SEPTIÈME LABYRINTHE. Nouvel embarras pour les adversaires de la

liberté; ils ne sauraient expliquer pour quelle fin Dieu a créé

l'homme, et ne sauraient pourtant soutenir qu'il ne l'a créé pour

aucune fin, ce qui transformerait la souveraine intelligence en

insensée suprême; et s'ils se hasardent à dire que Dieu a créé l'homme

afin de montrer sa puissance, en écrasant à gauche, en exaltant à

droite, on leur répondra que c'est là faire de Dieu même un enfant

capricieux, et de l'homme un jouet misérable. Ne vaut-il pas mieux le

supplier de prendre notre ignorance en pitié? _E cosi sia._

HUITIÈME LABYRINTHE. Dernier labyrinthe inextricable: en supposant que

l'homme ne soit pas libre, on ne conçoit plus les idées du bien et du

mal partout répandues de tout temps, les tentations, les efforts de

la conscience, les leçons des sages, en un mot tous ces fantômes qui,

dans ce cas, assiègent vainement l'esprit humain. Car, que faut-il

enseigner à qui n'est pas libre? rien sans doute. Des volontés forcées

sont ce qu'elles sont et ne peuvent se modifier. Résumons-nous donc à

solliciter la science qu'il nous faut, près de la source éternelle de

toute science! _E cosi sia._

NEUVIÈME SERMON. Tourmentés dans ces sens divers, bien des gens

finissent par dire que nous ne devons point traiter de telles

questions jusqu'ici insolubles, ni pénétrer dans ces détours obscurs,

dont personne, jusqu'ici, ne s'est tiré; que saint Paul, tout ravi

qu'il fût au troisième ciel, n'ayant pu comprendre la merveille de

la prédestination, il ne nous reste plus qu'à nous confondre avec

lui devant les incompréhensibles jugemens de Dieu. Saint Jérôme,

ajoutent-ils, rapporte, à ce propos, qu'Origène comparait saint Paul,

essayant de parcourir le labyrinthe de la prédestination et d'y

guider les autres, à un aveugle qui, promenant des étrangers dans les

innombrables détours d'un palais, viendrait à les égarer dans des

recoins sans issue. Ces gens disent encore que Dieu est trop juste pour

s'être enveloppé de pareilles ténèbres s'il importait à notre salut de

les éclaircir, et que, si cela nous importe peu, nous ne devons point,

à cet égard, nous intriguer.--Ils disent que ceux qui ont cru pouvoir

parler, écrire, dogmatiser sur ces matières, ont produit de grands maux

et brouillé bien des cervelles.--Ils citent saint Prosper et saint

Hilaire, l'évêque d'Arles, qui en voulaient beaucoup à saint Augustin

de s'être engagé dans ces labyrinthes à la poursuite de Pélage, lequel,

en magnifiant le libre arbitre, avait déprimé la divine grâce, attendu

que, sans avoir été plus lumineux que Pélage sur ce sujet, il avait

donné un funeste exemple.--En un mot, soit qu'on fasse l'homme libre

ou non, il en résulte de tels inconvéniens, que le seul parti sage à

prendre est de prier Dieu d'accorder, en nous, le triple sentiment de

sa puissance, de sa justice et de sa bonté par celui de l'ordre évident

qui règne dans l'univers. Ainsi disent ces gens timides.

DIXIÈME SERMON. Cependant, peut-on leur répondre, notre salut dépend

de la connaissance de plusieurs choses surnaturelles, la révélation

nous l'enseigne. Des choses divines, nous ne devons, sans doute,

rechercher que ce que Dieu nous en montre, et procéder à cette

recherche, sans curiosité superbe, appuyés sur les saintes Écritures;

