LA STATUE DE MARAT

La statue de Marat avait été placée par M. l'ingénieur Barthet, en 1886,

au bas de la grande pelouse du parc de Montsouris, en face même de la

porte d'entrée. Elle était donc en évidence, et il faut que les

Parisiens s'égarent bien rarement dans ces lointains parages pour que la

révélation de son existence ait provoqué un si universel étonnement.

L'oeuvre du sculpteur Baffier ne pouvait, en effet, manquer d'attirer

l'attention du visiteur éclairé, ou simplement curieux de choses d'art.

Mais les hôtes qui peuplent ce délicieux coin de Montsouris se recrutent

parmi les ramiers et les moineaux, et on sait en quel dédain superbe les

oiseaux tiennent les plus belles créations de l'homme. Marat nous

restait inconnu. Après quatre ans, M. le sénateur Fresneau, conduit sans

doute là bas par le hasard, l'a découvert, et aussitôt a porté sa

trouvaille à la tribune du Sénat. D'une obscurité profonde. Marat passe

ainsi en pleine lumière. Il ne méritait, certes, ni cet excès d'honneur

ni cette indignité. Le monument de Montsouris n'a rien de commun avec

les marbres ou les bronzes qui décorent nos jardins et nos squares.

L'oeuvre n'est point gracieuse et produit une impression de tristesse

qui s'harmonisait mal avec le milieu. Ce pauvre corps à moitié nu,

maigre, ratatiné, sur l'épaule duquel venait quelquefois se poser un

rossignol, pour jeter aux échos ses notes argentines, au milieu de ce

décor de verdure et de fleurs que tracent avec tant de goût, en vrais

artistes, nos maîtres jardiniers, offrait une douloureuse antithèse.

Marat est représenté occupé à écrire, étendu dans sa baignoire que

l'artiste n'a dû qu'indiquer. Il tient l'écritoire sur ses genoux que

recouvre un drap négligemment jeté. Le haut du corps et les pieds sont

nus; la tête est entourée du fameux foulard qu'il ne quittait jamais,

même pour assister aux séances de la Convention. Le visage est pensif et

tourmenté. Les veilles, les privations, un cerveau en ébullition, le

caractère jaloux et irritable à l'excès que l'histoire prête à «l'ami du

peuple», l'ont ridé, flétri. L'artiste a voulu traduire par cette

laideur physique la souffrance humaine, et il a réussi. Disons en toute

sincérité que c'est une oeuvre de haute conscience artistique, qui

légitime et l'achat qui en fut fait par la ville, et la récompense--une

médaille de troisième classe--qu'elle valut à son auteur, à peine âgé de

trente-deux ans, au Salon de 1883.

M. Baffier n'exposa, cette année-là, que la maquette en plâtre, dent le

socle portait cette curieuse inscription extraite de l'oraison funèbre

de Guireau, en 1793. «Il fallait le voir, traqué de réduit en réduit,

souvent dans les lieux humides où il n'avait pas de quoi se coucher.

Rongé par la misère la plus affreuse, il couvrait son corps d'une simple

couverture, et sa tête d'un mouchoir, hélas! presque toujours trempé de

vinaigre: une écritoire dans la main, quelques chiffons de papier sur

son genou, c'était sa table!»

Au Salon de 1885, l'oeuvre reparut en bronze, et fut alors acquise au

prix de 5,000 francs par la Ville qui en orna le parc de Montsouris. Le

bruit qui, la semaine dernière, a été fait autour de cette statue, a

décidé M. Alphand à la reléguer au dépôt des marbres d'Auteuil.

L'Illustration, No. 2504, 21 février 1891 · 第 24 / 31 题