CHAPITRE V.

L'HISTOIRE DU RELIEF TERRESTRE.

LES PRINCIPALES THÉORIES OROGÉNIQUES.

En cherchant à définir les grands traits du relief terrestre, nous avons

reconnu que ces traits, à première vue irréguliers et capricieux,

deviennent mieux intelligibles quand on se place au point de vue

historique. Ils tendent à se rapprocher d'une formule simple et presque

mathématique si on les considère comme les restes d'une structure

primitive que des causes toujours en action tendent à effacer.

Ces causes, dont l'étude forme l'objet principal de la Géographie

physique, dérivent toutes plus ou moins directement de la radiation

solaire. L'atmosphère, l'eau, la glace modifient le relief du Globe avec

lenteur dans les régions arides, avec une promptitude relative dans les

contrées où les précipitations sont abondantes. La substance des

montagnes, entraînée peu à peu, vient s'étaler sur les plaines ou se

déposer près des rivages. Les profondeurs mêmes de l'Océan reçoivent un

continuel dépôt de débris organiques. Mais leur comblement ne s'opère

qu'avec une lenteur extrême, et c'est là, mieux que sur les terres

émergées, que l'on peut trouver les caractères encore reconnaissables de

la structure initiale.

A ce sujet, une remarque importante doit être faite: l'ensemble des

causes actuelles, de celles dont nous pouvons mesurer les effets dans la

période historique, concourt d'une manière évidente au nivellement

général de la surface. L'érosion détruit les montagnes, les sédiments

comblent les mers. Parfois, il est vrai, l'érosion, en déchaussant des

massifs de roches dures, fait apparaître des formes plus abruptes, mais

elle n'accroît jamais l'altitude des cimes. Les cônes soulevés ou

construits par des éruptions volcaniques, les redressements locaux qui

peuvent résulter des tremblements de terre n'ont qu'un volume

insignifiant en comparaison des chaînes de montagnes, plus insignifiant

encore auprès des fosses océaniques. Ce ne sont donc pas les causes

actuelles, celles qui accumulent sous nos yeux les terrains stratifiés,

qui ont pu créer le relief terrestre, établir des écarts de 9km à 10km

dans le sens vertical entre la surface réelle et le géoïde. L'érosion ne

rend pas compte de la figure actuelle des montagnes, moins encore de

l'existence des fosses océaniques.

[Illustration: Fig. 15. Exemple de formes superficielles en rapport avec

la structure interne. (Cluse du Jura bernois.) DE LAPPARENT, _Abrégé de

Géologie_, _fig._ 25, p. 105.]

On a le droit, assurément, en Géologie, de limiter le champ de ses

recherches. C'est ainsi qu'une école nombreuse, longtemps prépondérante

en Angleterre sous l'influence de Lyell, ne voulait reconnaître que

l'action des causes actuelles, reléguant tout le reste dans un passé

lointain et inaccessible. L'Astronomie nous fait une obligation de nous

placer au point de vue inverse: la formation des terrains stratifiés,

l'action de l'air et de l'eau sur la surface deviennent dans l'évolution

d'un corps céleste des épisodes presque négligeables. Certaines planètes

ont déjà traversé cette phase de leur histoire; d'autres ne l'ont pas

encore atteinte et, sur la Terre elle-même, l'action habituellement

cachée et assoupie des forces internes se révèle comme prépondérante par

la grandeur de ses effets. Leur rôle du reste n'est pas terminé; il est

fort possible qu'elles interviennent encore de nos jours, concurremment

avec les agents atmosphériques, ou qu'elles provoquent dans l'avenir de

nouveaux cataclysmes, après un repos qui aurait embrassé la période

historique tout entière.

