LA STRUCTURE INTERNE D'APRÈS LES DONNÉES
DE L'ASTRONOMIE ET DE LA GÉOLOGIE.
Les _Principes de Philosophie_ de Descartes, publiés à Amsterdam en
1644, renferment, au sujet de l'état intérieur du globe terrestre, la
première indication qui n'ait pas un caractère de fiction poétique ou de
légende religieuse. Descartes est un adhérent du système de Copernic. Il
assimile notre globe à ceux que nous voyons flotter dans l'espace et
dont plusieurs sont lumineux par eux-mêmes. La Terre, elle aussi, a dû
traverser une période d'incandescence. Elle est un astre éteint,
conservant dans son intérieur un feu central. La chaleur observée dans
les mines, les éruptions volcaniques, les filons métallifères qui
s'insinuent près de la surface, les dislocations mêmes de la croûte,
sont pour Descartes autant d'indices de l'état igné de l'intérieur.
Newton, sans être aussi explicite, se place au même point de vue. La
forme sphéroïdale est, à ses yeux, la manifestation d'un état
d'équilibre relatif. L'aplatissement polaire est commandé par les lois
de l'hydrostatique. Pour la facilité du calcul, Newton part de
l'hypothèse d'une Terre homogène, mais il ne doute pas que la densité
n'aille en croissant vers le centre. Cela suppose que les éléments sont
mobiles et que leur répartition s'est faite librement. Pour évaluer la
densité moyenne du globe comparée à celle de l'eau, Newton ne dispose
que de données bien incomplètes. Il l'estime finalement entre 5 et 6, ce
que nous savons aujourd'hui être parfaitement exact.
On doit à Bouguer d'avoir indiqué une méthode rationnelle pour arriver
au même but. Si l'on compare les latitudes observées au nord et au sud
d'une montagne isolée, on trouve une différence plus grande que celle
qui répond au chemin parcouru, parce que l'attraction de la montagne
dévie la verticale en deux sens opposés. De la déviation, on déduit le
rapport des masses de la montagne et du globe terrestre. La densité de
la montagne est connue par l'étude des roches qui la composent, son
volume par l'observation de sa forme. On connaît, d'autre part, avec une
approximation suffisante, le volume du globe terrestre; on peut donc
calculer sa densité.
Cette méthode ne comporte qu'une faible précision. La déviation observée
est petite et la densité moyenne de la montagne ordinairement mal
connue. Il y aurait peut-être une exception à faire en faveur de la
détermination exécutée en 1880 par Mendenhall sur le Fusiyama. Ce volcan
célèbre du Japon présente un cône très régulier de 3731m de hauteur, et
sa densité moyenne, évaluée à 2,12, conduit au chiffre 5,77 pour celle
du globe terrestre. Mais, si la théorie de l'isostase, appuyée, comme
nous l'avons vu au chapitre précédent, par des faits nombreux, est
exacte, toute excroissance un peu forte de l'écorce est l'indice d'une
anomalie de la densité dans les couches profondes, et les bases du
calcul deviennent ainsi très incertaines.
La même objection s'applique aux conséquences que l'on est tenté de
tirer de la diminution de la pesanteur observée sur les montagnes. Cette
diminution est plus forte que si l'on supposait la montagne simplement
ajoutée au géoïde, parce que tout massif saillant repose sur une base
souterraine, formée elle-même de couches de faible densité. Mais,
suivant l'étendue ou l'importance que l'on accorde à ces racines, on est
conduit à des valeurs très différentes pour la densité moyenne du globe
terrestre. Les expériences de Carlini sur le mont Cenis lui ont donné
4,39, chiffre porté par les corrections de Schmidt à 4,84.
Un troisième procédé, qui a l'avantage de s'appliquer dans les régions
où la constitution de l'écorce peut être présumée normale, consiste à
mesurer la variation de l'intensité de la pesanteur suivant la verticale
quand on s'enfonce dans un puits de mine.
Huygens avait suggéré cette expérience dès 1682, dans la pensée qu'il en
résulterait un argument contre le principe de la gravitation universelle
formulé trois ans auparavant par Newton. «Un corps porté au fond d'un
puits ou dans quelque carrière ou mine profonde, dit-il, devrait perdre
beaucoup de sa pesanteur. Mais on n'a pas trouvé, que je sache, qu'il en
perde quoi que ce soit.»