mais aussi, ces Écritures à la main, nous ne devons pas craindre de

nous engager dans ces labyrinthes de peur de causer du scandale; car,

où les méchans se scandalisent, les bons sont édifiés. Autrement les

apôtres n'auraient pas dû prêcher Jésus-Christ, car les Juifs s'en

scandalisaient.--Origène eut tort de blâmer saint Paul qui fit sortir

de ces obscurités mêmes de vives lumières pour honorer Dieu. Hilaire

eut tort de blâmer Augustin. Dès que Pélage attaquait la grâce, il

fallait bien, si subtile que fût cette hérésie, il fallait bien la

suivre pour l'atteindre et la détruire.--D'ailleurs ces obscurités ne

sont pas si épaisses, que la clarté n'y puisse luire.--Par exemple,

à ceux qui rejettent la nécessité de la grâce au nom de la justice

divine, nous répondrons qu'ils transforment l'héritage des enfans de

Dieu en un salaire d'esclaves.--A ceux qui reprochent à la divinité de

n'avoir pas sauvé tous les hommes, nous répondrons qu'eût-elle sauvé

tous les hommes créés, on pourrait, par le même raisonnement, lui

reprocher toujours de n'en avoir pas créé davantage dès lors qu'ils

devaient tous être heureux; reproche qui, supposant que Dieu peut créer

l'infini, frappe de mort le raisonnement même.--L'homme est libre et

non libre selon certaine mesure, dans certains cas, et cela de par la

volonté d'un Dieu tout-puissant, tout juste et tout bon: c'est ce que

nous essaierons de prouver dans les huit sermons qui vont suivre.

ONZIÈME SERMON. Bien que toutes les choses créées soient dans la main

de Dieu, étant toutes venues de lui, néanmoins il est évident que

chacune, dans son ordre d'existence, a son mode et sa faculté d'action;

que, par exemple, les eaux, la terre, les plantes ont une certaine

force propre à la production et à la reproduction; que cette force,

aveugle et dépendante dans les choses inanimées, est plus spontanée,

autrement plus libre chez les animaux, plus dans de certaines espèces

d'animaux que dans d'autres, et de plus en plus, ainsi jusqu'à l'homme

chez qui la liberté se manifeste à un degré remarquable, lorsqu'il

est dans l'état parfait de discernement. Mais ce degré, quel est-il?

Disons avec saint Augustin que la liberté consiste, pour l'homme, à

pouvoir, par un effet de son choix, agir dans les choses extrinsèques,

humaines, civiles et morales, c'est à dire dans toutes celles que Dieu

a mises à la portée de ses organes et de sa volonté, comme de marcher,

de s'arrêter, de s'asseoir, de se tenir debout, de distinguer le noir

et le blanc, le juste et l'injuste, de faire le bien et le mal jusqu'à

un certain point naturel; mais que cette liberté ne va point jusqu'à

produire des actes surnaturels, tels que de voler dans les airs, de

vivre sans respirer, d'altérer l'ordre de l'univers, ou d'engendrer

d'elle-même cette foi ardente qui transporte, cette parfaite charité

qui sanctifie.

DOUZIÈME SERMON. Dieu est souverainement libre, et Dieu ne peut pas

pécher. Donc il y a des impossibilités qui n'enchaînent pas la liberté.

Dieu est infiniment puissant, et pourtant Dieu ne peut s'anéantir

lui-même, ni faire qu'une chose soit à la fois et ne soit pas. Or, il a

donné à l'homme la liberté de certains actes; donc il n'a pu lui ôter

en même temps cette liberté par sa prescience: autrement il aurait

produit à la fois les contraires, ce qui ne se peut concevoir. En

veux-tu savoir davantage, mortel insensé? tu me représentes un affamé

qui, devant une nourriture exquise, se consumerait à chercher comment

elle a été préparée.

TREIZIÈME SERMON. En attribuant à Dieu toutes ses actions, en vertu de

la prescience divine, on raisonne ainsi: je pécherai ou je ne pécherai

pas. Si je pèche, il était nécessaire que cela fût; sinon, il est

impossible que cela soit; dans les deux cas, peu m'importe; au lieu

qu'il faudrait dire: je ne pèche pas parce que Dieu a prévu que je

pécherais; mais Dieu a prévu que je pécherais parce que je pèche.

QUATORZIÈME SERMON. Rien de nouveau. Toujours le même argument

appliqué à la négation de saint Pierre. Ici Bernard Ochin se rue dans

le vide, et l'on s'en aperçoit à l'épuisement de ses forces.

QUINZIÈME SERMON. Dieu ne saurait vouloir le mal, 1° parce qu'il est

parfait; 2° parce que le mal n'est rien que l'absence du bien. Or Dieu

ne saurait créer _la privation_, comme il ne fait pas les ténèbres, se

bornant à faire la lumière dont les ténèbres sont l'absence, etc., etc.

