LES TRAITS GÉNÉRAUX DU RELIEF.

A quelque opinion que l'on se range, concernant la température actuelle

de la Lune, il est certain qu'elle s'est refroidie plus vite et

desséchée plus complètement que la Terre. On doit donc s'attendre à ce

que la contraction par refroidissement soit pour notre satellite un

facteur important du relief, le travail des eaux y étant relativement

peu considérable. Cette prévision est confirmée par l'inspection de la

surface dans les lunettes puissantes, inspection qui peut se faire

aujourd'hui bien plus à loisir et d'une manière presque aussi complète

sur les photographies.

Nous y reconnaîtrons d'abord, à première vue, des différences de niveau

considérables. Prenons, par exemple, l'image de Théophile, l'un des

cirques les plus profonds de la Lune. La mesure des ombres y donne 5500m

pour l'écart d'altitude entre le bord et la plaine intérieure, 1500m

pour la hauteur du groupe central de montagnes. La pente intérieure est

raide, inclinée de 30° en moyenne. D'autres cirques présentent des

inclinaisons encore plus fortes, 40° ou 50°, ce qui montre qu'ils ne

peuvent être formés que de matériaux résistants. Il serait difficile,

sur la Terre, de trouver une telle différence de niveau répartie sur une

largeur aussi faible. La pente extérieure est au contraire modérée. Il

est malaisé d'y assigner la limite de l'ombre, et par suite d'en évaluer

la hauteur (_fig. 31_).

Sur ce revers externe, nous voyons de nombreux sillons, un peu

divergents, tracés suivant la ligne de plus grande pente. Ils peuvent, à

première vue, s'interpréter comme des vallons creusés par les eaux. Mais

le fait qu'on les observe exclusivement sur le versant extérieur de

quelques grands cirques conduit à les regarder plutôt comme des traces

d'épanchements volcaniques. On ne trouve point, en effet, d'indice de

ravinement sur la pente intérieure des cirques, pas davantage sur les

pentes qui limitent les grands massifs montagneux et qui sembleraient

devoir offrir un champ si favorable à l'érosion. Les parties saillantes

n'y sont nulle part réduites à l'état de crêtes linéaires et ramifiées.

Partout des bassins sans écoulement, des plateaux à pentes indécises.

Point de fossés continus et progressivement élargis, comme les cluses et

combes du Jura, point de deltas au débouché des sillons dans la plaine.

D'où cette conclusion importante: non seulement la Lune n'est pas

aujourd'hui arrosée par des précipitations copieuses (ce que montrait

déjà l'absence de tout effet de réfraction imputable à l'air ou à la

vapeur d'eau), mais il en a toujours été ainsi depuis que le relief de

notre satellite s'est constitué. Jamais les eaux n'ont eu à se frayer à

la surface des voies d'écoulement.

Cela veut-il dire qu'il n'y ait jamais eu d'humidité sur la Lune? Cette

conséquence serait peu admissible du moment que, avec Laplace et ses

successeurs, nous faisons de la Lune un fragment détaché de la Terre.

Elle le sera moins encore quand nous aurons relevé sur la Lune des

traces manifestes d'éruptions volcaniques. Disons seulement que les

précipitations y ont été faibles comparées à ce qu'elles sont dans les

régions bien arrosées de la Terre. Elles ont rencontré un sol poreux et

absorbant qui ne leur a pas permis d'agir par ruissellement. Le

refroidissement ayant marché plus vite sur un globe moins gros, une

couche plus épaisse s'est trouvée capable d'absorber l'eau, que la

chaleur interne ne refoulait plus à la surface.

Pourquoi parlons-nous de sol poreux et absorbant? L'hypothèse de Laplace

nous y invite encore. Car la Lune, empruntée aux couches superficielles

de la Terre, doit être composée surtout des matériaux légers de

l'écorce. Cette manière de voir est confirmée par la faible valeur de la

densité moyenne, qui ne s'élève qu'à 3,4 pendant qu'elle dépasse 5,5

pour notre globe. Il est d'ailleurs extrêmement probable que la densité

superficielle est plus faible, de même que sur la Terre, et n'excède pas

2, densité des calcaires les plus fissurés et les plus légers. Enfin

l'éclat de la lumière réfléchie par la Lune permet d'assimiler sa

surface au marbre ou à la craie. Les roches granitiques, schisteuses,

basaltiques, et en général celles qui forment les terrains imperméables,

ont des teintes plus sombres.

