A quelque opinion que l'on se range, concernant la température actuelle
de la Lune, il est certain qu'elle s'est refroidie plus vite et
desséchée plus complètement que la Terre. On doit donc s'attendre à ce
que la contraction par refroidissement soit pour notre satellite un
facteur important du relief, le travail des eaux y étant relativement
peu considérable. Cette prévision est confirmée par l'inspection de la
surface dans les lunettes puissantes, inspection qui peut se faire
aujourd'hui bien plus à loisir et d'une manière presque aussi complète
sur les photographies.
Nous y reconnaîtrons d'abord, à première vue, des différences de niveau
considérables. Prenons, par exemple, l'image de Théophile, l'un des
cirques les plus profonds de la Lune. La mesure des ombres y donne 5500m
pour l'écart d'altitude entre le bord et la plaine intérieure, 1500m
pour la hauteur du groupe central de montagnes. La pente intérieure est
raide, inclinée de 30° en moyenne. D'autres cirques présentent des
inclinaisons encore plus fortes, 40° ou 50°, ce qui montre qu'ils ne
peuvent être formés que de matériaux résistants. Il serait difficile,
sur la Terre, de trouver une telle différence de niveau répartie sur une
largeur aussi faible. La pente extérieure est au contraire modérée. Il
est malaisé d'y assigner la limite de l'ombre, et par suite d'en évaluer
la hauteur (_fig. 31_).
Sur ce revers externe, nous voyons de nombreux sillons, un peu
divergents, tracés suivant la ligne de plus grande pente. Ils peuvent, à
première vue, s'interpréter comme des vallons creusés par les eaux. Mais
le fait qu'on les observe exclusivement sur le versant extérieur de
quelques grands cirques conduit à les regarder plutôt comme des traces
d'épanchements volcaniques. On ne trouve point, en effet, d'indice de
ravinement sur la pente intérieure des cirques, pas davantage sur les
pentes qui limitent les grands massifs montagneux et qui sembleraient
devoir offrir un champ si favorable à l'érosion. Les parties saillantes
n'y sont nulle part réduites à l'état de crêtes linéaires et ramifiées.
Partout des bassins sans écoulement, des plateaux à pentes indécises.
Point de fossés continus et progressivement élargis, comme les cluses et
combes du Jura, point de deltas au débouché des sillons dans la plaine.
D'où cette conclusion importante: non seulement la Lune n'est pas
aujourd'hui arrosée par des précipitations copieuses (ce que montrait
déjà l'absence de tout effet de réfraction imputable à l'air ou à la
vapeur d'eau), mais il en a toujours été ainsi depuis que le relief de
notre satellite s'est constitué. Jamais les eaux n'ont eu à se frayer à
la surface des voies d'écoulement.
Cela veut-il dire qu'il n'y ait jamais eu d'humidité sur la Lune? Cette
conséquence serait peu admissible du moment que, avec Laplace et ses
successeurs, nous faisons de la Lune un fragment détaché de la Terre.
Elle le sera moins encore quand nous aurons relevé sur la Lune des
traces manifestes d'éruptions volcaniques. Disons seulement que les
précipitations y ont été faibles comparées à ce qu'elles sont dans les
régions bien arrosées de la Terre. Elles ont rencontré un sol poreux et
absorbant qui ne leur a pas permis d'agir par ruissellement. Le
refroidissement ayant marché plus vite sur un globe moins gros, une
couche plus épaisse s'est trouvée capable d'absorber l'eau, que la
chaleur interne ne refoulait plus à la surface.
Pourquoi parlons-nous de sol poreux et absorbant? L'hypothèse de Laplace
nous y invite encore. Car la Lune, empruntée aux couches superficielles
de la Terre, doit être composée surtout des matériaux légers de
l'écorce. Cette manière de voir est confirmée par la faible valeur de la
densité moyenne, qui ne s'élève qu'à 3,4 pendant qu'elle dépasse 5,5
pour notre globe. Il est d'ailleurs extrêmement probable que la densité
superficielle est plus faible, de même que sur la Terre, et n'excède pas
2, densité des calcaires les plus fissurés et les plus légers. Enfin
l'éclat de la lumière réfléchie par la Lune permet d'assimiler sa
surface au marbre ou à la craie. Les roches granitiques, schisteuses,
basaltiques, et en général celles qui forment les terrains imperméables,
ont des teintes plus sombres.
