rien répondu à mes nombreuses lettres, je veux vous apprendre tous les
pas que me fait faire la soif de l'arabe, à moi qui, jadis, ne pouvais
me résoudre à sortir du logis... Je quittai donc Braga en novembre de
l'année dernière, après y avoir fondé une école à laquelle nous avons
laissé pour maître notre cher Vasée, avec des gages de _centum millium,
id est, quingentorum rhenensium_ par an... Voilà les théologiens
grammairiens aussi riches que les chanoines de Cambrai. N'en soyez
pas jaloux... J'avais entendu parler d'un certain captif maure,
actuellement dans le midi de l'Espagne, lequel, étant fort lettré,
convenait parfaitement à mes projets. Je me décidai donc à me rendre à
Murcie et à Grenade, en passant par Salamanque, Tolède et Séville.....
Arrivé à Coïmbre, un ami me signala dans Séville un certain potier
arabe de grande science et en haute estime chez les musulmans... Me
voilà cheminant vers la Bétique, en me détournant pour aller embrasser,
à Evora, mon cher hôte Jean Petit, l'évêque de Saint-Jacques du cap
Vert, que l'on m'avait dit mort, et que je retrouvai aussi plein de
santé que de tendresse pour moi... Débarqué dans Séville, je cherche,
au milieu de tous les potiers arabes, celui qui devait m'instruire...
Point: je trouve, à sa place, un vieillard aux mains calleuses et
souillées d'argile, qui se refuse à me donner le moindre renseignement,
la moindre leçon..... Je fais alors marché pour 20 oboles par jour,
avec un Tunisien qui consentait à me suivre en Flandre et à m'y
enseigner l'arabe, si toutefois l'argent qu'il attendait de Fez, pour
sa rançon, ne venait pas... Cet argent vint; il me fallut donc recourir
ailleurs... Le Tunisien m'avait toutefois désigné un Arabe des plus
doctes, alors captif à Alméria, à trente lieues par delà Grenade; je
jetai les dés en l'air et partis pour Grenade, non sans crainte de
devenir plus Arabe que je ne voudrais, par l'effet des incursions des
Maures d'Afrique, sans compter que j'avais mille dangers à courir sur
une route traversée par de hautes montagnes couvertes de neige, au
milieu d'un hiver plus rigoureux que de coutume... Grâce à Dieu, ma
course fut heureuse... A Grenade, j'entrai en marché pour l'achat de
mon savant arabe, par l'entremise du vice-roi, marquis de Mondexar.
Mais quel effroi!... on me demande 200 ducats..., j'hésite. Au bout de
deux mois, on en veut 300... Alors le vice-roi me propose de mettre
l'Arabe à ma disposition, si je consens d'abord à lui montrer le grec
ainsi qu'à son fils...; dure alternative!... Retarder mon retour dans
ma patrie ou revenir sans Arabe!... Je prends un milieu, je m'engage
avec le vice-roi pour jusqu'en août de cette année... Voici juillet
venu; le marquis de Mondexar veut encore me garder avec lui dans
l'Alhambra.--Achetez-moi mon Arabe, lui dis-je, et je vous reste
jusqu'en janvier 1540...--Je vous l'acheterai, dût-il me coûter mille
écus d'or!...--C'est dit.--Me voici donc encore à Grenade pour six
mois...; je les emploierai à conquérir des manuscrits arabes que mon
esclave m'expliquera plus tard... Je dis conquérir et non acquérir,
car il ne s'en vend point; mais le cardinal de Burgos m'a promis
d'interposer son crédit auprès de l'empereur pour m'en procurer de
ceux qui sont chez les inquisiteurs et qui me seront plus utiles qu'à
Vulcain... Savez-vous ce qui redouble mon ardeur pour l'arabe? le
voici: mon ami, le frère Victoria de Salamanque m'a prévenu que la
détestable secte de Mahomet faisait de grands ravages dans une bonne
partie de l'Espagne aussi bien qu'en Grèce, et m'a confirmé dans mon
dessein de la combattre par des écrits arabes, chose qui ne s'est
jamais faite... Je veux donc étudier à fond l'_Alcoran_ et le _Sunna_,
qui est un livre où sont rapportés les faits et gestes de Mahomet...