_La répartition des mers._--Un des traits les plus généraux et les plus

visibles de notre satellite est constitué par de vastes taches de

couleur sombre, formant des compartiments déprimés. Nous leur garderons,

pour nous conformer à l'usage, le nom de mers qui leur a été donné par

les anciens sélénographes; mais il est certain que leur surface est

rugueuse et que la lumière s'y diffuse sans jamais s'y réfléchir comme

elle le ferait sur un liquide. Il est naturel de les rapprocher des

compartiments affaissés de la surface terrestre. Nous pouvons espérer

d'y trouver matière à des comparaisons utiles; car, si les mers lunaires

n'ont subi ni sédiments ni érosions, les fosses océaniques terrestres en

ont été préservées par l'épaisseur du manteau liquide qui les recouvre.

Un premier rapprochement doit être fait en ce qui concerne la

distribution générale des aires déprimées. On sait que, sur la Terre,

ces aires se partagent en deux séries. Les unes, appelées fosses

méditerranéennes, s'enchaînent, sans se confondre, à peu près suivant un

grand cercle de la sphère. Deux autres groupes moins distincts,

constituant par leur agrégation l'un l'océan Pacifique, l'autre l'océan

Atlantique, s'étendent surtout dans le sens du méridien, à angle droit

avec l'alignement des fosses méditerranéennes. Cette disposition paraît

avoir persisté, dans ses traits essentiels, à travers les temps

géologiques.

Prenons maintenant une épreuve photographique de la Lune au voisinage de

l'opposition et nous reconnaîtrons que ce résumé est applicable à notre

satellite de point en point, sans qu'il y ait autre chose que les noms à

changer. Les mers des Pluies, de la Sérénité, de la Tranquillité, de la

Fécondité, la mer Australe forment une série alignée suivant un grand

cercle. Mais, au lieu de se fermer comme les suivantes, la mer des

Pluies s'ouvre à l'Est dans un système de bassins qui s'étend

perpendiculairement au premier, comprenant au Nord le Golfe de la Rosée,

au Sud l'océan des Tempêtes et la mer des Nuages (_fig. 30_).

Convient-il d'assimiler ce second système au Pacifique ou à

l'Atlantique? La seconde manière de voir semble mieux fondée. Ces

dépressions n'embrassent pas, toutes ensemble, le cinquième de la

circonférence du globe en longitude. Nous n'avons point ici de chaînes

côtières comme celles qui font à l'océan Pacifique une ceinture presque

continue. Au contraire, nous voyons dans le sens de la longueur une ride

médiane jalonnée par toute une série de grands foyers éruptifs,

Bouillaud, Euclide, Kepler, Aristarque. On sait que l'océan Atlantique

est aussi divisé suivant un méridien par une ride saillante d'où

émergent de distance en distance les sommités volcaniques de l'Islande,

des Açores, de l'Ascension, de Tristan da Cunha. Nous ne pouvons,

malheureusement, achever le tour de la planète pour voir si la série des

fosses méditerranéennes se prolonge de l'autre côté, s'il s'y rencontre

un digne pendant à l'océan Pacifique, si les dépressions s'y placent de

préférence aux antipodes des saillies comme le veut la symétrie

tétraédrique qui semble prévaloir sur la Terre.

_La structure des mers._--La conformité qui se manifeste sur les deux

planètes dans la répartition générale des régions déprimées a pour

pendant une analogie non moins remarquable dans leur structure.

Les grands abîmes marins où la sonde descend à plus de 8km de profondeur

ne se groupent pas, comme on l'a cru longtemps, dans les parties

centrales des océans, loin de toute terre émergée. Ils ont plutôt la

forme de vallées allongées parallèlement aux rivages, à des distances

relativement faibles de ceux-ci. C'est ce qui a lieu dans l'océan

Atlantique pour les fosses des Antilles et des Bermudes, dans le

Pacifique pour les fosses des Kouriles, des îles Tonga, au large des

côtes chiliennes et péruviennes (_Pl. I_).

Cette loi n'a été mise en évidence que par des travaux récents, à la

suite de sondages multipliés, de longues et coûteuses expéditions

maritimes. Sur la Lune, nous pouvons la vérifier à beaucoup moins de

frais. Une bonne lunette et un peu de patience y suffisent.