_O vanas hominum mentes!_

SEIZIÈME SERMON. La grace ne manque pas à ceux qui la demandent;

surtout, ajouterai-je, à ceux qui n'examinent point s'ils en ont besoin

pour la demander; si, étant nécessaire à tous les hommes, elle est ou

non donnée à tous les hommes; si l'homme est un être libre du premier

ou du deuxième ordre et autres curiosités pareilles.

DIX-SEPTIÈME SERMON. Ascétisme, mysticisme d'une tête perdue.

DIX-HUITIÈME SERMON. De pire en pire.

DIX-NEUVIÈME ET DERNIER SERMON. Bernard Ochin se relève dignement,

par ce dernier effort, en indiquant la docte ignorance comme le seul

chemin qui puisse conduire l'homme hors de tous ces labyrinthes.

Socrate, dit-il, si laborieux, si désireux de connaître les secrets

naturels, ne se vantait que d'une chose, de savoir qu'il ne savait

rien; et nous, hommes vulgaires, nous prétendons découvrir les secrets

de Dieu! Jamais nous ne saurons de ces mystères que ce qu'il nous en

aura révélé, et jamais il ne nous en révélera que ce qui peut nous

être utile. Or, comme il ne nous a point révélé si nous étions libres

ou non, du premier ordre, de quelle manière notre volonté se formait

pour choisir et pour agir, il en faut conclure que ce savoir nous

est inutile. Ceux qui ne se croient pas libres tombent dans le vice

de l'oisive indifférence, et ceux qui se croient libres dans le vice

de la confiance orgueilleuse. Le mieux est de combattre ses mauvais

penchans selon les lumières de sa conscience, en sachant, du reste,

ignorer. N'entrons pas, pour étancher notre soif, dans les abîmes

de la prédestination, de la prescience et du libre arbitre; mais

désaltérons-nous, comme les saints de l'Eglise primitive, dans les eaux

pures de l'amour divin; car ce n'est pas l'office d'un vrai chrétien de

sonder les profondeurs de la science divine.

«_La vita nostra e si fugace, e breve, e la morte si certa e l'ora

incerta, che l'occuparsi negli studii di quelle cose che non servano

a edificarci, ma intrigando, generando questioni, contentioni, odii,

discordie, e detrattioni, non può farsi senza disprezzo della nostra

salute, di Dio, e del gran beneficio del Christo. Lo Evangelio e un

cibo spirituale dell' anima si delicato, che facilmente si corrompe con

le dottrine vane, nelle quali, quelli che vi si dilettano, mostrano si

non l'haver perfettamente gustato._»

«Notre vie est si courte et si fugitive, notre mort si certaine, notre

instant fatal si incertain, que consumer le temps dans la recherche

de ces choses qui, sans profit pour l'édification, n'engendrent que

difficultés, haines, disputes et discordes, montre un grand mépris de

Dieu, du salut et des mérites du Christ. L'Evangile est un aliment de

l'ame, d'une telle délicatesse, qu'il se corrompt soudain au souffle de

ces doctrines vaines qu'on ne saurait aimer sans faire voir qu'on n'a

jamais goûté la nourriture céleste.»

LES DIALOGUES

DE JEAN TAHUREAU,

Gentilhomme du Mans, non moins profitables que facétieux, où les

vices d'un chacun sont repris fort aprement, pour nous animer

d'advantage à les fuir et suivre la vertu. A Monsieur François

Piéron, à Paris, chez Gabriel Buon, au clos Bruneau, à

l'enseigne Saint-Claude, avec privilége (1 vol. in-16 de 210

feuillets, plus 11 feuillets préliminaires, titre compris,

et, à la fin, 3 feuillets d'une table des matières, très bien

faite). Jolie édition d'une œuvre posthume, donnée pour la

première fois, et dédiée par M. de la Porte, le 24 mars 1565, à

l'abbé François Piéron, grand-vicaire de monseigneur l'abbé de

Molesmes.

(1555-65-70.)

Jean Tahureau, gentilhomme du Mans, né avec de brillantes dispositions

pour la poésie et les lettres, eut une carrière courte, mais bien

remplie, puisque, étant mort à 23 ans, il eut le temps de servir avec

honneur dans les armées de François Ier, et de se faire un nom mérité

parmi les meilleurs poètes et les meilleurs prosateurs de son époque.

