le nom d'Académie passagère, se met en route avec ses compagnons pour
explorer l'univers. Dès les premiers pas des académiciens passagers,
un quidam aborde la troupe, et se propose de lui éviter du chemin, en
lui racontant ce qu'il a vu dans ses voyages. Cet étranger se nomme
_Remuant_, et fait, de son côté, partie d'une académie dont les membres
portent des noms de plantes. Il a tenté d'escalader le ciel par le
moyen d'une grande tour qu'il a construite avec ses amis. L'intellect
et la fantaisie l'ont initié aux secrets de ce pays mystérieux. Il a su
d'étranges choses de Jupiter, de Vénus, de Priape, et tout cela est
aussi plat qu'insensé. Sans doute il dut y avoir bien des allusions
cachées là dessous; mais la trace s'en étant perdue, restent seulement
la platitude et la folie. Cependant les académiciens passagers
s'embarquent pour suivre leur dessein; une tempête les assaille; Doni
les laisse aller au gré des flots et des vents, pour rapporter un
dialogue philosophique entre un sieur _Banny_ et un sieur _Douteux_,
sur l'inégalité des conditions, que Dieu corrige plus ou moins, dit-il,
par mille compensations diverses. Ce dialogue n'offre rien que de très
commun; je n'en aime qu'une chose, c'est qu'il est fort vif contre
les avares; sorte de gens contre qui, selon moi, tous les coups sont
bons. Après le dialogue, vient une longue et froide allégorie sur les
rapports de configuration qui existent entre les différens Etats de
l'Europe et les différentes parties du corps humain: l'Allemagne est la
tête, l'Italie le bras dextre, etc., etc.; ainsi finit le _Petit Monde_.
Le _Grand Monde_ est encore un dialogue philosophique et moral sur les
choses de cet univers et les mœurs des hommes, dans lequel, à travers
beaucoup de vague et de décousu, on entrevoit que le _Diligent_ et
le _Sauvage_, qui sont les interlocuteurs, ont bonne envie de lancer
quelques traits de satire. Ce _Grand Monde_ se termine par l'histoire
tragique d'une jeune, belle et riche veuve qui, après avoir refusé la
main des meilleurs gentilshommes du pays, épouse un beau musicien,
vagabond, à larges épaules, a, quelque temps, le droit de se croire
heureuse avec lui, quand, un soir, le nouvel époux fait provision
d'argent et de pierreries, poignarde sa dame et prend le galop sur le
meilleur cheval de ses écuries: heureusement pour l'honneur des mœurs,
on rattrape le sire; on le tue _comme un pourceau_; mais la belle
veuve n'est pas moins morte, et c'est une leçon pour celles qui lui
ressemblent.
Qui, du reste, aurait aujourd'hui le courage de suivre notre Florentin
dans le labyrinthe inextricable de ses mondes, imaginé, meslé, risible,
des sages et fols, etc., et de chercher un dessein quelconque dans
l'éternel babil du _Gaillard_ et du _Passager_, de _Jupiter_ et de
l'_Ame_, de l'_Ame_ et de _Momus_, du _Courtois_ et du _Doux_, où,
parmi d'innombrables sottises, apparaissent à peine quelques pensées
raisonnables, le tout pour aboutir à un beau sermon amphigourique
sur l'amour de Dieu, intitulé _le Très grand Monde_, et si rempli de
chimères et de visions incompréhensibles, qu'on n'y retrouve plus
rien des vrais préceptes du christianisme? Certes ce ne sera pas moi
qui l'aurai ce courage stérile; et je laisserai également Virgile,
Dante, Mathieu Paulmier, la fée Fiésolane, Orphée, ainsi que la
sibylle de Norcie, servir de guides aux académiciens passagers dans
les sept enfers d'Antoine-François Doni, de peur de tomber dans un
huitième enfer, l'enfer des lecteurs, qu'il a créé pour nous sans
nous en prévenir. Cet insensé, né à Florence en 1511, mort en 1574,
a composé plusieurs ouvrages du genre de celui-ci, entre autres _la
Zucca_ (la Gourde), qui le classent à côté de Fægio, l'auteur des
_Subtiles réponses_, de Thomas Garzoni, l'auteur du _Théâtre des divers
cerveaux_, plutôt qu'à côté de Gello, de Boccace et de Machiavel.
