_Grenade, 12 juillet 1539, à Jacques Latomus._--«Quoique vous n'ayez

rien répondu à mes nombreuses lettres, je veux vous apprendre tous les

pas que me fait faire la soif de l'arabe, à moi qui, jadis, ne pouvais

me résoudre à sortir du logis... Je quittai donc Braga en novembre de

l'année dernière, après y avoir fondé une école à laquelle nous avons

laissé pour maître notre cher Vasée, avec des gages de _centum millium,

id est, quingentorum rhenensium_ par an... Voilà les théologiens

grammairiens aussi riches que les chanoines de Cambrai. N'en soyez

pas jaloux... J'avais entendu parler d'un certain captif maure,

actuellement dans le midi de l'Espagne, lequel, étant fort lettré,

convenait parfaitement à mes projets. Je me décidai donc à me rendre à

Murcie et à Grenade, en passant par Salamanque, Tolède et Séville.....

Arrivé à Coïmbre, un ami me signala dans Séville un certain potier

arabe de grande science et en haute estime chez les musulmans... Me

voilà cheminant vers la Bétique, en me détournant pour aller embrasser,

à Evora, mon cher hôte Jean Petit, l'évêque de Saint-Jacques du cap

Vert, que l'on m'avait dit mort, et que je retrouvai aussi plein de

santé que de tendresse pour moi... Débarqué dans Séville, je cherche,

au milieu de tous les potiers arabes, celui qui devait m'instruire...

Point: je trouve, à sa place, un vieillard aux mains calleuses et

souillées d'argile, qui se refuse à me donner le moindre renseignement,

la moindre leçon..... Je fais alors marché pour 20 oboles par jour,

avec un Tunisien qui consentait à me suivre en Flandre et à m'y

enseigner l'arabe, si toutefois l'argent qu'il attendait de Fez, pour

sa rançon, ne venait pas... Cet argent vint; il me fallut donc recourir

ailleurs... Le Tunisien m'avait toutefois désigné un Arabe des plus

doctes, alors captif à Alméria, à trente lieues par delà Grenade; je

jetai les dés en l'air et partis pour Grenade, non sans crainte de

devenir plus Arabe que je ne voudrais, par l'effet des incursions des

Maures d'Afrique, sans compter que j'avais mille dangers à courir sur

une route traversée par de hautes montagnes couvertes de neige, au

milieu d'un hiver plus rigoureux que de coutume... Grâce à Dieu, ma

course fut heureuse... A Grenade, j'entrai en marché pour l'achat de

mon savant arabe, par l'entremise du vice-roi, marquis de Mondexar.

Mais quel effroi!... on me demande 200 ducats..., j'hésite. Au bout de

deux mois, on en veut 300... Alors le vice-roi me propose de mettre

l'Arabe à ma disposition, si je consens d'abord à lui montrer le grec

ainsi qu'à son fils...; dure alternative!... Retarder mon retour dans

ma patrie ou revenir sans Arabe!... Je prends un milieu, je m'engage

avec le vice-roi pour jusqu'en août de cette année... Voici juillet

venu; le marquis de Mondexar veut encore me garder avec lui dans

l'Alhambra.--Achetez-moi mon Arabe, lui dis-je, et je vous reste

jusqu'en janvier 1540...--Je vous l'acheterai, dût-il me coûter mille

écus d'or!...--C'est dit.--Me voici donc encore à Grenade pour six

mois...; je les emploierai à conquérir des manuscrits arabes que mon

esclave m'expliquera plus tard... Je dis conquérir et non acquérir,

car il ne s'en vend point; mais le cardinal de Burgos m'a promis

d'interposer son crédit auprès de l'empereur pour m'en procurer de

ceux qui sont chez les inquisiteurs et qui me seront plus utiles qu'à

Vulcain... Savez-vous ce qui redouble mon ardeur pour l'arabe? le

voici: mon ami, le frère Victoria de Salamanque m'a prévenu que la

détestable secte de Mahomet faisait de grands ravages dans une bonne

partie de l'Espagne aussi bien qu'en Grèce, et m'a confirmé dans mon

dessein de la combattre par des écrits arabes, chose qui ne s'est

jamais faite... Je veux donc étudier à fond l'_Alcoran_ et le _Sunna_,

qui est un livre où sont rapportés les faits et gestes de Mahomet...