Ses deux dialogues du _Démocritic remonstrant au cosmophile_ sont le

seul témoignage qui nous reste de l'élégante pureté de sa prose et de

sa verve satirique et plaisante; mais il est décisif. On trouverait

difficilement, même dans des écrits de cent ans postérieurs, des

périodes mieux construites que celle-ci contre la folie des amans

qui se laissent fasciner par leurs maîtresses. «...... Encores ne

suffiroit-il pas à ces messieurs, s'ils n'en faisoient des divinitez,

tant, qu'il s'en est levé une infinité de cette secte, qui ne se sont

jamais trouvez contens jusques à ce qu'ils nous ayent donné à entendre

par leurs gentils barbouillemens et sottes fictions leur belle vie

et folle superstition: les uns appellant leurs amies déesses et non

femmes: les autres les faisans vaguer et faire des gambades en l'air

avecques les esprits: les autres les situans avecques les étoilles aux

cieux: aucuns les élevans avecques les anges pour leur vouer de belles

offrandes; tellement que je croy, si on leur veut d'advantage prester

l'oreille, ils s'efforceront de les mettre au dessus des dieux, et tant

est creüe cette folie entre les hommes, que le courtisan du jour d'hui,

ou autre tel faisant estat de servir les dames, ne sera estimé bien

appris, s'il ne sçait, en déchifrant par le menu ses fadèzes, songes et

folles passions, se passionner à l'italienne, soupirer à l'espagnole,

fraper à la napolitaine, et prier à la mode de cour; et qui pis est,

pensant bien voir et louer je ne sçay quoi de beauté qu'il estime estre

en s'amie, il ne la voit, le plus souvent, qu'en peinture, j'entens

peinture de fard ou d'autre telle masque, de quoy ne se sçavent que

trop réparer ces vieilles idoles revernies à neuf, etc., etc., etc.»

La mauvaise humeur, vraie ou feinte, de Tahureau contre les femmes

aurait pu lui attirer, de leur part, un châtiment sévère à meilleur

titre encore que le roman de la Rose ne fit, dit-on, à Jehan de Meung,

si la politesse du temps où il vivait ne l'eût préservé. Réellement il

ne les épargne guère. Leur avarice à l'égard d'autrui, leur prodigalité

pour elles, leurs tromperies, leurs caprices, leurs attachemens

saugrenus, leurs penchans désordonnés, tous ces torts que la satire

leur impute depuis le commencement du monde revivent sous sa plume

pour lui fournir quantité de traits épigrammatiques, d'invectives

véhémentes, de peintures vives et hardies, à la vérité très amusantes.

Nous signalerons notamment, aux amateurs de tableaux malins, ceux de

l'amour de l'homme d'armes, de l'amour du courtisan, et de l'amour de

l'écolier. La galanterie ne fait pas le sujet unique de cette double

satire, dans laquelle le cosmophile tâche vainement d'adoucir, par

d'assez froides agologies, les censures du Démocritic. La vie des

gens de guerre, celle des praticiens, des avocats, des médecins, des

courtisanes sont aussi rudement traitées. La folie des astrologues, des

magiciens, des alchimistes est également le but de ses traits. Tahureau

se mêle enfin de philosophie, et toujours glosant contre les anciens,

les modernes, les étrangers, les Français, contre tout le monde en

un mot, se moquant de Cardan, d'Agrippa, de Frégose et d'Erasme

aussi bien que de Platon, qu'il appelle le philosophe imaginaire,

et d'Aristote qu'il qualifie de _mignard_, on ne sait pourquoi (car

personne ne fut jamais moins mignard qu'Aristote); il s'enveloppe dans

le christianisme, après quoi il congédie son cosmophile avec cette

pieuse conclusion _que tout ici bas est vanité, hormis d'aimer Dieu et

de le servir_. Une si sage maxime lui donne occasion de joindre, à ses

deux dialogues, cinq petites pièces de vers sur la vanité des hommes,

la constance de l'esprit, le parler peu, l'inconstance des choses et le

contre-amour, qui se font remarquer par un sentiment peu vulgaire de

l'harmonie lyrique.

