CHAPITRE XI.

LES CIRQUES LUNAIRES ET LES PRINCIPALES THÉORIES

SÉLÉNOLOGIQUES.

_Cirques lunaires et volcans terrestres._--Les traits principaux du

relief de la Lune, bassins déprimés et massifs saillants, nous sont

apparus comme l'oeuvre de forces qui ont été actives sur la Terre et qui

ont produit autour de nous des effets sinon semblables, au moins du même

ordre.

D'autre part, les mers, comme les plateaux, sont semées d'accidents

caractéristiques, à tel point que nous sommes embarrassés pour leur

trouver des analogues dans nos expériences terrestres. Ils reproduisent

d'abord, en l'exagérant, un caractère que plusieurs mers lunaires nous

avaient présenté déjà, c'est-à-dire un périmètre circulaire régulier.

Ils offrent de plus une profondeur, une régularité, une homogénéité de

structure extrêmement frappante. Sans que l'on puisse dire qu'ils

constituent un élément invariable et primordial de l'écorce lunaire, ils

sont extrêmement répandus et, jusqu'à ces derniers temps, ils ont

accaparé d'une façon presque exclusive l'attention des observateurs.

Beaucoup les ont désignés sous le nom de _cratères_ ou de _volcans_.

Nous emploierons de préférence l'appellation de _cirque_, moins sujette

à évoquer des analogies trompeuses et, par suite, à induire en erreur.

Il s'en faut en effet que, entre cirques lunaires et volcans terrestres,

la ressemblance soit telle que nous soyons en droit de conclure, sans

autre examen, à l'identité des causes. Les différences sont profondes et

méritent une grande attention.

Si nous prenons, par exemple, un cirque lunaire de premier rang et bien

conservé, tel que Langrenus, Copernic ou Arzachel (_fig. 38_,)il est

certain que la régularité du bourrelet, sa hauteur uniforme suggèrent

des comparaisons avec les cratères de volcans. Mais la ressemblance

n'existe qu'en plan. Le cirque lunaire est bien plus grand que le

cratère terrestre. Il y a, dans les exemples que nous avons cités, 80km

ou plus d'un bord à l'autre. Aucun cratère terrestre en activité ne

mesure 2km de large, et, si l'on rencontre des bassins volcaniques plus

vastes (la Caldiera de Palma, les cirques de la Réunion, le Kilauea des

îles Sandwich), ce sont des emplacements de croûtes effondrées, et non

des orifices de cheminées.

Le cirque lunaire est également beaucoup plus profond (de 3000m à

6000m). Le volume de la cavité est fort supérieur à celui du bourrelet

entier, au lieu que le cratère terrestre n'entame qu'une faible portion

de la montagne qui le porte. Le fond du cirque est ordinairement plat et

s'abaisse bien au-dessous du plateau environnant. Il n'est pas rare de

voir s'élever au centre une montagne ou un groupe de montagnes

absolument isolés. Quelquefois il n'y a pas de bourrelet du tout, ou du

moins pas de pente extérieure, comme dans Ptolémée. Le rebord, coupé de

vallées nombreuses, n'a aucun caractère d'unité. D'une façon générale,

le volcan terrestre est en relief, le cirque lunaire est en creux (_fig.

43_).