L'opinion commune qu'il fut moine servite, puis prêtre séculier, a
été contestée par quelques uns. Rien n'est plus plaisant que de voir
l'admiration, l'extase qu'il cause à son bon-homme de traducteur,
Gabriel Chappuis, Tourangeau d'Amboise; le même qui a traduit plusieurs
des vingt-quatre volumes des _Amadis_, entreprise commencée par le
sieur Herberay des Essarts, sous François Ier. Gabriel Chappuis se
flattait, bien gratuitement sans doute, dans la préface de sa pauvre
traduction de l'Arioste, de faire parler à ce grand poète aussi bon
français qu'il avait parlé bon italien. Eu général, les traducteurs
rendent un culte à leurs originaux, on le sait, et c'est sûrement aussi
pour cette raison qu'on les a surnommés traîtres; mais, à cet égard,
nul n'égala jamais Gabriel Chappuis. Nous aurons encore occasion de
parler de cet honnête homme à propos de sa traduction de Garzoni; pour
aujourd'hui, nous n'en dirons pas davantage, en ajoutant, toutefois,
qu'il mourut en 1583, que sa traduction de Doni a été réimprimée en
1580 et en 1583, c'est à dire deux fois, et que notre exemplaire, de
l'édition de 1578, a été vendu 19 livres, en 1780, à la vente de M.
Picart.
DE TRIBUS IMPOSTORIBUS.
M.D.IIC. 1 vol. in-12, de 46 pag. (Très rare.)
(1553-98.)
Reconnaissons un Dieu, quoique très mal servi.
De lézards et de rats mon logis est rempli,
Mais l'architecte existe, et quiconque le nie
Sous le manteau du sage est atteint de manie.
Ainsi s'exprimait Voltaire en flétrissant un livre _des Trois
imposteurs_, prétendu traduit du latin, ouvrage d'athéisme grossier,
qui, déjà connu en 1716, fut imprimé à Londres, en 1767, avec diverses
pièces traduites de l'anglais contre le clergé romain, dont la première
est intitulée _de l'Imposture sacerdotale_. L'ouvrage contre lequel
le philosophe de Ferney s'élève avec tant d'éloquence et de raison
n'est point celui qui fait l'objet de cet article. Il est divisé en
six chapitres. Le premier traite de Dieu selon l'idée que les hommes
s'en forment; le deuxième, des raisons qui ont porté les peuples à
se figurer un Dieu; le troisième, de la religion et comment elle
s'est glissée dans le monde; le quatrième, des vérités sensibles et
évidentes, dans le but de renverser la doctrine de l'ame; le cinquième,
de l'ame et de sa nature, selon les anciens philosophes et selon
l'auteur; le sixième et dernier traite des esprits qu'on nomme démons.
Tout cela n'annonce qu'une bien mauvaise philosophie et ne mériterait
guère qu'on s'y arrêtât, sans la controverse qui s'établit, à ce sujet,
entre Bernard de la Monnoye et Pierre-Frédéric Arpe, l'apologiste de
Vanini, ainsi qu'on peut le voir dans le Ménagiana et dans les Mémoires
de Sallengre.