Tout ce que l'homme fait, tout ce que l'homme pense,

En ce bas monde icy,

N'est rien qu'un vent legier, qu'une vaine espérance

Pleine d'un vain souci.

Fuïons doncques, fuïons ces trop vaines erreurs,

Dressons nostre courage

Vers ce grand Dieu qui seul nous peut rendre vainqueurs

De ce mondain orage,

Recherchons saintement sa parolle fidelle,

Invoquons sa bonté!

Car, certes, sans cela, nostre race mortelle

N'est rien que vanité.

Quelle fureur tenaillant les esprits

Fait tristement sangloter tant de cris

A ces sots que l'amour transporte?

Quel vain souci dont ils vont soupirant

Les fait brûler, glacer, vivre en mourant,

Enrager de douleur si forte?

Pauvre aveugle! pauvre sot amoureux!

Pauvre transi! pauvre fol langoureux! etc., etc., etc.

...................................

Laissons ces regrets et ces pleurs,

Laissons ces trop lâches douleurs,

Laissons tous ces cris lamentables

A ces personnes misérables

Qui se tourmentent pour un rien,

Qui pour un tant soit peu de bien,

Qu'ils perdent par quelque fortune,

Se chagrinent d'une rancune

Qui, les rongeant _jusques aux os_,

Les prive du bien du repos.

C'est affaire au gros peuple ainsi

De prendre tant de vain souci, etc., etc.

Nous appelons particulièrement l'attention sur le début de la troisième

pièce intitulée: _De l'inconstance des choses_, et adressée, par

Tahureau, à son frère:

On ne voit rien en ces bas lieux

Qui ne soit rempli d'inconstance,

Et rien ne couvre ces hauts cieux

Où l'on puisse prendre assurance.

Comme l'un va, l'autre revient;

L'un mourant, l'autre prend naissance;

L'un que la richesse soutient

Soudain la pauvreté le chasse;

Et l'autre en faveur se maintient

Qu'on voit bientôt mis hors de grâce;

Tantost en la froide saison,

La terre se gèle endurcie,

La glace resserre en prison

L'eau des rivières espessie;

Et les gorgettes des oiseaux

Qui chantoient en douce harmonie,

Au printemps, dessus les rameaux

De quelque verdissant bocage,

Cessent adonc les chants nouveaux

De leur mélodieux ramage.

Le petit enfantin de lait

Incontinent commence à croître,

Et soudain d'enfant tendrelet

On le voit tout homme apparoistre;

Puis la vieillesse faiblement

Le fait de ses forces décroître;

Et le battant incessamment

De langueur et de maladie,

Lui fait quitter en un moment

Le plaisir trompeur de la vie, etc., etc.

PASSEVENT PARISIEN

Respondant à Pasquin Rommain de la vie de ceulx qui sont allez

demourer, et se disent vivre selon la réformation de

l'Évangile, au païs jadis de Savoye; et maintenant soubz les

princes de Berne et seigneurs de Genève; faict en forme de

dialogue. (1 vol. in-16 de 48 feuillets.)

(1556.)

En tête de notre exemplaire se lit une note de Bernard de la

Monnoye, de son écriture très jolie et très fine, par laquelle

il combat l'auteur de la comédie du _Pape malade_, qui

attribue le présent dialogue, anticalviniste, au nommé _Artus

Désiré_, prêtre fanatique et bouffon, auteur de plusieurs

libelles contre Calvin, mort vers 1578. Selon La Monnoye, qui

s'appuie de La Croix du Maine et de du Verdier, le véritable

père du _Passevent parisien_ est ce même _Anthoine Cathelan_,

du diocèse d'Alby, ancien cordelier, que Théodore de Bèze,

dans sa vie de Calvin, traite d'effronté menteur. Nous avons

peu de foi aux libelles, pour notre compte, et nous sommes

disposés à les taxer d'exagération et de calomnie; toutefois

il nous paraît curieux, pour l'histoire du temps, d'extraire

celui-ci, qui n'est pas commun. Des anecdotes du XVIe siècle,

vraies ou fausses, doivent se peser; et d'ailleurs Calvin,

tout homme de génie qu'il était, a si souvent prodigué les

accusations, l'ironie et l'invective, qu'on peut, sans

scrupule, rappeler celles dont il fut, à tort ou à raison,

l'objet, sans oublier de rappeler pourtant que les écrivains

les plus orthodoxes, tels que Maimbourg, du Perron, etc., ont

accordé à ce personnage des mœurs assez pures et une vie assez

réglée, contre l'opinion du présent libelliste. Cathelan, selon

toute apparence, composa son _Passevent parisien_, pour faire

contre-poids au pamphlet, si comique, de Théodore de Bèze,

contre le président Lyset, abbé de Saint-Victor de Paris,

intitulé: _Epistola benedicti Passavantii ad Petrum Lysetum, et

la complaincte de Pierre Lyset sur le trespas de son feu nez_;