Huygens a raison, et encore partiellement, si l'on joint à la doctrine
de l'attraction universelle l'hypothèse d'une Terre homogène. En ce cas
l'intensité de l'attraction, quand on pénètre dans l'intérieur, varie
comme la distance au centre. Il en est autrement si l'on suppose la
Terre hétérogène et les matériaux les plus compacts rassemblés dans les
couches profondes. Il se peut très bien alors que la gravitation
s'accentue, et c'est en effet ce qui arrive, mais on ne doit point
s'attendre à ce que la variation soit rapide. Ainsi dans l'hypothèse de
Roche, choisie surtout en vue de rendre facilement intégrable l'équation
de Clairaut, la pesanteur augmente jusqu'à une profondeur égale à 1/7 du
rayon. Le maximum atteint surpasse de 1/20 la pesanteur à la surface.
Dans cet ordre d'idées le travail expérimental qui semble mériter le
plus de confiance est celui de M. de Sterneck. Des pendules ont été
disposés à des profondeurs diverses dans un puits de mine à Przibram,
jusqu'à 1000m au-dessous du sol. La pesanteur augmente d'une manière
sensible. On en déduit le rapport ρ/Δ de la densité superficielle à la
densité moyenne, mais la densité superficielle elle-même n'est pas
connue avec la précision désirable. On a trouvé pour Δ des valeurs
comprises entre 5,01 et 6,28.
La moyenne de ces nombres s'accorde bien avec le résultat d'expériences
physiques qui semblent plus susceptibles d'exactitude. Une petite masse
métallique suspendue à un fil fin, sans torsion, prend une certaine
position d'équilibre sous l'influence de l'attraction terrestre. On en
approche une grosse sphère de métal: la position d'équilibre est
modifiée. De l'étude des oscillations qui se produisent dans les deux
cas autour de la position d'équilibre on déduit le rapport des
attractions et, comme on connaît le rapport des distances, on peut
calculer le rapport des masses.
La première application de cette méthode a été faite par Cavendish en
1797. Depuis l'expérience a été reprise avec une recherche de précision
plus grande par divers physiciens, notamment par Cornu et Baille. On
adopte généralement 5,6 comme densité moyenne conclue de ces recherches,
sans pouvoir répondre de la décimale suivante.
Quand on pénètre dans l'intérieur de la Terre, l'accroissement de
température est encore plus aisé à constater que celui de la pesanteur.
On ne peut naturellement lui assigner un taux régulier ni dans une
couche superficielle de quelques mètres, soumise aux variations
annuelles, ni dans les régions où abondent les émanations volcaniques et
les sources thermales. Quand on se place en dehors de ces influences
perturbatrices, on observe toujours un échauffement et l'on est conduit
à définir un _degré géothermique_, c'est-à-dire le nombre de mètres dont
il faut s'enfoncer dans le sol pour voir monter d'un degré le
thermomètre centigrade.
En moyenne le degré géothermique est de 40m mais il y a des anomalies
locales et l'on peut citer des chiffres compris entre 86m et 15m. Les
faibles valeurs (15m à 25m) se rencontrent surtout dans les mines de
houille. Les surfaces isothermes se relèvent sous les montagnes, mais
moins que le sol lui-même, et moins encore sous les massifs élevés,
habituellement couverts de neige ou de glace. Le degré géothermique
augmente quelque peu avec la profondeur, d'où la conséquence probable
que la température tend vers une valeur à peu près constante et subit,
quand on marche en sens contraire, l'influence réfrigérante du milieu
ambiant.
Divers savants ont tenté d'interpréter autrement une série d'expériences
faites au Sperenberg, près de Berlin, et poussée jusqu'à 1260m de
profondeur. La plus grande partie du sondage traversait une couche de
sel gemme. Des températures observées, M. Dunker a conclu la formule
T = 7°,10 + 0°,01299s-0°,000001258s²,
où T est la température en degrés centigrades, s la profondeur en pieds.
Si l'on appliquait cette formule sans restriction, l'on trouverait à
1621m de la surface un maximum de 50°,9 et au centre de la Terre une
température extrêmement basse. Sans aller jusque-là, Mohr, Cari Vogt ont
émis l'opinion que les expériences du Sperenberg condamnaient la
croyance au feu central. Mais cette conclusion n'est nullement fondée.