_La répartition des mers._--Un des traits les plus généraux et les plus
visibles de notre satellite est constitué par de vastes taches de
couleur sombre, formant des compartiments déprimés. Nous leur garderons,
pour nous conformer à l'usage, le nom de mers qui leur a été donné par
les anciens sélénographes; mais il est certain que leur surface est
rugueuse et que la lumière s'y diffuse sans jamais s'y réfléchir comme
elle le ferait sur un liquide. Il est naturel de les rapprocher des
compartiments affaissés de la surface terrestre. Nous pouvons espérer
d'y trouver matière à des comparaisons utiles; car, si les mers lunaires
n'ont subi ni sédiments ni érosions, les fosses océaniques terrestres en
ont été préservées par l'épaisseur du manteau liquide qui les recouvre.
Un premier rapprochement doit être fait en ce qui concerne la
distribution générale des aires déprimées. On sait que, sur la Terre,
ces aires se partagent en deux séries. Les unes, appelées fosses
méditerranéennes, s'enchaînent, sans se confondre, à peu près suivant un
grand cercle de la sphère. Deux autres groupes moins distincts,
constituant par leur agrégation l'un l'océan Pacifique, l'autre l'océan
Atlantique, s'étendent surtout dans le sens du méridien, à angle droit
avec l'alignement des fosses méditerranéennes. Cette disposition paraît
avoir persisté, dans ses traits essentiels, à travers les temps
géologiques.
Prenons maintenant une épreuve photographique de la Lune au voisinage de
l'opposition et nous reconnaîtrons que ce résumé est applicable à notre
satellite de point en point, sans qu'il y ait autre chose que les noms à
changer. Les mers des Pluies, de la Sérénité, de la Tranquillité, de la
Fécondité, la mer Australe forment une série alignée suivant un grand
cercle. Mais, au lieu de se fermer comme les suivantes, la mer des
Pluies s'ouvre à l'Est dans un système de bassins qui s'étend
perpendiculairement au premier, comprenant au Nord le Golfe de la Rosée,
au Sud l'océan des Tempêtes et la mer des Nuages (_fig. 30_).
Convient-il d'assimiler ce second système au Pacifique ou à
l'Atlantique? La seconde manière de voir semble mieux fondée. Ces
dépressions n'embrassent pas, toutes ensemble, le cinquième de la
circonférence du globe en longitude. Nous n'avons point ici de chaînes
côtières comme celles qui font à l'océan Pacifique une ceinture presque
continue. Au contraire, nous voyons dans le sens de la longueur une ride
médiane jalonnée par toute une série de grands foyers éruptifs,
Bouillaud, Euclide, Kepler, Aristarque. On sait que l'océan Atlantique
est aussi divisé suivant un méridien par une ride saillante d'où
émergent de distance en distance les sommités volcaniques de l'Islande,
des Açores, de l'Ascension, de Tristan da Cunha. Nous ne pouvons,
malheureusement, achever le tour de la planète pour voir si la série des
fosses méditerranéennes se prolonge de l'autre côté, s'il s'y rencontre
un digne pendant à l'océan Pacifique, si les dépressions s'y placent de
préférence aux antipodes des saillies comme le veut la symétrie
tétraédrique qui semble prévaloir sur la Terre.
_La structure des mers._--La conformité qui se manifeste sur les deux
planètes dans la répartition générale des régions déprimées a pour
pendant une analogie non moins remarquable dans leur structure.
Les grands abîmes marins où la sonde descend à plus de 8km de profondeur
ne se groupent pas, comme on l'a cru longtemps, dans les parties
centrales des océans, loin de toute terre émergée. Ils ont plutôt la
forme de vallées allongées parallèlement aux rivages, à des distances
relativement faibles de ceux-ci. C'est ce qui a lieu dans l'océan
Atlantique pour les fosses des Antilles et des Bermudes, dans le
Pacifique pour les fosses des Kouriles, des îles Tonga, au large des
côtes chiliennes et péruviennes (_Pl. I_).
Cette loi n'a été mise en évidence que par des travaux récents, à la
suite de sondages multipliés, de longues et coûteuses expéditions
maritimes. Sur la Lune, nous pouvons la vérifier à beaucoup moins de
frais. Une bonne lunette et un peu de patience y suffisent.