Le premier de ces deux savans avait combattu, dans une dissertation
curieuse, l'opinion de l'existence du livre intitulé _de Tribus
impostoribus_, livre que des traditions confuses faisaient remonter
jusqu'à l'empereur Frédéric II, qui l'aurait commandé, vers l'an 1230,
à son chancelier, le célèbre Pierre des Vignes, et cela sur la foi
d'une lettre du pape Grégoire IX, rapportée par Rinaldi, dans laquelle
ce pontife reproche amèrement à l'empereur, son ennemi, d'avoir traité
d'imposteurs Moïse, Jésus-Christ et Mahomet. La thèse était belle à
soutenir. Toutefois Arpe l'attaqua par une lettre anonyme de 1716,
et prétendit, contre tout bon-sens, avec l'autorité d'une anecdote
puérile, que ce fameux livre existait d'ancienneté, et que l'ouvrage
en six chapitres, dont nous venons de parler, en était la traduction
fidèle. La Monnoye n'eut pas de peine à réfuter la dernière partie
de cette assertion, mais il alla trop loin, croyons-nous, en niant
l'existence d'un livre _de Tribus impostoribus_ antérieur à 1716.
Sans doute, quelle que fût l'animosité de Frédéric II contre la
puissance pontificale, il est ridicule de prêter à cet empereur, aussi
bien qu'à son chancelier, un ouvrage qu'aucune tête humaine n'aurait pu
concevoir en 1230, ouvrage où, d'ailleurs, la touche moderne se trahit
à chaque phrase; cependant il faut bien accorder qu'un pareil livre a
pu exister vers 1553, comme l'assurent Guillaume Postel et le jésuite
Richeomme, sous le nom de Florimond de Rémond. Comment le monde érudit
se fût-il mépris à ce point de chercher partout l'auteur d'un livre
qui n'eût pas existé, de l'attribuer tour à tour à Boccace, à Dolet, à
l'Arétin, à Servet, à Bernard Ochin, à Postel lui-même, à Pomponace, à
Campanilla, au Pogge, au Pucci, à Muret, à Vanini, à Milton et à tant
d'autres? Comment le docte abbé Mercier de Saint-Léger, qui, du reste,
n'est pas trop concluant sur cette matière, eût-il pu nous donner, à
propos d'une chimère, une liste d'hommes qui s'en sont occupés, telle
que celle-ci: Bayle, Jugler, _Bibliotheca historica, litteraria,
selecta_, 1660-66; Chrétien Kortholt, à la tête de son traité _de
Tribus impostoribus hujus sæculi magnis_; Richard Simon, dans la
dix-huitième lettre du tome 1er de ses Lettres choisies; Jean-Frédéric
Mayer, dans la préface de ses _Disputationes de comitiis taboriticis_;
Thomasius, en tête de sa _Dissertatio de doctis impostoribus_;
Placcius, _In theatro anonymo_; Prosper Marchand, article _Imposteurs_;
Emmanuel Weber, _Programma de tribus impostoribus_; don Calmet,
article _Imposteurs_ de son Dictionnaire de la Bible; et Joseph-Romain
Joly, capucin, dans une lettre qui est à la tête du tome III de ses
Conférences ecclésiastiques, Paris, 1772? Quoi! tant de bruit pour
rien? tant de fumée sans feu? cela n'est pas possible. En recherchant
scrupuleusement le vrai ou le vraisemblable parmi beaucoup d'opinions
contraires, nous trouvons qu'un livre latin, _de Tribus impostoribus_,
composé vers la moitié du XVIe siècle, fut publié, en Allemagne, in-12,
en 46 pages, par le libraire Straubius, en 1598, sans nom de ville
ni d'imprimeur, et que, pour cette publication, l'éditeur fut mis en
prison à Brunswick. Or, c'est cet ouvrage que nous présentons hardiment
au mépris du lecteur, persuadés que nous sommes que de tels écrits
d'athéisme sont fort propres à servir la religion. Il est devenu d'une
rareté extrême. Il en existe un manuscrit à la bibliothèque royale de
Paris, lequel vient de celle de Saint-Victor, et un autre à celle de
Sainte-Geneviève. M. le duc de la Vallière en possédait un exemplaire
imprimé que l'abbé Mercier de Saint-Léger lui avait cédé après en
avoir pris la copie figurée. Cet exemplaire est maintenant dans la
bibliothèque de M. Renouard, et la copie de l'abbé Mercier est entre
nos mains. C'est sur cette copie, que M. le marquis de Fortia a trouvée
très fidèle en la collationnant sur le manuscrit de Saint-Victor, que
nous avons dressé la courte analyse suivante.