A cette différence radicale dans l'aspect externe se joignent, pour nous

conseiller la réserve, la très grande difficulté de distinguer entre les

matériaux superposés, l'impossibilité de prélever des échantillons et de

pratiquer des coupes. Mieux vaut donc oublier momentanément ce que nous

pouvons savoir des volcans, demander à l'observation directe ou

photographique de la Lune, sans idée préconçue, tout ce qu'elle peut

donner. Nous comparerons les cirques entre eux, en nous attachant de

préférence aux plus grands et aux mieux visibles; nous tâcherons de nous

insinuer dans leur intimité. Sur un nombre aussi grand d'individus (les

Cartes en ont enregistré 30000 et elles ne sont pas complètes), des

familles naturelles finiront bien par se dessiner. Nous devrons

rechercher les relations de ces divers groupes, établir leur ordre de

succession. L'application des lois élémentaires que nous ne pouvons

supposer en défaut éliminera plusieurs des hypothèses qui auraient pu

être imaginées tout d'abord. Si, après ce passage au crible, l'analogie

avec les volcans terrestres demeure indiquée ou seulement possible, nous

y aurons recours, sans vouloir pousser nos déductions trop loin, car les

géologues eux-mêmes ne sont pas tous d'accord sur l'origine de ces

manifestations redoutables.

Pour exécuter ce programme à la lettre, nous aurions d'abord à exécuter

une reconnaissance générale de toute la surface visible de la Lune, en

nous attachant à la statistique et à la description des cirques. Mais

cette analyse nous conduirait à excéder de beaucoup les bornes imposées

à ce petit Livre. Nous allons essayer d'en condenser les résultats,

renvoyant pour le détail aux Mémoires qui accompagnent les différents

fascicules de l'Atlas publié par l'Observatoire de Paris.

_Distribution des cirques._--Aucune aire un peu étendue, sur la Lune,

n'est tout à fait exempte de cirques. Ils sont en général plus nombreux,

cela est évident à première vue, sur les continents que sur les mers. La

région la plus pauvre comprend les massifs montagneux des Alpes, du

Caucase, des Apennins et quelques golfes très unis qui agrandissent le

périmètre des mers. La région la plus riche est la calotte australe, où

il y a superposition, mais non enchevêtrement d'enceintes successives

apparues sur le même emplacement. Quand un cirque est incomplet, ce

n'est point par avortement, mais par destruction totale de la partie

manquante. Chaque conflit de deux formations permet donc d'assigner

entre elles un ordre chronologique, et l'on constate que les cirques les

derniers venus sont presque sans exception les plus petits et les plus

profonds. On est donc doublement fondé à les considérer comme formés aux

dépens d'une croûte progressivement épaissie (_fig. 47_).

Sur une Carte d'ensemble, nous pouvons voir que les cirques tombent

moins souvent dans le périmètre des mers et plus souvent sur leur limite

que ne le comporterait une distribution fortuite. Ils affectionnent les

grandes cassures qui servent de limites aux fosses méditerranéennes. En

pareil cas, leur centre ne se place pas exactement sur la ligne de

rupture, mais un peu à l'intérieur du côté concave, et la même loi régit

les petits cirques parasites placés sur le rebord des grands. Dans les

régions des hauts plateaux, où l'écorce est parcourue par des sillons

rectilignes, ces sillons commandent souvent l'alignement des cirques en

limitant l'expansion de tous ceux qu'ils rencontrent, et dessinent des

tangentes communes, soit intérieures, soit extérieures, au contour de

plusieurs cirques (_fig. 45_). Il n'est pas rare non plus de voir des

grands cirques former des chaînes alignées sur le méridien. Il suffira

de citer les associations Langrenus, Vendelinus, Petavius; Théophile,

Cyrille, Catherine; Ptolémée, Alphonse, Arzachel; Thebit, Purbach,

Regiomontanus, Walter. Même en l'absence de sillons rectilignes, on voit

des séries de petits orifices soit sur les hauts plateaux, soit sur le

fond des mers, former des chapelets, des alignements serrés et

manifestes.

_Caractères distinctifs des cirques._--Un certain nombre se classent à

part par un relief vigoureux, des arêtes vives, un air général de

jeunesse et d'intégrité. Ces caractères sont surtout communs chez les

petits individus, mais il y en a aussi de fort grands dans le même cas.