Il nous sera d'abord très aisé de reconnaître que, sur le fond des mers,
le relief a une allure générale plus douce que dans les parties
saillantes. Les crêtes à versants concaves y sont rares; à part quelques
blocs isolés qui forment de véritables îles, les ondulations du sol ne
projettent d'ombre qu'au lever ou au coucher du Soleil. Les pentes sont
modérées et se prolongent dans le même sens sur de vastes étendues. En
thèse générale, cela est vrai de la Terre comme de son satellite.
Il s'en faut de beaucoup, cependant, que les mers lunaires soient planes
ou exactement modelées sur la sphéricité du globe. Ce ne sont point des
surfaces géométriques. Essayons donc d'aller plus loin et de reconnaître
où se trouvent les points les plus creux. Si nous examinons sous un
éclairement favorable la mer de la Sérénité, par exemple, nous serons
frappés de ce fait qu'elle possède, au pied de son enceinte montagneuse,
toute une bordure de taches sombres. Pour qui est familier avec l'étude
de la surface de la Lune, il est dès lors probable que ces taches
correspondent aux parties les plus creuses. Il y a, en effet, sur notre
satellite, corrélation habituelle entre la teinte et l'altitude, en ce
sens que les plaines basses y sont presque toujours plus sombres que les
points saillants. Comme la règle n'est pas sans exception, une
vérification pourra sembler désirable. Il suffira, pour la faire, de
noter la position des taches sombres et d'attendre que le Soleil se
couche pour elles. On les voit alors envahies par l'ombre avant les
taches claires qui les avoisinent, d'où il résulte que les premières
sont effectivement déprimées.
La même expérience, répétée sur d'autres mers, fortifie cette
conclusion, qui est à peu près générale; le fond des mers lunaires est
convexe, dans son ensemble, au delà de ce qu'exige la courbure moyenne
du globe, et les fosses océaniques y sont, comme sur la Terre, rejetées
près des rivages.
_La formation des mers._--Un troisième point de ressemblance est à
signaler entre les mers terrestres et celles de notre satellite. C'est
dans la série équatoriale, dans celle qui répond aux fosses
méditerranéennes, que se rencontrent les bassins les mieux délimités par
des bourrelets montagneux, ceux dont le bon état de conservation accuse
une jeunesse relative. Sur la Lune leur forme circulaire ressort souvent
avec une admirable clarté. Les cassures qui les bordent se montrent à
nu, parfois sur plusieurs milliers de mètres de hauteur. Il est évident
que chacune de ces dénivellations de l'écorce, par cela même qu'elle
affecte un dessin géométrique, a dû s'effectuer dans un temps assez
court et se rattache à une époque géologique déterminée. Si le phénomène
est plus net sur la Lune, cela tient à ce que nous pouvons en observer
l'effet intégral et non modifié. Nous retrouverions des formes analogues
sur la Terre, s'il nous était possible de débarrasser les fosses
sous-marines de leur bordure de sédiments et de restituer aux bourrelets
montagneux tout ce que l'érosion leur a enlevé.
Voulons-nous prendre en quelque sorte sur le fait le mécanisme de la
formation d'une mer? Il faudra nous adresser de préférence à celles qui
ont gardé l'intégrité de leur contour circulaire. Il y en a trois, les
mers des Crises, du Nectar, des Humeurs, qui possèdent ce caractère à un
haut degré, et ce sont justement celles qui mettent en défaut la règle
signalée tout à l'heure. Une bande marginale n'y a pas suivi
l'affaissement du centre, mais est restée adhérente à la bordure
montagneuse. Les rides de celle-ci n'accusent point de préférence pour
l'alignement parallèle au rivage, par conséquent point de structure
plissée. La partie centrale ou aplanie de la mer offre une série de
veines ou de bourrelets saillants. La région extérieure ou montagneuse
est coupée de crevasses ouvertes, larges de 2km à 3km, se prolongeant
sur une énorme longueur à travers les obstacles les plus variés (_fig.
32, 33, 34_).