J'ai déjà fort avancé cette étude... Que de chimères!--(Suit un long

détail des absurdités dogmatiques de l'islamisme, aujourd'hui trop

connu pour être rapporté ici, bien qu'il puisse être utile aux savans

de le consulter.)--Ces gens-là s'autorisent de l'Evangile contre nous,

comme nous nous servons de l'Ancien Testament contre les Juifs... C'est

sur ce point que je veux les attaquer... Comment s'avisent-ils de

recevoir, autrement que nous, un livre que nous connaissions 600 ans

avant leur prophète[62]? Nous causerons un jour plus au long de cela

ensemble... Voici mon itinéraire projeté... En janvier prochain (1540),

je retournerai en Portugal faire mes adieux au roi et à mon prince

avant de rejoindre le toit paternel..... Je songe à passer par l'Italie

pour voir Rome, où certain archevêque m'assurait que les mœurs étaient

meilleures maintenant qu'autrefois, témoin la sainte mort de Clément

VII... Peut-être d'autres m'iront-ils citer en preuve, avec Pasquin,

la conversion de Paul III[63]! D'Italie, je vous reviendrai par

l'Allemagne, à moins que la crainte de quelques retards nouveaux et

l'idée des accidens d'une longue route ne m'arrêtent... Écrivez-moi par

la facile voie des négocians qui correspondent de Séville à Anvers...»

[62] Ici la logique de Clénard paraît donner trop beau jeu aux

Juifs.

[63] 13e lettre de Clénard. Elle est adressée à Hoverius, sans

date. J'ai intercalé ici ces deux derniers traits pour ne pas

laisser perdre un détail de mœurs curieux. Paul III était

Farnèse: c'est lui qui fit, de son bâtard, un duc de Parme; il

témoigna beaucoup de repentir à sa mort, ainsi qu'avait fait

Clément VII (Médicis).

_Gibraltar, 7 avril 1540, à Jacques Latomus._--«Ne me prenez plus pour

un grammairien.......; je travaille à de plus grandes choses... Je vais

combattre une détestable secte qu'il est honteux d'avoir laissé neuf

siècles tranquillement se propager... On a bien écrit en latin contre

elle...; mais à quoi bon?... les mahométans ne lisent pas le latin...

Que sert-il de leur offrir un remède qu'ils ne peuvent prendre?... Je

veux les réfuter en arabe et répandre partout chez eux mes raisons...

Déjà je parle facilement arabe..., je ne me sers point d'autre langue

avec mon maître... J'ai laissé ce dernier au vice-roi de Grenade pour

le reprendre à mon retour d'Afrique et le mener ensuite avec moi en

Flandre....., car je vais faire un tour en Afrique, ne pouvant parvenir

à me procurer des livres et manuscrits arabes en Europe... Me voici à

Gibraltar... Quand la mer le permettra, je passerai à Fez, qui est un

centre de commerce et de science musulmane, à trente lieues environ des

présides portugais..... Consolez-moi dans mon exil par vos lettres...

Je n'ai pas encore été honoré d'un mot de vous depuis huit ans que je

vous ai quitté...»

_Ceuta, 5 avril 1540, à Jacques Latomus._--«Nous sommes restés près

d'un mois à Gibraltar, en partie à cause du mauvais temps, en partie

pour attendre Pâques, afin d'entendre encore chanter l'_alleluia_ en

Europe, et peut-être pour la dernière fois. Que Dieu miséricordieux,

qui sait tout, nous soit en aide en Afrique!... Après avoir essuyé une

horrible tempête, pendant notre court trajet, nous sommes débarqués

sur la grève, à une lieue de Ceuta, que nous avons gagné péniblement à

pied, tandis que notre bâtiment reprenait la mer pour ne nous rejoindre

que deux jours après... Plaise au ciel que, l'année prochaine, notre

navigation de retour soit heureuse...! Je vous assure que j'ai eu

grand'peur... Je vous donnerai des détails de notre voyage à Fez...

