Le poème de Délio sur l'Art de plaisanter embrasse quatre chants,

versifiés alternativement en hexamètres et en pentamètres. Après

un très long préambule, le poète donne, en bons vers, aux plaisans

apprentis, des conseils généraux fort sensés: connaître les hommes,

étudier l'à-propos, le saisir, ne point mêler indiscrètement le rire

aux sujets graves, ne point rire des choses sacrées, voyager pour

observer les mœurs et les usages divers, chercher les discours qui

conviennent aux différens âges de la vie, aux différentes positions

sociales: _non similes vestes Crœsus et Irus habent_; ne point railler

la rusticité devant l'homme rustique, ni faire le tranchant devant

l'homme timide; voilà pour le premier chant.--Au second, l'auteur

s'anime, et, sous les auspices de la gracieuse Thalie, excite la

jeunesse à pratiquer ses leçons.--Deux sources de plaisanterie, l'une

qui naît naturellement de la chose même, l'autre qui est un heureux

produit de l'art. Que vos paroles soient ornées simplement; parlez

peu de vous, de vos faits, de vos dits, et en votre nom; ne méprisez

personne, et ne vous estimez pas au dessus des autres; évitez les

inconvéniens; il n'est prudent de plaisanter qu'avec des amis; point

d'envie, point de haine; ménagez les absens; ne dépassez pas une

certaine mesure. L'amour est un sujet fécond, mais il entraîne loin:

défiez-vous-en. Soyez varié: _oculos hominum res variata capit_. Si

vous racontez, attachez-vous aux circonstances, aux noms, aux temps,

aux lieux, à tout ce qui donne de la précision à vos récits; ne faites

que peu de gestes, vous souvenant qu'un narrateur n'est pas un mime.

Que votre physionomie soit riante sans grimaces; point de grands

airs, ni de regards stoïques. Ne comptez pas trop sur l'effet de vos

plaisanteries; les meilleures sont celles qui échappent. Sachez bien

ce dont vous parlez, les agrémens du discours sont à ce prix. Ne

mentez pas, bien que la fiction soit permise aux habiles. L'absurde,

l'incroyable n'ont rien de plaisant. Je ne suis pas ennemi de certains

jeux consistant à changer tel mot ou telle syllabe en une autre;

mais c'est ici surtout qu'il faut être sobre et ingénieux. L'énigme,

l'amphibologie ont leur mérite aussi; c'est à vous de voir quand et

jusqu'où. Les sages vous serviront plus d'une fois de modèles, entre

lesquels Erasme, l'immortel Erasme brilla d'un éclat sans égal. Cicéron

a trop plaisanté; profitez de son exemple pour vous modérer.....

... Inde cavere decet, ne cui moveatur amico,

Ex salibus fluitans nausea forte tuis.

Dans les troisième et quatrième chants, Délio attaque avec chaleur

les ennemis du rire et des jeux; il s'autorise des plus grands poètes

et des plus renommés philosophes, Homère, Ovide, Térence, Tibulle,

Théophraste, Aristote lui-même et Cicéron; il les invoque, il les

propose à l'imitation, et sauve ainsi, jusqu'à un certain point, par

des digressions et des détails brillans, la monotonie de sa marche

didactique; nous disons jusqu'à un certain point, parce qu'il n'a pas

su donner l'exemple ainsi que le précepte, malgré tout son esprit, et

qu'il est resté sérieux sur un sujet où il pouvait et devait s'engager.

Nous en avons dit assez sur son ouvrage, remarquable surtout par la

versification, pour donner le désir de le connaître, et nous finissons

avec lui par ces vers modestes:

Da veniam, lector, versibus ore meis.

Et placeat studium, placeat propensa voluntas

Quam mihi turba probat, quam probat ipse Deus.

Nunc mea contingant obtato litore portum

Laxata in multos candida vela dies.