Les veines comme les crevasses suivent trop évidemment un tracé
concentrique au rivage de la mer pour ne pas être rattachées au
mouvement du sol qui a déterminé l'effondrement du centre. Mais nous ne
trouvons pas ici, comme sur le contour des affaissements terrestres, des
plis refoulés, accumulés contre des massifs résistants. Bien loin de là,
l'écorce lunaire s'est déchirée en larges crevasses qui demeurent encore
béantes à l'heure actuelle. Sa tendance, lors des derniers mouvements
dont nous pouvons constater les traces, n'était donc pas de se plisser
comme un vêtement trop large, mais au contraire de s'étirer, de se
disjoindre comme une enveloppe trop étroite.
Pourquoi maintenant des crevasses ouvertes à l'extérieur de la mer, des
veines saillantes à l'intérieur? Ces deux aspects inverses ne sont pas
contradictoires. Ils représentent seulement deux étapes différentes dans
la marche d'un même phénomène. Les veines, comme les crevasses, marquent
des ruptures successives dues à l'effondrement du centre de la mer. Les
cassures les plus rapprochées du centre ont servi au dégorgement des
laves, qui se sont ensuite épanchées sur la plaine. Quand cet
épanchement a pris fin, les laves, arrivant à la surface déjà
refroidies, se sont solidifiées sur place. Non contentes d'obstruer la
fissure, elles l'ont transformée par leurs apports successifs en un
bourrelet saillant, à pentes doucement inclinées.
Les fissures de la bande extérieure, situées à un niveau plus élevé,
n'ont point servi à l'épanchement des laves, qui trouvaient dans les
étages inférieurs une issue suffisante. Elles sont, par suite, demeurées
ouvertes; elles ont même dû aller en s'élargissant toujours, à la
manière des crevasses des glaciers, tant que la période d'affaissement
de leur lèvre inférieure s'est prolongée.
Bien entendu, les parties aplanies de la surface sont également sujettes
à se fissurer. Mais, tant que l'écorce n'y a pas acquis une grande
épaisseur, les crevasses ne peuvent s'y ouvrir largement sans donner
issue aux épanchements volcaniques. Dès lors elles s'obstruent,
s'effacent et se transforment en bourrelets. Nous voyons fréquemment ces
deux sortes d'accidents juxtaposés à petite distance; parfois même une
crevasse ouverte se prolonge par une veine saillante.
On comprend donc que les fissures de plaine soient, en général, plus
étroites que celles des régions de montagne, par suite moins faciles à
observer. Mais leur position, leur tracé sont également significatifs au
sujet de leur origine. Ainsi dans la partie est de la mer de la
Tranquillité (_fig. 35_) nous remarquons, à côté de veines
remarquablement longues et ramifiées, les crevasses typiques de
Sosigène, de Denys, de Sabine, toutes tracées parallèlement au rivage.
Dans le cas de Sabine, la crevasse est double, ce qui montre que la
tendance a persisté après avoir obtenu une première, mais insuffisante
satisfaction. Cette formation de crevasses successives et parallèles
s'observe, pour ainsi dire, à chaque pas sur les glaciers alpins. De
même ici nous voyons la mer exercer sur la terre ferme une sorte
d'attraction assez puissante pour disjoindre celle-ci et en détacher des
bandes marginales.
_Des massifs montagneux de la Lune._--Ces notions acquises sur les mers
nous rendront plus explicables les blocs saillants qui les encadrent.
Leurs caractères sont surtout négatifs. Ils manquent d'individualité
propre. Ce ne sont guère que des portions de plateau laissées en relief
par l'affaissement des régions voisines. D'habitude les aires
d'effondrement sont circulaires; aussi la forme générale du groupe
montagneux sera, plus ou moins, celle d'un triangle à côtés concaves, de
la portion de plan comprise entre trois cercles qui se coupent.
Cet énoncé s'applique bien aux monts Taurus, limitrophes de la mer de la
Sérénité. Nous n'y voyons ni lignes de partage, ni vallées d'écoulement.
La fine crevasse qui se fraye un chemin à travers le centre du massif et
se prolonge sur la plaine témoigne par sa seule présence que le modelé
du relief par les eaux a été nul ou insignifiant. Les plus fortes
élévations du sol ne sont point rassemblées au centre, mais rejetées
près de la limite ouest.
Cette particularité n'est pas moins visible sur le groupe des Apennins.