On dit que nous aurons cinq nuits à passer à la belle étoile, et des

roches escarpées à franchir avant d'arriver... Pour un docteur de

Louvain, tout cela n'est guère moins qu'une image de la mort... Priez

Dieu pour nous, cher maître, et recommandez-nous aux prières de nos

amis...»

_Tétuan_ (royaume de Fez, empire de Maroc), _21 avril 1540, à Jacques

Latomus_.--«Samedi dernier, j'ai quitté Ceuta, où je suis resté quatre

jours, dans le temps que les musulmans célèbrent leur Pâque... Instruit

que j'étais de leurs mœurs singulières, par mon maître, l'esclave

de Grenade, j'ai causé plus de surprise que je n'en ai éprouvé...

Je ne craignais ni les mahométans ni les juifs, qui affluent ici,

tant parce que j'étais résolu de me comporter avec eux de façon à

m'en faire plutôt aimer que haïr, sans pourtant m'y confier, que

parce que j'étais porteur de lettres de mon captif arabe au roi, dans

lesquelles il se loue de mon humanité envers lui... Je me suis donné

pour un grammairien venu dans l'intention d'apprendre la langue arabe,

pour ensuite l'enseigner dans les colléges chrétiens... Ces gens-là

furent si étonnés de voir un Flamand qui parlait leur langue, qu'ils

m'entourèrent et ne me laissèrent pas respirer... Comme je m'exprime

plus correctement qu'eux, ayant appris l'arabe dans les livres,

leur admiration était grande...; ils me prirent pour un orateur, et

m'amenèrent un jeune écolier de Fez, connu par ses succès d'école...:

je le poussai avec avantage sur la grammaire, ce qui fut pour moi un

grand et bruyant triomphe... Tout se prépare bien pour mon voyage de

Fez... Dieu me soit en aide... Priez-le toujours pour moi...»

_Fez, 8 mai 1540, à Jacques Latomus._--«Le 29 avril, étant partis

de Tétuan, nous passâmes deux nuits sous la tente, après avoir

fait seulement deux lieues, parce que nous fûmes surpris de pluies

violentes, qui coupèrent notre chemin d'affreux torrens descendus des

montagnes... Le beau temps revenu, nous nous remîmes en route, et, le

4 mai, nous entrâmes à Fez, très grande ville dont je vous parlerai en

détail quand j'aurai mis ordre à mes affaires... J'ai salué le roi en

arabe, et nous avons lié conversation ensemble...; il m'a fait beaucoup

de caresses, m'a tout promis, et m'a juré que je serais entretenu de

toutes choses ici, que, de plus, on me rendrait mes déboursés, et qu'on

me laisserait emmener mon Arabe de Grenade en Flandre, pourvu que je

lui rendisse la liberté, et que je le fisse venir de Grenade à Fez, où

sa réputation est universelle... Je ne me fie guère à ces promesses...

Je vous ferai part de l'issue de cette affaire...»

_Fez, juillet 1540, à Jean Petit, évêque de Saint-Jacques du cap Vert,

à Evora._--«Si le roi de Fez est de bonne foi avec moi, j'aurai fait

un heureux voyage en Afrique, car je lui ai vendu 500 ducats l'Arabe

de Grenade, que j'avais fini par acheter 180... J'ai entrepris une

grande œuvre, à laquelle je vais tenter d'associer tous les princes

chrétiens, celle d'introduire, chez les musulmans, la controverse

chrétienne en langue arabe... Si les princes ne m'aident pas, je

m'adresserai directement aux académies...»

_Fez, 4 décembre 1540, à Jean Petit, à Evora._ «Je vis ici, au

milieu des juifs, qui sont plus surpris de voir qu'il y a encore des

chrétiens, que nous ne le sommes de voir qu'il y a encore des juifs...

