CHAPITRE VI.

LA STRUCTURE INTERNE D'APRÈS LES DONNÉES

DE LA MÉCANIQUE CÉLESTE ET DE LA PHYSIQUE.

L'écorce terrestre n'est accessible à l'observation directe que sur une

épaisseur bien limitée. Mais le calcul peut être dans cette voie un

auxiliaire utile, ne fût-ce qu'en montrant l'improbabilité ou

l'impossibilité de certaines hypothèses.

Ainsi que nous l'avons vu au chapitre III, Clairaut a donné le moyen

d'étudier la constitution d'un ellipsoïde hétérogène dont toutes les

parties s'attirent mutuellement et à l'intérieur duquel les surfaces

d'égale densité sont des ellipsoïdes tous de révolution et animés d'un

mouvement de rotation uniforme autour d'un même axe.

En particulier la variation des aplatissements avec la profondeur peut

être déterminée par le calcul si l'on se donne la densité ρ en fonction

du demi grand axe _a_.

Édouard Roche, Lipschitz, M. Maurice Lévy ont indiqué diverses formes de

ρ en fonction de _a_ pour lesquelles l'équation différentielle de

Clairaut devient intégrable. Pour déterminer les paramètres qui figurent

dans la relation choisie, et les constantes introduites par

l'intégration, on dispose de données d'origine diverse, en nombre

surabondant. Il s'agit de représenter le mieux possible les mesures

géodésiques, les mesures de pesanteur à la surface, les indications

fournies par les phénomènes de précession et de nutation, par les

inégalités du mouvement de la Lune.

Si l'on s'attache en particulier à la valeur de l'aplatissement

superficiel, les mesures géodésiques donnent en moyenne, comme nous

l'avons vu, 1/293,5, les observations pendulaires 1/298. La mécanique

céleste paraît réclamer un aplatissement intermédiaire. On a développé

la théorie mathématique du mouvement de la Terre autour de son centre de

gravité en admettant que le globe est solide et que son ellipsoïde

central d'inertie est de révolution. A et C étant les moments

principaux, les phénomènes de précession et de nutation donnent, sans

autre hypothèse sur la constitution intérieure,

(A - C)/C = 1/305,6.

Or, si l'on introduit ce nombre dans les formules fondées sur la théorie

de Clairaut, on trouve toujours pour l'aplatissement superficiel une

valeur plus faible que celle qui résulte soit des mesures géodésiques,

soit des observations du pendule. Pendant quelque temps on a pu croire

que l'on éviterait cette contradiction par un meilleur choix des

paramètres introduits pour exprimer ρ en fonction de _a_. M. Poincaré a

démontré que cet espoir devait être abandonné. Quelle que soit la loi

des densités à l'intérieur de la Terre supposée fluide, pourvu que cette

densité aille toujours en croissant de la surface au centre, il est

impossible de représenter la valeur 1/305,6 du rapport (A-C)/C qui

résulte de la théorie du mouvement de la Terre et des observations, à

moins d'adopter pour l'aplatissement superficiel une valeur inférieure à

1/297,3.

Édouard Roche, considérant la contradiction comme bien établie, en

tirait la conclusion que l'intérieur de la Terre ne pouvait pas être

liquide. A notre avis cette conséquence est au moins prématurée, et cela

pour deux raisons: d'abord les mesures géodésiques ne sont ni assez

multipliées ni assez concordantes pour permettre d'affirmer que

l'aplatissement est supérieur à 1/297,3. En second lieu l'intérieur du

globe peut être liquide sans pour cela satisfaire aux conditions qui

servent de base à la théorie de Clairaut.

On sait que c'est la présence du renflement équatorial de la Terre qui

donne lieu aux phénomènes de précession et de nutation. La même

irrégularité de forme entraîne dans le mouvement de la Lune des

inégalités périodiques, dont l'observation peut conduire à la valeur de

l'aplatissement. Ces inégalités ont été soumises au calcul par Laplace,

par Hansen, et plus récemment (1884) par M. Hill. Deux seulement d'entre

elles ont quelque importance. L'une, portant sur la longitude, a pour

période 18 ans 2/3. La seconde, affectant la latitude, a pour période un

mois lunaire et se détermine plus aisément par l'observation. De ce

fait, la variation de la latitude, en plus ou en moins, s'élève à 8",38.