Le côté nord, incliné vers la mer de la Sérénité, est beaucoup plus
étroit, beaucoup plus rapide que la pente inclinée au Sud vers la mer
des Vapeurs. Nous reconnaissons ici la loi de dissymétrie des versants,
bien connue de tous ceux qui ont étudié les montagnes terrestres. Il
semble que toute cette portion de l'écorce ait éprouvé un mouvement de
bascule exposant au dehors d'un côté une cassure abrupte, de l'autre une
face dorsale d'inclinaison modérée. Mais toujours point de plis refoulés
contre les parties saillantes. Nous voyons, au contraire, la croûte
lunaire manifester en toute occasion sa tendance à s'étirer et à se
disjoindre (_fig. 36_).
On la retrouve encore, bien éloquemment attestée, dans la grande vallée
rectiligne que l'épée surhumaine de quelque paladin semble avoir
entaillée d'un seul coup à travers le massif des Alpes. Bien entendu,
cette explication ne saurait suffire, car il s'agit ici d'une cassure de
70km de long sur 10km à 12km de large. Pour expliquer comment les deux
parties en contact ont pu se disjoindre à ce point, la théorie de la
contraction par refroidissement n'est pas suffisante. Il faut admettre
que l'un au moins des deux fragments a pu flotter à la dérive sur le
liquide qui le portait. Pour les Alpes comme pour les Apennins, les plus
hauts sommets sont en bordure, et leurs ombres s'allongent sans obstacle
sur la plaine qui s'étend à leurs pieds (_fig. 37_).
Le massif voisin du Caucase forme barrière entre les mers des Pluies et
de la Sérénité. Ces deux bassins se rapprochent au point de donner à la
masse interposée l'aspect d'une chaîne de montagnes terrestre. A y
regarder de près, il n'y a point division dans la longueur par une ligne
de faîte, mais, au contraire, division transversale en plusieurs blocs
rectangulaires. Les cases de ce damier gigantesque ne sont plus en
correspondance exacte. Elles ont joué les unes par rapport aux autres,
et subi dans le sens tangentiel des mouvements de transport ou de
charriage qui peuvent atteindre 30km d'amplitude.
_Relations entre l'histoire de la Lune et celle de la Terre._--On
remarquera que l'étude du relief lunaire apporte, dans trois au moins
des grandes questions qui divisent les géographes et les géologues, un
témoignage précis, qui n'est peut-être pas sans réplique, mais que l'on
n'a pas le droit d'ignorer ou de négliger.
En premier lieu, la Terre a-t-elle une écorce solide, une lithosphère?
Nous avons vu que des théoriciens d'une grande autorité se prononcent
pour la négative. Ils ne veulent pas admettre qu'une croûte relativement
mince, enveloppant un noyau liquide, résiste aux marées qu'elle aurait à
subir, au poids des montagnes dont sa surface est hérissée. Pour Lord
Kelvin, pour M. Darwin, la solidification d'une planète doit commencer
par le centre, progresser vers la surface, et ne porter en dernier lieu
que sur une couche mince.
Les géologues se montrent, en général, peu disposés à marcher dans cette
voie; il nous semble que leur répugnance pourrait être fondée avec plus
de force encore sur l'examen de la surface de la Lune. Non seulement, en
effet, les épanchements venus de l'intérieur y ont nivelé le fond des
mers et des cirques, mais, ce qui est plus significatif encore, des
fragments solidifiés, épais de plusieurs milliers de mètres, ont pu y
flotter à la dérive.
On continuera donc, malgré les beaux travaux mathématiques auxquels nous
avons fait allusion, à parler de l'écorce solide des planètes. On le
peut en conscience, parce que, pour simplifier le problème et le rendre
accessible au calcul, on est obligé d'introduire dès le début des
hypothèses hasardeuses, notamment celle d'une certaine homogénéité.
Devant cette nécessité, les faits d'observation gardent une valeur
prépondérante. Que l'on prenne garde, en contestant à l'intérieur des
planètes le droit d'être fluide, à leur croûte celui de se supporter
elle-même, de ressembler aux médecins du XVIIe siècle, qui refusaient au
sang la faculté de circuler dans les artères.
Un second litige, dans lequel les astronomes auraient leur mot à dire, a
pour sujet la formation des montagnes. Ainsi que nous l'avons vu au
Chapitre V, la théorie de la contraction par refroidissement, après
avoir traversé une période de brillante faveur, se heurte à des
objections. On trouve le refroidissement séculaire trop lent, trop peu
sensible pour donner lieu à des déformations aussi grandes. Il faut
admettre, dit-on, que le poids des sédiments déposés sur les rivages les
contraint à s'affaisser, relève par un mouvement de bascule une bande de
terrain parallèle, et tend ainsi à exagérer les différences de niveau
primitives.
