Au moment où de nombreux artistes, industriels et commerçants, se
prépaient à envoyer à l'exposition française de Moscou leurs oeuvres et
leurs produits, et où beaucoup de nos compatriotes se proposent d'aller
visiter l'ancienne capitale russe, il nous semble intéressant d'initier
ceux de nos lecteurs qui n'accompliront pas ce lointain voyage à
quelques-unes des particularités de la vie moscovite.
Notre collaborateur, M. de Haenen, qui, d'un long séjour en Russie, nous
rapporte une série de croquis et de dessins pris sur nature, nous
servira de _cicérone_ dans cette excursion.
Voici aujourd'hui _Une cuisine en plein air à Moscou_. La neige tombe en
flocons serrés. Néanmoins, les cochers, les Tartares, les juifs, les
marchands de harengs, et tous les malheureux qui sont sans asile,
semblent ne pas s'en préoccuper. Au milieu de la rue, on a placé un
samovar gigantesque où se confectionne le thé. Quelques tables, çà et
là, ont été disposées. Moyennant une ration de soupe aux choux aigres,
deux ou trois jeunes vagabonds se sont improvisés garçons de café, et
ils vont de groupe en groupe, portant aux uns une tasse de thé, aux
autres un bol de ce potage, assez mauvais d'ailleurs, qu'on nomme en
russe _tchi_. Cette scène est excessivement pittoresque. La seule chose
qui puisse, par analogie, en donner une idée, ce sont nos marchandes des
quatre-saisons dans les rues de Paris. En effet, comme à Paris, toute
cette population encombre la chaussée. Elle ne peut y stationner que
durant certaines heures, ici le matin, là l'après-midi, et presque
toujours à proximité d'un marché.
Mais ce qui lui donne son caractère bien oriental, ce sont les costumes
bizarres tous ces pauvres diables. On reconnaîtra surtout dans le dessin
les Tartares qui vendent des foulards et des cravates, et les juifs, qui
sont le plus souvent des marchands de chaussures. Ces derniers, qu'on
discerne aisément à leur casquette plate, ne sont pas la moindre
curiosité de la capitale moscovite. Il faut voir avec quelle inlassable
patience ils poursuivent dans la rue le promeneur qui s'est hasardé dans
ce quartier: tout en marchant derrière lui, ils déprécient les
chaussures qu'il a aux pieds, ils lui prouvent qu'il doit s'en procurer
d'autres. Précisément, ils ont, à la main, une paire de bottes ou de
souliers fourrés qui conviendront à merveille au noble étranger. Il est
rare que celui-ci ne se laisse pas convaincre.