Il semble qu'une fatalité inéluctable poursuive les belles femmes slaves
aux yeux profonds, à l'âme passionnée, qu'un penchant irrésistible
entraîne vers le théâtre. Qui ne se rappelle cette jolie comédienne qui
parut un instant au Théâtre-Français, Feyghine, et qui, quelques mois
après, soit qu'elle n'eût pas réussi à son gré, soit qu'un chagrin
violent se fût emparé d'elle, se suicidait dans son bain?
Il n'est pas possible de ne pas penser à elle, lorsqu'on voit le
portrait, que nous reproduisons, de Mlle Marie Wisnowska, cette autre
victime de l'amour, qui est morte dernièrement, à Varsovie, assassinée
par son amant, le prince Barteniew, officier dans l'armée russe... Elle
aussi, en sa qualité d'artiste dramatique du théâtre de Varsovie, et
d'artiste aimée, elle était entourée d'hommages pour son talent et sa
beauté... Quelle pensée intime, quelle angoisse la poussa à la
résolution fatale qu'elle prit un jour? Peut-être n'y faut-il voir
qu'une manifestation isolée de cette âme russe, si mystérieuse, si
étrange? Quoi qu'il en soit, Marie Wisnowska convint avec celui quelle
aimait que tous deux mourraient ensemble... Il la tua, et, quand il
l'eût vue morte, il n'eut pas le courage de se tuer à son tour...
Nous ne devons pas laisser partir, laisser oublier, sans une parole de
sympathie, cette charmante femme qui était une grande comédienne, et qui
n'avait eu qu'un réel désir en sa vie, un rêve unique, celui de devenir
une actrice de Paris. Elle avait étudié notre langue avec soin, et elle
était parvenue à la connaître parfaitement. Malheureusement elle avait
gardé, comme Feyghine, un accent assez fort. Un ami la présenta à M.
Édouard Pailleron, qui s'intéressa beaucoup à elle, et lui prêta le
secours de sa haute expérience. Il nous a dit lui-même qu'il avait
reconnu bientôt en elle un tempérament d'artiste exceptionnel. Mais,
malgré tous ses efforts, elle n'arriva pas à vaincre son accent
originel, et, découragée, elle retourna en Pologne...
Adolphe Aderer.
[Illustration: Mlle MARIE WISNOWSKA]