Le passage d'Édouard VII en France, pour aller rejoindre à Marseille la
reine Alexandra, a été un des événements les plus marquants de la
semaine dernière. Ce nouveau témoignage de l'«entente cordiale»
empruntait aux circonstances actuelles une importance particulière, qu'a
soulignée, d'une façon significative, l'entrevue ménagée entre le
souverain anglais et le président de la République.
Le jeudi 6 avril, le roi, venant de Douvres, avec sa suite, sur le
paquebot _The Queen_, mis entièrement à sa disposition, débarquait vers
une heure et demie de l'après-midi à Calais, où il était reçu par MM.
Hennon, président de la Chambre de commerce, et Fayton, consul
d'Angleterre, et salué par les acclamations de la foule, aux abords de
la gare maritime pavoisée aux couleurs des deux nations; il portait un
pardessus de drap foncé et un chapeau de feutre noir. Après une heure
consacrée à un lunch privé et à l'installation des voyageurs,
s'effectuait le départ du train, composé de la voiture personnelle de Sa
Majesté et de trois wagons-salons de la Compagnie du Nord.
Il ne s'arrêta qu'un peu avant six heures, à Pierrefitte, petite station
précédant Saint Denis. Le train présidentiel l'y avait précédé d'un
quart d'heure environ, amenant de Paris M. Loubet, accompagné du général
Dubois, chef de sa maison militaire, de M. Lépine, préfet de police, de
sir Francis Bertie, ambassadeur d'Angleterre, et de M. Lister, premier
secrétaire de l'ambassade.
La scène de la rencontre fut très rapide et dépourvue d'apparat: la
voiture royale stoppant devant l'abri vitré, un marchepied abaissé, le
roi se dressant dans l'encadrement de la portière ouverte et tendant la
main au président, en échangeant avec lui des salutations d'une
cordialité souriante, et le train emporta les deux chefs d'État. Ils
étaient maintenant en tête à tête, n'ayant pour témoin de leur entretien
qu'un personnage très discret, Jack, le chien favori d'Édouard VII, un
petit griffon blanc, tacheté de feu. A travers la fumée d'excellents
cigares, cet entretien historique, d'une quarantaine de minutes, se
prolongea jusqu'à la gare de Lyon, vers laquelle le trajet se poursuivit
par le chemin de ceinture.
[Illustration: M. Loubet et sir Francis Bertie, ambassadeur
d'Angleterre, attendent le roi à Pierrefitte.]
[Illustration: A Marseille: le roi va s'embarquer sur le
"Victoria-and-Albert "]
Là, le roi, descendant le premier, se tint quelques instants sur le quai
pour un dernier échange de _shakehands_ et de paroles aimables: à sept
heures, il remontait en wagon et, le lendemain matin, à neuf heures
vingt, il arrivait à Marseille, où l'attendait la plus sympathique
réception. Après y avoir passé toute une journée, il s'embarquait, le 8
avril, à bord de son yacht _Victoria-and-Albert_, pour entreprendre, en
compagnie de la reine, une croisière dans la Méditerranée.