Tel est par exemple Théophile, le bassin le plus profond de la partie

centrale de la Lune. Le bourrelet, d'une régularité surprenante, semble

construit au tour. D'un bord à l'autre, on mesure exactement 100km. La

pente est douce vers le dehors et la dénivellation totale ne s'évalue

pas facilement; mais à l'intérieur on peut mesurer la largeur de

l'ombre, et l'on s'assure qu'il y a 5500m de différence d'altitude entre

le rempart et la plaine. Aucune montagne terrestre ne s'abaisse de si

haut dans le même espace, et l'on peut présumer qu'un spectateur placé

sur le massif central aurait sous les yeux un tableau des plus

imposants. Ce massif est considérable, dominé par plusieurs pics. Ici

encore, l'ombre se prête à la mesure et accuse une altitude de 2000m. Il

s'en faut bien, par conséquent, que le massif central atteigne au niveau

du rempart (_fig. 31_).

Aristarque, Eudoxe, Aristote, Langrenus, Tycho sont d'autres

représentants du type saillant et vigoureux. Tous possèdent des

montagnes centrales à plusieurs sommets distincts. Le rempart présente

quelques points anguleux et s'abaisse par gradins vers l'intérieur. Il

semble souvent que l'on ait essayé de plusieurs ébauches polygonales

avant de s'arrêter à une forme circulaire qui se superpose aux premières

sans les effacer en totalité. Un autre trait digne d'être retenu est la

présence de digues rectilignes qui limitent en divers sens l'expansion

du cirque et l'encadrent dans un hexagone ou dans un quadrilatère (_fig.

47, 48_).

D'autres grandes enceintes présentent, avec une dépression plus faible,

un intérieur encore plus uni. Tel est Platon, où il faut une lunette

puissante et beaucoup d'attention pour apercevoir quelques accidents. Il

est le _Lac noir_ des premiers sélénographes, et, en effet, il offre

cette particularité de trancher par sa teinte sombre sur les plaines

voisines, et cela d'autant plus que le Soleil y approche plus du

méridien. Un observateur placé au milieu de Platon pourrait s'y croire

perdu dans une plaine illimitée. C'est tout au plus, en effet, si la

courbure du globe lunaire lui laisserait apercevoir les points les plus

élevés de l'enceinte (_fig. 40_).

Au type de Platon se rattachent Archimède, Posidonius, Taruntius,

Guttemberg, Pitatus, Gassendi, tous situés dans le voisinage immédiat de

mers, dont les séparent seulement des digues minces ou dégradées (_fig.

50, 51_).

Les spécimens que nous venons d'énumérer sont des formations de grande

étendue, mesurant 50km à 150km de large. Il y en a beaucoup de moindres,

jusqu'aux plus petits diamètres perceptibles, mais il y en a aussi de

plus grands. D'habitude on ne leur donne pas la qualification de

_cirques_; on leur réserve le nom de _mers_ ou de _golfes_. Au fond,

cette démarcation n'a pas une grande importance, et son caractère est

plutôt conventionnel. Ainsi la mer des Crises, encadrée comme Ptolémée

dans un hexagone, est aussi bien délimitée et n'est pas plus exactement

aplanie que lui. Elle s'étend à 2000m ou 3000m en contre-bas des

montagnes qui l'entourent (_fig. 32_).

La mer du Nectar, bien circulaire encore avec ses 200km de rayon, est

loin d'être aussi profondément encaissée que Théophile, qui se rencontre

tout auprès. Mais portons notre attention sur la région environnante, et

nous verrons que la mer du Nectar est seulement la partie centrale d'un

affaissement bien plus étendu, qui s'est propagé par zones

concentriques, et dont la cassure des monts Altaï dessine la limite.

Ainsi la tendance de notre satellite à détacher par des crevasses

circulaires des fragments de son écorce, qui descendent ensuite

au-dessous du niveau environnant, peut s'exercer sur de très grandes

étendues à la fois, et toute explication mécanique des cirques doit être

tenue pour insuffisante et suspecte, si elle n'est pas capable de

s'adapter à ces cas extrêmes (_fig. 33_).