J'ai déjà fort avancé cette étude... Que de chimères!--(Suit un long
détail des absurdités dogmatiques de l'islamisme, aujourd'hui trop
connu pour être rapporté ici, bien qu'il puisse être utile aux savans
de le consulter.)--Ces gens-là s'autorisent de l'Evangile contre nous,
comme nous nous servons de l'Ancien Testament contre les Juifs... C'est
sur ce point que je veux les attaquer... Comment s'avisent-ils de
recevoir, autrement que nous, un livre que nous connaissions 600 ans
avant leur prophète[62]? Nous causerons un jour plus au long de cela
ensemble... Voici mon itinéraire projeté... En janvier prochain (1540),
je retournerai en Portugal faire mes adieux au roi et à mon prince
avant de rejoindre le toit paternel..... Je songe à passer par l'Italie
pour voir Rome, où certain archevêque m'assurait que les mœurs étaient
meilleures maintenant qu'autrefois, témoin la sainte mort de Clément
VII... Peut-être d'autres m'iront-ils citer en preuve, avec Pasquin,
la conversion de Paul III[63]! D'Italie, je vous reviendrai par
l'Allemagne, à moins que la crainte de quelques retards nouveaux et
l'idée des accidens d'une longue route ne m'arrêtent... Écrivez-moi par
la facile voie des négocians qui correspondent de Séville à Anvers...»
[62] Ici la logique de Clénard paraît donner trop beau jeu aux
Juifs.
[63] 13e lettre de Clénard. Elle est adressée à Hoverius, sans
date. J'ai intercalé ici ces deux derniers traits pour ne pas
laisser perdre un détail de mœurs curieux. Paul III était
Farnèse: c'est lui qui fit, de son bâtard, un duc de Parme; il
témoigna beaucoup de repentir à sa mort, ainsi qu'avait fait
Clément VII (Médicis).
_Gibraltar, 7 avril 1540, à Jacques Latomus._--«Ne me prenez plus pour
un grammairien.......; je travaille à de plus grandes choses... Je vais
combattre une détestable secte qu'il est honteux d'avoir laissé neuf
siècles tranquillement se propager... On a bien écrit en latin contre
elle...; mais à quoi bon?... les mahométans ne lisent pas le latin...
Que sert-il de leur offrir un remède qu'ils ne peuvent prendre?... Je
veux les réfuter en arabe et répandre partout chez eux mes raisons...
Déjà je parle facilement arabe..., je ne me sers point d'autre langue
avec mon maître... J'ai laissé ce dernier au vice-roi de Grenade pour
le reprendre à mon retour d'Afrique et le mener ensuite avec moi en
Flandre....., car je vais faire un tour en Afrique, ne pouvant parvenir
à me procurer des livres et manuscrits arabes en Europe... Me voici à
Gibraltar... Quand la mer le permettra, je passerai à Fez, qui est un
centre de commerce et de science musulmane, à trente lieues environ des
présides portugais..... Consolez-moi dans mon exil par vos lettres...
Je n'ai pas encore été honoré d'un mot de vous depuis huit ans que je
vous ai quitté...»
_Ceuta, 5 avril 1540, à Jacques Latomus._--«Nous sommes restés près
d'un mois à Gibraltar, en partie à cause du mauvais temps, en partie
pour attendre Pâques, afin d'entendre encore chanter l'_alleluia_ en
Europe, et peut-être pour la dernière fois. Que Dieu miséricordieux,
qui sait tout, nous soit en aide en Afrique!... Après avoir essuyé une
horrible tempête, pendant notre court trajet, nous sommes débarqués
sur la grève, à une lieue de Ceuta, que nous avons gagné péniblement à
pied, tandis que notre bâtiment reprenait la mer pour ne nous rejoindre
que deux jours après... Plaise au ciel que, l'année prochaine, notre
navigation de retour soit heureuse...! Je vous assure que j'ai eu
grand'peur... Je vous donnerai des détails de notre voyage à Fez...