Le coefficient du terme en s² est très incertain, et les observations
seraient tout aussi bien représentées par une formule à quatre termes,
où le coefficient du terme en s³ serait positif. L'existence même d'un
maximum à 1621m, conclue par extrapolation, est nettement démentie par
deux expériences plus récentes, dont les résultats sont résumés dans le
Tableau suivant:
Plus grande Degré
profondeur Température géothermique
Localité. atteinte extrême moyen
Schladebach (Saxe prussienne) 1716m 56° 35m,7
Paruschowitz (Haute-Silésie) 2003m 69°,3 34m
Il n'y a donc pas de raison sérieuse pour douter que l'intérieur de
notre globe soit très chaud. Si la température tend à croître plus
lentement avec la profondeur, ce n'est pas qu'elle soit destinée à
diminuer plus loin: cela manifeste seulement l'influence réfrigérante de
l'espace externe.
Thomson et Tait ont cherché à se rendre compte du mode de répartition
des températures dans l'hypothèse de la fluidité totale. Une égalité
approximative a dû se produire dans toute la masse. Les parties denses,
accumulées au centre, sont mieux défendues du refroidissement. Mais,
d'autre part, en devenant plus chaudes, elles perdent leur excès de
densité et sont ramenées vers la surface. Il y a ainsi un brassage qui
tend à rendre la température uniforme. Mais, dès qu'une croûte
superficielle est formée, cette croûte est soustraite au mélange.
Rayonnant vers les espaces célestes, elle emprunte de la chaleur aux
couches inférieures et le refroidissement progresse ainsi vers le centre
avec une extrême lenteur. Si l'on admet une température initiale de 4000
degrés, on trouve après 100 millions d'années un degré géothermique
croissant jusqu'à 30km de profondeur, puis en décroissance lente vers le
centre.
La valeur actuelle du degré géothermique semble indiquer que la
solidification superficielle ne remonte pas si haut dans le passé.
D'après Lord Kelvin il a dû s'écouler, depuis que la surface est devenue
solide, 10 millions d'années au moins, 100 millions au plus. Le premier
chiffre paraît plus voisin de la vérité que le second. Si la croûte
était plus moderne, l'influence de la chaleur interne sur la température
de la surface serait plus sensible. Si la croûte était plus ancienne,
l'échauffement avec la profondeur serait plus lent.
Même avec des limites aussi largement écartées, cette évaluation
présente un grand intérêt, en ce qu'elle assigne une limite supérieure à
la durée des phénomènes géologiques. Mais des objections sérieuses ont
été faites à la théorie de Lord Kelvin. Elle suppose que, une fois la
première croûte formée, la chaleur n'arrive plus à la surface que par
conductibilité. Or les épanchements de lave, les émissions gazeuses, les
sources thermales sont pour la chaleur interne des agents très actifs de
déperdition, et devaient l'être encore plus quand l'écorce était mince.
Les bases du calcul sont par suite très incertaines.
Une fois que la croûte est devenue assez épaisse pour mettre obstacle
aux épanchements venus de l'intérieur, le refroidissement de la surface
suit une marche rapide à cause de la mauvaise conductibilité des roches.
Dès à présent, pour le globe terrestre, on peut dire que la température
superficielle est maintenue seulement par la radiation solaire et, dans
une très faible mesure, par la chaleur interne. L'état final d'équilibre
est subordonné à la composition de l'atmosphère et à sa capacité pour
absorber les radiations obscures.
_Impossibilité prétendue d'une écorce solide._--On a soutenu qu'à aucun
moment une écorce solide n'avait pu se former. La plupart des roches
augmentent un peu de densité quand elles passent à l'état solide. Elles
ne peuvent donc pas, comme des blocs de glace, nager sur le liquide qui
a formé les scories. Elles doivent plonger, s'accumuler, à ce que l'on
suppose, vers le centre, de telle sorte que la solidification progresse
lentement du centre à la surface.
Cet argument est sans force, parce qu'il ne tient pas compte de la
diversité des matériaux qui composent la Terre. Plusieurs minéraux,
parmi ceux qui jouent un rôle important dans la composition du globe, se
dilatent en se solidifiant, comme la glace. Le fer notamment est dans ce
cas. Nous avons là déjà les éléments d'une croûte destinée à se
maintenir. De plus les matériaux du globe fluide ne peuvent manquer de
se superposer à peu près par ordre de densité décroissante. Les scories
formées ne peuvent plonger sans rencontrer bientôt une couche de
composition différente dont la densité surpasse la leur, et le mouvement
de descente se trouve arrêté. C'est, en définitive, la couche
superficielle qui se solidifie d'abord.