Ils ne savent rien de nous, si ce n'est que nous les brûlons... Que

nous sommes cruels et insensés! Ne vaudrait-il pas bien mieux les

réfuter, par la raison et la science, que de consumer, eux et leurs

livres, qu'ils seraient les premiers à détruire, une fois que nous

les aurions rendus chrétiens sincères...? Les apôtres n'ont persécuté

personne, et ont conquis les esprits... Nous avons expulsé les juifs

d'Espagne...: quel fruit en avons-nous retiré...? Nous ne voulons ni

esclaves ni marchands d'esclaves, disons-nous; mais n'est-il pas mieux

de les garder esclaves que de les brûler libres?... Quand on paierait

quelques juifs, en Europe, pour nous traduire et nous expliquer le

talmud, et nous mettre à portée de savoir ce que nous leur prêchons et

de nous prêcher, où serait le mal, si ce n'est dans les préjugés du

grand inquisiteur et dans ceux des moines?... Or le monachisme est le

sanctuaire de l'hypocrisie ignorante...»

_Fez, 9 avril 1541, à Jacques Latomus, à Cambrai._ «La seule mention

que j'ai reçue de vous, dans les lettres de Rutgerus, m'a si fort

ému, que j'ai cru vous parler... Enfin vous étiez vivant au mois de

septembre dernier...; puissé-je vous revoir ainsi bien portant au mois

de septembre prochain!... Voici tantôt 9 ans que j'ai quitté ce cher

Louvain, où je voulais revenir dès l'année 1538, tant je me laisse

emporter par le goût des lettres arabes... Je me suis mis en tête de

combattre cette honteuse et détestable secte des mahométans, non plus

avec des armes étrangères, telles que le grec et le latin, mais avec

ses propres armes, c'est à dire avec sa langue et ses livres sacrés...

C'est, l'_Alcoran_ et le _Sunna_ à la main, que je prétends ruiner

l'_Alcoran_ et le ridicule _Sunna_ aux yeux des Arabes, en discours

arabe... Dans ce but, je suis venu, l'an dernier, à Fez, ville située à

quarante lieues du détroit de Gibraltar..... Une grande rumeur a suivi

mon arrivée... Chacun se disait qu'un lettré chrétien était arrivé,

à qui l'on ne devait rien révéler, de peur d'exciter du trouble plus

tard..., tant et si bien m'avait diffamé secrètement ce même maître

arabe, mon esclave à Grenade, qui avait écrit, en ma faveur, des

lettres ostensibles au roi maure, si flatteuses pour moi. Fez est une

grande, populeuse et antique cité, qui renferme, dit-on, quatre cents

temples ou mosquées et autant de bains...; un grand nombre d'esclaves

chrétiens y languissent dans des travaux vulgaires... L'ancienne ville

est distante d'une demi-lieue de la nouvelle, où se voit le palais

du roi... A quelque distance encore, est la ville juive, laquelle,

entourée de murs particuliers, possède huit à neuf synagogues et 4,000

habitans, la plupart très instruits, et paie un tribut au souverain

arabe... A Fez, tout le savoir musulman consiste à mettre dans sa

mémoire l'_Alcoran_ et le _Sunna_ qui traite des actions du prophète...

Du reste, il y a peu de livres... Les mahométans sont de très subtils

scolastiques et très enclins aux hérésies entre eux... Il n'y a pas

long-temps qu'un de leurs docteurs pensa payer de sa tête l'opinion

que Mahomet n'avait jamais péché..... J'avais fait ici marché avec le

roi pour certains livres arabes; mais j'ai bien appris là ce qu'était

la foi punique..... Ce n'est pas tant le roi que j'accuse, toutefois,

qu'un monstre de Portugais d'Afrique, lequel s'acharne à faire avorter

mon voyage... Mais Dieu me protège et me fournit chaque jour les moyens

d'échapper à cet infame... Nous sommes, dans cet instant, la proie des

sauterelles dites _locustes_, qui deviennent à leur tour la proie des

hommes... En une seule nuit elles ravagèrent toutes les moissons, et le

lendemain les paysans en apportèrent des charrettes pleines à Fez, où

on les sale et on les mange... Quant à moi, je préfère une perdrix à

vingt locustes..... Incessamment je partirai pour Grenade... Priez Dieu

pour moi!...»