L'examen de la Lune doit nous faire envisager ce complément
d'explication avec beaucoup de défiance. Sur notre satellite les
érosions, les sédiments, ne se révèlent que par des traces
insignifiantes et douteuses. Et cependant les différences de niveau y
sont énormes et brusques. Nous y voyons, aussi clairement que sur la
Terre, les sommets les plus élevés accumulés au bord des massifs, les
fosses océaniques rejetées près des côtes. Si donc la théorie de la
contraction était jugée insuffisante pour rendre compte de l'apparition
des montagnes, ce n'est pas au poids des sédiments qu'il faudrait faire
appel pour y suppléer. L'expédient, fût-il jugé efficace pour la Terre,
ne le serait pas pour la Lune. La réaction du fluide intérieur, comprimé
par les affaissements, semble, au contraire, fournir les éléments d'une
explication admissible dans tous les cas.
Enfin, les caractères si nets par lesquels les montagnes lunaires se
différencient des montagnes terrestres doivent nous suggérer une
dernière réflexion.
Pour les naturalistes du commencement du XIXe siècle, les chaînes
montagneuses avaient comme origine des compartiments soulevés. Pour
leurs successeurs immédiats, ce sont des massifs demeurés en retard sur
l'affaissement des régions voisines. Pour nos contemporains, ce sont
uniquement des fragments plissés par compression latérale.
Ce dernier point de vue pourrait bien être trop exclusif. La tendance au
plissement, si générale qu'elle soit sur la Terre, ne se manifeste
assurément pas sur la Lune. Elle n'est donc pas une condition nécessaire
pour la genèse des montagnes. Ne serait-elle pas particulière à
certaines périodes de l'histoire géologique?
Nous sommes conduits à le penser par un travail souvent cité de M.
Davison[13]. En étudiant de plus près la loi formulée par Élie de
Beaumont, il a été amené à faire la remarque suivante: l'émission de la
chaleur dans l'espace ne se fait plus aux dépens de la surface, dont le
refroidissement est achevé. Mais elle ne se fait pas davantage aux
dépens des couches très profondes, dont la température demeure
sensiblement invariable. Le taux extrême du refroidissement est atteint
à une profondeur que l'on peut estimer, pour la Terre, à 100km. Il en
résulte que les plissements n'ont aucune raison de se produire au delà
de 8km de profondeur. Plus bas, les couches, se contractant plus que
celles qui les supportent, se trouvent étirées.
[Note 13: C. DAVISON, _On the distribution of strain in the Earth's
crust_ (_Philosophical Transactions_, 1887).]
Ce chiffre de 8km est relatif aux conditions que la Terre traverse
aujourd'hui. Il tend à augmenter si le refroidissement poursuit sa
marche régulière. Mais qu'une cause réfrigérante extérieure vienne à se
faire sentir, ce sera la couche superficielle qui supportera la
déperdition la plus grande. Les plissements seront supprimés, et la
tendance à l'étirement deviendra générale.
C'est précisément ce qui semble s'être produit pour la Lune. On ne peut
guère douter qu'elle n'ait possédé une atmosphère d'une densité notable.
A une époque peut-être récente cette atmosphère s'est évanouie,
dispersée dans l'espace ou absorbée par des combinaisons solides. Privée
de son manteau protecteur, la surface a subi un refroidissement intense,
et la possibilité même des plissements a disparu jusqu'à ce qu'un nouvel
état d'équilibre fût atteint.
La Terre a très bien pu traverser une période analogue: non pas qu'elle
ait jamais été dénuée d'atmosphère, mais il est cependant avéré que les
climats ont subi à sa surface des variations importantes, peut-être en
concordance avec l'activité propre du Soleil.
Pour nos latitudes, il y a eu refroidissement entre la période houillère
et la période glaciaire, réchauffement à la suite de la dernière période
glaciaire. A chacune de ces variations de température répondaient, dans
la croûte superficielle, des efforts de sens contraire, capables avec le
temps de faire surgir des chaînes de montagnes.