_Impossibilité actuelle d'un noyau solide._--La marche régulière du
degré géothermique rend très probable l'existence, dans l'intérieur du
globe terrestre, d'une température capable de fondre tous les minéraux
connus.
Il se peut, d'autre part, que, pour certains de ces minéraux, la
pression croissante soit un obstacle à la fusion. L'augmentation de la
température avec la profondeur peut se ralentir. L'augmentation de la
pression ne le peut pas. On trouve qu'elle doit atteindre, au centre de
la Terre, 1700000 atmosphères dans l'hypothèse de l'homogénéité, 3
millions d'atmosphères dans une hypothèse assez vraisemblable sur
l'accroissement de la densité avec la profondeur.
Sous de pareilles pressions, il est certain que tous les solides
s'écrasent et se pulvérisent. Même l'acier le plus fin ne résiste guère
au delà de 1000km. Il n'y a donc pas à compter sur la rigidité des
matériaux pour maintenir à la Terre sa figure, pour s'opposer aux
déformations que les forces extérieures tendent à produire.
Cette tendance existe, les marées océaniques en fournissent la preuve.
La Terre est défendue contre elle non par la ténacité de ces matériaux,
mais par leur viscosité qui les rend insensibles aux sollicitations
extérieures quand celles-ci changent fréquemment de sens.
Les énormes pressions qui règnent à l'intérieur du globe ne permettent
pas aux métaux ni à leurs composés de passer à l'état de fluides
parfaits. Cela est particulièrement applicable aux substances qui, à
l'inverse de la glace, se dilatent par la fusion. Le Dr Barus a fait à
ce sujet des expériences intéressantes sur les roches qui, en fondant,
deviennent pâteuses. Il a trouvé qu'un accroissement de 200atm par degré
centigrade maintient la viscosité constante (KING and BARUS, _Amer.
Journal of Science_, Vol. XLV, 1893).
L'intérieur du globe terrestre, ne pouvant être ni rigide ni
parfaitement fluide, affecte sans doute un état visqueux, impossible à
réaliser dans nos laboratoires faute de pressions suffisantes et dans
lequel les frottements intérieurs jouent un rôle très important, en
raison du rapprochement des molécules.
Des indications suggestives sont fournies à ce sujet par diverses
recherches modernes. Le colonel Burrard, étudiant les variations de la
pesanteur dans l'Inde, trouve que les anomalies de la densité cessent
d'être sensibles vers 40km ou 50km de profondeur. Les énormes pressions
qui règnent dans cette zone amèneraient les éléments chimiques les plus
divers à un degré de densité presque uniforme, et l'on comprend ainsi
que les métaux lourds puissent être injectés dans les filons jusque près
de la surface, au lieu d'être relégués dans les couches lointaines.
L'étude de la propagation des tremblements de terre, faite par le
professeur Milne, lui a montré que les secousses sismiques se propagent
par l'intérieur du globe plus rapidement que par l'écorce. C'est ainsi
que l'ébranlement désastreux qui a détruit en 1905 la ville de
San-Francisco est parvenu à Edimbourg en sept minutes. Les couches
profondes transmettent donc les vibrations comme le ferait une matière
très élastique, très dense, très homogène, ce qui ne veut pas dire
qu'elles aient toutes les propriétés d'un métal à la température
ordinaire.
_Raisons mathématiques invoquées contre l'existence actuelle d'une
écorce mince._--Le degré géothermique constaté semble devoir amener
l'état liquide à 40km ou 50km de profondeur. L'écrasement des solides
par la pression se produirait plus vite encore. La presque totalité de
la matière du globe terrestre est donc dénuée de rigidité.
Il se trouve cependant que la théorie du mouvement de la Terre autour de
son centre de gravité, théorie développée par les géomètres en supposant
la Terre rigide, donne une représentation satisfaisante des phénomènes
de précession et de nutation, ainsi que de la grandeur des marées.
Les mathématiciens qui ont fondé cette doctrine n'y ont point vu de
difficulté. Ainsi Laplace dit: «Les phénomènes de la précession et de la
nutation sont exactement les mêmes que si la mer formait une masse
solide avec le sphéroïde qu'elle recouvre» (_Mécanique céleste_, Livre
V). Poisson exprime la même opinion: «Les tremblements de terre, les
explosions volcaniques, le souffle du vent contre les côtes, les
frottements et la pression de la mer sur la partie solide du sphéroïde
terrestre, répondant à des actions mutuelles des parties du système,
n'influent pas sur la durée du jour.» (_Mécanique_, t. II, p. 461).