Ce qui donne aux cirques leur individualité, leur physionomie propre, ce

n'est pas l'espace plus ou moins grand qu'ils occupent, c'est avant tout

le caractère saillant du rempart, son dessin circulaire ou polygonal, la

profondeur du bassin, la présence d'une montagne centrale. Peut-on à ces

caractères faire correspondre un ordre de succession ou une localisation

déterminée? Le problème est compliqué, mais point insoluble. Ainsi, dans

certaines régions, l'aspect vigoureux et net est de règle; ailleurs, ce

sont le délabrement et la vétusté qui dominent. Au voisinage du pôle

Sud, nous ne voyons guère que des trous profonds et réguliers, découpés

dans un plateau d'altitude uniforme. Il se rencontre ici des altitudes

de 6000m et 7000m, dépassant même celle de Théophile. Dans la région

arctique, au contraire, ces formes vigoureuses sont exceptionnelles. Ce

sont les fonds des cirques qui paraissent constituer la partie moyenne

de la planète. Au lieu de plateaux interposés, nous n'avons plus que de

minces digues de séparation, plutôt rectilignes que circulaires, et dans

un mauvais état de conservation (_fig. 46_).

Après ces généralités, il convient de signaler quelques formes que l'on

a plus rarement occasion d'observer, mais que l'on relèverait sans doute

en plus grand nombre si l'on avait la faculté d'y regarder de plus près.

Ainsi quelques enceintes se montrent partagées en deux moitiés par un

sillon rectiligne, soit en relief, soit en creux. Le premier cas est

réalisé par Alphonse (_fig. 43_), le second par Petavius. On y soupçonne

une deuxième fissure, dirigée en apparence suivant le diamètre conjugué

de l'ellipse, en réalité orientée perpendiculairement à la première.

Petavius est encore digne de remarque par l'importance du massif

central, la structure du rempart en étages et son inscription dans un

quadrilatère (_fig. 41_). Ces encadrements rectilignes, dont on relève

avec un peu d'attention beaucoup d'exemples, sont le plus souvent

tangents aux limites des cirques. Mais quelquefois aussi ils se tiennent

à distance. Tycho, par exemple, occupe le milieu d'un parallélogramme

dont tout l'intérieur a subi un affaissement visible; mais le cirque,

d'aspect vigoureux et moderne comme Théophile, est resté confiné dans la

partie centrale, et maintenu entre deux digues parallèles et plus

rapprochées. L'écorce lunaire a possédé, au moins dans certaines

parties, une sorte de charpente osseuse comparable à la carcasse

métallique d'une serre. Les cases de ce damier gigantesque ont joué les

unes par rapport aux autres, avec une tendance générale à

l'affaissement. Le milieu de chaque case a présenté des conditions

particulièrement favorables pour la formation d'un cirque, et les crêtes

de séparation ont souvent arrêté l'expansion du bassin. On s'explique

par là le grand nombre des sillons tracés suivant des tangentes communes

à des enceintes voisines (_fig. 47_).

Ainsi ce ne sont pas des causes extérieures et accidentelles, ce sont

les inégalités de résistance de l'écorce qui ont déterminé à l'avance

les emplacements des grands cirques.

_Auréoles et traînées._--Un autre phénomène bien remarquable, mais

limité à un nombre relativement petit de cirques lunaires, est celui des

auréoles blanches. Elles apparaissent mieux lorsque le Soleil, un peu

élevé, a dissipé les ombres et rendu possible une juste appréciation des

teintes. Continue dans le voisinage du cirque, l'auréole ne tarde pas à

se diviser en traînées qui s'étendent à plusieurs centaines de

kilomètres dans toutes les directions, avec quelques lacunes ou

irrégularités.