pamphlet qu'on trouve à la fin des lettres d'Hommes obscurs

(_Epistolæ obscurorum virorum_, etc.), autre écrit hétérodoxe

fort piquant, en deux tomes, d'Ulric de Hutten, l'un des plus

beaux esprits de la réforme luthérienne avec Reuchlin, et

l'un des chefs de cette secte, comme Bèze, Farel et Viret le

furent de la secte de Calvin. On voit dans la bibliothèque de

La Croix du Maine, tome III, page 96, qu'Anthoine Cathelan,

cordelier albigeois, a aussi écrit l'_épître catholique de

la vraie et réelle existence du précieux corps et sang de

notre Sauveur, au sainct Sacrement de l'autel, Lyon, 1562, et

l'arithmétique ou manière de bien compter par la plume et par

les jects, en nombre entier et rompu_, Lyon, 1555. Bèze, dans

sa Vie de Calvin, raconte qu'en 1556, Cathelan, étant venu à

Genève avec une fille de mauvaise vie, fut bientôt reconnu pour

un affronteur et contraint de déloger, d'où il se retira à

Lausanne, puis sur les terres de Berne, et que là il fit tant

par ses beaux actes, qu'il en fut banni sous peine du fouet.

Cela le dépita tellement, qu'il s'en retourna en France, d'où

il envoya une épître imprimée aux syndics de Genève contre la

doctrine de Calvin. Bèze ne parle pas d'ailleurs du _Passevent

parisien_.

Luther, dans sa haine contre le pape et l'Église romaine, avait

donné l'exemple d'une violence de discours qui passe toute mesure,

et dont les curieux n'ont besoin, pour se convaincre, que de lire

certains passages de ses écrits rapportés au tome II des mémoires de

l'abbé d'Artigny. Il disait des papistes: «Ce sont tous des ânes, et

ils resteront toujours des ânes, en quelque saulce qu'on les mette,

bouillis, rôtis, frits, trempés, pelés, battus, brisés, tournés,

revirés, ce sont toujours des ânes.» Ailleurs, s'adressant au pape Paul

III (Farnèse): «Prenez garde à vous, mon petit âne, s'écriait-il, allez

doucement, il fait glacé; la glace est fort unie cette année, parce

qu'il n'a pas fait beaucoup de vent: vous pourriez tomber, vous casser

une jambe, et l'on dirait: Quel diable est ceci?» Une autre fois,

répondant au controversiste Henri VIII d'Angleterre, il se permettait

ces propres paroles: «Cette pourriture, ce ver de terre ayant blasphémé

contre la majesté de mon roi, j'ai droit de barbouiller sa majesté

anglaise de sa boue et de son ordure. _Jus mihi est majestatem anglicam

luto suo et stercore conspergere_.» De tels modèles ne furent que

trop bien suivis par ses adhérens et par ceux de Calvin. Rien ne

saurait égaler en virulence la verve satirique des agresseurs des deux

réformes; et il faut convenir que, sous quelques rapports, l'avantage

était pour eux. L'Eglise les frappait vainement de ses foudres; les

docteurs les poursuivaient en vain de leurs décrets, et les princes de

leurs bourreaux; ici de front, là de côté, tantôt furieux, plus souvent

rieurs, ils se représentaient sans cesse, et portaient de rudes coups.

Leur tactique rieuse inspira l'idée, à leurs adversaires, de rire

aussi; mais le rire des puissans n'a jamais de grace; on ne peut, à la

fois, se moquer des gens et les brûler, il faut choisir. Quoi qu'il en

soit, voyons comment Anthoine Cathelan se raille de Calvin et de ses

amis.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 39 / 43 段