Mathieu Délio indique, dans son poème, qu'il était contemporain du

célèbre Jérôme Vida, mort en 1566, à soixante-seize ans; sa vie,

d'ailleurs, est peu connue. Nous n'avons trouvé son nom nulle part: cet

oubli est injuste. Il nous semble plus permis d'oublier deux autres

coryphées de ce recueil, Nicolas Frischlin et Vincent Obsopæus: le

premier, auteur d'une élégie latine contre l'ivresse, le second d'un

poème latin, sur l'art de boire, quoique leur versification ne manque

ni de facilité ni d'élégance.

L'art de boire s'apprend trop bien sans maître, et l'ivrognerie est

un vice trop dégoûtant pour être flétri en vers: aussi ne ferons-nous

que les indiquer aux curieux, ainsi que l'ennuyeux et sale discours

méthodique en prose _De peditu_; la pesante et soporifique dispute

inaugurale _De jure potandi_; la bouffonne pièce germano-macaronique

_De lustitudine studenticâ_; la dispute féodale _De cucurbitatione_,

ou de l'adultère commis par le vassal avec la femme de son seigneur;

les centuries juridiques _De bonâ muliere_, où l'on voit, d'après

Caton, Socrate, Æneas Sylvius, Cœlius Rhodigianus et autres, que les

femmes doivent circuler de main en main comme des effets de commerce;

une juconde dissertation historique et philologique sur _les Baisers_,

quoique fort plaisante, et dans laquelle il est traité de dix-sept

sortes de baisers, à commencer par les baisers religieux, et à finir

par les baisers de courtoisie; la piquante satire des mœurs des gens

de plume, intitulée _De jure pennalium_, et enfin la thèse inaugurale

_De Virginibus_, qui n'apprendra jamais à distinguer les vierges à

des signes certains; toutes pièces qui complètent le petit volume où

triomphe obscurément Délio. Il ne faut trop dire en aucune matière,

principalement en matière graveleuse et oiseuse.

DE

L'HEUR ET MALHEUR DU MARIAGE;

Ensemble les Lois connubiales de Plutarque, traduites en françoys

par Jehan de Marconville, gentilhomme percheron. A Paris,

chez Jehan Dallier, libraire. (1 vol. in-8 de 86 pages et 3

feuillets préliminaires.)

(1564.)

Ce petit traité passe pour le meilleur des écrits moraux de Jehan de

Marconville, qui en a composé plusieurs, tous assez recherchés, tels

que: De la bonté et mauvaistié des femmes; De la bonne et mauvaise

langue; d'où procède la diversité des opinions de l'homme, etc. Il

est dédié à très prudente et d'autant réputée sagesse que de grace

excellente, damoyselle Anne Brisart, parfaite épouse du parfait époux

du seigneur de la Bretonnière.

«Quel plus accompli plaisir pourrait donc avoir l'homme en ce monde

que d'estre joinct avec une femme qui oublie toutes choses pour le

suivre, et duquel elle se monstre du tout dépendre! car s'il est riche,

elle garde loyaument ses biens; s'il est souffreteux et indigent,

elle emploie tout l'artifice que Dieu lui a donné pour essaier de

l'enrichir, ou pour compatir avec lui en sa pauvreté; s'il use de

prospère fortune, l'heur est redoublé en elle; s'il est en adversité,

il a qui le soulage et qui porte la moitié du mal; de sorte que la

femme semble estre un don du ciel, et avoir été envoiée divinement à

l'homme pour le soulagement de sa vie, et lui avoir été octroyée pour

le contentement de sa jeunesse, repos et soulas de sa vieillesse, etc.,

etc., etc.»

Ces premières paroles de Jehan de Marconville me le font aimer;

elles m'ont engagé à lire son Traité du mariage et à le ranger dans

ce recueil; elles annoncent une belle ame, et une belle ame révèle

toujours quelque précieuse qualité de l'esprit. Ainsi en est-il du

gentilhomme percheron. Il a beaucoup de bon-sens dans sa naïveté.

