s'estimer heureux; d'autres Flamands, ses amis, Hoverius notamment,
pour être venus, à son exemple, tenter fortune dans la Péninsule, ne
furent pas si bien traités. Il s'était fait une société savante et
intime de plusieurs Espagnols de mérite, au premier rang desquels nous
nommerons le franciscain Victoria; il passait de longues heures au
travail, et, malgré le tumulte inévitable des universités, il avait su
s'affranchir des affaires et des devoirs du monde, et _vivre en homme
de plomb, fiché sur ses livres_, comme il le disait lui-même, avare
de visites, sobre de discours et même d'écritures, puisqu'il eut à
s'excuser de n'avoir écrit que deux fois, en quatre ans, à Latomus, et
qu'en tout sa correspondance ne comprend pas cinquante lettres.
Au début de l'année 1534, changement complet de position et de plan
pour l'avenir. La mobilité dans les idées et les destinées des
solitaires est assez commune. L'imagination, chez eux, s'échauffe
toujours plus ou moins, et leur fait payer, autant et plus qu'au
commun des hommes, le tribut commandé à l'instabilité. Jean III, roi
de Portugal, fils et successeur du grand Emmanuel, prédécesseur et
aïeul de cet insensé de roi Sébastien, avait, ainsi que sa femme dona
Isabelle, un goût très vif pour les gens de lettres. Le poète Résende,
qu'il tenait à sa cour en grand honneur et dans sa familiarité, fut
chargé, par lui, d'attirer Clénard à Evora, lieu de sa résidence
royale. Il s'agissait de confier à un homme célèbre, honoré des
respects de l'Europe savante, son jeune frère, le cardinal Henri,
archevêque de Braga, dont l'éducation s'achevait, et qu'il fallait
rendre digne des premières charges de l'Eglise. C'est ce même cardinal
Henri qui, après la déconfiture du roi Sébastien, en 1578, arriva
vieux à la couronne, pour la déposer, en mourant deux ans après,
entre les mains de Philippe II d'Espagne, qui avait épousé une fille
du roi Jean III, dont il est ici question. La raison, l'habitude,
peut-être aussi la reconnaissance auraient dû, ce nous semble, retenir
Clénard à Salamanque; mais quoi! c'est un roi qui supplie, c'est un
cardinal-archevêque dont l'intérêt commande; et puis l'amitié pressante
de Résende, et puis les chances d'une fortune de cour qui facilitera
les vastes projets que l'on nourrit contre les musulmans. Evora,
d'ailleurs, n'est qu'à peu de distance de Salamanque, à deux jours de
Lisbonne, à cent lieues tout au plus du royaume de Fez, avec lequel il
y a grand commerce, du Portugal, en sorte qu'on acceptera les grosses
offres du roi Jean III; que, durant quatre ou cinq ans, on sera presque
satisfait d'avoir pris ce parti[57], et qu'on écrira, entre autres
choses, à don Martin de Vorda, à Jean Vasée, à Jacques Latomus, ce qui
suit:
[57] Evora, 8 des kalendes de mai 1534, à don Martin de
Vorda.--Evora, 31 décembre 1534, à Jean Vasée.--Evora, 26 mars
1535, à Jacques Latomus.
«Ecoutez une fable, une fable, non, mais une histoire.... Qui l'eût
dit? je suis devenu homme de cour.... Le roi de Portugal m'a fait
demander, par Résende, de venir à Evora élever son frère, moyennant de
grosses offres.... J'ai accepté malgré messieurs de Salamanque.... Je
suis donc à Evora.... Deux jours après mon arrivée, j'ai salué le roi
et la reine, et j'ai reçu cinquante ducats de gratification.... J'ai
salué également mon élève le prince Henri, archevêque de Braga, et
son frère Edouard, qui, tous deux, sont fort réjouis de ma venue....
Cette cour me plaît.... Elle est remplie de savans en grec et latin,
plus qu'à Salamanque même.... Je vis avec Résende..., ainsi le veut le
roi.... Il me sera plus commode de donner une heure par jour au frère
du roi que de disputer toute la journée avec des universitaires. Ma
vie est ici des plus studieuses comme des plus tranquilles.... J'ai
plus d'appointemens qu'un chanoine d'Anvers, et rien qu'une heure à
donner par jour; encore avec des vacances les fêtes et dimanches, et
aussi les jours de chasse; car vous saurez que je ne chasse point....