Tant que les sondages océaniques sont demeurés rares et clairsemés, les

chaînes de montagnes sont apparues comme les accidents les plus

importants du relief terrestre. On a dû reconnaître que leur formation

était étroitement mêlée à l'histoire du Globe, même depuis l'apparition

de la vie à sa surface. En effet, les couches évidemment constituées par

des dépôts lentement accomplis dans une nappe liquide, couches

primitivement horizontales, présentent des redressements, des plis, des

dislocations qui accusent l'intervention de forces extrêmement

puissantes. D'autre part, une chaîne de montagnes est nécessairement

plus ancienne que les dépôts horizontaux qui sont venus s'appuyer sur

ses flancs. L'époque de la formation de ces dépôts, comme celle de la

formation des couches plissées, est caractérisée par les débris

organiques qui s'y trouvent. Un examen attentif permet donc d'établir un

ordre chronologique entre les chaînes de montagnes et l'on peut espérer

de reconstituer les états successifs du relief terrestre. Cette branche

d'études (_Géodynamique interne ou Orogénie_) a fait dans ces derniers

temps de très grands progrès, et la connaissance de ses principaux

résultats est utile pour aborder l'examen des planètes autres que la

Terre.

[Illustration: Fig. 16. Exemple de plis couchés amincis, étirés et

partiellement enlevés par ablation superficielle. DE LAPPARENT, _Abrégé

de Géologie_, _fig._ 158, p. 400.]

Les pays de montagnes offrent des coupes naturelles où la série des

couches apparaît à première vue, où les terrains de même nature et de

même âge se retrouvent de part et d'autre d'un accident de terrain qui

les interrompt. Les parties externes du massif présentent de nombreux

plis, parfois régulièrement ondulés, mais le plus souvent redressés,

renversés, couchés, charriés par de puissants efforts latéraux.

L'épaisseur d'une même couche est loin d'être uniforme dans toute son

étendue. Il n'est pas rare de voir une série de plis comprimée en forme

de coin ou dilatée en éventail. Il arrive même que la continuité d'une

même couche est interrompue par une _faille_ ou dénivellation brusque.

En pareil cas le compartiment resté au niveau le plus élevé chevauche

fréquemment sur l'autre, et l'ordre de superposition primitif se trouve

renversé. La production de failles successives et de charriages

consécutifs aboutit à la structure _imbriquée_ ou _en écailles_, souvent

observée dans les Alpes françaises.

[Illustration: Fig. 17. Exemple d'une structure montagneuse

imparfaitement transformée par l'érosion. Causse du Larzac. (D'après la

Carte au 1/200000 dressée par le Service géographique de l'Armée.

Feuille de Rodez.)]

Bien que les failles répondent, en général, à des effondrements sur

place, elles n'accusent point leur existence par des murs verticaux.

L'érosion est intervenue pour adoucir le relief. Elle arrive même, avec

le temps, à faire disparaître toute différence de niveau entre des

plaines contiguës, dont les stratifications sont discordantes. Les eaux

peuvent aussi enlever la tête d'un pli couché, en couper la racine. Et,

quand les fragments épargnés ont été charriés par la suite à 30km ou

50km de distance, on conçoit qu'il puisse devenir très difficile de

remonter à leur origine et à leur situation initiale. Ces

bouleversements indéniables n'embrassent en somme que des portions

restreintes de la surface terrestre. A côté d'elles de vastes plateaux

ont gardé, à travers toutes les périodes géologiques, leur cohésion et

leur horizontalité. Il n'y a pas lieu de penser que les masses

continentales et les fosses océaniques aient subi dans leur

configuration générale de changements bien essentiels, à part ceux que

nous avons signalés et qui ont écarté le dessin des rivages de la

symétrie tétraédrique.

Il est évident que les inégalités de la surface terrestre doivent

s'expliquer par des causes qui ont agi depuis la solidification de cette

surface. La doctrine dominante à ce sujet, au commencement du XIXe

siècle, était la théorie des soulèvements proposée par Léopold de Buch.

Le fait qui lui sert de base est le suivant: on trouve, dans la partie

centrale des chaînes les plus importantes et les plus hautes, des

massifs de roches cristallines ou primitives, sans apparence de

structure stratifiée, et dépassant en altitude les zones plissées qui

les séparent de la plaine. Partant de là Léopold de Buch admet que, la

croûte s'étant formée et ayant acquis, par sédimentation, une grande

épaisseur, des roches en fusion chassées par un excès de pression

interne ont soulevé cette croûte, et l'ont percée en quelques points

faibles, en rejetant à droite et à gauche les roches stratifiées.

