LES PRÉPARATIFS D'UNE SOIRÉE DE TÊTES

Il y a quatre ans à peu près que s'est répandue dans le monde parisien

la mode des dîners et des soirées _à têtes_. C'est une sorte de

réduction de bal masqué. Hommes et femmes gardent le costume habituel de

soirée. La tête seule est grimée et rendue méconnaissable. Cette

combinaison produit les effets les plus humoristiques et les plus

amusants. Dans le milieu artistique où cette mode prit naissance, on se

fit surtout, au début, des têtes d'hommes politiques, et, chaque invité

se travestissant à sa guise, le hasard amenait les rapprochements les

plus piquants. On voyait, par exemple, dans un dîner présidé par M.

Carnot. MM. Constans, de Broglie et le général Boulanger, assis côte à

côte. Puis, la liste des hommes célèbres ayant été vite épuisée, des

fantaisistes se jetèrent dans l'excentricité. L'on se fit nickeler,

dorer la tête et les mains; peindre une moitié de la figure en blanc et

l'autre en noir, nègre d'un côté, pierrot de l'autre. Puis sont venues

les têtes professionnelles, cocher, militaire, gardien de la paix, garde

municipal, avec coiffures distinctives. Des familles entières combinent

leurs effets par exemple, elles représentent un baptême villageois, le

bébé, la nourrice, le capitaine des sapeurs-pompiers, le maire, etc. Une

tête de mariée blonde, vaporeuse, estompée par le voile nuageux sous

lequel tremblote la fleur d'oranger, produit aussi un effet assez

piquant posée sur les épaules d'un robuste gaillard en habit noir.

Pendant l'année de l'Exposition, plusieurs arrangements de têtes

féminines rappelèrent les motifs décoratifs du Champ-de-Mars. Les

élégantes Parisiennes empruntaient aux Japonaises leur teint de pain

d'épice et posaient sur leurs têtes des réductions de tour Eiffel et du

dôme central, éclairés à l'intérieur par de petite lampes électriques.

Cette année la vogue est aux têtes d'animaux, chats et chattes, tigres

et tigresses. L'aide d'un coiffeur est généralement nécessaire.

Les deux personnages que représentent notre gravure, étant d'avis que

l'on n'est jamais si bien servi que par soi-même, ont dédaigné les bons

offices de tout artiste capillaire. La scène se passe dans un atelier de

peintre mondain. Le maître de la maison, en culotte, en bas de soie

noire, avant de passer son habit, _fait la tête_ de son ami, déjà en

tenue de soirée complète. Le patient, installé dans un fauteuil, garde

une parfaite immobilité. Sa figure enduite de blanc gras préalablement

et garnie d'un bec d'oiseau qui remplace le nez, le pinceau du peintre

achève la transformation. Déjà, l'un des yeux est entouré de cercles

concentrique noirs et blancs; sur les cheveux hérissés est posée la

crête de coq. Un seul côté de la figure garde encore apparence humaine

rappelant les personnages des métamorphoses d'Ovide dans la minute de

transition.

Louis d'Hurcourt.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 2504, 21 février 1891 · 第 26 / 31 题