Il nous sera d'abord très aisé de reconnaître que, sur le fond des mers,

le relief a une allure générale plus douce que dans les parties

saillantes. Les crêtes à versants concaves y sont rares; à part quelques

blocs isolés qui forment de véritables îles, les ondulations du sol ne

projettent d'ombre qu'au lever ou au coucher du Soleil. Les pentes sont

modérées et se prolongent dans le même sens sur de vastes étendues. En

thèse générale, cela est vrai de la Terre comme de son satellite.

Il s'en faut de beaucoup, cependant, que les mers lunaires soient planes

ou exactement modelées sur la sphéricité du globe. Ce ne sont point des

surfaces géométriques. Essayons donc d'aller plus loin et de reconnaître

où se trouvent les points les plus creux. Si nous examinons sous un

éclairement favorable la mer de la Sérénité, par exemple, nous serons

frappés de ce fait qu'elle possède, au pied de son enceinte montagneuse,

toute une bordure de taches sombres. Pour qui est familier avec l'étude

de la surface de la Lune, il est dès lors probable que ces taches

correspondent aux parties les plus creuses. Il y a, en effet, sur notre

satellite, corrélation habituelle entre la teinte et l'altitude, en ce

sens que les plaines basses y sont presque toujours plus sombres que les

points saillants. Comme la règle n'est pas sans exception, une

vérification pourra sembler désirable. Il suffira, pour la faire, de

noter la position des taches sombres et d'attendre que le Soleil se

couche pour elles. On les voit alors envahies par l'ombre avant les

taches claires qui les avoisinent, d'où il résulte que les premières

sont effectivement déprimées.

La même expérience, répétée sur d'autres mers, fortifie cette

conclusion, qui est à peu près générale; le fond des mers lunaires est

convexe, dans son ensemble, au delà de ce qu'exige la courbure moyenne

du globe, et les fosses océaniques y sont, comme sur la Terre, rejetées

près des rivages.

_La formation des mers._--Un troisième point de ressemblance est à

signaler entre les mers terrestres et celles de notre satellite. C'est

dans la série équatoriale, dans celle qui répond aux fosses

méditerranéennes, que se rencontrent les bassins les mieux délimités par

des bourrelets montagneux, ceux dont le bon état de conservation accuse

une jeunesse relative. Sur la Lune leur forme circulaire ressort souvent

avec une admirable clarté. Les cassures qui les bordent se montrent à

nu, parfois sur plusieurs milliers de mètres de hauteur. Il est évident

que chacune de ces dénivellations de l'écorce, par cela même qu'elle

affecte un dessin géométrique, a dû s'effectuer dans un temps assez

court et se rattache à une époque géologique déterminée. Si le phénomène

est plus net sur la Lune, cela tient à ce que nous pouvons en observer

l'effet intégral et non modifié. Nous retrouverions des formes analogues

sur la Terre, s'il nous était possible de débarrasser les fosses

sous-marines de leur bordure de sédiments et de restituer aux bourrelets

montagneux tout ce que l'érosion leur a enlevé.

Voulons-nous prendre en quelque sorte sur le fait le mécanisme de la

formation d'une mer? Il faudra nous adresser de préférence à celles qui

ont gardé l'intégrité de leur contour circulaire. Il y en a trois, les

mers des Crises, du Nectar, des Humeurs, qui possèdent ce caractère à un

haut degré, et ce sont justement celles qui mettent en défaut la règle

signalée tout à l'heure. Une bande marginale n'y a pas suivi

l'affaissement du centre, mais est restée adhérente à la bordure

montagneuse. Les rides de celle-ci n'accusent point de préférence pour

l'alignement parallèle au rivage, par conséquent point de structure

plissée. La partie centrale ou aplanie de la mer offre une série de

veines ou de bourrelets saillants. La région extérieure ou montagneuse

est coupée de crevasses ouvertes, larges de 2km à 3km, se prolongeant

sur une énorme longueur à travers les obstacles les plus variés (_fig.

32, 33, 34_).