Cette manière de voir est naturellement repoussée par les théoriciens

qui n'admettent pas la fluidité interne du globe, par ceux qui pensent

que la solidification a dû commencer par le centre et progresser vers la

surface. Mais elle n'a même pas conservé de partisans dans l'école

adverse, qui tient pour l'existence actuelle de l'écorce mince. En

effet, l'étude plus attentive des groupes montagneux a prouvé que les

masses primitives n'ont dans les plissements et les soulèvements du sol

qu'un rôle passif. Elles ne sont venues au jour que longtemps après leur

solidification, et ne se sont point déversées en nappes liquides. Chaque

fois que les roches fondues ont réussi à percer, c'est en profitant de

fissures antérieures et non en soulevant les couches superficielles.

Enfin les massifs cristallins présentent jusque près de leur cime des

restes de stratifications horizontales. Il en résulte que leur

couverture sédimentaire a été lentement enlevée par l'érosion, et non

refoulée par un soudain cataclysme.

[Illustration: Fig. 18. Exemple de formes superficielles en discordance

avec la structure interne. (Coupe des Dents de Morcles, Suisse.) De

Lapparent, _Abrégé de Géologie_, _fig._ 161, p. 405.]

Une autre origine possible du relief terrestre est le plissement de

l'écorce par contraction. Ainsi qu'Élie de Beaumont l'a indiqué avec une

netteté parfaite dès 1829, un globe fluide, qui se refroidit et

s'enveloppe d'une croûte peu conductrice, arrive assez vite à ne plus

perdre par sa surface que la chaleur empruntée aux couches internes; la

température de la surface tend vers une limite fixe, qu'elle a déjà à

peu près atteinte, pendant que la température interne continue à

s'abaisser. L'écorce, se contractant moins que le noyau, prend

relativement à celui-ci un excès d'ampleur, qui, sous l'action de la

gravité, fait perdre à la surface la figure sphérique. On pourrait

supposer que cette déformation s'accomplira par des affaissements locaux

avec rupture. En fait les énormes pressions qui règnent dans l'écorce

terrestre communiquent aux roches une plasticité qu'elles n'ont point

dans les expériences de laboratoire et ce sont des plissements que l'on

observe.

Les crêtes des plis tendent-elles à s'éloigner du centre de la Terre ou

sont-elles simplement en retard sur l'affaissement des parties voisines?

La question ne semble pas aisée à résoudre. Dans l'ensemble

l'affaissement doit prédominer, puisque le globe se refroidit; mais des

soulèvements locaux restent possibles et Élie de Beaumont n'y voyait

point de difficulté. Sans doute, dans un esprit de réaction contre la

doctrine de Léopold de Buch, une autre école, qui se réclame de Constant

Prévost, ne veut laisser dans l'orogénie aucune place aux soulèvements.

Elle ne reconnaît que des mouvements centripètes inégalement répartis.

Mais cette théorie ne semble pas capable de s'assimiler tous les faits.

Les terrains sédimentaires dont on retrouve des fragments près des plus

hautes cimes cristallines existent dans les mêmes régions en masses

considérables parfaitement nivelées et régulières. Il est plus facile de

concevoir un soulèvement local qu'un affaissement qui aurait porté sur

une contrée entière sans amener de dénivellation ni de rupture. Des

roches contemporaines se rencontrent en grandes masses à des niveaux

extrêmement différents. Le grand plateau du Colorado est demeuré

au-dessous du niveau de la mer depuis le commencement de l'époque

carbonifère jusqu'à la fin de la période crétacée. Il a reçu dans cet

intervalle 3000m à 4000m de sédiments, ce qui prouve qu'il a continué à

s'enfoncer, car les sédiments ne se déposent en quantités importantes

qu'à de faibles profondeurs. Depuis il a émergé sans que l'on puisse

dire si l'ascension a pris fin actuellement, et, si l'on rétablissait

tout ce que l'érosion lui a enlevé, ce plateau aurait maintenant 6000m

d'altitude. Cet exemple, que nous empruntons à M. J. Le Conte[6], est

assurément un des plus frappants, mais il est loin d'être isolé et l'on

doit tenir des soulèvements étendus pour possibles, alors même que leur

lenteur ne permettrait pas d'en suivre la marche par l'observation.