Toute entreprise folle a bientôt son terme fatal: celui de la croisade

Clénard était arrivé après une année et quelques mois. Premièrement le

roi de Fez, prévenu des desseins secrets du voyageur et soupçonneux

comme tous les barbares, mit autant de soin à le frustrer de tout

livre et de tout manuscrit arabe qu'il avait mis d'empressement à lui

en promettre. Secondement, après l'avoir engagé, pour de l'argent,

à faire venir à Fez ce fameux Arabe de Grenade, acheté si cher, il

voulut s'acquitter en lui donnant deux esclaves chrétiens. A peine

Clénard avait-il consenti à cet échange, dans l'espoir d'en tirer

profit en Espagne (car il n'est que trop vrai que les coutumes

dépravées sont contagieuses, et que tel chrétien, venu en Afrique

avec les sentimens d'un père de la Merci, en sortait souvent avec

les habitudes d'un marchand d'esclaves); à peine, disons-nous, cet

excellent homme avait-il agréé les propositions du roi de Fez, qu'un

scélérat, mu sans doute par un esprit de rivalité dans le commerce

infame d'esclaves chrétiens et maures, non seulement le priva de

ses deux captifs d'échange en répandant le bruit qu'ils étaient ses

parens, ce qui détermina le prince perfide à augmenter infiniment leur

prix, mais encore l'assaillit de tant de calomnies, l'entoura de tant

d'embûches, que pour sauver sa vie il n'eut à prendre d'autre parti

que de repasser en Espagne. Mais ce parti lui-même était devenu presque

impossible au pauvre Brabançon. Sa bourse était épuisée. On lui devait

de toute part, et de nulle part, malgré lettres et suppliques, il ne

venait d'argent. Un certain comte de Linarès, Espagnol, lui devait 100

ducats pour un parent qu'il lui avait racheté; l'ami Vasée lui devait,

mais surtout le prince Henri de Portugal, l'archevêque de Braga, son

cher élève, lui devait un argent bien sacré. Vaines ressources! vaine

attente! point d'argent. Dans cette extrémité, Clénard dépêcha son

fidèle Guillaume en Portugal avec des lettres pressantes pour son

prince. Guillaume revint les mains vides. Il est vrai que le voyage

l'ayant fatigué outre mesure, ce fidèle serviteur tomba malade au

retour et causa bientôt à son maître un surcroît de dépenses et de

tribulations. Au milieu de toutes ses peines, Clénard ne perdait ni

son courage, ni ses idées, ni sa gaîté naturelle... Il mandait à Jean

Petit, le seul ami qui ne l'abandonna point alors et qui lui fit passer

quelque somme dont Vasée plus tard le remboursa: «Je ne mourrai pas de

faim pour n'être plus nourri par le Portugal....... Dieu m'appelle à de

hautes destinées..., j'espère en lui, etc.» Il mandait encore au même:

«Mon pauvre Guillaume est tombé malade d'une fièvre tierce, en revenant

de Portugal où je l'avais envoyé... Un astrologue juif, de 80 ans, mon

bon ami, à qui je montre le latin et qui réussit assez bien quand il a

ses lunettes, m'a guéri mon domestique et m'a prédit que je serais un

jour cardinal ou même pape... Si je suis jamais pape, je lancerai un

bref ainsi conçu: «Nous interdisons à l'évêque de Sala et à l'évêque de

Targa de toucher leurs revenus d'Afrique avant de savoir l'arabe...»