Il serait beau voir un théologien chasser autre chose que les
bénéfices....» Et ailleurs: «Maintenant que j'ai du loisir, puis-je
mieux l'employer qu'à écrire à mon cher Latomus, à lui découvrir mes
sentimens et mes pensées?... La vie tranquille que je mène est celle
qui me convient, hormis que j'ai seulement les biens de l'exil et non
ceux de la patrie.... Il se pourrait que j'allasse à Fez m'avancer
dans la langue arabe.... Fez n'est qu'à cent lieues d'ici.... Il offre
un marché célèbre, très fréquenté de nos marchands.... Les lettres
arabes y sont en grande réputation.... En attendant que je puisse
visiter cette ville, je vais mettre à profit un médecin d'Evora, très
habile dans la langue des Arabes... Je n'attends, pour cela, que des
livres qui doivent me venir de Murcie.... Vous avez su comment j'avais
quitté Salamanque pour me rendre en Portugal, appelé par le roi.
Certainement cette université me plaisait fort. J'y avais des amis
sincères et savans, lesquels ne demandaient qu'à me retenir et qu'à
m'enrichir selon leurs moyens; et probablement cela serait advenu à
votre disciple tout stupide qu'il est, vous le savez, quand il s'agit
de se remuer pour acquérir.... Une proposition royale a tout changé,
non que j'aie cédé à la cupide avarice; mais j'ai cru que je menerais
à Evora une vie plus libre et plus retirée.... A Salamanque, on est
toujours en présence, soit à visiter, soit à recevoir..., métier que je
n'ai jamais su faire, et je suis trop vieux pour me reforger, étant né
surtout sous le ciel de la Campine.... A Salamanque, un professeur est
une manière d'oracle qui doit répondre à tout venant, et porter ainsi
les chaînes de tous les insipides questionneurs que la pédanterie du
sol lui adresse.... Ici j'ai, du moins, plus de loisir que je n'osais
même en espérer.... Je me rends chaque jour chez le prince frère du
roi, pendant la deuxième ou la troisième heure de l'après-midi, après
quoi je rentre chez moi et n'ai plus que faire en cour..... J'avais
cent philippes, j'ai maintenant cent doubles ducats et plus, autre
différence. (Suivent des renseignemens précieux pour les érudits, sur
le rapport des monnaies de la Péninsule, à cette époque, avec celles du
Rhin et de la Belgique....) Je n'épargne rien, et vis au jour le jour
selon le précepte d'Horace, dans la confiance que Dieu ne m'abandonnera
pas dans ma vieillesse.... Vraiment il faut de l'argent, en Portugal...
Il n'existe pas de pays, au monde, plus coûteux, comme aussi de plus
étranger à l'agriculture que ce pays.... S'il est un peuple engourdi
par la paresse, assurément c'est le peuple portugais, principalement
celui qui habite au midi du Tage, plus près de l'Afrique....; tellement
que, sans les étrangers, on n'y trouverait qu'à peine un cordonnier et
un barbier.... Je dépense quinze florins par an pour ma seule barbe.
Il n'y a point à marchander; loin de là, qu'à ce prix il faut encore
prier et solliciter pour ce service comme pour tout autre.... Vous
convoquez d'abord votre barbier une ou plusieurs fois....; ensuite vous
l'attendez deux heures....; puis vous lui faites porter son plat et
son pot à l'eau, car ici nous sommes tous nobles, et nous ne portons
rien dans les mains par les rues.... Pensez-vous qu'une mère de famille
daigne acheter son poisson ou cuire ses herbes elles-mêmes?... Point:
elle ne sert de rien au ménage que par sa langue pour défendre le titre
de ses noces.... Tout se fait par le ministère des esclaves maures ou
éthiopiens, dont la Lusitanie et Lisbonne, surtout, sont si remplies,
qu'il y en a plus apparemment que de sujets libres.... Point de maison
où l'on ne trouve, au moins, une servante maure, esclave; et c'est
elle qui achète, qui balaie, qui lave, qui porte l'eau, enfin qui fait
tout; véritable jument de somme, ne différant de la jument que par la
forme... Les riches possèdent un grand nombre de ces esclaves, des deux
sexes, avec lesquels, par un effet de la licence des mœurs, il se
fait un grand commerce de nouveau-nés au profit du maître; celui-ci les
cédant, pour de l'argent, à quelque amateur éloigné, ou à quelque Maure
captif.... Vénus a ici toutes sortes de temples; et Dieu sait quels!...