[Note 6: J. LE CONTE, _Earth crust movements and their causes_

(_Science_, Vol. V, nº 113).]

On a tenté de démontrer que la chute de température, depuis l'époque de

solidification de la surface jusqu'à l'époque actuelle, est insuffisante

pour provoquer des plissements aussi considérables que ceux qu'on

observe et pour rendre compte du relief terrestre. Ce raisonnement,

présenté par M. Fisher[7] dans l'hypothèse d'un refroidissement subit,

n'est pas concluant, ainsi que l'a fait voir M. G.-H. Darwin, parce

qu'il laisse dans l'ombre l'intervention de la pesanteur. Quand la

contraction par refroidissement a déterminé un pli, même peu accusé, des

sédiments se déposent dans la partie concave, la surchargent et

l'obligent à s'enfoncer encore. Les matières liquides situées au-dessous

refluent sous les parties saillantes et les soulèvent. Les différences

de niveau tendent ainsi à s'exagérer jusqu'à ce qu'une rupture se

produise.

[Note 7: _Philosophical Magazine_, Vol. XXIII, 1887.]

[Illustration: Fig. 19. Exemple d'une structure montagneuse entièrement

sculptée par l'érosion. Région des sources du Rhône et de l'Aar.

(D'après la Carte au 1/100000: la Suisse, par Ch. Perron, phot.

Boissonnas.)]

Certains auteurs, à la suite de J. Dana[8], ont même considéré le dépôt

des sédiments, agissant par leur poids, comme la cause première de

l'effort orogénique. On allègue en faveur de cette idée que les couches

stratifiées se présentent, dans les régions montagneuses ou à la limite

de celles-ci, avec une puissance bien plus grande que dans les pays de

plaines. C'est ainsi que dans la région des Appalaches, en Amérique, des

dépôts se sont formés sans interruption sur 12000m d'épaisseur. Une

telle continuité suppose que le rivage s'affaisse lentement, d'une

quantité presque équivalente, pour permettre à la sédimentation de se

poursuivre et l'on ne voit pas pourquoi un effondrement aussi prolongé

affecterait toujours le même point, si la sédimentation elle-même ne

l'impose pas.

[Note 8: J. DANA, _Manual of Geology_, 1875, p. 748.]

Mais la répercussion du phénomène ne s'arrête pas là. Les matériaux

déposés par alluvions dans les plaines ou sur les côtes sont empruntés

aux montagnes. Il y a surcharge pour les bas-fonds, allégement pour les

hauteurs. Dès lors l'équilibre intérieur du globe terrestre se trouve

compromis. Deux colonnes d'égale section, issues de points différents de

la surface et aboutissant au centre, cesseront de se faire équilibre si

elles n'altèrent pas leurs longueurs relatives en sens inverse. Cette

considération, déjà employée par Newton, a reçu des développements

nouveaux de la part des géologues américains modernes, qui l'ont

formulée sous le nom de _principe de l'isostase_. Elle conclut à

l'existence d'une cause interne qui tend à exagérer les différences de

niveau superficielles, au lieu que les agents atmosphériques travaillent

à les atténuer. L'égalité des pressions en sens différent autour d'un

même point intérieur est d'ailleurs également obligatoire, que l'on

suppose l'intérieur de la Terre solide ou qu'on le suppose liquide. On

ne saurait en effet compter sur la ténacité des roches ou des métaux

pour supporter les efforts que feraient naître dans la masse du globe,

supposée homogène, les inégalités de la surface. Tous les matériaux

connus sont écrasés, pulvérisés, à ces énormes pressions.