Depuis, on a tenté de reprendre la théorie sans supposer au début la
Terre solide, et les objections ont surgi. Ainsi Hopkins (_Philosophical
Transactions_, 1839) trouve qu'une écorce dont l'épaisseur ne serait pas
au moins le quart ou le cinquième du rayon devrait se gonfler et
s'affaisser périodiquement, dans une mesure qui ne pourrait échapper à
l'observation.
Lord Kelvin (_Phil. Trans._, 1863) estime que, si la plus grande partie
de la Terre n'était pas solide, les phénomènes de précession et de
nutation auraient des périodes différentes de celles que l'on observe.
De plus, les marées ne se manifesteraient pas, la même déformation
s'imposant simultanément à l'eau de la mer et à l'écorce terrestre
supposée mince.
Dans un écrit ultérieur, Lord Kelvin abandonne l'argument tiré de la
précession et de la nutation et ne retient que celui qui se fonde sur la
théorie des marées.
M. G.-H. Darwin (_Phil. Trans._, 1882) trouve qu'une écorce moins
épaisse que le cinquième du rayon ou moins rigide que l'acier ne
pourrait ni résister aux oscillations du fluide intérieur, ni supporter
sans fléchir le poids des massifs montagneux. Le calcul lui indique
aussi qu'un sphéroïde en majeure partie liquide serait sujet à une
variation périodique dans la durée de rotation. Cette variation ne
pourrait manquer de se répercuter en apparence sur la période des
phénomènes astronomiques.
Quel que soit le mérite mathématique de ces travaux, il est extrêmement
probable que la manière dont on a introduit la viscosité du liquide
interne dans les calculs n'est pas conforme à la réalité. Nous ne savons
pas ce que peut être le frottement intérieur dans un liquide soumis à
d'aussi fortes pressions. Déjà l'eau de la mer ne suit l'attraction du
Soleil et de la Lune qu'avec une lenteur manifeste. C'est ainsi que
l'heure de la haute mer présente, par rapport au passage de la Lune au
méridien, un retard variable, mais qui atteint communément plusieurs
heures. Ce retard ne peut manquer d'être encore plus grand dans le cas
du fluide interne; et, comme les forces attractives changent de sens en
peu d'heures, par suite du mouvement diurne, le fluide n'a plus le temps
de se déformer ou de réagir sur l'écorce. Il ne fait qu'osciller très
faiblement autour d'une figure d'équilibre moyenne ou subir une
circulation régulière.
De même la surcharge imposée par les montagnes cessera de paraître
excessive si l'on introduit la notion de l'hétérogénéité du Globe
terrestre. Il suffit d'admettre, comme Airy l'avait déjà indiqué, que
les montagnes se prolongent, au-dessous du niveau moyen des plaines, par
des racines moins denses que l'ensemble de la croûte. Elles sont alors
soutenues à la manière des corps flottants, sans faire aucunement appel
à la ténacité des parties voisines.
_Arguments de fait en faveur de l'existence d'une écorce mince._--Une
première présomption, à l'appui de la mobilité interne du Globe
terrestre, résulte des petites variations constatées dans les latitudes
géographiques. L'axe principal d'inertie, qui coïncide à peu près avec
l'axe de rotation, n'est pas fixe à la surface du Globe, comme il
devrait l'être si celui-ci était solide. D'après les travaux du Service
international (_Bull. Astr._, t. XVIII, p. 280), l'amplitude de
l'oscillation du pôle a atteint 0",20 de 1895 à 1897, elle est retombée
à 0",13 en 1899, à 0",08 en 1900. Ces résultats sont fournis par
l'ensemble des six stations distribuées sur le parallèle de 39°. Il y a
une période annuelle, compliquée d'une période de 430 jours. Cette
dernière a été découverte expérimentalement par M. Chandler, qui lui
attribuait à l'origine une amplitude de 0",13. On a tenté sans succès
d'expliquer ces déplacements par des transports de matériaux à la
surface du Globe (érosion et charriage par les fleuves, dérive des
glaces polaires, desséchements de mers intérieures). On pourrait plutôt
en rendre compte par une variation de l'influence magnétique du Soleil,
comme l'a proposé le Dr Halm, ou comme contre-coup d'une action
météorologique. Ainsi un changement de pression représenté par 0m,008 de
mercure correspondrait à une variation de 0m,10 du niveau de l'Océan. Si
ce changement se produisait à la fois sur la dixième partie de la
surface de la Terre, il pourrait en résulter un déplacement de 0",16
dans la direction d'un axe principal d'inertie du Globe. Mais ni le
baromètre, ni l'aiguille aimantée, ni l'activité solaire ne montrent la
même périodicité que les latitudes.