_Adeo perdite vivit juventus hispanica... Tanta est flagitiosæ vitæ
licentia, maxime ulyssiponæ._ Aussi suis-je enchanté que mon frère,
qui était venu à Lisbonne dans la vue d'y entrer dans une maison de
commerce, et que j'avais, à cet effet, recommandé à Charles Corréus,
marchand français, n'ait pas pu tenir à ce train de vie et soit
reparti pour la Zélande... S'il était donné aux étrangers de connaître
d'avance les diverses incommodités de ce pays, aucun d'eux n'y voudrait
venir.... Quant à ceux qui s'y trouvent, ils y restent d'ordinaire, les
uns par l'extrême nécessité, les autres par goût pour cette affreuse
licence qui flatte les vices, et d'autres, comme moi, parce que peu
sensibles aux privations matérielles, ils y rencontrent ce qu'ils
cherchent, le repos et le silence.... Je ne laisse pas que d'être, par
instans, importuné des misères lusitaniques....; au point que, sans que
Dieu m'a gratifié d'un ami sans prix dans la personne de Me Jean Petit,
docteur parisien, archidiacre, évêque de Saint-Jacques du cap Vert,
près de qui je loge, à la table de qui je mange, je ne sais si j'aurais
pu demeurer en Portugal.... Bien que Salamanque soit autre chose que le
Brabant, encore, avec un peu de volonté, pouvais-je y trouver manière
de vivre à la brabançonne, car le pays offre des ressources...; tandis
qu'une fois à Evora, tout change.... On se croit en Cacodémonie, tant
ces Ethiopiens sont odieux.... Mais ce vertueux et savant hôte m'est
d'un puissant secours.... Pendant les repas, nous lisons de l'Ancien
Testament en hébreu, ou du Nouveau en grec...; ensuite confabulation
sur les passages douteux, avec lui et deux de ses parens également
très instruits.... En somme, doux entretiens, douce société..., point
de rapports jusqu'ici avec ces misérables esclaves.... Je n'ai qu'un
vieux domestique, pris à Salamanque, à qui je ne rends pas le joug
bien dur.... Si je me mettais à la mode, j'aurais quatre esclaves, des
mules, point de pain au logis, du faste au dehors, et plus de dettes
que de biens... Il y avait, à la cour du feu roi Emmanuel, un Portugais
qui écrasait de son luxe un certain Français de la suite de la reine
Léonore...; le Français, plus modeste, mais mieux nourri, suspectant
le luxe de son rival, imagina de regarder curieusement le livre de
comptes du personnage, et y vit écrit tout ce détail, véritablement
lusitanien...: _lundi, 4 sous d'eau, 6 sous de pain, 3 sous de raves;
mardi, de même; mercredi, de même, etc.; et dimanche, point de raves,
faulte de marché..._ Ici vous n'avez de serviteurs libres, ni pour
or ni pour argent, toute personne libre se donnant incessamment pour
noble, et dès lors ne voulant pas subir la honte de faire la moindre
chose de son temps ni de ses mains... Au surplus, je vis le mieux
possible, sans me soucier du lendemain, sans rien amasser, espérant que
Dieu me donnera toujours ce qu'il me faut...»
Les détails qu'on vient de lire, écrits par Clénard à ses intimes,
sous diverses dates, pendant les deux premières années de son séjour
à Evora, représentent bien sa situation, ses mœurs et son caractère.
Génie ardent pour la science, et aventureux, imagination mobile, ame
pure et élevée, goûts simples, mépris des plaisirs, de la souffrance
et des dangers, tout ce qui le peint s'y retrace. La suite de sa
correspondance d'Evora ne le fait pas moins connaître et le fait encore
plus aimer.--Il écrivait à Vasée: «Je vous envoie vingt ducats....