Une petite fraction de ce chiffre est due à l'action des planètes, mais

on peut l'évaluer séparément. Faye, en discutant un ensemble important

d'observations de la Lune faites à Greenwich, a trouvé ainsi pour

l'aplatissement terrestre 1/293,6. Un groupe encore plus étendu a donné

à M. Helmert 1/(297,8 ± 2,2). L'approximation n'est pas très élevée,

mais elle est destinée à s'améliorer avec le temps, et cette méthode

présente, relativement à la géodésie et aux observations pendulaires, le

mérite de donner un aplatissement moyen, affranchi des irrégularités

locales.

En revanche les déterminations astronomiques de latitude et de

longitude, combinées soit avec les mesures d'arc, soit avec les mesures

de pesanteur, permettent, au moins en théorie, de construire une

représentation fidèle du géoïde. La mécanique céleste n'élève pas cette

prétention. Doit-on se flatter qu'elle fera connaître la structure

interne, c'est-à-dire la loi de la densité en fonction de la profondeur?

Cet espoir serait également vain, d'après le théorème suivant, dont la

démonstration est due à Stokes:

_Le potentiel relatif à l'attraction exercée sur un point extérieur par

une planète tournant d'un mouvement uniforme autour d'un axe fixe et

dont la surface libre, supposée connue, est en même temps surface de

niveau, ne dépend pas de la constitution interne._

Pour bien comprendre la portée de ce théorème, il faut remarquer que

l'on peut modifier la constitution interne, et même d'une infinité de

manières, sans que la surface extérieure soit changée, et cesse d'être

une surface de niveau. Si donc on trouve, en respectant les hypothèses

de Clairaut, une loi de densité en fonction de la profondeur qui mette

d'accord toutes les mesures de la pesanteur faites à la surface, il ne

s'ensuivra pas que la structure intérieure admise soit la vraie. Les

pesanteurs observées seraient les mêmes avec une distribution tout autre

des mêmes matériaux. La même indétermination se présente si l'on prend

pour point de départ l'action observée du renflement équatorial de la

Terre sur les corps célestes.

Dans l'opinion des meilleurs juges, aucune des trois voies suivies pour

calculer l'aplatissement ne le donne avec assez de précision pour que

l'on puisse affirmer qu'il y a désaccord entre elles. Si jamais la

contradiction venait à être établie, la doctrine de la fluidité interne

ne serait pas pour cela condamnée. On pourrait tout aussi bien renoncer

à l'une des hypothèses de Clairaut, par exemple cesser de regarder les

surfaces d'égale densité comme des ellipsoïdes, ou ne plus leur

attribuer à toutes une même vitesse de rotation. M. Hamy a d'ailleurs

démontré que la réalisation simultanée et rigoureuse de toutes ces

conditions donnerait lieu à un paradoxe mathématique.

Mais, si l'on ne remplace pas les hypothèses de Clairaut par d'autres

tout aussi arbitraires, l'indétermination du problème devient excessive

et le calcul plus épineux. La seule tentative poussée un peu loin pour

développer en dehors de ces hypothèses la théorie de l'attraction du

globe terrestre est due à Laplace et lui a fourni la matière de beaux

développements mathématiques. Mais l'application concrète de ces

développements donne lieu à des difficultés, et la convergence des

séries n'est pas assurée dans tous les cas. En particulier Laplace s'est

demandé si l'on ne pourrait pas représenter les faits en admettant que

la Terre est formée d'une seule substance, dont la densité croîtrait

avec la pression suivant une loi simple. Il renonce à l'hypothèse que

les surfaces de niveau soient des ellipsoïdes, et admet seulement

qu'elles diffèrent peu d'une sphère. On arrive ainsi à représenter

passablement les observations, avec un coefficient de compressibilité

admissible. Toutefois, ce que l'on sait de la diversité des matériaux de

l'écorce terrestre ne permet guère d'espérer que cette théorie

corresponde de près à la réalité.

De même que les mesures d'arc de méridien, les observations du pendule

deviennent plus instructives si on leur demande non pas seulement la

définition géométrique approchée de la surface terrestre, mais

l'indication des irrégularités locales.

De longue date, on s'est aperçu que la partie variable de la pesanteur

n'est pas proportionnelle au carré du sinus de la latitude. L'écart peut

être attribué à une réduction défectueuse. Sans parler des difficultés

créées par la résistance de l'air et celle des supports, on n'observe

pas le pendule sur l'ellipsoïde de révolution ni même sur le géoïde,

mais à une certaine altitude. De là résultent trois effets

perturbateurs:

1° éloignement plus grand du centre de la Terre;

2° augmentation de la force centrifuge; 3° attraction du massif

saillant, s'ajoutant à celle du globe. Les deux premiers effets tendent

à diminuer la pesanteur apparente, le troisième à l'accroître.