L'imagination ne domine pas chez lui, je l'avoue; les citations de

l'histoire, dont il s'appuie à toute page, sentent l'érudit des écoles

frais émoulu sur le fait de Porcie et Brutus, de Didon et Sichée, de

Pauline et Sénèque, d'Orphée et Eurydice, de Penthée et Abradate,

d'Alceste et Admète; mais il n'est pas toujours banal; tant s'en

faut, que les esprits penseurs ont plus d'un profit à tirer des seize

chapitres dont son traité se compose. J'indiquerai principalement,

sous ce rapport, les chapitres _sur l'âge en laquelle il convient se

marier_, _sur le grand bien et utilité de mariage_, _sur la correction

de laquelle on doibt user envers les femmes_, _et sur le divorce de

mariage_, où il se montre aussi bon philosophe que bon chrétien. Par

exemple, il aurait pu se dispenser, à propos _des punitions divinement

envoyées aux époux incontinens_, de parler de la syphilis et de

s'étendre sur ce vilain mal introduit en France, à ce qu'il assure,

par l'armée de Charles VIII, en 1595, à son retour de Naples. L'auteur

le sent bien, car il s'excuse en terminant sa digression et se hâte

de renvoyer _les curieux aux nouvelles des royaumes de Surie et de

Bavière_, ce qu'il aurait du faire plus tôt et sans calembourg.--Ceux

qui se font scrupule de se remarier seront satisfaits de l'exemple tiré

de saint Jérôme, par notre gentilhomme, d'une dame romaine, laquelle

étant veuve, pour la vingt-deuxième fois, au temps du pape Damase,

épousa un homme qui avait été vingt fois veuf. Au dernier les bons;

ce vingt-troisième époux l'enterra, et le peuple porta en triomphe

le veuf du numéro 21, comme s'il eût gagné une grande bataille.--Qui

peut mesurer la bizarrerie des coutumes et des cérémonies? Jehan de

Marconville nous apprend que, chez les Cimbres, il était de règle

que le fiancé rognât ses ongles et les envoyât à sa fiancée, qui lui

envoyait les siens en retour.--Le mariage ayant pour but la génération,

c'est un précepte fort sage, selon l'auteur, que celui d'Aristote, qui

voulait que l'âge des époux fût dans un tel rapport, qu'ils perdissent

ensemble la faculté génératrice; ce qui arrive communément, pour

l'homme, à 70 ans, et pour la femme à 50: en sorte que le mari doit

avoir 20 ans de plus que sa femme ou au moins 10, toujours d'après

Aristote et l'auteur.--L'homme, au rapport d'Hésiode et de Xénophon,

ne doit pas se marier avant 30 ans, ni la femme avant 14, pour vivre

long-temps et avoir des enfans robustes.--Mais que dit Hippocrate sur

le commerce conjugal? je ne le rapporterai pas, tant cet oracle est

sévère; il l'est excessivement, ce me semble, et Avicenne aussi.--J'ai

regret que ce soit le saint patriarche Lamech qui ait été le premier

bigame: Jehan de Marconville le regrette également; mais il concède

que, dans cette origine des hommes, la nécessité de peupler put servir

d'excuse à la polygamie.

Point de mariage permis aujourd'hui, ni à permettre en deçà du

quatrième degré de consanguinité.

Mais voulez-vous des femmes sages, prudentes, douces, attachées à

leurs devoirs, soyez sages, prudens, doux et attachés à vos devoirs!

Il est rare que vos exemples ne soient pas suivis par vos compagnes.

C'est l'avis de Caton, c'est celui de Sénèque, et mieux encore celui

de la raison. Si toutefois, en dépit de vos bons exemples, vous avez à

reprendre, faites-le avec ménagement, et des conseils pleins d'amitié,

jamais avec violence! admonestez avant, plutôt que de blâmer après! et

surtout _ne vous pressez pas de vous déclarer cocus par antiphrase ou

ironie_; on vous prendrait au mot!

Si, malgré vos précautions, vous êtes malheureux, sachez l'être en

silence ou fuyez.

Quant au divorce, il est essentiellement contre la nature du mariage,

et par ainsi ne doit être admis, même en cas d'adultère. En ce cas

fâcheux, mieux vaut pardonner au repentir que rompre le premier lien de

famille.