Si vous saviez de quel petit tas je les prends, vous verriez que
je considère que tout est commun entre les amis; car je m'en garde
moins que je ne vous en envoie...; me soupçonnez-vous, et voulez-vous
que je vous fasse passer encore de l'argent?--J'en emprunterai pour
vous satisfaire; mais je serai forcé d'en emprunter.... Je ne suis
pas surpris que frère Victoria vous aime. Cet homme de bien est fait
pour apprécier les hommes tels que vous....»--Il écrivait à Polita le
jurisconsulte: «Je n'envie pas les richesses pourprées du cardinal
X...; le nécessaire me suffit: or, j'ai ici un archevêque qui ne me
laissera jamais manquer du nécessaire.... Salomon l'a dit: _Ubi multi
opes, multi qui eos comedant_.» Mais ce que Salomon n'avait point
dit, et que Clénard aurait dû prévoir, est que son archevêque aurait
probablement trop d'affaires dans le présent pour se souvenir des
services passés, et trop d'idée de lui-même pour se croire jamais
obligé envers les autres.--Il écrivait encore à Hoverius, sur la
nouvelle de la mort d'Erasme: «En apprenant cette mort, je n'ai pu
retenir mes larmes...; pourquoi ce digne vieillard n'a-t-il pas vécu
assez de temps pour mettre la dernière main à ses ouvrages? car c'est
pour cela, je pense, qu'il s'était retiré à Bâle.... Que Dieu le
reçoive!» Ses lettres renferment toujours quelques vues philosophiques
pour la conduite journalière, ou d'utiles conseils pour l'enseignement,
fonction qui l'absorbait, et dans laquelle il excellait. «Si vous
voulez vivre sagement, disait-il à Polita, ne vous troublez point des
nécessités de la vieillesse.... Dieu est puissant....; dès que nous le
craignons, nous sommes assez riches.... Savez-vous s'il vous est bon
d'être riche?.... Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient....
Quand vous étiez petit, votre père naturel veillait à vos besoins...;
votre père céleste aurait-il, plus tard, moins de soins de vous?....
Tout cela, direz-vous, est de la spéculation et ne remplit pas ma
bourse...., mais je répondrai: Que vous sert votre bourse sans la
piété? et avec la piété, qu'avez-vous besoin de bourse?»--Ses idées sur
la manière d'enseigner les langues n'étaient pas moins sages; elles se
référaient particulièrement à l'usage et aux exercices, aux dialogues
familiers; il promettait des merveilles de cette méthode, et citait, à
ce propos, complaisamment les succès qu'il obtenait avec ses esclaves
maures; car il est bon de savoir qu'il avait fini par se donner trois
esclaves maures, tant les coutumes ont de puissance. «J'enseigne le
latin à mes Ethiopiens _Michel Dento_, _Antoine Nigrinus_ et _Sébastien
Carbo_, afin qu'ils puissent me servir de lecteurs et de secrétaires,
comme Tiron à Cicéron....; je leur fais décliner _musa_ pendant le
dîner....; ils y font des progrès incroyables.... Un d'eux m'a coûté
trente ducats; je ne les donnerais pas pour cent.... Il m'est agréable
d'infiltrer ainsi la raison chez ces singes.»
Il y avait déjà trois ans révolus que Clénard était auprès de son
prince, menant une vie douce et occupée. Il devait encore demeurer
un an avec son illustre élève (toute l'année 1537), puis revenir en
Brabant vers la fin de 1538, non sans avoir appris solidement l'arabe,
et qui sait? visité le nord de l'Afrique; en tout cas, non sans avoir
fait provision de récits de manière à mentir superbement. Le prince
Henri lui témoignait un attachement véritable qu'il payait en retour
d'un dévouement sans bornes... «Ni les sollicitations des grands, ni
celles de MM. de Salamanque, mandait-il à Hoverius[58], n'ont pu me
détacher de lui, et s'il m'était possible de rester plus long-temps
loin de ma patrie, à la cour, c'est à la cour de Portugal que je
resterais...; mais ma tête blanchit..., je veux être enseveli où les
miens reposent... Priez Dieu pour moi...»
[58] A Hoverius, Braga, 9 sept. 1538.