Les veines comme les crevasses suivent trop évidemment un tracé

concentrique au rivage de la mer pour ne pas être rattachées au

mouvement du sol qui a déterminé l'effondrement du centre. Mais nous ne

trouvons pas ici, comme sur le contour des affaissements terrestres, des

plis refoulés, accumulés contre des massifs résistants. Bien loin de là,

l'écorce lunaire s'est déchirée en larges crevasses qui demeurent encore

béantes à l'heure actuelle. Sa tendance, lors des derniers mouvements

dont nous pouvons constater les traces, n'était donc pas de se plisser

comme un vêtement trop large, mais au contraire de s'étirer, de se

disjoindre comme une enveloppe trop étroite.

Pourquoi maintenant des crevasses ouvertes à l'extérieur de la mer, des

veines saillantes à l'intérieur? Ces deux aspects inverses ne sont pas

contradictoires. Ils représentent seulement deux étapes différentes dans

la marche d'un même phénomène. Les veines, comme les crevasses, marquent

des ruptures successives dues à l'effondrement du centre de la mer. Les

cassures les plus rapprochées du centre ont servi au dégorgement des

laves, qui se sont ensuite épanchées sur la plaine. Quand cet

épanchement a pris fin, les laves, arrivant à la surface déjà

refroidies, se sont solidifiées sur place. Non contentes d'obstruer la

fissure, elles l'ont transformée par leurs apports successifs en un

bourrelet saillant, à pentes doucement inclinées.

Les fissures de la bande extérieure, situées à un niveau plus élevé,

n'ont point servi à l'épanchement des laves, qui trouvaient dans les

étages inférieurs une issue suffisante. Elles sont, par suite, demeurées

ouvertes; elles ont même dû aller en s'élargissant toujours, à la

manière des crevasses des glaciers, tant que la période d'affaissement

de leur lèvre inférieure s'est prolongée.

Bien entendu, les parties aplanies de la surface sont également sujettes

à se fissurer. Mais, tant que l'écorce n'y a pas acquis une grande

épaisseur, les crevasses ne peuvent s'y ouvrir largement sans donner

issue aux épanchements volcaniques. Dès lors elles s'obstruent,

s'effacent et se transforment en bourrelets. Nous voyons fréquemment ces

deux sortes d'accidents juxtaposés à petite distance; parfois même une

crevasse ouverte se prolonge par une veine saillante.

On comprend donc que les fissures de plaine soient, en général, plus

étroites que celles des régions de montagne, par suite moins faciles à

observer. Mais leur position, leur tracé sont également significatifs au

sujet de leur origine. Ainsi dans la partie est de la mer de la

Tranquillité (_fig. 35_) nous remarquons, à côté de veines

remarquablement longues et ramifiées, les crevasses typiques de

Sosigène, de Denys, de Sabine, toutes tracées parallèlement au rivage.

Dans le cas de Sabine, la crevasse est double, ce qui montre que la

tendance a persisté après avoir obtenu une première, mais insuffisante

satisfaction. Cette formation de crevasses successives et parallèles

s'observe, pour ainsi dire, à chaque pas sur les glaciers alpins. De

même ici nous voyons la mer exercer sur la terre ferme une sorte

d'attraction assez puissante pour disjoindre celle-ci et en détacher des

bandes marginales.

_Des massifs montagneux de la Lune._--Ces notions acquises sur les mers

nous rendront plus explicables les blocs saillants qui les encadrent.

Leurs caractères sont surtout négatifs. Ils manquent d'individualité

propre. Ce ne sont guère que des portions de plateau laissées en relief

par l'affaissement des régions voisines. D'habitude les aires

d'effondrement sont circulaires; aussi la forme générale du groupe

montagneux sera, plus ou moins, celle d'un triangle à côtés concaves, de

la portion de plan comprise entre trois cercles qui se coupent.

Cet énoncé s'applique bien aux monts Taurus, limitrophes de la mer de la

Sérénité. Nous n'y voyons ni lignes de partage, ni vallées d'écoulement.

La fine crevasse qui se fraye un chemin à travers le centre du massif et

se prolonge sur la plaine témoigne par sa seule présence que le modelé

du relief par les eaux a été nul ou insignifiant. Les plus fortes

élévations du sol ne sont point rassemblées au centre, mais rejetées

près de la limite ouest.

Cette particularité n'est pas moins visible sur le groupe des Apennins.