Le dernier terme est le plus important et le plus difficile à calculer.

On l'évalue par une formule due à Bouguer et qui suppose la masse

continentale ou la montagne simplement ajoutée au géoïde. Il est

remarquable que la pesanteur ainsi calculée est toujours trop forte. On

obtiendrait, en général, un meilleur résultat en appliquant les deux

premières corrections et négligeant la troisième. C'est ce que Faye a

proposé de faire dans tous les cas. Il y aurait, d'après lui, une

anomalie de structure interne qui ferait équilibre à l'attraction des

montagnes.

De même, la pesanteur est le plus souvent, dans les petites îles, en

excès sur le chiffre que la latitude fait prévoir. Cet excès deviendrait

encore plus marqué si l'on tenait compte de ce que la mer environnante

remplace dans le géoïde des matières plus denses.

Enfin, il est à prévoir que, si l'on mesure la latitude successivement

au nord et au sud d'une montagne, le changement sera plus fort que celui

qui répond au chemin parcouru sur le méridien. La verticale est, des

deux côtés, déviée vers la montagne par l'attraction de celle-ci. Mais,

quand on calcule cette déviation d'après la densité probable des

matériaux qui forment la montagne, on trouve ordinairement un chiffre

plus fort que l'effet observé.

Bouguer, qui a mis le premier ce fait en évidence par des mesures de

latitude exécutées de part et d'autre du Chimborazo, était conduit à

attribuer à la montagne une densité très faible et invraisemblable. Il

lui semblait, d'après cela, qu'il devait exister à l'intérieur de vastes

cavités. Cette opinion n'est pas confirmée par les études

stratigraphiques. Les couches se retrouvent régulières et continues d'un

versant à l'autre et les coupes naturelles pratiquées par l'érosion ne

révèlent pas les cavités dont il s'agit. Le fait même, quoique fréquent,

n'est pas universel. Les Alpes, l'Himalaya, le manifestent à un haut

degré, mais dans le Caucase, d'après le général Stebnitsky, les

déviations de la verticale sont passablement expliquées par l'attraction

des masses visibles.

Airy a émis, en 1855, l'idée que les montagnes possèdent en quelque

sorte des racines. Chacune d'elles est portée par un prolongement

souterrain formant flotteur, proportionné à son importance et tenant la

place du liquide plus dense dans lequel il plonge. Toute excroissance de

l'écorce serait ainsi compensée par un défaut de densité, d'où

résulterait une diminution de la pesanteur. Cette compensation, supposée

générale, réaliserait le principe de l'isostase, c'est-à-dire l'égalité

des pressions au centre sur différentes colonnes partant de la surface.

Il semble qu'un pas reste à franchir pour expliquer comment aucun

déficit de pesanteur n'apparaît dans les îles et sur la mer. Faye a

tenté de le faire en introduisant la considération de la température des

eaux marines. Le fond des océans, sous toutes les latitudes, est à une

température voisine de celle de la glace fondante. Au même niveau, sous

les continents, la température atteint ou dépasse 100°. Il y a donc

discordance entre les surfaces de niveau et les isothermes. Sous les

parties occupées par la mer, la solidification marche plus vite et s'est

propagée à une profondeur plus grande. Or, beaucoup de roches augmentent

de densité, quand elles se solidifient, après fusion. Il y a donc sous

les mers excès de densité, par suite excès d'attraction, ou tout au

moins compensation approchée à la faible densité de l'eau.

Les géologues sont demeurés, en général, sceptiques en ce qui concerne

l'efficacité de la cause invoquée par Faye. La conductibilité des roches

pour la chaleur est si faible que l'action de la mer, pour accroître

l'épaisseur de l'écorce, semble devoir être insignifiante ou limitée à

une courte période. D'ailleurs, si le gain de densité qui accompagne la

solidification est sensible pour certaines substances minérales, il est

nul ou même négatif pour beaucoup d'autres, notamment pour le fer, dont

le rôle dans la composition du globe terrestre semble considérable. A

mettre les choses au mieux, la plus grande épaisseur de l'écorce sous

les mers ne suppléerait pas à l'insuffisante attraction de la couche

liquide.