On dit que nous aurons cinq nuits à passer à la belle étoile, et des
roches escarpées à franchir avant d'arriver... Pour un docteur de
Louvain, tout cela n'est guère moins qu'une image de la mort... Priez
Dieu pour nous, cher maître, et recommandez-nous aux prières de nos
amis...»
_Tétuan_ (royaume de Fez, empire de Maroc), _21 avril 1540, à Jacques
Latomus_.--«Samedi dernier, j'ai quitté Ceuta, où je suis resté quatre
jours, dans le temps que les musulmans célèbrent leur Pâque... Instruit
que j'étais de leurs mœurs singulières, par mon maître, l'esclave
de Grenade, j'ai causé plus de surprise que je n'en ai éprouvé...
Je ne craignais ni les mahométans ni les juifs, qui affluent ici,
tant parce que j'étais résolu de me comporter avec eux de façon à
m'en faire plutôt aimer que haïr, sans pourtant m'y confier, que
parce que j'étais porteur de lettres de mon captif arabe au roi, dans
lesquelles il se loue de mon humanité envers lui... Je me suis donné
pour un grammairien venu dans l'intention d'apprendre la langue arabe,
pour ensuite l'enseigner dans les colléges chrétiens... Ces gens-là
furent si étonnés de voir un Flamand qui parlait leur langue, qu'ils
m'entourèrent et ne me laissèrent pas respirer... Comme je m'exprime
plus correctement qu'eux, ayant appris l'arabe dans les livres,
leur admiration était grande...; ils me prirent pour un orateur, et
m'amenèrent un jeune écolier de Fez, connu par ses succès d'école...:
je le poussai avec avantage sur la grammaire, ce qui fut pour moi un
grand et bruyant triomphe... Tout se prépare bien pour mon voyage de
Fez... Dieu me soit en aide... Priez-le toujours pour moi...»
_Fez, 8 mai 1540, à Jacques Latomus._--«Le 29 avril, étant partis
de Tétuan, nous passâmes deux nuits sous la tente, après avoir
fait seulement deux lieues, parce que nous fûmes surpris de pluies
violentes, qui coupèrent notre chemin d'affreux torrens descendus des
montagnes... Le beau temps revenu, nous nous remîmes en route, et, le
4 mai, nous entrâmes à Fez, très grande ville dont je vous parlerai en
détail quand j'aurai mis ordre à mes affaires... J'ai salué le roi en
arabe, et nous avons lié conversation ensemble...; il m'a fait beaucoup
de caresses, m'a tout promis, et m'a juré que je serais entretenu de
toutes choses ici, que, de plus, on me rendrait mes déboursés, et qu'on
me laisserait emmener mon Arabe de Grenade en Flandre, pourvu que je
lui rendisse la liberté, et que je le fisse venir de Grenade à Fez, où
sa réputation est universelle... Je ne me fie guère à ces promesses...
Je vous ferai part de l'issue de cette affaire...»
_Fez, juillet 1540, à Jean Petit, évêque de Saint-Jacques du cap Vert,
à Evora._--«Si le roi de Fez est de bonne foi avec moi, j'aurai fait
un heureux voyage en Afrique, car je lui ai vendu 500 ducats l'Arabe
de Grenade, que j'avais fini par acheter 180... J'ai entrepris une
grande œuvre, à laquelle je vais tenter d'associer tous les princes
chrétiens, celle d'introduire, chez les musulmans, la controverse
chrétienne en langue arabe... Si les princes ne m'aident pas, je
m'adresserai directement aux académies...»
_Fez, 4 décembre 1540, à Jean Petit, à Evora._ «Je vis ici, au
milieu des juifs, qui sont plus surpris de voir qu'il y a encore des
chrétiens, que nous ne le sommes de voir qu'il y a encore des juifs...