Les traînées sont un accident superficiel. Elles n'altèrent pas le

relief des régions qu'elles traversent; elles franchissent, sans être le

moins du monde déviées, les montagnes placées sur leur trajet, et ne

manifestent aucune tendance à s'écouler par les vallées qu'elles

croisent. Quand elles s'arrêtent ou s'interrompent, c'est le plus

souvent à la rencontre de bassins déprimés, dont la teinte sombre a

résisté avec succès à l'extension des auréoles.

Certains foyers ne rayonnent pas dans toutes les directions: ainsi

Proclus laisse ouvert entre deux traînées voisines un secteur sombre de

120° (_fig. 32_). D'autres n'émettent qu'un petit nombre de traînées

isolées: tel Messier, qui envoie vers l'Est un double panache, tellement

semblable à une queue de comète qu'un astronome du dernier siècle

voulait absolument y voir une représentation intentionnelle offerte à

notre curiosité par d'ingénieux habitants de la Lune (_fig. 28, 29_).

Un de ces systèmes de traînées mérite une attention particulière. C'est

Tycho, déjà signalé tout à l'heure, qui en est le centre. Son

rayonnement embrasse bien une moitié de la partie visible de la Lune. Il

est si étendu qu'aucune photographie ne peut bien en montrer tout

l'ensemble. Mais les images partielles mettent en évidence une

particularité remarquable: l'auréole ne s'étend pas aux pentes

extérieures du cirque. Elle y est remplacée par une couronne sombre. Ce

cas n'est pas isolé; il y en a d'autres exemples, mais celui de Tycho

est le plus apparent (_fig. 42_).

Il est inadmissible que la cause qui produit les traînées, quelle

qu'elle soit, n'entre pas en jeu au voisinage immédiat du centre

d'action. Si donc l'auréole ne commence pas au bord même de l'orifice,

ce n'est pas que la matière constitutive des traînées blanches y ait

manqué, c'est qu'elle a été recouverte par un dépôt plus récent, de

couleur sombre, mais moins susceptible de s'étendre à de grandes

distances.

_Aperçu des principales théories sélénologiques._--Les dissemblances

très accentuées qui existent entre les cratères des volcans terrestres

et les cirques lunaires ont provoqué des tentatives intéressantes, mais

à notre avis infructueuses, pour expliquer l'origine des cirques sans

faire appel aux phénomènes volcaniques.

_Théorie des tourbillons._--Ainsi, dans une Communication présentée à

l'Académie des Sciences en 1846, un officier français, le capitaine

Rozet, signale d'autres exemples de forme circulaire présentés par la

nature. Ce sont les tourbillons fluviaux et marins, les cyclones

atmosphériques. Dans ce dernier cas aucune limite de grandeur n'est plus

imposée. De plus, les tourbillons peuvent naître partout où se trouvent

en présence des courants de vitesse différente. Ils ont la propriété de

rejeter à leur circonférence les matériaux qu'ils transportent. Voici

donc trouvés les artisans des mers et des grandes enceintes. Chacune

d'elles marque l'emplacement d'un tourbillon provoqué par les marées et

les variations de température sur la Lune encore liquide. A mesure que

la solidification progressait, les tourbillons accumulaient sur leurs

bords les scories dont ils étaient chargés. Ainsi se sont, avec le

temps, édifiés les remparts.