Tout balancé, avantages et inconvéniens du mariage, Jehan de

Marconville est de l'avis de saint Jérôme, _que la virginité est de

l'or et le mariage de l'argent tout seulement_. On ne s'attendait pas

à cette conclusion après la sagesse du début. C'est, sans doute, que

l'auteur, ayant réservé pour la fin de son Traité l'énumération des

tribulations du ménage et des vices des époux, n'a pas eu la force de

recourir à sa première philosophie, qui certainement est la bonne,

puisque c'est celle de la nature et de la société.

NICOLAII CLENARDI

Epistolarum Libri duo, quorum posterior jam primum in lucem

prodit. Antuerpiæ, ex officina Christophori Plantini, cum

privilegio. (Volumen parv. in-8 rarissimum, contin. 262 pag.)

ↀ.Ⅾ.LXVI.

(1566)

Nicolas Clénard, né à Diest en Brabant, dans l'année 1495, est un

des professeurs de la célèbre université de Louvain, le plus digne

d'être rappelé à la mémoire des amis de la solide littérature, par ses

mœurs et ses sentimens autant que par son érudition et l'agrément

de son esprit, et particulièrement le plus fait pour exciter la

reconnaissance de la jeunesse, puisqu'il a vécu péniblement pour elle,

et qu'il a comme sacrifié sa vie à lui faciliter, par l'étude des

langues savantes, l'accès de toutes les connaissances humaines. Les

nombreux travaux qu'il a exécutés sur le grec, sur l'hébreu et l'arabe

ne servent plus directement aujourd'hui; mais ils furent d'un grand

usage autrefois, et MM. de Port-Royal, aussi bien que le professeur

Furgault, ont même tiré de grands secours de sa grammaire grecque.

Ses lettres familières à ses amis, écrites en latin avec beaucoup de

grace, de vivacité et de sensibilité, n'ont pas été traduites que nous

sachions, et c'est dommage; elles méritaient au moins autant de l'être

que celles du spirituel évêque de Bayeux, Busbec, cet ambassadeur de

Marie d'Autriche en France dans les années 1582, 83 et 84, qui nous a

donné des détails anecdotiques si précis sur la cour de Catherine de

Médicis et de Henri III[54]. En retraçant les principales circonstances

de la vie aventureuse et laborieuse de Clénard, d'après ses lettres,

nous allons donner, tout à la fois, un aperçu de ces lettres mêmes,

tant parce qu'elles nous ont plu infiniment que parce qu'elles sont

devenues très rares, surtout de l'édition publiée par Plantin, en 1566,

plus riche que ses devancières de toute la seconde partie fournie

à l'éditeur par le savant Charles de l'Écluse sur des manuscrits

autographes, laquelle édition de 1566 est la quatrième au rapport de M.

Brunet.

[54] _Voyez_, en français, plusieurs lettres de Busbec (Auger de

Guiselin, seigneur de), tom. XI, partie 2e des Mémoires du père

Desmolets, faisant suite à ceux de Sallengre. On y trouve de

précieuses circonstances sur les guerres des Pays-Bas et la folle

expédition du duc d'Alençon, entre autres choses.