Ils ne savent rien de nous, si ce n'est que nous les brûlons... Que
nous sommes cruels et insensés! Ne vaudrait-il pas bien mieux les
réfuter, par la raison et la science, que de consumer, eux et leurs
livres, qu'ils seraient les premiers à détruire, une fois que nous
les aurions rendus chrétiens sincères...? Les apôtres n'ont persécuté
personne, et ont conquis les esprits... Nous avons expulsé les juifs
d'Espagne...: quel fruit en avons-nous retiré...? Nous ne voulons ni
esclaves ni marchands d'esclaves, disons-nous; mais n'est-il pas mieux
de les garder esclaves que de les brûler libres?... Quand on paierait
quelques juifs, en Europe, pour nous traduire et nous expliquer le
talmud, et nous mettre à portée de savoir ce que nous leur prêchons et
de nous prêcher, où serait le mal, si ce n'est dans les préjugés du
grand inquisiteur et dans ceux des moines?... Or le monachisme est le
sanctuaire de l'hypocrisie ignorante...»
_Fez, 9 avril 1541, à Jacques Latomus, à Cambrai._ «La seule mention
que j'ai reçue de vous, dans les lettres de Rutgerus, m'a si fort
ému, que j'ai cru vous parler... Enfin vous étiez vivant au mois de
septembre dernier...; puissé-je vous revoir ainsi bien portant au mois
de septembre prochain!... Voici tantôt 9 ans que j'ai quitté ce cher
Louvain, où je voulais revenir dès l'année 1538, tant je me laisse
emporter par le goût des lettres arabes... Je me suis mis en tête de
combattre cette honteuse et détestable secte des mahométans, non plus
avec des armes étrangères, telles que le grec et le latin, mais avec
ses propres armes, c'est à dire avec sa langue et ses livres sacrés...
C'est, l'_Alcoran_ et le _Sunna_ à la main, que je prétends ruiner
l'_Alcoran_ et le ridicule _Sunna_ aux yeux des Arabes, en discours
arabe... Dans ce but, je suis venu, l'an dernier, à Fez, ville située à
quarante lieues du détroit de Gibraltar..... Une grande rumeur a suivi
mon arrivée... Chacun se disait qu'un lettré chrétien était arrivé,
à qui l'on ne devait rien révéler, de peur d'exciter du trouble plus
tard..., tant et si bien m'avait diffamé secrètement ce même maître
arabe, mon esclave à Grenade, qui avait écrit, en ma faveur, des
lettres ostensibles au roi maure, si flatteuses pour moi. Fez est une
grande, populeuse et antique cité, qui renferme, dit-on, quatre cents
temples ou mosquées et autant de bains...; un grand nombre d'esclaves
chrétiens y languissent dans des travaux vulgaires... L'ancienne ville
est distante d'une demi-lieue de la nouvelle, où se voit le palais
du roi... A quelque distance encore, est la ville juive, laquelle,
entourée de murs particuliers, possède huit à neuf synagogues et 4,000
habitans, la plupart très instruits, et paie un tribut au souverain
arabe... A Fez, tout le savoir musulman consiste à mettre dans sa
mémoire l'_Alcoran_ et le _Sunna_ qui traite des actions du prophète...
Du reste, il y a peu de livres... Les mahométans sont de très subtils
scolastiques et très enclins aux hérésies entre eux... Il n'y a pas
long-temps qu'un de leurs docteurs pensa payer de sa tête l'opinion
que Mahomet n'avait jamais péché..... J'avais fait ici marché avec le
roi pour certains livres arabes; mais j'ai bien appris là ce qu'était
la foi punique..... Ce n'est pas tant le roi que j'accuse, toutefois,
qu'un monstre de Portugais d'Afrique, lequel s'acharne à faire avorter
mon voyage... Mais Dieu me protège et me fournit chaque jour les moyens
d'échapper à cet infame... Nous sommes, dans cet instant, la proie des
sauterelles dites _locustes_, qui deviennent à leur tour la proie des
hommes... En une seule nuit elles ravagèrent toutes les moissons, et le
lendemain les paysans en apportèrent des charrettes pleines à Fez, où
on les sale et on les mange... Quant à moi, je préfère une perdrix à
vingt locustes..... Incessamment je partirai pour Grenade... Priez Dieu
pour moi!...»