_Théorie des marées._--Faye est pour le volcanisme un adversaire non

moins déterminé et redoutable. Point de volcans, nous dit-il, sans

d'abondantes émissions de vapeur d'eau et de gaz; or la Lune n'a ni eau

ni gaz, donc les cirques lunaires ne sont point des volcans. A leur

place Faye met en jeu la force des marées provoquées par l'attraction de

la Terre sur le noyau encore fluide de la Lune. Ce flot périodique a

dépensé aujourd'hui toute son énergie à établir l'égalité entre les

durées de rotation et de révolution de notre satellite, mais auparavant

il a pu se montrer capable d'actions mécaniques importantes. Le fluide

intérieur, réduit à se faire jour par d'étroits orifices, les a

lentement usés et arrondis, de manière à donner à chacun d'eux les

dimensions actuelles des cirques. Ce même fluide a exhaussé les bords de

l'entonnoir en venant périodiquement s'y figer. Un retrait général a

précédé la solidification. Du fond plat ainsi constitué, une dernière

éruption a fait jaillir la montagne centrale. On peut citer comme

confirmant en partie les idées de Faye les expériences plus récentes de

MM. H. Ebert et W.-H. Pickering. L'un et l'autre sont arrivés à produire

artificiellement des enceintes circulaires à bourrelet saillant par des

alternatives d'aspiration et de refoulement sur une masse fluide

encroûtée.

_Théorie de l'ébullition._--D'autres expérimentateurs, notamment M.

Stanislas Meunier, se sont livrés, dans un but scientifique, à

l'opération culinaire connue sous le nom de _friture_. On prend une

matière pâteuse, plâtre, mortier ou ciment; on y incorpore de l'eau, un

peu de matière grasse ou de glu pour faciliter la prise, et l'on chauffe

le mélange. Un moment vient où des bulles volumineuses crèvent à la

surface. Si les proportions ont été bien choisies un certain nombre de

bulles laissent leur empreinte dans la croûte figée, et ces empreintes

sont des images passablement fidèles des cirques lunaires. Ou ces

expériences sont sans application à notre sujet, ou leurs auteurs nous

demandent d'admettre qu'un grand cirque peut ainsi se former d'un seul

coup, c'est-à-dire qu'une bulle dégagée dans une masse pâteuse peut

mesurer aussi bien 100km que 1cm. La transition est encore plus

malaisée, on en conviendra, que des cratères terrestres aux cirques

lunaires.

_Théorie glaciaire._--S'il faut renoncer à faire creuser les cirques par

les forces intérieures, on invoquera dans le même but les agents

externes, par exemple la différence de température entre le globe

lunaire et l'espace céleste. C'est ainsi que, pour M. Ericsson

(_Nature_, vol. XXXIV, année 1886, p. 248), la Lune est dans son

ensemble couverte de glace; mais, sur certains points privilégiés, la

chaleur du sol fond cette glace et vaporise l'eau de fusion. Une partie

retombe en neige sur les bords de l'entonnoir, où elle se condense et

s'accumule. La partie qui retombe à l'intérieur y est liquéfiée et

vaporisée de nouveau, et le cycle se continue jusqu'à la congélation

finale de l'ensemble.

_Théorie météorique._--On sent bien la difficulté d'expliquer ainsi la

montagne centrale, l'altitude irrégulière du bourrelet, la dépression du

fond du cirque par rapport aux plateaux voisins. Aussi s'est-on demandé

si les orifices innombrables dont la surface lunaire est semée ne

seraient pas des empreintes de projectiles venus des profondeurs de

l'espace. Il semble que cette idée ait été émise pour la première fois

par Gruithuisen en 1846. Il est évident qu'elle ne s'appuie à aucun

degré sur les faits d'observation concernant les bolides et les étoiles

filantes. Les projectiles qui nous arrivent des profondeurs de l'espace

sont insignifiants par rapport au volume de la Terre et ne contribuent

dans aucune mesure appréciable au modelé de sa surface. Il n'est pas

moins hasardeux de faire bombarder la Lune par des projectiles venus de

la Terre, car les plus violentes explosions volcaniques sont bien loin

de communiquer aux matériaux émis la vitesse nécessaire, et rien ne

donne lieu de penser qu'elles aient eu plus d'énergie dans le passé. Il

semble même certain que les éruptions sont d'autant plus calmes que l'on

se rapproche davantage d'un état général de fluidité.