Nicolas Clénard, dont l'enfance et la jeunesse avaient été studieuses

et hâtives, était donc, dès l'âge de 28 à 29 ans, un des plus fameux

professeurs de grec à Louvain, respecté des grands, aimé de ses

disciples, et lié intimement avec les premiers personnages lettrés de

son pays et de son temps, dont il possédait la confiance et savait ne

point exciter l'envie, tels que François Hoverius, habile helléniste,

le docte abbé de Tongres Arnould Streyterius, Rutgerus Rescius, Joachim

Polita, célèbre jurisconsulte; tels encore que ce vénérable Jacques

Latomus, théologien de Louvain devenu chanoine de Cambrai, qui avait

été son maître, qui eut le regret de lui survivre deux ans, et dont

on disait que, pygmée par le corps, il était géant par l'esprit,

parce qu'il avait su démêler et confondre la mauvaise foi de Luther,

d'Æcolampade et de Thyndalle à travers toutes les ruses de leur

argumentation. Terminons cette liste honorable et incomplète par le

nom de Jean Vasée de Bruges, qui fut, par dessus tous, l'émule et le

compagnon de Clénard, puisqu'il l'accompagna en Espagne et en Portugal,

comme nous l'allons voir, et qu'il courut avec lui la carrière de

l'enseignement dans ces contrées lointaines[55]. Tout en professant

le grec à Louvain, dans la fleur de son âge, Clénard fut saisi d'une

passion invincible qui devait, plus tard, fixer sa destinée. Cette

passion était la soif de la langue arabe. Depuis long-temps, une

secrète ardeur pour l'arabe l'agitait, et nous verrons dans peu pour

quelle chimérique et noble cause; toutefois il y résistait encore,

et d'autant mieux qu'il n'y avait alors, en Flandre, ni maîtres, ni

livres, ni manuscrits arabes; mais la fortune ayant voulu qu'un jeune

homme lui apportât, un certain jour, le psautier en arabe, syriaque,

hébreu, grec et latin, voilà tout d'un coup la tête de notre savant

partie. Il lira le texte arabe, il apprendra l'arabe, il le saura.

Le lire? eh comment? il ne connaît pas les caractères. Quand il

parviendrait à le lire, à quoi bon, puisqu'il ignore le rapport des

signes avec la pensée qu'ils retracent? Enfin, quand il irait jusqu'à

l'intelligence de l'arabe écrit, à quoi cela servirait-il pour son but,

puisqu'il est avéré que l'arabe écrit diffère plus de l'arabe parlé que

le grec d'Homère ne diffère du grec des corsaires candiotes? N'importe,

lisons toujours. Notre but est si relevé! il s'agit d'aller combattre

Mahomet chez lui, non plus avec l'épée et vainement comme au temps

des croisades, mais avec la parole et victorieusement, comme Athanase

fit avec Arius et ses sectaires (car tel était le fameux dessein que

nourrissait Clénard, et rien de moins). D'impossibilités, il n'en est

point pour le génie opiniâtre, Salluste nous l'apprend. Le psautier

arabe est ouvert, c'est assez: lisons.

[55] Coupé, dans les tomes 16 et 19 de ces _Soirées littéraires_,

articles des auteurs belges et bataves, donne, sur Jacques

Latomus et Jean Vasée, des détails qu'on peut consulter. Il y est

dit, du premier, notamment qu'il a laissé des poésies latines

recommandables par l'élévation des idées et des sentimens, et mis

le _Cantique des Cantiques_ en vers latins; et, du second, qu'il

se tira bien de diverses négociations dont il fut chargé, tant

en Espagne qu'en Portugal, et que, s'étant marié dans ce dernier

pays, il y laissa son fils, en le recommandant au cardinal Henri;

devenu roi, en 1548, puis s'en alla mourir à Salamanque, en 1560.

_La Grande Chronique d'Espagne_, écrite en latin par Jean Vasée,

est estimée, et va plus loin que l'histoire de Mariana, qui

s'arrête en 1516.

Il faut voir, dans la curieuse lettre de Clénard aux chrétiens, qui

est la dernière de son recueil, et peut-être la dernière de sa vie, le

merveilleux récit de la méthode analogique et comparative, à l'aide

de laquelle il vint à bout, seul, de connaître d'abord quatre lettres

arabes, S, M, L, T, puis six autres, puis toutes, puis de trouver

quelques mots, puis d'en former un essai de lexique et de syntaxe:

cela tient du prodige. A la vérité, il savait l'hébreu, langue qui a

beaucoup de rapports avec l'arabe; sans quoi le prodige même passerait

toute croyance. Nous n'entrerons pas ici dans l'exposé des procédés

suivis par le disciple lui-même, il suffit d'en indiquer la clef. Ce

fut donc par l'examen attentif et comparé des noms propres d'hommes

et de lieux, lesquels, distingués des autres mots dans les livres,

offrent, dans toutes les langues, des consonnances et par conséquent

des lettres communes, ce fut par cette voie étroite et ténébreuse

que l'intrépide Clénard fit son entrée dans l'arabe, saisissant, par

exemple, la lettre _r_ des Orientaux, à la faveur de l'_r_ latin

d'Israël, de Tyrus, de Sisara, d'Oreb, d'Assur, d'Agareni; leur lettre

_b_, par le secours du _b_ latin de Moab, de Gebal, de Jobin, de

Zeb, de Zébée, etc., etc. L'alphabet arabe ainsi trouvé, l'analogie

et la comparaison avec l'hébreu le conduisirent, après des efforts

incroyables, à l'intelligence assez courante du psautier; mais ce fut

tout, et c'était encore bien peu pour controverser avec les musulmans

dans la langue de leur prophète. Que faire alors? il fallut se résoudre

à une vie nouvelle, quitter ses habitudes sédentaires et sortir de

Louvain à la recherche de quelques auxiliaires étrangers. Après une

courte visite faite à son cher Latomus, à Cambrai, Clénard poussa

jusqu'à Paris. Pour un savant de la Campine tel que lui, c'était

presque atteindre les colonnes d'Hercule. Une relation inattendue qui

s'offrit à lui, dans cette capitale, fut cause qu'il franchit un jour

le _non plus ultra_ des anciens. Un franciscain portugais, nommé Roc

Almeïda, qu'il vit à Paris, chez des savans de ses amis, lui fit des

récits tellement pompeux de l'université de Salamanque, des ressources

que l'on y rencontrait pour tous les genres d'étude, même pour l'étude

de l'arabe, que dès ce moment on peut dire que son plan fut formé.

Pourtant restait encore un grand obstacle à vaincre. Ses parens

l'avaient destiné à la cure des béguines de Diest. Renoncer à cet

établissement solide et commode, s'expatrier pour long-temps et tromper

ainsi le tendre espoir de sa famille, c'était beaucoup sacrifier à

l'idée incertaine de réfuter Mahomet, chez les mahométans. Heureusement

pour sa passion, la chicane vint à son aide ainsi que l'occasion; mais

n'anticipons point sur les faits.

Le voilà donc à Paris, vers 1530, satisfait du présent et plein de foi

dans l'avenir. «Tout me succède ici par delà mes vœux,» écrivait-il à

Hoverius. «Le ciel et les mœurs des hommes m'y plaisent beaucoup...,

on y trouve un grand nombre de savans...; il me sera utile d'y

séjourner..., je suis nourri sur le pied de cinquante couronnes par

an. J'ai pris un élève qui est neveu de Latomus (Barthélemy), et qui

me donne trente couronnes... J'ai vendu ces jours-ci 500 exemplaires

de mes institutions grecques et hébraïques. Ainsi je ne crains plus

de mourir de faim... Quant à l'époque de mon retour, elle est bien

incertaine... Nous sommes tous sous la main de Dieu, et des chrétiens

peuvent également partout vivre et mourir...»