L'auteur de ce triste opuscule s'efforce, dès le début, d'enlever
toute créance au dogme de la Divinité, en montrant que les hommes ne
se sont jamais entendus sur l'idée de Dieu, et que, par ce mot sacré,
ils ont affirmé ce qu'ils ne comprenaient pas; tandis que l'idée de
Dieu est, par rapport aux causes premières, la seule idée qui soit
compréhensible, toute autre n'étant pas même perceptible. Il cherche
ensuite à confondre les notions que nous avons de la toute-puissance
et de l'infinie bonté de Dieu, par l'argument ordinaire du mal moral
et du mal physique éternellement réfuté par le cours des astres et
par le cœur de l'homme. Même en accordant le dogme de la Divinité,
il essaie de rendre ridicules tout culte et toute religion, un être
infini n'ayant, selon lui, nul besoin de nos respects et de notre
reconnaissance; et là dessus il ferme les yeux sur le besoin qu'ont
les mortels d'adorer un maître suprême. Le consentement des peuples
n'est rien pour lui, les puissans ayant eu partout et toujours intérêt
à répandre, chez les faibles qu'ils voulaient asservir, les idées et
les pratiques religieuses, comme si le mensonge pouvait être universel
et constant. Les fausses religions du paganisme viennent ici à son
aide, ainsi que les superstitions dont l'ambition et la cupidité des
intéressés ont souillé la religion chrétienne. Il tire encore parti
des éternelles disputes des prêtres et des controverses infinies
établies soit dans chaque religion, soit d'une religion à l'autre,
comme si la vérité n'avait pas autant de combats à livrer dans ce
monde que l'erreur. Il ne veut voir, dans Moïse, qu'un conquérant et
un despote hypocrite. Jésus-Christ ne lui apparaît point sous un jour
plus favorable que Mahomet. «De quelle arme peut-on se servir contre ce
dernier, dit-il, qui ne soit d'usage contre les deux autres?» Comme
si les merveilles de la civilisation du monde étaient soustraites à
ses regards. De nombreuses citations de l'Ancien Testament servent
de textes à autant de syllogismes construits pour la ruine de toute
doctrine révélée, et le livre finit par l'exclamation _tantum!_ eh quoi
tant! à laquelle nous répondrons par celle-ci: _tantillulùm!_ eh quoi!
si peu!
IL CATECHISMO,
Overo institutione christiana di M. Bernardino Ochino da Siena,
in forma di dialogo. Interlocutori, il ministro, el'illuminato,
non mai piu per l'adietro stampato, insieme XIX Prediche di
M. B. Ochino senese, nomate laberinti del libero, over servo
Arbitrio, Prescienza, Predestinatione et liberta divina, et
del modo per Uscirne. (2 tom, en 1 vol. pet. in-8 rare, de 317
pages l'un, et de 266 l'autre.) In Basilea. M.DLXI.
(1555-61.)