Ce qui rend séduisante l'hypothèse météorique (ou balistique), c'est la

possibilité de rattacher à une origine analogue les accidents de toute

dimension, cratères, cirques et mers, que relient ensemble une certaine

ressemblance et une apparente continuité. C'est aussi la faculté que

l'on a d'obtenir des formes analogues par des essais de laboratoire et

la tendance bien naturelle des expérimentateurs à considérer ces

analogies comme décisives, malgré l'énorme différence des échelles. Le

difficile, évidemment, n'est pas d'obtenir un trou, c'est de faire

naître un relief saillant de quelque importance si la surface choquée

est résistante, de quelque durée si on la prend fluide ou semi-fluide.

Il ne peut être question non plus d'imprimer aux projectiles des

vitesses comparables à celles des corps célestes. Les expériences les

plus variées et les plus heureuses dans cette direction sont dues à la

persévérance de M. Alsdorf. Elles ont été publiées en 1898[14]. M.

Alsdorf renonce à l'emploi des substances pâteuses essayées par ses

prédécesseurs. Ces substances ne donnent jamais qu'un type de bourrelet

et de montagne centrale, et ne s'adaptent pas à la variété des accidents

lunaires. Il est préférable d'étendre sur une planche une couche de

poudre homogène: c'est le lycopode qui réussit le mieux. On y projette

sous divers angles des balles élastiques de caoutchouc ou de laine. En

se relevant, le projectile exerce sur la poudre une sorte d'aspiration.

Un bourrelet se forme dans la période de compression, une éminence

centrale dans la période de dilatation. Que l'on emploie un projectile

de forme irrégulière, et l'enceinte va devenir anguleuse. Que l'on

superpose deux couches de teinte différente, et les particules ramenées

à la surface ou projetées au dehors imiteront les traînées divergentes.

On dispose pour varier les effets de trois éléments principaux, vitesse

du projectile, angle d'incidence, rapport de l'épaisseur de la couche

poudreuse au diamètre de la balle.

[Note 14: H. ALSDORF, _Experimentelle Darstellungen von Gebilden der

Mondoberfläche, mit besonderer Berücksichtigung des Details._ _Gaea_,

1898, Erstes Heft, s. 35.]

[Illustration: Fig. 26. Reproduction artificielle des cirques lunaires,

par M. HERMANN ALSDORF. Extrait du journal _Gaea_, année 1898, publié

par EDUARD HEINRICH MAYER, à Leipzig, Rossplatz, 16.]

Les photographies données par M. Alsdorf ne feront pas illusion à un

observateur familier avec les cirques lunaires, mais il n'est pas

contestable, cependant, que la ressemblance ne soit réelle. Avant de

conclure de cette ressemblance à l'identité des causes, il est clair que

plusieurs questions préalables sont à résoudre. La probabilité _a

priori_ pour que le mécanisme invoqué ait agi est un élément

indispensable de décision. Un projectile vigoureusement lancé peut

communiquer autour de lui un ébranlement plus ou moins étendu, mais,

s'il laisse une empreinte durable et nettement terminée, cette empreinte

excédera peu les dimensions du projectile. Faut-il admettre que la Lune

ait reçu, dans toutes ses parties, une averse de bolides de 100km de

diamètre, bombardement que l'on n'a jamais constaté et dont les

observations géologiques n'indiquent aucune trace? M. Alsdorf ne recule

pas devant cette conséquence. Faudra-t-il croire aussi que, deux corps

célestes venant à se rencontrer, le plus petit rebondira comme une balle

élastique, sans qu'il y ait écrasement ou pénétration? Ici

l'invraisemblance est trop forte. Aussi M. Alsdorf renonce finalement à

interpréter son expérience au profit de la formation des montagnes

centrales. Il admet que la pénétration du projectile est suivie d'un

violent dégagement de chaleur, sous l'influence duquel le massif

intérieur surgit au fond de l'empreinte.

La terre et la lune: forme extérieure et structure interne · 第 20 / 54 题