles s'arrêtent dès les premiers pas dans le

couloir.

«Le gardien me fit remarquer en cet endroit l'orifice d'un des six

autres conduits, qui ont été inutilement creusés dans le tuf avant qu'on

parvint à la source.

«Le thermomètre marque 40° en haut et 37° en bas. Déjà je me sens fort

incommodé de la chaleur. Mon pouls s'est élevé de 70 pulsations à 90.

«Après une halte de quelques instants, nous avançons. La température

augmente; le couloir se rétrécit, et, au lieu du plan légèrement incliné

que nous avions suivi, il n'offre plus qu'une pente très rapide. Le

gardien lui-même marche avec une extrême difficulté. Je continue de le

suivre; mais bientôt, afin de me maintenir la tête plus élevée, et

d'empêcher le sang de s'y porter par son poids, je m'agenouille; puis,

me retenant par les pieds et les mains aux aspérités d'un terrain

humide, je me laisse péniblement glisser à reculons. Mes artères

temporales battent avec force. Ma respiration est plaintive, courte,

saccadée, haletante. Mon corps ruisselle. 120 pulsations. A chaque

instant je m'arrête épuisé, pour appliquer ma bouche contre le sol, où

j'aspire avidement la couche d'air la moins brûlante.

«Le courant supérieur indique 48°, l'inférieur 45. Nous sommes

enveloppés d'une vapeur telle que la flamme de la torche, d'où s'exhale

une fumée fétide, n'apparaît que comme un point brillant au milieu d'un

anneau lumineux.

«Nous descendons toujours, l'atmosphère est de plus en plus étouffante.

Il me semble que ma tête va se briser, et qu'autour de moi tout projette

un éclat phosphorescent. J'ai à peine la conscience de mes sensations.

Au moins, s'il me fallait du secours, ma voix pourrait-elle se faire

entendre? J'appelle, puis j'écouto... rien, que le bruit de nos deux

respirations.

«Cependant le terrain se redresse. Un léger bouillonnement indique que

nous sommes près de la source, la voici. Mais la vapeur est si épaisse,

qu'il faut que le gardien promène sa torche au-dessus des objets, pour

les éclairer d'une manière distincte.

«Autant qu'il me fut possible de le reconnaître, l'eau se trouve

répartie dans trois petits bassins, communiquant entre eux par une

ouverture qu'on aperçoit à la base des cloisons de séparation. C'est

dans le second bassin que jaillit la source. Celui du fond est percé

d'un trou par où l'eau s'échappe en tournoyant. Sur le bord du premier

bassin est une pierre où l'on pose le genou pour puiser l'eau.

«Je me traîne vers la source, tenant mon thermomètre à la main; mais

j'avoue qu'à ce moment les forces me manquèrent. Le mercure indiquait

50°, sans différence entre les couches supérieures et les couches

inférieures. Mon pouls battait tellement vite que je ne pouvais plus en

compter les pulsations. Il me sembla que si je venais à me baisser,

j'allais probablement tomber asphyxié. Ce fut donc le gardien qui

plongea mon thermomètre dans la source. La température de l'eau est de

85°. il remplit ensuite le seau dans le premier bassin, dont j'évalue la

profondeur à cinquante centimètres.

«Mon but était atteint. Je rassemblai toute mon énergie pour sortir de

cette épouvantable fournaise où j'avais regretté plus d'une fois de

m'être engagé Ayant à monter au lieu de descendre, je ne suis plus force

de ramper à reculons. Aussi fumes nous bientôt hors de l'étuve.

«Le contact de l'air frais me fit éprouver un saisissement voisin de la

syncope. J'y voyais à peine et chancelais comme un homme ivre. Mon front

violacé, mes cheveux collés par la vapeur, mes bras, mes jambes, mon

visage et toute la partie antérieure du tronc: salis par une poussière

humide et noire, me donnaient un aspect effrayant. J'avais 150

pulsations. Heureusement le sang me jaillit par le nez. A mesure qu'il

coule, je me trouve soulagé. Ma respiration est plus libre. Mes idées

sont plus nettes.

«Nous étions restés près d'un quart d'heure dans l'étuve, dont le

parcours total a une longueur de cent mètres environ. M. Magendie,

inquiet de ne pas me voir revenir, m'avait appelé plusieurs fois; mais,

bien que forte et sonore, sa voix, pas plus que la mienne, n'avait pu

traverser le couloir.

«Le gardien, qui n'avait pas l'habitude d'y séjourner aussi longtemps,

n'était pas beaucoup mieux que moi. Ses mouvements respiratoires

s'accompagnaient d'un sifflement si bruyant qu'on l'aurait cru atteint

d'un violent accès d'asthme.

«L'eau que nous venions de puiser à la source était parfaitement claire,

limpide et inodore. Sa saveur âcre et salée rappelle celle de l'eau de

Pullna, dont elle partage les propriétés purgatives. Elle n'est point

gazeuse. Si elle exhalait de l'acide carbonique, on serait asphyxié dès

les premiers pas dans l'étuve. Elle ne forme aucun dépôt en se

refroidissant. Je l'ai fait analyser à Paris, et elle nous a offert des

quantités considérables de sels de chaux, soude et magnésie.

«Pendant que j'étais occupé à faire disparaître les traces de ma visite

souterraine, le guide que nous avions amené de Naples, fatigué sans

doute de son rôle de muet observateur, nous raconta qu'un Français était

mort, l'année précédente, en huit jours, des suites d'une semblable

pérégrination. L'anecdote me parut plus intéressante qu'opportune.

«En quittant les étuves, nous allâmes visiter les bains de Néron.

Abandonnés aujourd'hui, ils sont alimentés par la source des étuves que

nous avons dit se perdre dans le troisième bassin, et qui vient ensuite

sortir au pied de la montagne.

«De retour à Naples, je conservai 100 pulsations pendant toute la

soirée. J'éprouvai une agitation fébrile, de l'étonnement, des tintements

d'oreille, une sorte de fourmillement dans tous les membres. Mon sommeil

fut cependant assez calme.

Le lendemain, je ne sentais plus que de la fatigue. M. Magendie remarqua

que mes yeux restaient injectés par l'extravasation d'un peu de sang

dans la conjonctive. Cette injection, qui n'était nullement douloureuse,

se dissipa au bout de deux à trois jours.»

La Fête des Allemands à Rome.

L'Illustration, No. 0070, 29 Juin 1844 · 第 6 / 11 题