On ne s'attend guère à trouver, dans un moine apostat du 15e siècle,
aujourd'hui absolument oublié, un des plus profonds métaphysiciens
qui aient jamais paru. Tel fut pourtant Bernard Ochin, né à Sienne,
en 1487, d'abord cordelier, puis capucin, et alors aussi célèbre dans
toute l'Italie par ses vertus austères que par ses éloquens sermons;
puis tout d'un coup, à 55 ans, esclave de l'amour, qui lui fit épouser,
à Genève, une jeune fille de 18 ans, quitter sa religion pour le
calvinisme, dépasser les plus hardis novateurs jusqu'à prêcher la
polygamie; égarement funeste, qui le força successivement à sortir
de Suisse et de Pologne, et enfin à s'en aller mourir, misérable, en
Moravie, dans sa 78e année, non sans avoir jeté un grand éclat dans le
monde et sans avoir influé sur les affaires de son temps, puisqu'il
aida, sur sa demande, le fameux Crammer dans la réforme de l'Église
anglicane. Le sort d'avoir joui de toute la célébrité du génie, pour
s'ensevelir ensuite tout entier dans l'oubli des hommes, lui est commun
avec son compatriote et son ami Pierre Martyr, dont le public ignore ou
dédaigne les savantes histoires et les précieuses lettres.
Les écrits de Bernard Ochin sont très nombreux, sans compter les
trente dialogues qui le firent bannir de Genève. Nous ne parlerons que
des seuls ouvrages que nous connaissions de lui, en témoignant, dès
à présent, notre surprise de ce que M. Tabaraud, son biographe, lui
refuse toute instruction, même dans sa propre langue; car, dans notre
ignorance, nous soupçonnons qu'il écrit l'italien-toscan avec un nerf
et une clarté remarquables, dignes de servir de modèles dans toutes les
langues.
Son Catéchisme est dédié à l'église de Lucerne: c'est, ou du moins
cela veut être un code, complet et raisonné, de tout ce qui est
exclusivement nécessaire pour mener une vie chrétienne. L'auteur
remonte on ne peut plus haut, et commence ainsi son dialogue avec
l'Illuminé: «Penses-tu être?--Il me semble que je suis, mais je n'en
suis pas certain, vu que mes sens peuvent me tromper.--S'il te semble
que tu es, il est impossible que tu ne sois pas; car à qui n'est pas,
rien ne semble.» Ceci est excellent et montre tout d'abord à qui nous
avons affaire. De ces prémisses découle, avec la nécessité d'un
commencement de toutes choses, celle d'une intelligence créatrice et
suprême: les fins de l'ame humaine, en un mot, les premières bases
de la morale. L'enchaînement philosophique est interrompu par la
foi, qui le conduit au péché originel; et là il se renoue par dix
paraphrases des articles du Décalogue. Celle sur le commandement, _tu
ne déroberas pas_, fournit un texte solide à la réfutation du système
aujourd'hui ressuscité de la communauté des biens. Plusieurs autres
paraphrases ont pour objet de ruiner l'enseignement de l'Église,
touchant le culte des saints, celui des reliques et des images, et
la multiplicité des fêtes comme des cérémonies sacrées. Ce n'est pas
ici le Catéchisme de Trente. L'examen du Symbole des Apôtres succède
à celui du Décalogue. «Crois-tu, dit le ministre, que le Symbole soit
l'ouvrage des Apôtres?--Oui, répond l'Illuminé (c'est à dire, dans son
langage, l'Éclairé).--Crois-tu que ce Symbole contienne tout ce qu'il
est nécessaire de croire?--Oui, car des êtres inspirés par l'Esprit
saint ne pouvaient laisser leur œuvre incomplète.--Combien contient-il
d'articles de foi?--Les uns disent 12, d'autres 14, d'autres 24; mais
peu importe, puisqu'il renferme tout le nécessaire.»
Il n'entre pas dans notre plan de suivre Bernard Ochin dans ses sorties
contre le purgatoire, _contre la cène des papistes_, non plus que
dans ses longues explications sur le baptême et la justification.
Le ministre, sur ces divers points capitaux, a le tort de tous ses
confrères les réformateurs, celui de s'appuyer fièrement de la raison
quand bon leur semble, et de s'en jouer au nom de la foi quand cela
leur plaît, suivant les caprices de leur antipathie pour l'église
romaine, infiniment plus conséquente qu'eux: c'est ainsi qu'il assigne
des bornes très étroites à la prière, non seulement en ne voulant,
pas plus que Calvin, de prières pour les morts, mais encore en ne
permettant que six matières d'oraison, savoir: trois relatives à la
plus grande gloire de Dieu, et trois afférentes au salut. Quelle
folie triste et vaine d'interposer ainsi sa pédanterie réglementaire
entre une pauvre ame et son auteur! Qu'a-t-on à redouter de pareils
épanchemens, et quel homme peut être assez osé pour les restreindre?
