Puisqu'il est question, dans les cercles diplomatiques, du prochain
départ de la reine Isabelle pour la Bavière, où elle irait, dit-on,
assister aux couches de l'infante Paz, parlons un peu des Espagnols de
Paris.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les rapports entre l'aristocratie
espagnole et celle de France sont fréquents et suivis. Depuis le temps
où Louis XIV, après avoir pris pour femme une infante d'Espagne, plaça
son petit-fils sur le trône de Charles-Quint, les relations entre les
deux sociétés devinrent incessantes, les liens nombreux; la _grandesse
conférée_, à plusieurs reprises, à des membres de la noblesse française,
contribua à les resserrer et, en dépit des nuages passagers amoncelés
par la politique, les circonstances, la sympathie de race et de
caractère, amenèrent fréquemment, presque sans interruption, à Paris,
une foule de personnages marquants d'au-delà des Pyrénées.
Mais c'est surtout à partir de 1840 et de l'abdication de la reine
Christine, qui vint se fixer parmi nous, que la colonie espagnole acquit
une importance et un relief qui se sont maintenus à travers les
événements, et qui lui ont valu la place brillante qu'elle occupe encore
aujourd'hui dans le monde élégant de notre grande cité.
Nous avons eu, après la reine Christine, S. M. la reine Isabelle et le
roi Dom François, à qui la révolution de 1868 avait fermé les portes de
leurs États, et qui résident encore au milieu de nous. Nous avons eu le
roi Alphonse XII, qui a grandi sur notre sol. Nous avons eu aussi Dom
Carlos, qui longtemps a figuré au premier rang du Tout-Paris
aristocratique et fashionable, et que des considérations d'ordre
diplomatique ont obligé à s'éloigner. Nous avons eu, sous le second
empire, la comtesse de Montijo, mère de l'impératrice Eugénie, la
duchesse d'Albe, sa soeur, le marquis et la marquise de Bedmar, la
duchesse de Malakoff, le duc d'Ossuna, le marquis d'Alcanicès, duc de
Sesto, qui a épousé la duchesse de Morny après la mort de son premier
mari, et tout un groupe étincelant de grandes dames et de fringants
cavaliers de la famille ou de l'intimité de la souveraine.
Enfin, à l'heure présente, nous possédons une cour _in partibus_, deux
infantes, bon nombre de femmes des plus séduisantes et des plus
distinguées et quantité d'individualités masculines très en vue, dont le
centre de réunion se trouve à l'hôtel de Castille et que le _high life_
parisien apprécie tout particulièrement.
C'est qu'il n'y a rien de plus aimable, de plus sociable, de plus gai et
de plus élégamment correct tout à la fois, qu'un véritable hidalgo. J'ai
toujours entendu parler de la «morgue espagnole», et j'avoue que je n'en
ai jamais trouvé trace chez aucun des Espagnols de bonne compagnie qu'il
m'a été donné de rencontrer.
Je dois dire, au contraire, que je les ai toujours vus simples,
accueillants, liants, bons camarades, un peu exubérants peut-être, et
d'une exquise courtoisie.
Ce qu'ils ont, en général, c'est une certaine hauteur dans le port, dans
la démarche, dans le maintien; une fierté native dans les allures, qui
est loin de nuire à leur charme, et un je ne sais quoi de chevaleresque,
d'aventureux, de romanesque dans les sentiments, qui n'est pas le
moindre de leurs attraits. Demandez plutôt aux Parisiennes.
Avec cela de la verve, de la sève, de l'entrain, de la finesse, de
l'esprit très souvent et de l'originalité toujours. Il n'est pas jusqu'à
leur accent qui ne leur donne du piquant et de la saveur. J'en ai connu
plusieurs qui, par la tournure de leurs idées, l'ingéniosité de leurs
aperçus et la façon humoristique et unique qu'ils avaient de raconter
les choses les plus ordinaires, étaient littéralement désopilants.