Enfin, Clénard, ayant réuni toutes ses ressources, se mit en route pour

l'Espagne, avec le projet, après avoir passé par Cadix et Grenade,

d'aller lui-même trouver son prince en Portugal, pour en obtenir les

moyens assurés de retourner dans sa patrie et d'y vivre; mais il avait

encore un tribut à payer à la terre d'Afrique avant d'en sortir et

d'acquitter le tribut suprême. En quittant Fez, au commencement de

septembre 1541, à deux lieues tout au plus de cette ville, et dans

une bourgade assez gratuitement nommée _Azyle_, le cheval arabe qu'il

montait s'étant mis à ruer, comme s'il eût voulu venger Mahomet, notre

professeur tomba rudement, se cassa l'épaule et fut retenu quarante

jours sur un grabat, par suite de cet accident. Aussitôt qu'il fut

rétabli, il s'embarqua et rejoignit, sans autre encombre, à Grenade,

son protecteur le vice-roi. Là, de tristes certitudes ne tardèrent

pas à lui fermer les chemins du Portugal et de la Flandre, en lui

fermant le trésor portugais. De raconter comment cela se fit, c'est

ce que nous ne saurions essayer, puisque le personnage intéressé ne

s'est ouvert qu'à demi, sur ce sujet, dans sa correspondance. Il est

à présumer que le tort dont il fut victime ne vint pas précisément

d'un manque de foi du roi Jean III, mais seulement de cette incurie,

de cet oubli des absens, de cette pénurie fainéante et dépensière

qui, de temps immémorial, dans les gouvernemens de la Péninsule, font

évanouir toutes les recettes en prodigalités frivoles et toutes les

dettes en nuageuses banqueroutes. Ce fut alors que Nicolas Clénard

manifesta la hauteur d'ame et le ferme caractère qu'il avait reçus

du ciel. Nulles plaintes, nulles faiblesses ne vinrent dégrader son

infortune. Retenu au fond de l'Espagne, à plus de quatre cents lieues

de chez lui, sans argent, après vingt-neuf ans d'honorables travaux,

à près de 50 ans d'âge, il détourna courageusement ses yeux d'une

patrie qu'il ne pouvait plus noblement revoir, et tourna de nouveau

toutes ses vues du côté de l'Afrique, se bornant à écrire une très

belle lettre à l'empereur Charles-Quint[64], où il lui racontait ses

desseins, ses actions et ses malheurs, dans la seule vue d'en être

autorisé à retirer des livres arabes des mains de l'inquisition. Du

reste, il renoua fort dextrement ses relations avec le roi de Fez par

le moyen du fidèle Guillaume, qu'il dépêcha d'avance sur les lieux,

et, après avoir fait argent de tout ce qui lui restait, il se disposa

tout de plus belle à retourner à Fez, pour se livrer cette fois, sans

réserve, à son projet de controverse en arabe, dans le but de convertir

les musulmans, grands controversistes de leur nature. «Ne me détournez

pas de mon idée, écrivait-il à son ami Jean Petit, en lui faisant ses

adieux[65]. Priez seulement Dieu pour moi, révérendissime Seigneur.....

Votre raisonnement, que ces gens-là ne méritent pas d'être réfutés,

parce qu'ils ne sont touchés ni de la raison, ni des miracles, ne vaut

rien, croyez-moi...: ne voyez-vous pas que, s'il était bon, il aurait

pu arrêter aussi les apôtres et empêcher la prédication de l'Évangile

chez les gentils?... Recommandez-moi seulement à Dieu, vous dis-je!...

Quant à l'argent, il ne m'inquiète guère, et je ne suis triste de

ma déconvenue portugaise que parce qu'elle m'empêche de revoir ma

patrie...; mais, si j'obtiens des succès dans ce que je vais commencer,

je serai consolé.»

[64] Grenade, 10 janvier 1542.

[65] Grenade, calendes de septembre, 1542.

Ce furent là les derniers accens de Clénard dans ce bas-monde, lieu

de misères et de mécomptes perpétuels pour les génies candides tels

que lui. La mort le vint surprendre sur ces entrefaites, et mettant

ainsi un terme prompt à ses souffrances, lui en sauva probablement de

plus cruelles. Telle fut la destinée d'un savant autrefois célèbre,

aujourd'hui bien oublié; s'il l'est moins désormais, ce ne sera qu'une

justice à laquelle il nous sera doux d'avoir concouru.

FIN DU TOME PREMIER.

IMPRIMERIE DE Mme HUZARD, NÉE VALLAT LA CHAPELLE, RUE DE L'ÉPERON, N° 7.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 43 / 43 段