Les XIX Sermons sur le libre arbitre sont dédiés à la reine Élisabeth.
C'est là que la forte tête de Bernard Ochin se manifeste. Il en
remontrerait à saint Augustin, et Leibnitz n'a rien à lui apprendre.
Voici dans quel ordre ces discours sont rangés: 1° quatre sermons
sur les embarras dans lesquels s'impliquent les partisans du libre
arbitre, et que, pour cette raison, il appelle _des labyrinthes_; 2°
quatre autres labyrinthes, où se perdent les adversaires de la liberté
de l'homme; 3° un sermon explicatif de l'opinion qu'il ne convient pas
à l'homme de s'engager dans ces doubles labyrinthes: c'est un morceau
admirable; 4° un sermon où l'opinion précédente est combattue: ici le
métaphysicien rentre dans la théologie; 5° huit sermons, où l'orateur
veut montrer les issues naturelles de chacun des huit labyrinthes, ce
qu'il ne fait pas mieux qu'un autre, se confiant trop à la révélation
pour un argumentateur, et raisonnant trop pour un croyant, sans cesser,
pourtant, de temps à autre, de jeter de grands éclairs, surtout vers la
fin, qui est sublime. Tel est le plan de l'œuvre. Maintenant, essayons
de retracer la marche des idées.
PREMIER LABYRINTHE. Mortel, tu te dis libre du premier ordre, et ton
orgueil se refuse à la pensée d'agir de nécessité. Prends-y garde,
mortel! par là tu dis que tu es Dieu; car, agir de soi-même, sans être
déterminé par une cause hors de soi, ne saurait convenir qu'à la cause
suprême.--Tu agis à volonté; oui, sans doute, et la bête aussi; mais la
volonté qui la fait naître?--Chez la bête, qui n'est pas libre, ce sont
les appétits; chez l'homme, c'est la pensée.--Et cette pensée, d'où te
vient-elle?--De moi?--De toi? comment! ce ne sont ni les besoins qui,
dans ta première enfance, l'ont excitée, ni les objets extérieurs qui,
plus tard, l'ont fait éclore, ni les exemples qui, par l'imitation,
l'ont développée, ni les leçons et les conseils qui, par l'éducation,
ont causé son essor? Ne pourrait-il se faire qu'entre la bête et toi il
n'y eût que du plus et du moins? Humilions-nous; prions Dieu de nous
donner assez de lumières pour lui rendre hommage! E cosi sia.
DEUXIÈME LABYRINTHE. Mais, quand il serait vrai que notre volonté ne
fût déterminée par aucune force étrangère, matérielle, intellectuelle
ou morale, que nous eussions la liberté d'indifférence, que l'homme se
donnât les idées qui le déterminent, les partisans du libre arbitre
n'en seraient pas plus avancés, puisqu'après tout, l'homme ne pouvant
résister à la volonté divine, il faut bien qu'il veuille ce qu'elle
veut qu'il veuille, et que la volonté divine étant immuable, il faut
que la volonté humaine, toujours conforme à ce que Dieu a déterminé,
soit, en ce sens, immuable aussi. Prions Dieu de soutenir notre
faiblesse. E cosi sia.