Il ne semble pas, cependant, que la surcharge des sédiments doive

supplanter la contraction par refroidissement comme cause initiale et

prépondérante du relief. La Lune, en nous montrant un globe où les

différences de niveau sont relativement plus fortes et plus brusques que

sur la Terre et où, en même temps, les traces de l'action de l'eau sont

rares et douteuses, nous invite à chercher d'un autre côté. L'exemple

déjà cité du plateau de Colorado montre aussi que les soulèvements ne

sont pas limités aux montagnes allégées de leur couverture sédimentaire;

des régions immergées depuis longtemps, soustraites à toute érosion et

déjà chargées de sédiments considérables, peuvent manifester un

mouvement ascensionnel. Il y a ici en jeu une cause interne distincte du

principe de l'isostase, et même capable d'en combattre victorieusement

les effets. La même nécessité se présente au début, quand il s'agit

d'expliquer l'apparition des bassins concaves où se déposeront plus tard

les alluvions. L'opinion de géologues éminents, parmi lesquels nous

citerons M. de Lapparent, est qu'il n'y a pas lieu de chercher cette

cause ailleurs que dans le ridement par contraction. La même force,

étendant et prolongeant son action, travaille à redresser les bords du

bassin qui sont des zones faibles de l'écorce et les réactions latérales

y contribuent autant et peut-être plus que le poids des sédiments.

Nous devons encore mentionner deux tentatives intéressantes, faites pour

prévoir et définir l'emplacement des dépressions principales. Peirce et

M. G.-H. Darwin ont examiné quelle pouvait être, sur la forme de la

Terre, l'influence de l'attraction des corps célestes. Seuls le Soleil

et la Lune paraissent capables d'une action efficace, par

l'intermédiaire des marées qu'ils provoquent. Ces marées, qu'elles aient

pour siège les eaux superficielles ou le fluide interne, sont toujours

en retard sur le passage au méridien de l'astre perturbateur. Il en

résulte, comme nous le verrons plus en détail à propos de la Lune, un

ralentissement du mouvement diurne et la planète tend vers une figure

d'équilibre moins aplatie que celle qui répondait à la vitesse de

rotation primitive. Sur une planète entièrement fluide la déformation

s'accomplira sans laisser de trace. Si la solidification est parvenue à

un certain degré, la croûte, sollicitée au delà de sa limite de

résistance, deviendra irrégulière et indiquera, sans le réaliser

complètement, le passage de l'ancienne figure d'équilibre à la nouvelle.

Partant d'une hypothèse, à la vérité un peu gratuite, sur l'état

primitif du globe terrestre, M. G.-H. Darwin trouve mathématiquement

qu'il doit se dessiner à la surface de larges plis, coupant l'équateur à

angle droit et s'infléchissant vers l'Est de chaque côté, dans les

latitudes croissantes. Ni la ligne actuelle des rivages, ni la ligne

d'équi-déformation ne présentent par rapport à l'équateur la symétrie

que réclamerait cette formule, et il est certain que l'ensemble du

dessin géographique est mieux représenté par le tétraèdre de Green.

L'apparition des montagnes, quel qu'en soit le mécanisme, est un

contre-coup de la formation des bassins océaniques et celle-ci

constitue, par suite, le problème le plus essentiel de l'orogénie. M. J.

Le Conte, dans le travail cité plus haut, y voit une conséquence du

caractère hétérogène des matériaux de l'écorce. La conductibilité pour

la chaleur et la densité varient, en général, dans le même sens, et

entre des limites assez larges, d'une partie de la Terre à l'autre. Si

l'on se représente, dans la croûte terrestre, une région

particulièrement dense et conductrice, on se rend compte que la

solidification doit y commencer plus tard et y progresser plus vite.

Cette région, se refroidissant plus que ses voisines, perd de sa surface

et de sa courbure et devient un bassin déprimé, tout préparé pour la

réception des eaux marines. La même cause continuant d'agir, le bassin

se creuse, des plis saillants se forment sur ses bords, la séparation se

prononce entre la terre ferme et la mer et les différences d'altitude

s'exagèrent jusqu'à ce que l'érosion vienne les atténuer ou jusqu'à ce

qu'une rupture intervienne.