Toute entreprise folle a bientôt son terme fatal: celui de la croisade
Clénard était arrivé après une année et quelques mois. Premièrement le
roi de Fez, prévenu des desseins secrets du voyageur et soupçonneux
comme tous les barbares, mit autant de soin à le frustrer de tout
livre et de tout manuscrit arabe qu'il avait mis d'empressement à lui
en promettre. Secondement, après l'avoir engagé, pour de l'argent,
à faire venir à Fez ce fameux Arabe de Grenade, acheté si cher, il
voulut s'acquitter en lui donnant deux esclaves chrétiens. A peine
Clénard avait-il consenti à cet échange, dans l'espoir d'en tirer
profit en Espagne (car il n'est que trop vrai que les coutumes
dépravées sont contagieuses, et que tel chrétien, venu en Afrique
avec les sentimens d'un père de la Merci, en sortait souvent avec
les habitudes d'un marchand d'esclaves); à peine, disons-nous, cet
excellent homme avait-il agréé les propositions du roi de Fez, qu'un
scélérat, mu sans doute par un esprit de rivalité dans le commerce
infame d'esclaves chrétiens et maures, non seulement le priva de
ses deux captifs d'échange en répandant le bruit qu'ils étaient ses
parens, ce qui détermina le prince perfide à augmenter infiniment leur
prix, mais encore l'assaillit de tant de calomnies, l'entoura de tant
d'embûches, que pour sauver sa vie il n'eut à prendre d'autre parti
que de repasser en Espagne. Mais ce parti lui-même était devenu presque
impossible au pauvre Brabançon. Sa bourse était épuisée. On lui devait
de toute part, et de nulle part, malgré lettres et suppliques, il ne
venait d'argent. Un certain comte de Linarès, Espagnol, lui devait 100
ducats pour un parent qu'il lui avait racheté; l'ami Vasée lui devait,
mais surtout le prince Henri de Portugal, l'archevêque de Braga, son
cher élève, lui devait un argent bien sacré. Vaines ressources! vaine
attente! point d'argent. Dans cette extrémité, Clénard dépêcha son
fidèle Guillaume en Portugal avec des lettres pressantes pour son
prince. Guillaume revint les mains vides. Il est vrai que le voyage
l'ayant fatigué outre mesure, ce fidèle serviteur tomba malade au
retour et causa bientôt à son maître un surcroît de dépenses et de
tribulations. Au milieu de toutes ses peines, Clénard ne perdait ni
son courage, ni ses idées, ni sa gaîté naturelle... Il mandait à Jean
Petit, le seul ami qui ne l'abandonna point alors et qui lui fit passer
quelque somme dont Vasée plus tard le remboursa: «Je ne mourrai pas de
faim pour n'être plus nourri par le Portugal....... Dieu m'appelle à de
hautes destinées..., j'espère en lui, etc.» Il mandait encore au même:
«Mon pauvre Guillaume est tombé malade d'une fièvre tierce, en revenant
de Portugal où je l'avais envoyé... Un astrologue juif, de 80 ans, mon
bon ami, à qui je montre le latin et qui réussit assez bien quand il a
ses lunettes, m'a guéri mon domestique et m'a prédit que je serais un
jour cardinal ou même pape... Si je suis jamais pape, je lancerai un
bref ainsi conçu: «Nous interdisons à l'évêque de Sala et à l'évêque de
Targa de toucher leurs revenus d'Afrique avant de savoir l'arabe...»