Dans l'été de 1537, le prince archevêque ayant dû aller prendre
possession de son siége à Braga, Clénard fut désigné pour le suivre
dans ce voyage. Ici encore nous ne pouvons rien faire de mieux que de
l'écouter[59]:
[59] A Jacques Latomus, Braga, 21 août 1537.
«Il faudrait un volume, mon cher Latomus, pour vous faire certain de
toutes les circonstances de ma route. Il me suffira de vous instruire
de quelques unes... Ayant donc loué trois mules de bât conduites par
deux palefreniers, et acheté deux chevaux, un pour moi, l'autre pour
mon domestique, je partis, dans cet attirail, le 30 juillet, la chaleur
ayant un peu cédé... A voir ma suite et mes bagages, vous m'eussiez
pris pour un évêque... Nous quittâmes Evora vers le soir...; il était
nuit très avancée, lorsqu'après avoir fait erreur de plus d'une lieue
de chemin nous atteignîmes la première station... Il n'y avait ni
pain ni vin dans l'auberge...; du moins, nos chevaux furent traités
richement, car ils eurent de l'eau, écoutez bien cela! de l'eau qui me
coûta 5 regalia la cruche, à peu près ce que le vin coûte en Flandre...
J'eus un lit de deux pieds plus court que moi, et mes gens eurent de
la litière... La nuit suivante, au mont Argile, une cassine seule
s'offrit à nous, à peine bonne pour contenir nos paquets..... Point
d'écurie pour nos bêtes, point de lits pour nous, point de foin ni
d'avoine (cela va sans dire, il n'y en a brin dans toute la Péninsule,
mais seulement de l'orge et de la paille pour les animaux et du froment
pour les humains...). Un lapin que nous avions acheté par prévision
fit tout notre souper...; la nuit se passa à la belle étoile... Je
dormis quelques heures sur mes paquets, jambes pendantes; après quoi
nous cheminâmes tout le jour avec l'espérance d'un bon repas, parce
que nos muletiers nous avaient conté des merveilles du pays au delà du
Tage, que nous devions ce jour-là franchir... En effet, de l'autre côté
du fleuve, une auberge s'offre à nos yeux... Je gourmande la lenteur
de mes gens.....; enfin j'arrive.--Monsieur l'hôte, salut, avez-vous
de la paille?... Sur ce, Polyphème (car ce n'était pas moins), sans
daigner me regarder, laisse tomber fièrement ces mots: «Il n'y a point
de paille ici...» O misérable Lusitanie! _Beati qui non viderunt, et
crediderunt!..._ J'enrageais..., enfin nous eûmes un peu de paille au
moins pour nos bêtes... Même cérémonie pour l'orge. Il n'y a point
d'orge..., puis on en obtint quelque peu à force de prier... Avez-vous
des œufs?.--Ce n'est pas la saison.--Avez-vous des poules?--Nous
n'avons point de poules..... Cependant mon estomac aboyait... J'avise
un plat de jus dans lequel on avait fait cuire du lard.--Donnez-moi de
ce jus.--Cela ne vaut rien pour la santé.--N'importe: j'y tremperai
mon pain;--Non.--Vous reste-t-il un peu de lard?--Non.--Avez-vous
du poisson?--Ce n'est pas jour de pêche. ......... Enfin l'idée me
vient, en tremblant d'un nouveau refus, de demander des oignons.--On
y va voir, me dit mon hôte, et quelque temps après il m'apporta deux
oignons dont je dévorai l'un et donnai l'autre à Guillaume... Après
ce beau festin, je demande un lit.--Ce n'est pas la saison, me répond
le cyclope. Avez-vous idée de chose pareille? Il y a une saison pour
les lits dans cet heureux pays!... J'en eus un pourtant moyennant 20
regalia portugais qui valent bien 5 écus ailleurs... Les poètes ont
dit que le Tage était aurifère; c'est, sans doute, parce qu'il enlève
votre or, non parce qu'il apporte le sien... _Non a ferendo, sed ab
auferendo auro....._ Quoi de plus, mon ami!... Cependant notre sort
s'adoucit en avançant au delà du Tage... Nous gagnâmes Coïmbre..., et
après treize jours de fatigue, nous entrâmes, le 12 août, dans Braga,
lieu qui me plaît beaucoup... Demain 22, si Dieu le permet, je partirai
pour Saint-Jacques de Compostelle, qui n'est qu'à trente lieues d'ici,
tandis qu'il y en a soixante fortes d'ici à Evora... Plaise au ciel que
l'été prochain me ramène près de vous comme j'en ai le dessein!...»