Quant aux femmes, indépendamment de leur beauté plastique, qui est
proverbiale, et, je me permettrai de dire, dans bien des cas, légèrement
surfaite, elles sont, pour la plupart, la séduction personnifiée. Même
imparfaitement jolies, elles ont quelque chose d'indéfinissable et de
suggestif dans le regard, de familier et de naturel dans l'abord, de
félin et de naïvement coquet dans les manières, d'ardent et de passionné
dans la physionomie, qui attire et captive à première vue. Ce sont là
des dons, pour ainsi dire innés, qui leur sont communs presque à toutes,
quels que soient leur âge et leurs avantages physiques, et qui frappent
chez la reine Isabelle,--aussi Espagnole de caractère que de
coeur,--quand on a eu l'honneur de l'approcher.
*
* *
Qui ne connaît Isabelle II? Qui ne l'a aperçue tout au moins dans les
Champs-Elysées ou dans l'avenue du Bois de Boulogne, en coupé ou en
calèche aux couleurs espagnoles, rendant avec infiniment de bonne grâce
les saluts qu'on lui adresse?
Tout le monde sait qu'elle a le type Bourbonien très accentué, un très
grand air, que ne dépare pas un embonpoint caractérisé, une expression
de franchise et de bienveillance très apparente. Mais ce que l'on
connaît moins, c'est son excessive amabilité, dépouillée de tout apprêt,
sa profonde sympathie pour la France et sa reconnaissance pour
l'hospitalité quelle y a reçue, son attachement et son dévouement pour
ceux qui l'entourent et, par-dessus tout, son inépuisable bonté. En
veut-on un exemple entre mille?
Un jour, elle apprend qu'un sectaire des plus dangereux qui, après avoir
attenté à sa vie dans les circonstances que l'on connaît, s'est réfugié
à Paris, est dans la plus profonde misère et implore la charité:
--Qu'on lui envoie de suite cinq cents francs, dit-elle sans hésiter.
--Mais Votre Majesté sait, réplique le chambellan, que cet homme est un
assassin; que c'est lui qui...
--Qu'est-ce que cela fait? répond-elle en souriant, tu es ridicule avec
tes rancunes et tes idées de représailles. Ce n'est pas moi, Isabelle,
que ce malheureux a voulu tuer, c'est le parti que je représente.
Allons! pas de mauvaise humeur et ne tarde pas à faire ce que je t'ai
dit...
En ce moment, la reine Isabelle ne reçoit qu'en petit comité, sans aucun
apparat, et, bien que le palais de Castille, situé, comme on sait,
avenue Kléber, se prête merveilleusement aux fêtes et à la
représentation, les réceptions se bornent présentement à des dîners
intimes triés sur le volet, qui sont très recherchés et très enviés.
Des deux infantes, soeurs du roi dom François et belles-soeurs, par
conséquent, de la reine Isabelle, l'une, l'infante Pepa, a épousé feu M.
Guell y Rente, sénateur très connu et très aimé du monde parisien,
légendaire par ses boutades originales et ses saillies à
l'emporte-pièce; l'autre, l'Infante Isabelle, réputée pour son esprit, a
épousé le comte Gurowski, mort, comme M. Guell, depuis plusieurs années.
La maison officielle de la reine se compose de la duchesse de Hijar,
grande maîtresse, et du marquis de Villasegura.
Fille du comte de la Puebla, veuve du duc de Hijar, marquis d'Almenara,
comte de Rivadeo, dont la grandesse de première classe remonte à une
époque très reculée, la duchesse est une très grande dame, sous tous les
rapports, et, ce qui ne gâte rien, elle est remplie de tact et
d'amabilité.
Quant au marquis de Villasegura, ancien officier de marine, il
n'appartient pas à l'aristocratie de naissance et il a reçu son titre
actuel au moment où il a été choisi par la reine pour être placé à la
tête de sa maison; ce qui ne l'empêche nullement d'être un homme
parfaitement distingué, s'acquittant à merveille de ses délicates
fonctions.
A citer encore, dans l'entourage habituel de la reine Isabelle, la
marquise de San Carlos, qui, sans titre officiel, a souvent fait auprès
de Sa Majesté le service de la duchesse de Hijar, pendant l'absence de
cette dernière.
Mme de San Carlos est une très belle personne, douce, bienveillante,
aimable et particulièrement intelligente. Moitié Havanaise et moitié
Espagnole, elle a écrit un livre des plus intéressants: _Les Américains
chez eux_, qui a eu du succès et dont la presse anglaise, encore plus
que la française, s'est énormément occupée.