En l'absence de données suffisantes sur l'état initial, l'édification

d'une théorie mathématique du relief terrestre semble une entreprise

sans espoir. Il est possible, au contraire, de déterminer entre quelles

époques géologiques une chaîne de montagnes s'est développée. Par suite,

un tableau historique de l'évolution de ce même relief est chose

réalisable, pourvu que l'on consente à ne pas remonter trop haut.

Un moment on a pu croire que ce travail allait être rapidement achevé.

Élie de Beaumont avait cru, en effet, pouvoir déterminer l'âge d'une

chaîne de montagnes par le simple calcul de son orientation générale.

Mais cette règle commode n'a pas tenu devant l'examen plus approfondi

des faits. Le seul critérium admis par les géologues modernes est le

caractère paléontologique des couches stratifiées qui ont été disloquées

par l'apparition d'une chaîne de montagnes ou qui se sont déposées sur

ses flancs.

Poursuivie par cette voie beaucoup plus sûre mais très laborieuse, la

classification historique des montagnes n'est encore connue que très

imparfaitement, et seulement pour une partie de l'hémisphère boréal.

Déjà, cependant, il s'en dégage quelques résultats simples et

remarquables.

Les montagnes qui attirent le plus les regards, qui ont le relief le

plus énergique, sont les plus jeunes. Ce sont celles que l'érosion a eu

le moins le temps d'aplanir. Elles résultent d'un effort orogénique qui

peut remonter très haut, mais a pris seulement son caractère actuel à la

fin de l'époque tertiaire. Les chaînes de l'Atlas, de la Cordillère

Bétique, des Pyrénées, des Alpes, des Carpathes, des Balkans, de la

Crimée, du Caucase, de l'Afghanistan, de l'Himalaya sont un contre-coup

de l'effondrement des fosses méditerranéennes. Dans le dernier

remaniement des Alpes, datant de la fin des temps tertiaires, la

Méditerranée a été soulevée et réduite à une série de cuvettes

saumâtres. Plus tard elle s'est reconstituée par des effondrements

successifs. La mer Égée, la mer Noire, la mer Morte termineraient la

liste. Toutefois, d'après le professeur Suess, on n'est en droit de

faire rentrer dans les temps historiques aucun changement important des

lignes de rivage, imputable à une cause interne.

Le mouvement qui a donné naissance au système alpin a été précédé de

quatre autres mouvements analogues qui ont fait apparaître

respectivement les chaînes pyrénéenne, hercynienne, calédonienne et

huronienne. L'ordre d'ancienneté est aussi celui des latitudes

croissantes, en sorte que la tendance au ridement se serait propagée,

avec des intervalles de repos, du pôle vers l'équateur. La chaîne

huronienne, la plus ancienne, traverse des contrées presque aplanies

aujourd'hui, mais où se rencontrent communément des affleurements de

couches dénivelées ou renversées.

Nous devons accorder une attention particulière aux inégalités du relief

terrestre qui ne résultent pas de plissements. Ces formes monoclinales,

exceptionnelles dans les montagnes d'Europe, ont été surtout signalées

sur le territoire américain. Ce sont des blocs circonscrits par une

cassure et qui s'inclinent et se déversent quand l'appui vient à leur

manquer. Ou bien ils se sont effondrés tout d'une pièce, ou bien au

contraire ils sont demeurés en retard sur l'affaissement des parties

voisines. Les montagnes de cette classe ne s'alignent point le long des

rivages, présentent toujours un caractère isolé et ne constituent pas de

chaînes. Relativement rares sur la Terre, elles sont au contraire

dominantes sur la Lune, et ce rapprochement nous autorise à penser que

le plissement de l'écorce n'est dans l'évolution d'une planète qu'un

phénomène contingent et transitoire. C'est un sujet sur lequel nous

aurons à revenir au chapitre X de ce livre.

La terre et la lune: forme extérieure et structure interne · 第 10 / 54 题