M. OTHON ROBINARD DE LA VILLEJOYEUSE.

«Ce diable d'Othon... disaient de lui ses intimes, par manière

d'admiration, ce diable d'Othon!...»

M. Othon était le fils aîné et l'héritier présomptif de M. Hector

Robinard de la Villejoyeuse, gentilhomme rural de l'Orléanais; mais,

quoique le père eût tenu et tînt encore un rang distingué dans sa

province, chacun s'accordait néanmoins à trouver que le fils effaçait la

gloire paternelle.

[Illustration: Cependant le jeune Oscar avait porté avec précaution...]

[Illustration: Othon lui mettait le doigt à l'endroit malade, et se

répandait en éclats de rire que M. Verdelet trouvait au moins indécents]

Sur les rives de la Haute-Loire, il n'y avait pas un gentilhomme taillé

comme l'était le jeune Othon; et, s'il faisait toujours sensation

lorsqu'il entrait dans un salon, si puissamment coulé dans ses habits

que moule semblait prêt à craquer, les fariniers eux-mêmes et les forts

de la rivière s'arrêtaient à le regarder marcher des épaules, et

s'extasiaient sur le jeu terrible de ses reins et de sa croupe.

Il portait une veste de nankin serrée à la taille, et dont les basques

s'écartaient par derrière comme les deux ailes d'un hanneton qui va

prendre sa volée; un pantalon blanc était collé sur ses cuisses et ses

jambes, collé sans un pli; collé de telle façon et si juste, qu'on se

demandait, non pas comment M. Othon était entré dans son enveloppe, mais

comment il pourrait en sortir. Il était coiffé d'un de ces chapeaux gris

à larges bords, dits _Béarnais_, et il le portait si hardiment sur

l'oreille que chacun regrettait de ne pas lui voir ajouter un panache à

ce fier chapeau; enfin, le col de sa chemise était rabattu; sa cravate

bleue, brochée d'or, se nouait négligemment autour du cou, de maniéré à

laisser voir l'arête puissante de sa gorge, et les eux bouts en étaient,

dans toute leur longueur, tressés d'une façon si serrée qu'ils se

tenaient ensemble à un demi pied de la poitrine. La figure du personnage

s'accordait au mieux avec son équipement; de gros yeux bleu-faïence à

fleur de tête, de fortes couleurs sur les joues, un collier de barbe

rousse, plus touffu qu'on puisse imaginer, et sur tout cela un sourire

jovial et un contentement magnifique.

[Illustration: Othon mit sans gêne le bras de la dame sous le sien.]

[Illustration: Touchez, disait Othon à M. Verdelet, touchez.]

[Illustration: Cet Intermède fini, Othon remit son habit.]

[Illustration: La Tour de Montlhéry.]

M. Othon chassait comme Nembrod, pêchait comme les apôtres, grimpait aux

arbres comme Chactas, buvait comme un fourrier et fumait comme un Turc;

mais il n'avait point son pareil pour imiter le cri des animaux, et on

l'invitait dans les meilleures maisons pour l'entendre, après un

quadrille, contrefaire le chant du coq, l'aboiement du chien, le

sifflement du merle, etc., même on citait de lui, à ce sujet, un trait

fort amusant. Il avait eu l'idée, au milieu d'un bal, d'embrasser la

paume de sa main, de cette façon que les chasseurs emploient pour

appeler les geais, et qui ressemble si fort au bruit d'un baiser, que

les mamans se retournèrent toutes ensemble avec effroi; elles

s'imaginaient apparemment qu'on embrassait mesdemoiselles leurs filles;

mais c'était mons. Robinard qui appelait les geais.--Car il ne le cédait

à personne pour la bonne plaisanterie, et, quand il avait dit quelque

mot piquant, il riait avec de si grands éclats, que personne ne pouvait

s'empêcher de trouver sa facétie la plus risible du monde.

[Illustration: Les Alcides du Nord.]

[Illustration: Othon saisit à deux mains la grosse branche d'un chêne,

et par la force du poignet, il éleva tout son corps à la position

horizontale.]

M. Othon faisait lui-même toutes les serrures de sa maison; il

s'entendait aussi en menuiserie, confectionnait de ses propres mains ses

poires à poudre, et ne souffrait jamais qu'un ouvrier tailleur se mêlât

de couper ou de coudre ses habits de plaisance ou de fantaisie.

Enfin, il ne dédaignait point d'entrer quelquefois dans la carrière du

bel esprit, et, au dire de ses amis, il excellait à faire des fables!

Lorsque M. Othon eut fini de souffler dans sa trompe, sur le talus où

nous l'avons aperçu, les premiers mots qu'il dit furent ceux-ci, qu'il

accompagna de son plus beau rire: «Ma foi! je ferai une fable

là-dessus.» Cependant le jeune Oscar avait porté avec précaution la

jeune dame évanouie sur le bord de la route et s'efforçait de la faire

revenir à elle, tandis que l'épais mari se lamentait vis-à-vis de ce

douloureux spectacle.

«Ah! mon Dieu! la belle invention que ces maudits chemins de fer... et

madame ma femme qui me traitait de pusillanime... pourvu quelle ne soit

pas blessée... Ah! mon Dieu! j'ai le nez tout écorché...

--Parbleu! s'écria du haut du talus le beau Robinard, qui avait pris une

riche pose sur son éminence et développait les avantages de sa taille

aux yeux de la foule qu'il dominait, parbleu, n'est-ce pas ce cher

monsieur Verdelet que je vois?»

Et ce disant il se laissait glisser sur la pente du talus avec une

agilité surprenante.