Le retour de Clénard en Brabant fut plus prompt qu'il ne l'aurait

voulu, les béguines de Diest l'ayant ainsi décidé. Ces religieuses

avaient été mises en cause à cette époque. Il fallut les défendre, il

fallut disputer la cure de Diest et ne plus songer, pour le moment,

qu'aux Arabes Flamands et aux plaideurs de mauvaise foi. Les choses

allèrent ainsi jusqu'au printemps de 1531. Alors arriva en Brabant

don Fernand Colomb, parent de l'immortel Christophe, à qui nous

devons, après Dieu, les Amériques. Il venait, comme beaucoup de ses

compatriotes, prendre possession de la terre flamande fraîchement

acquise à l'Espagne, et spécialement acheter des livres pour sa riche

bibliothèque de Séville. Il marchait dans la compagnie d'un excellent

homme, très bon poète latin portugais, nommé Résende, qui connaissait

et goûtait déjà Clénard comme une des meilleures conquêtes à faire

pour la Péninsule ibérique, sa patrie. Fernand Colomb, appuyé du poète

Résende, et de l'ennui que notre professeur ressentait à l'occasion

des béguines, prit si bien ses mesures et plaida si éloquemment pour

l'université de Salamanque, que le sort fut jeté cette fois, et

Clénard engagé et emballé pour l'Espagne avec son cher ami Jean Vasée,

lequel devait suivre Colomb jusqu'à Séville. Le voyage fut heureux

sans doute; mais il eut ses mécomptes pendant la marche, comme ses

regrets au départ. Consultons notre correspondance[56]. «Depuis que je

vous ai quitté, mon cher Latomus, tous les hommes sont pour moi des

étrangers...; je passai deux jours à Paris, étranger parmi des amis

mêmes, à cause de votre souvenir... De Paris, nous prîmes notre chemin

par l'Aquitaine...; avec quel bonheur je vis à Tours le siége de saint

Martin!... Ce fut la veille de la fête de ce grand saint que nous

entrâmes enfin en Espagne... Bien nous prit d'avoir des provisions,

car nous n'eussions pas mangé... On a raison de dire qu'en France

l'argent se dépense bon gré mal gré, tandis qu'en Espagne on ne peut

pas en dépenser, quoiqu'on le veuille... Notre patron Fernand et notre

poète faisaient de leur mieux pour qu'il ne nous manquât rien; mais

le génie de cette terre ingrate triomphait de toute sollicitude pour

les pauvres Brabançons... Figurez-vous que, dans une auberge, près de

Vittoria, l'ami Vasée ayant laissé tomber son verre qui se cassa, ce

fut une perte irréparable, et qu'il nous fallut boire dans notre main

comme Diogène... Tirez les conséquences de ces prémisses... L'Espagne

en fournit d'abondantes et de tout à fait propres à nous guérir des

délicatesses de la patrie flamande..... A Burgos, nous eûmes aussi

froid qu'à Louvain...: à peine y pûmes-nous découvrir un fagot de

sarment...»

[56] Evora, 26 mars 1535, à Jean Latomus, à Cambrai et

Salamanque, 5 et 6 novembre 1531, à Jean Vasée à Séville.

C'est ainsi que nos voyageurs arrivèrent à Salamanque vers le mois

d'avril 1531. Là, Clénard s'arrêta. Pour Jean Vasée, il suivit don

Fernand à Séville, selon qu'on était convenu, demeura près de trois ans

dans cette ville sans profit pour sa fortune, et au grand détriment de

sa santé, car il y pensa mourir d'une inflammation générale; après quoi

il vint en Portugal rejoindre son ami, qui l'engagea à s'y marier, et

lui fit avoir un bon établissement dans l'école fondée par le cardinal

Henri, à Braga. Dans la suite, il céda sa place au collége de Braga à

son fils Augustin Vasée, et alla se fixer définitivement à Salamanque,

où il ne cessa de professer qu'à sa mort, survenue en 1560.

Revenons à Nicolas Clénard. Sa réputation ne tarda pas à s'établir dans

la cité universitaire des Espagnes, et, dès le commencement de novembre

de cette même année 1531, deux docteurs en théologie s'empressèrent,

au nom de leur corps, de lui offrir cent ducats par année, sous la

condition facile de donner aux jeunes clercs des leçons de grec et

de latin, quand et comme il voudrait. Il accepta cette charge avec

l'espoir d'obtenir bientôt une chaire en titre, et surprit bien

utilement son auditoire, lorsqu'au lieu de l'étourdir de subtilités

scolastiques il se mit à lui faire des lectures raisonnées de saint

Jean Chrysostôme. Une autre fonction, qui n'enchaînait guère plus

sa vie, et qu'il prit à la prière de l'évêque de Cordoue, acheva de

lui ouvrir les ressources et le crédit dont il avait besoin: ce fut

l'éducation nominale plutôt que réelle du fils du duc d'Albe, vice-roi

de Naples. «Je me suis fait esclave, écrivait-il alors à son ami Vasée;

mais je ne m'en repens pas... Nous voici, par là, tous deux assurés du

nécessaire.»

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 41 / 43 段