Enfin, Clénard, ayant réuni toutes ses ressources, se mit en route pour
l'Espagne, avec le projet, après avoir passé par Cadix et Grenade,
d'aller lui-même trouver son prince en Portugal, pour en obtenir les
moyens assurés de retourner dans sa patrie et d'y vivre; mais il avait
encore un tribut à payer à la terre d'Afrique avant d'en sortir et
d'acquitter le tribut suprême. En quittant Fez, au commencement de
septembre 1541, à deux lieues tout au plus de cette ville, et dans
une bourgade assez gratuitement nommée _Azyle_, le cheval arabe qu'il
montait s'étant mis à ruer, comme s'il eût voulu venger Mahomet, notre
professeur tomba rudement, se cassa l'épaule et fut retenu quarante
jours sur un grabat, par suite de cet accident. Aussitôt qu'il fut
rétabli, il s'embarqua et rejoignit, sans autre encombre, à Grenade,
son protecteur le vice-roi. Là, de tristes certitudes ne tardèrent
pas à lui fermer les chemins du Portugal et de la Flandre, en lui
fermant le trésor portugais. De raconter comment cela se fit, c'est
ce que nous ne saurions essayer, puisque le personnage intéressé ne
s'est ouvert qu'à demi, sur ce sujet, dans sa correspondance. Il est
à présumer que le tort dont il fut victime ne vint pas précisément
d'un manque de foi du roi Jean III, mais seulement de cette incurie,
de cet oubli des absens, de cette pénurie fainéante et dépensière
qui, de temps immémorial, dans les gouvernemens de la Péninsule, font
évanouir toutes les recettes en prodigalités frivoles et toutes les
dettes en nuageuses banqueroutes. Ce fut alors que Nicolas Clénard
manifesta la hauteur d'ame et le ferme caractère qu'il avait reçus
du ciel. Nulles plaintes, nulles faiblesses ne vinrent dégrader son
infortune. Retenu au fond de l'Espagne, à plus de quatre cents lieues
de chez lui, sans argent, après vingt-neuf ans d'honorables travaux,
à près de 50 ans d'âge, il détourna courageusement ses yeux d'une
patrie qu'il ne pouvait plus noblement revoir, et tourna de nouveau
toutes ses vues du côté de l'Afrique, se bornant à écrire une très
belle lettre à l'empereur Charles-Quint[64], où il lui racontait ses
desseins, ses actions et ses malheurs, dans la seule vue d'en être
autorisé à retirer des livres arabes des mains de l'inquisition. Du
reste, il renoua fort dextrement ses relations avec le roi de Fez par
le moyen du fidèle Guillaume, qu'il dépêcha d'avance sur les lieux,
et, après avoir fait argent de tout ce qui lui restait, il se disposa
tout de plus belle à retourner à Fez, pour se livrer cette fois, sans
réserve, à son projet de controverse en arabe, dans le but de convertir
les musulmans, grands controversistes de leur nature. «Ne me détournez
pas de mon idée, écrivait-il à son ami Jean Petit, en lui faisant ses
adieux[65]. Priez seulement Dieu pour moi, révérendissime Seigneur.....
Votre raisonnement, que ces gens-là ne méritent pas d'être réfutés,
parce qu'ils ne sont touchés ni de la raison, ni des miracles, ne vaut
rien, croyez-moi...: ne voyez-vous pas que, s'il était bon, il aurait
pu arrêter aussi les apôtres et empêcher la prédication de l'Évangile
chez les gentils?... Recommandez-moi seulement à Dieu, vous dis-je!...
Quant à l'argent, il ne m'inquiète guère, et je ne suis triste de
ma déconvenue portugaise que parce qu'elle m'empêche de revoir ma
patrie...; mais, si j'obtiens des succès dans ce que je vais commencer,
je serai consolé.»
[64] Grenade, 10 janvier 1542.
[65] Grenade, calendes de septembre, 1542.
Ce furent là les derniers accens de Clénard dans ce bas-monde, lieu
de misères et de mécomptes perpétuels pour les génies candides tels
que lui. La mort le vint surprendre sur ces entrefaites, et mettant
ainsi un terme prompt à ses souffrances, lui en sauva probablement de
plus cruelles. Telle fut la destinée d'un savant autrefois célèbre,
aujourd'hui bien oublié; s'il l'est moins désormais, ce ne sera qu'une
justice à laquelle il nous sera doux d'avoir concouru.
FIN DU TOME PREMIER.
IMPRIMERIE DE Mme HUZARD, NÉE VALLAT LA CHAPELLE, RUE DE L'ÉPERON, N° 7.