[Illustration: Fig. 20. Marche du pôle terrestre à la surface du Globe
pendant un intervalle de cinq années, d'après les documents du Service
international des Latitudes (_Astronomische Nachrichten_, nº 4017). La
courbe est comprise à l'intérieur d'un carré de 0",50 ou 15m de côté.]
Au contraire, la fluctuation des latitudes peut très bien être regardée
comme une conséquence de la circulation du fluide interne, sans marées
visibles. M. Volterra a démontré (_Acta Matematica_, 1899) que toute
anomalie présentée par la rotation libre d'un corps peut être expliquée
par des mouvements internes qui ne changent ni la forme, ni l'intensité
de l'attraction à l'extérieur. La variation des latitudes est donc en
faveur d'un état fluide ou tout au moins visqueux de l'intérieur du
Globe, état compatible avec une circulation régulière. Il est beaucoup
plus difficile d'en rendre compte si toute la masse du Globe est solide.
La distribution des volcans sur tout le contour de l'Océan Pacifique,
sur l'axe de l'Atlantique, sur la ligne des fosses méditerranéennes,
l'ampleur et la généralité des éruptions, l'activité indéfinie de
certains orifices, le retour simultané de l'effervescence, souvent
constaté dans tous les volcans d'une même région, montrent que
l'ensemble des volcans doit s'alimenter à un réservoir commun. Il est
inadmissible d'installer, comme ont voulu le faire certains géologues,
une poche de lave distincte sous chaque montagne éruptive.
D'après cela, l'on doit conclure qu'à une distance relativement faible
de la surface, les matières se présentent à l'état fluide, ou repassent
facilement à l'état fluide dès qu'une communication est établie avec le
dehors, de manière à permettre un abaissement de pression. Les
infiltrations de la mer ou des eaux douces ne sont nullement nécessaires
pour provoquer des éruptions. Celles-ci apparaissent sur toutes les
grandes cassures de l'écorce terrestre, même au centre de l'Asie.
L'ordre et la distribution des matériaux dans l'écorce terrestre font
voir aussi qu'il existe, à une profondeur relativement faible, un
réservoir commun où tous les éléments chimiques se rencontrent. Ils ont
pu ainsi être accidentellement mélangés et amenés jusque près de la
surface où cependant les éléments légers dominent toujours si l'on
considère de grandes étendues.
M. de Launay a montré (_Comptes rendus_, t. CXXXVIII, 14 mars 1904) que
l'on peut assigner par des considérations géologiques l'ordre de
superposition des éléments chimiques les plus répandus dans la Terre, à
l'époque où elle a cessé d'être entièrement fluide. On est amené ainsi à
diviser les corps simples en sept groupes, dont le premier est formé par
l'hydrogène, le dernier par les métaux précieux et denses. Il se trouve
que ces sept groupes se partagent aussi très nettement par la
considération des poids atomiques qui vont en croissant avec la
profondeur.
La conclusion de M. de Launay est celle-ci: «Dans la fluidité première
de notre planète, les éléments chimiques déjà constitués se sont placés
à des distances du centre d'autant plus grandes que leur poids atomique
était plus faible, comme si les atomes, absolument libres de toute
affinité chimique à ces hautes températures, avaient uniquement et
individuellement obéi, dans une sphère fluide en rotation, à
l'attraction centrale combinée avec la force centrifuge.»
Cette circonstance témoigne, non seulement de la fluidité primitive,
mais d'une fluidité relativement récente. Il a fallu, en effet, que le
mélange au moins accidentel de tous les éléments soit demeuré possible
jusque près de la surface. Autrement les métaux denses, accumulés près
du centre, auraient été séparés de nous par des cloisons solides et nous
seraient demeurés à jamais inconnus.
Nous verrons par la suite que l'étude de la surface de la Lune apporte
aussi des arguments d'une grande valeur à l'appui de la doctrine de la
fluidité interne.