«Ce cher monsieur Verdelet!» Et il embrassa le gros homme à l'étouffer.

«Comment va madame Verdelet? Tiens, vous avez là une fameuse écorchure!»

Il lui mettait le doigt à l'endroit malade, et se répandait en éclats de

rire que M. Verdelet trouvait au moins indécents... «Ce cher monsieur

Verdelet; ah! je ferai une fable là-dessus, par exemple? Et il

recommençait à rire.

«Ma femme est évanouie par là, dit Verdelet en montrant le groupe qui

s'était formé autour de la belle évanouie.

--Pas possible!» s'écria Othon; en même temps il fendit la foule,

repoussa Oscar et l'abbé Ponceau, qui faisaient respirer des sels à la

jeune dame, et se mit à lui taper dans les mains en criant à tue tête:

«Madame Verdelet! madame Verdelet.»

Il paraît que la voix de M. Othon avait, en effet, une certaine

puissance sur celle qu'il secourait; car tout à coup elle ouvrit les

yeux, et apercevant le jeune fablier, elle rougit extrêmement, ce qui

donna fort à penser à Oscar.

«Est-ce que par hasard, se dit-il, un pareil bélître?...» Mais il

n'acheva point pour le moment l'idée que le diable lui envoyait.

Othon mit, sans gêne, le bras de la dame sous le sien et s'avança, avec

elle, vers M. Verdelet, qui était alors occupé à raconter le sinistre du

8 mai au mécanicien même du convoi. Le gros monsieur, apercevant sa

femme, s'apprêtait à lui prouver victorieusement qu'il n'était point

pusillanime, comme elle le disait, pour avoir eu peur des chemins de

fer, lorsque Othon, le regardant fixement, recommença ses rires

impertinents. M. Verdelet prenait, l'air fâché et grommelait; sa femme

paraissait toute confuse; Oscar, par humanité, s'empressa de venir au

secours des deux époux.

«Messieurs, dit-il au mari et à celui qui le molestait, les rails sont

rompus, et nous sommes exposés à faire sur la route une station de

plusieurs heures. Si madame ne se sentait plus de la commotion qu'elle a

éprouvée, nous pourrions employer notre loisir forcé à faire une petite

excursion dans la campagne; je crois que la tour de Montlhéry doit être

de ce côté...

--La tour de Montlhéry, fit l'abbé Ponceau, qui arrivait clopin dopant;

la tour de Montlhéry! serions-nous donc aussi près de cette fameuse

ruine?

--Bah! répondit Othon en faisant claquer ses lèvres, une belle chose,

sur ma parole; un grenier de hiboux et de rats.

--Vous en parlez à votre aise, monsieur, reprit le bon abbé d'un air

entendu; mais savez-vous bien ce que disait, au sujet de cette tour que

vous méprisez, le roi Philippe 1er à...

--Que diable me parlez-vous de rois, monsieur l'abbé, je suis

républicain, moi!

--Quelle horreur!» s'écria en joignant les mains, M. Verdelet, qui avait

entendu parler de 93.

Cependant l'avis d'Oscar prévalut; plusieurs voyageurs se joignirent à

la société Verdelet, et l'on se mit en route à travers champs. Mais

bientôt la jeune dame, mal remise de son émotion, fut prise d'une

nouvelle défaillance, et l'on fit une halte sous de grands arbres qui

bordaient un chemin vicinal.

Aussitôt que l'on fut arrêté, sans plus de cérémonie, M. Othon ôta sa

veste de nankin, retroussa la manche de sa chemise, et tendant avec

force son bras nu, musclé à faire envie à feu Milon le Crotoniate.

«Touchez! disait-il à M. Verdelet, touchez!

--Quoi toucher?

--Mon bras, parbleu! touchez!»

M. Verdelet toucha avec un visible ennui; puis ce fut au tour d'Oscar,

de l'abbé Ponceau et des autres voyageurs.--Par bonheur, les dames

avaient le dos tourné à cette singulière expérience, étant toutes

empressées autour de madame Verdelet.

«Dur comme fer? n'est-ce pas? disait M. Robinard d'un air triomphant,

dur comme fer!»

Enfin il rabattit la manche de sa chemise, et M. Verdelet s'apprêtait à

aller rejoindre sa femme; mais Othon l'arrêta.

«Attendez, monsieur Verdelet; un moment, je vous prie.»

A ces mots, le jeune musculeux se renversa sur l'herbe, appuyé sur ses

deux mains et relevant les genoux avec effort, de façon à ce que sa

poitrine présentât une surface convexe. Sa tête pendait à terre, et il

s'écriait:

«Montez! montez, monsieur Verdelet!

--Quelle plaisanterie! Où voulez-vous que je monte?

--Vous êtes le plus gros de la société; montez!

--Allons, monsieur, dit Oscar tout doucement au gros mari; montez sans

peur; monsieur m'a l'air d'être assez fort pour en supporter de plus

lourds que vous.»

M. Verdelet se résigna à monter, en murmurant, sur la poitrine de

l'athlète; il y allait avec une extrême précaution.

«N'ayez pas peur! s'écriait Othon; vous pouvez vous promener là-dessus

comme sur un trottoir de bitume.»

Et lorsque enfin le gros monsieur fut tout droit en équilibre sur la

poitrine tendue:

«Dieu! mon cher Verdelet, dit en riant celui qui le supportait, quel nez

écorché vous avez là! Certainement je ferai une fable là-dessus.»

Cet intermède était à peine fini... Mais il est temps de nous arrêter,

et nous remettrons la suite de notre récit au chapitre suivant.

L'Illustration, No. 0070, 29 Juin 1844 · 第 5 / 11 题