Que dire de l'ambassadeur, qui n'a pas eu le temps, jusqu'ici, de se
faire connaître de la société parisienne? Issu d'une famille opulente de
Saint-Sébastien, dont le nom patronymique est la Sala, il a fait de
brillantes études de droit et s'est enrôlé dans les rangs du parti
conservateur, auquel il est toujours resté fidèle. C'est un esprit
éclairé, une nature loyale, un personnage sympathique, d'une grande
sûreté de relations, universellement aimé et estimé.
Il a épousé Mlle Brunetti, dont la mère était une Camerassa, cousine du
duc d'Ossuna. Or, à la mort de celui-ci, son unique descendant, ayant
hérité d'une trentaine de titres, ne voulut, en présence des droits
phénoménaux qu'il aurait eu à payer, en garder que quatre et il céda les
autres à ses parents. C'est ainsi que Mme de la Sala devint duchesse de
Mandas et, selon la coutume espagnole, transmit le titre à son mari.
C'est aussi de cette façon que la soeur de Mme de Mandas, Mme de Haber,
très répandue et très goûtée, devint duchesse de Monteagudo. L'armorial
espagnol est un labyrinthe dans lequel il n'est point aisé de trouver sa
route et de se débrouiller.
*
* *
En dehors de la cour et de l'ambassade, la grande dame la plus en
évidence de la colonie espagnole de Paris est, sans contredit, la
maréchale Serrano, duchesse de la Torre.
Cette femme célèbre, tant par son rang--elle a été régente du royaume
avant l'arrivée du roi Amédée--que par sa grande beauté, est d'origine
havanaise. Elle a des yeux superbes, un teint éclatant, une tournure
charmante, des toilettes incomparables et un goût irréprochable.
Prodigieuse de conservation et de jeunesse, les années ont glissé sur
elle sans l'atteindre et, quoique elle ait deux filles mariées, la
princesse Kotchoubey et la comtesse Santovenia, elle paraît à peine dans
la maturité de l'âge.
On raconte qu'elle est sur le point d'entrer en possession d'une immense
fortune provenant d'un trésor récemment découvert en Angleterre dans une
terre de famille.
Vient ensuite la duchesse de Valencia, née Tascher de la Pagerie et
veuve du fameux Narvaès, l'affabilité, la grâce et la distinction mêmes.
Puis, le marquis de Valcarlos, fils de M. Guell y Rente et de l'infante
Pepa, attaché militaire à Paris et la marquise, née Alberti.
Puis, M. de Banuelos, diplomate de mérite, nommé tout dernièrement
ambassadeur à Berlin, beau-frère du comte de Sartiges et dont les deux
ravissantes filles, amies intimes de la duchesse de Luynes, ont brillé
d'un vif éclat dans les salons parisiens.
Enfin Mme de Guadalmina, une beauté très à la mode; le marquis de Casa
Riera, richissime et galant gentilhomme, très empressé auprès des dames,
et dont la loge à l'Opéra, bien connue des abonnés, est toujours remplie
des femmes les plus jolies, les plus élégantes et les plus qualifiées de
Paris; le comte de Sanafé, ancien ministre plénipotentiaire, autrefois
attaché à la personne de la reine et Parisien pur-sang; le duc de Fernan
Nunez, ancien ambassadeur et membre assidu du Jockey-Club; M. Calderon,
un des plus vaillants généraux de Dom Carlos et un homme du monde
accompli, très choyé dans le _high life_; M. Muriel, M. Fernandez de
Cuellar et bien d'autres... L'espace me manque pour les nommer tous.
Je ne crois pas, toutefois, que l'immigration espagnole chez nous soit
en veine de suivre une progression ascendante. Il me semble, au
contraire, que, depuis une vingtaine d'années, non seulement elle est
stationnaire, mais qu'elle aurait plutôt une tendance à diminuer.
J'avoue que je le regrette, car c'est là un élément dont la disparition
se ferait vivement sentir et qui produirait un grand vide dans les
hautes sphères de la société. Espérons qu'il ne viendra pas de sitôt à
nous manquer.
Tom.