Il y a donc lieu, ainsi que l'a proposé M. Le Conte, de renverser la

relation de cause à effet. Ce n'est pas la présence de l'eau qui

augmente la densité des couches sous-jacentes; c'est, au contraire, la

forte densité initiale de ces mêmes régions qui a déterminé leur

affaissement, et en a fait des lits tout préparés pour les océans

futurs. Il est bien vrai que l'équilibre isostatique ainsi réalisé aura

été troublé par l'accumulation de l'eau; mais il aura pu être rétabli

par un affaissement ultérieur; et cette vue prend une certaine

consistance en présence du fait, aujourd'hui avéré, que les fosses

océaniques correspondent à des régions instables et sont le centre

habituel des grands ébranlements sismiques.

Quel que soit le mécanisme de la compensation, elle est réalisée avec

une approximation remarquable. Non seulement la surface des mers

s'écarte peu, au voisinage des côtes, de l'ellipsoïde de révolution,

mais l'intensité de la pesanteur garde au milieu même de l'océan des

valeurs tout à fait normales, au lieu d'être en déficit comme elle

devrait l'être s'il y avait indépendance entre l'altitude et la densité

de la croûte. Ce dernier résultat est fondé sur les recherches du Dr

Hecker, qui est parvenu récemment à obtenir des mesures précises de la

pesanteur en pleine mer[9]. On n'utilise point pour cela les

observations du pendule, qui sont impraticables à bord des navires. On

leur substitue l'observation simultanée du point d'ébullition de l'eau

et de la colonne barométrique. La première lecture donne, en effet, pour

la pression atmosphérique une valeur indépendante de l'attraction

terrestre, au lieu que la seconde en est affectée, et, de leur

comparaison, il est possible de déduire l'intensité de la pesanteur.

[Note 9: _Helmert_, _Dr Heckers Bestimmung der Schwerkraft auf dem

Atlantischen Ocean_. Berlin, 1902.]

M. Helmert, qui a discuté les observations du Dr Hecker, est aussi

l'auteur d'une méthode remarquable, dite _méthode de condensation_, pour

réduire à un niveau uniforme les observations du pendule. Le principe de

ses calculs est l'introduction d'une surface fictive S parallèle au

géoïde et s'en écartant partout de 21km, de manière à laisser à

l'extérieur toutes les fosses océaniques. On réduit les observations du

pendule aux points correspondants de la surface S, suivant la verticale,

d'après la connaissance que l'on possède de l'altitude et de la

constitution géologique aux environs de chaque station. On évite ainsi

les difficultés de calcul qui se présentent quand on prend pour surface

de comparaison le géoïde, et qui tiennent au défaut de convergence des

séries. M. Helmert trouve ainsi, en appelant ψ la latitude géographique,

_l_ la longueur du pendule à secondes, _g_ l'accélération due à la

pesanteur, ε l'aplatissement:

_l_ = 0m,990918 (1 + 0,005310 sin² ψ),

_g_ = 9m,7800 (1 + 0,005310 sin² ψ),

ε = 1/(299,26 ± 1,26).

On voit par ce dernier chiffre que la méthode suivie accroît la

divergence entre les mesures géodésiques et les observations du pendule,

mais établit un accord suffisant entre celles-ci et les inductions

tirées de la mécanique céleste et des hypothèses de Clairaut.

Enfin, des études récentes poursuivies par le service géodésique des

États-Unis jettent du jour sur une question subsidiaire mais

intéressante. Lorsque les montagnes voient se modifier, à la longue,

leur forme et leur altitude, un mouvement partiel, dans le sens

vertical, est réclamé pour le réajustement isostatique. Bien des failles

ou ruptures semblent effectivement dues à cette cause; mais leur

production est retardée par la cohésion des matériaux, et il subsistera

des anomalies locales. Effectivement, les massifs montagneux étudiés en

Amérique accusent chacun un déficit général de pesanteur, si l'on ne

tient pas compte de leurs racines probables. Mais ce déficit n'atteint

pas son maximum aux sommets les plus élevés, comme il devrait arriver si

chaque montagne flottait isolément. Il faut considérer le massif dans

son ensemble comme flottant, mais certains sommets sont dépourvus de

racines propres, et soutenus en partie par la rigidité des parties

voisines, sans que la surcharge ainsi imposée à la croûte puisse excéder

la limite de sa résistance.

La terre et la lune: forme extérieure et structure interne · 第 11 / 54 题