Le côté nord, incliné vers la mer de la Sérénité, est beaucoup plus

étroit, beaucoup plus rapide que la pente inclinée au Sud vers la mer

des Vapeurs. Nous reconnaissons ici la loi de dissymétrie des versants,

bien connue de tous ceux qui ont étudié les montagnes terrestres. Il

semble que toute cette portion de l'écorce ait éprouvé un mouvement de

bascule exposant au dehors d'un côté une cassure abrupte, de l'autre une

face dorsale d'inclinaison modérée. Mais toujours point de plis refoulés

contre les parties saillantes. Nous voyons, au contraire, la croûte

lunaire manifester en toute occasion sa tendance à s'étirer et à se

disjoindre (_fig. 36_).

On la retrouve encore, bien éloquemment attestée, dans la grande vallée

rectiligne que l'épée surhumaine de quelque paladin semble avoir

entaillée d'un seul coup à travers le massif des Alpes. Bien entendu,

cette explication ne saurait suffire, car il s'agit ici d'une cassure de

70km de long sur 10km à 12km de large. Pour expliquer comment les deux

parties en contact ont pu se disjoindre à ce point, la théorie de la

contraction par refroidissement n'est pas suffisante. Il faut admettre

que l'un au moins des deux fragments a pu flotter à la dérive sur le

liquide qui le portait. Pour les Alpes comme pour les Apennins, les plus

hauts sommets sont en bordure, et leurs ombres s'allongent sans obstacle

sur la plaine qui s'étend à leurs pieds (_fig. 37_).

Le massif voisin du Caucase forme barrière entre les mers des Pluies et

de la Sérénité. Ces deux bassins se rapprochent au point de donner à la

masse interposée l'aspect d'une chaîne de montagnes terrestre. A y

regarder de près, il n'y a point division dans la longueur par une ligne

de faîte, mais, au contraire, division transversale en plusieurs blocs

rectangulaires. Les cases de ce damier gigantesque ne sont plus en

correspondance exacte. Elles ont joué les unes par rapport aux autres,

et subi dans le sens tangentiel des mouvements de transport ou de

charriage qui peuvent atteindre 30km d'amplitude.

_Relations entre l'histoire de la Lune et celle de la Terre._--On

remarquera que l'étude du relief lunaire apporte, dans trois au moins

des grandes questions qui divisent les géographes et les géologues, un

témoignage précis, qui n'est peut-être pas sans réplique, mais que l'on

n'a pas le droit d'ignorer ou de négliger.

En premier lieu, la Terre a-t-elle une écorce solide, une lithosphère?

Nous avons vu que des théoriciens d'une grande autorité se prononcent

pour la négative. Ils ne veulent pas admettre qu'une croûte relativement

mince, enveloppant un noyau liquide, résiste aux marées qu'elle aurait à

subir, au poids des montagnes dont sa surface est hérissée. Pour Lord

Kelvin, pour M. Darwin, la solidification d'une planète doit commencer

par le centre, progresser vers la surface, et ne porter en dernier lieu

que sur une couche mince.

Les géologues se montrent, en général, peu disposés à marcher dans cette

voie; il nous semble que leur répugnance pourrait être fondée avec plus

de force encore sur l'examen de la surface de la Lune. Non seulement, en

effet, les épanchements venus de l'intérieur y ont nivelé le fond des

mers et des cirques, mais, ce qui est plus significatif encore, des

fragments solidifiés, épais de plusieurs milliers de mètres, ont pu y

flotter à la dérive.

On continuera donc, malgré les beaux travaux mathématiques auxquels nous

avons fait allusion, à parler de l'écorce solide des planètes. On le

peut en conscience, parce que, pour simplifier le problème et le rendre

accessible au calcul, on est obligé d'introduire dès le début des

hypothèses hasardeuses, notamment celle d'une certaine homogénéité.

Devant cette nécessité, les faits d'observation gardent une valeur

prépondérante. Que l'on prenne garde, en contestant à l'intérieur des

planètes le droit d'être fluide, à leur croûte celui de se supporter

elle-même, de ressembler aux médecins du XVIIe siècle, qui refusaient au

sang la faculté de circuler dans les artères.

Un second litige, dans lequel les astronomes auraient leur mot à dire, a

pour sujet la formation des montagnes. Ainsi que nous l'avons vu au

Chapitre V, la théorie de la contraction par refroidissement, après

avoir traversé une période de brillante faveur, se heurte à des

objections. On trouve le refroidissement séculaire trop lent, trop peu

sensible pour donner lieu à des déformations aussi grandes. Il faut

admettre, dit-on, que le poids des sédiments déposés sur les rivages les

contraint à s'affaisser, relève par un mouvement de bascule une bande de

terrain parallèle, et tend ainsi à exagérer les différences de niveau

primitives.