L'homme propose et Dieu dispose. Au lieu de revenir en Brabant, dans
l'année 1538, comblé des amitiés de son prince, avec une pension
honnête pour finir paisiblement ses jours au sein de la terre natale,
entre ses amis et ses livres, il en alla tout autrement pour le pauvre
Clénard; mais il faut être juste, ce fut bien plus par sa faute que
par celle du sort. Pourquoi s'obstinait-il à ce malheureux projet
d'_arabiquer_ (_arabicari_), en Afrique, pour ensuite croiser le fer de
l'argumentation avec les docteurs musulmans? car tel fut le principe
de ce qui nous reste à raconter touchant cet aimable, vertueux,
savant et malheureux homme, digne d'une belle place dans la suite de
l'intéressant livre de Valérien de Bellune et de Tollius, _sur le
malheur des gens de lettres_[60].
[60] De Infelicitate litteratorum. Venise, 1620, in-12; et
Genève, Edgerthon Bryges, 1811, in-8. Tout intéressant qu'est ce
livre, il est à refaire. Outre que son catalogue des _Victimes
de la littérature_ est incomplet, le plan de l'ouvrage même est
défectueux, parce qu'il fait entrer, dans les causes de malheur
pour les gens de lettres, les accidens communs à tous les hommes,
et les vices comme les passions qui atteignent toutes les
professions du monde. Ce n'est pas une merveille que la peste,
l'impiété, l'avarice, la prodigalité, la fraude rendent un auteur
malheureux; ce qu'il fallait montrer, et qui eût excité une
pitié utile et philosophique, c'était la condition spécialement
malheureuse des gens de lettres. (_Voir_ dans les _Soirées
littéraires_ de Coupé, tom. XVI, un bon extrait de ce livre,
et celui intitulé _des Calamités des poètes grecs_, dans les
articles Corneille Tollius et Joseph Barberius.)
Clénard accompagna donc l'archevêque Henri dans son pélerinage à
Saint-Jacques de Compostelle. De retour à Braga, il contribua, par
ses conseils et par ses soins, à l'établissement d'une nouvelle école
pour la jeune noblesse portugaise, où il obtint une excellente place
pour son ami Vasée, lequel était alors à Salamanque dans une grande
détresse. Cette place obtenue, il fallut se remettre à braver les
inconvéniens de tout voyage dans la Péninsule ibérique, et faire à
cheval les soixante lieues qui séparent Braga de Salamanque, afin
d'aller chercher Vasée, et terminer quelques affaires laissées en
arrière dans cette ville lors du départ pour Evora. Les deux amis
réunis vinrent ensuite saluer le prince archevêque à Coïmbre, où il
était momentanément; après quoi ils retournèrent ensemble à Braga,
où Vasée fut installé, par Clénard, dans une chaire principale, avec
de gros appointemens[61]. Ce fut pendant ce dernier séjour à Braga
que la destinée de notre Brabançon s'accomplit. Soit qu'il eût alors
terminé l'engagement pris avec son prince, avec le roi Jean III, soit
qu'il ne pût résister au désir de visiter l'Afrique mauresque avant de
regagner son pays, il se sépara définitivement de son élève au mois de
novembre 1538, pour faire, disait-il, son tour du midi de l'Espagne, et
recueillir, avec force livres arabes, quelque esclave distingué dans
les lettres orientales, qui pût lui servir de guide, en Flandre, dans
les travaux qu'il méditait. Mais, préalablement, le prince archevêque
régla généreusement avec lui les récompenses dues à ses services, et
des sommes d'argent convenables lui furent assignées tant pour son
voyage que pour sa pension viagère. Une partie de ces munificences fut
sur-le-champ même réalisée, et l'autre, solennellement promise, dut
être considérée comme telle également. Hélas! il y a bien loin de Braga
à Fez, et en 1540 il y avait bien plus loin qu'aujourd'hui: or, on sait
que la distance tue les promesses encore plus que le temps.
[61] Braga, février 1538, à François Hoverius.