TROISIÈME LABYRINTHE. Et, quand on aurait établi que la volonté de
l'homme se meut d'elle-même, et que Dieu, en déterminant toutes choses,
n'a pas enchaîné cette volonté humaine de façon qu'elle soit contrainte
à tels ou tels actes, les partisans de la liberté du premier ordre n'en
seraient pas moins impliqués dans un terrible labyrinthe; car, pour
que ces choses se pussent accorder, il faudrait que les contingens
dépendissent à la fois et ne dépendissent pas de Dieu; en sorte que
sa prescience deviendrait incertaine et purement conjecturale, ce
qu'il est impossible de supposer et qui ferait aussitôt tomber toutes
les prophéties, toutes les révélations, toutes les écritures. Quand
Jésus-Christ prédit à saint Pierre qu'il le renierait trois fois, au
chant du coq, peut-on dire qu'une annonce si précise fût une simple
conjecture qui laissât à saint Pierre la possibilité de renier deux
fois, ou une seule, ou point, de même qu'au coq de ne pas chanter?
Quand Jésus-Christ promit, à ses douze apôtres, douze siéges dans la
maison de son père, peut-on dire qu'il laissât incertain si les apôtres
mériteraient ou non, c'est à dire obtiendraient ou non ces douze
siéges? Force est donc de confesser, ou que Dieu prévoit certainement
les actes de notre volonté, ce qui la rend nécessaire et non libre du
premier ordre, ou enfin que Dieu se trompe ou qu'il ment. Lui seul nous
peut tirer de ce troisième labyrinthe. _E cosi sia._
QUATRIÈME LABYRINTHE. Cependant, j'y consens, ni les objets
extérieurs, ni les idées, ni les sentimens communiqués, ni les décrets
incommutables de la divine puissance, ni l'infaillible et certaine
prescience de Dieu n'entravent l'exercice de notre volonté: nous n'en
serons pas moins enfermés dans un labyrinthe quatrième, et voici comme:
Si nous sommes libres, assurément Jésus-Christ l'était aussi. Dans ce
cas, sa passion, sa mort et sa résurrection pouvaient ne pas arriver.
Admettez-vous ceci possible? non. Donc l'Homme-Dieu agissant de
nécessité, tous les hommes, à plus forte raison, agissent de même. Dieu
puissant, sortez-nous de cet abîme! _E cosi sia._
CINQUIÈME LABYRINTHE. Si les partisans de la liberté de l'homme sont
embarrassés, ses adversaires ne le sont pas moins. En effet, dès que
l'homme n'est pas libre, ce n'est plus lui qui pèche, c'est Dieu qui
pèche pour lui, en ne l'empêchant pas de pécher, et alors quelle
injustice à Dieu de punir l'homme! ou le bien et le mal moral sont des
chimères; double hypothèse que le bon-sens ne rejette pas moins que
l'Ancien et le Nouveau Testament. A notre secours, ô Dieu! _E cosi sia._
SIXIÈME LABYRINTHE. Se réfugiera-t-on dans l'opinion de ceux qui
soutiennent que nous ne sommes pas libres à la vérité, mais que nos
premiers parens l'étaient, et qu'ainsi nous sommes justement punis de
nos péchés forcés, pour les leurs librement commis? Quelle subtile
absurdité, qui d'ailleurs dément tout le dogme du christianisme,
puisque, selon l'essence de ce dogme, Jésus-Christ est venu nous
racheter du crime de nos premiers parens précisément pour ne nous
laisser plus que notre propre fardeau à porter! Imaginera-t-on, par
expédient, que les damnés n'auront d'autre peine que celle de ne pas
être du nombre des élus, chose qui, ne rendant pas leur condition pire
que celle d'un paysan qui n'est pas élu empereur, peut se concilier
avec la justice de Dieu? Mais cette explication hétérodoxe, fût-elle
admise, ne justifie nullement un traitement inégal pour des conditions
communes. Enfin ira-t-on, avec quelques uns, soutenir qu'il n'y a point
de vie future, point de bien ni de mal? Alors voilà tout l'édifice de
la société humaine renversé. Répétons-le, au milieu de cet affreux
dédale, il n'y a qu'à prier le Seigneur de nous éclairer. _E cosi sia._