L'examen de la Lune doit nous faire envisager ce complément

d'explication avec beaucoup de défiance. Sur notre satellite les

érosions, les sédiments, ne se révèlent que par des traces

insignifiantes et douteuses. Et cependant les différences de niveau y

sont énormes et brusques. Nous y voyons, aussi clairement que sur la

Terre, les sommets les plus élevés accumulés au bord des massifs, les

fosses océaniques rejetées près des côtes. Si donc la théorie de la

contraction était jugée insuffisante pour rendre compte de l'apparition

des montagnes, ce n'est pas au poids des sédiments qu'il faudrait faire

appel pour y suppléer. L'expédient, fût-il jugé efficace pour la Terre,

ne le serait pas pour la Lune. La réaction du fluide intérieur, comprimé

par les affaissements, semble, au contraire, fournir les éléments d'une

explication admissible dans tous les cas.

Enfin, les caractères si nets par lesquels les montagnes lunaires se

différencient des montagnes terrestres doivent nous suggérer une

dernière réflexion.

Pour les naturalistes du commencement du XIXe siècle, les chaînes

montagneuses avaient comme origine des compartiments soulevés. Pour

leurs successeurs immédiats, ce sont des massifs demeurés en retard sur

l'affaissement des régions voisines. Pour nos contemporains, ce sont

uniquement des fragments plissés par compression latérale.

Ce dernier point de vue pourrait bien être trop exclusif. La tendance au

plissement, si générale qu'elle soit sur la Terre, ne se manifeste

assurément pas sur la Lune. Elle n'est donc pas une condition nécessaire

pour la genèse des montagnes. Ne serait-elle pas particulière à

certaines périodes de l'histoire géologique?

Nous sommes conduits à le penser par un travail souvent cité de M.

Davison[13]. En étudiant de plus près la loi formulée par Élie de

Beaumont, il a été amené à faire la remarque suivante: l'émission de la

chaleur dans l'espace ne se fait plus aux dépens de la surface, dont le

refroidissement est achevé. Mais elle ne se fait pas davantage aux

dépens des couches très profondes, dont la température demeure

sensiblement invariable. Le taux extrême du refroidissement est atteint

à une profondeur que l'on peut estimer, pour la Terre, à 100km. Il en

résulte que les plissements n'ont aucune raison de se produire au delà

de 8km de profondeur. Plus bas, les couches, se contractant plus que

celles qui les supportent, se trouvent étirées.

[Note 13: C. DAVISON, _On the distribution of strain in the Earth's

crust_ (_Philosophical Transactions_, 1887).]

Ce chiffre de 8km est relatif aux conditions que la Terre traverse

aujourd'hui. Il tend à augmenter si le refroidissement poursuit sa

marche régulière. Mais qu'une cause réfrigérante extérieure vienne à se

faire sentir, ce sera la couche superficielle qui supportera la

déperdition la plus grande. Les plissements seront supprimés, et la

tendance à l'étirement deviendra générale.

C'est précisément ce qui semble s'être produit pour la Lune. On ne peut

guère douter qu'elle n'ait possédé une atmosphère d'une densité notable.

A une époque peut-être récente cette atmosphère s'est évanouie,

dispersée dans l'espace ou absorbée par des combinaisons solides. Privée

de son manteau protecteur, la surface a subi un refroidissement intense,

et la possibilité même des plissements a disparu jusqu'à ce qu'un nouvel

état d'équilibre fût atteint.

La Terre a très bien pu traverser une période analogue: non pas qu'elle

ait jamais été dénuée d'atmosphère, mais il est cependant avéré que les

climats ont subi à sa surface des variations importantes, peut-être en

concordance avec l'activité propre du Soleil.

Pour nos latitudes, il y a eu refroidissement entre la période houillère

et la période glaciaire, réchauffement à la suite de la dernière période

glaciaire. A chacune de ces variations de température répondaient, dans

la croûte superficielle, des efforts de sens contraire, capables avec le

temps de faire surgir des chaînes de montagnes.

La terre et la lune: forme extérieure et structure interne · 第 19 / 54 题