défauts littéraires, sans parler de ceux qui résultent d'une intrigue
pénible et invraisemblable, à savoir, le défaut de vérité dans le
principal caractère. En effet, on s'attend à voir agir l'hypocrisie
dans son seul intérêt, par des moyens vicieux, couverts de beaux
dehors de vertu; point: ici elle emploie, si l'on veut, la ruse, mais
pour tout concilier, et ramener le bon ordre dans la maison d'un
malheureux père de famille que ses cinq filles et ses gendres désolent.
Ginguené relève très bien cette faute. Nous ajouterons que l'hypocrite
se démasque dès son premier monologue, au mépris de la véritable
hypocrisie qui ne se démasque jamais, pas même devant son ombre. «_E
un bel tratto quello del demonio, quando si fa adorar per santo_;
le meilleur tour du diable, dit-il, est de se faire adorer comme un
saint.» Et ailleurs: «_Che non[53] si mostra amico de i vitii, diventa
nemico degli nomini_; qui ne se montre pas ami des vices devient
l'ennemi des hommes.» Juste ou non, révélation affreuse qui jamais ne
sortit de la bouche d'un hypocrite! La morale de cette comédie est
que tout n'est rien; la belle et subtile philosophie pour un poète
comique dont la mission est, par les contraires, d'enseigner aux hommes
à se bien conduire, et non de leur brouiller la cervelle avec une
métaphysique inapplicable!
[53] _Qui vitia odit, homines odit._ C'est le mot de Trasea: il
est bien placé dans la bouche d'un stoïcien sincère tel que lui.
_Atalante_ ou la _Courtisane_, en admettant qu'il soit permis de mener
tout un public au Lupanar, enseignes déployées, a du moins le mérite
de retracer avec une vérité frappante, très spirituellement et très
agréablement, les mœurs rusées de cette espèce de femmes. Sous ce
rapport, le premier acte, entre autres, est un chef-d'œuvre. La scène
où Atalante rengage Orfinio, son amant officiel, qu'elle avait presque
perdu, pour l'avoir tenu à sa porte tandis qu'elle accueillait un autre
galant, est excellente, et montre le pouvoir qu'ont ces sirènes avec
leurs jolis regards et leurs feintes larmes, sur les cœurs faibles,
esclaves des voluptés. Ici pourtant l'observation est encore en défaut;
Atalante trompe trois ou quatre hommes, leur soutire de l'argent,
puis fait une bonne fin et s'unit à son trop facile Orfinio: bon pour
cela. Ce qui ne vaut rien est qu'elle demande à Orfinio trois jours de
liberté pour faire ses dupes et qu'Orfinio les lui accorde. Les femmes
qui trompent veulent tromper et ne demandent point de permissions à
leurs amans; d'un autre côté, les amans qui accordent trois jours à
leurs maîtresses pour leur faire des tours ne sont pas amoureux. A tout
prendre, cependant, cette pièce est la meilleure de Pierre Arétin.
Mais si les mœurs qu'il a peintes sont fidèles, Luther, tout en
faisant trop, n'a pas trop dit; et comment qualifier ce démon d'esprit,
cet Arétin si satirique, si amer contre la noblesse et le clergé de
Rome, qui, d'une part, se signale par des écrits devenus le type du
libertinage et de l'impiété; qui de l'autre sollicite et reçoit des
cadeaux des grands; qui dédie ses comédies tantôt à la _magnanime_
comtesse Argentina Rangona, de Modène; tantôt _au grand_ cardinal de
Trente, d'autres fois à l'_immortel_ duc de Florence Médicis, enfin
au _non moins prudent que vaillant_ seigneur Guibaldo, la Rovère, duc
d'Urbin, qu'il assomme des plus basses adulations? Ce bouffon cynique
faisait des livres d'église, tels que des paraphrases sur les psaumes
pénitentiaux, la vie de la Vierge, l'humanité de Jésus-Christ, sa
passion, etc.; heureusement qu'ils sont détestables! Ce fléau des
princes tranchait du philosophe, et l'on imprimait ses œuvres, sous
son nom, avec l'épithète de _Divino_! Non, la turpitude ne saurait
aller plus loin.
La comédie de la _Mandragore_ s'élève à une hauteur immense au dessus
de ses rivales, sous le rapport de l'art, s'entend; car sous celui des
mœurs, elle descend encore plus bas. Unité d'action, vraisemblance
et conduite d'intrigue admirables, une fois admise l'imbécillité du
docteur Nicia, lequel n'est pas plus imbécille, après tout, que George
Dandin; vérité merveilleuse de caractères, dialogue simple, naturel,
profondément comique, et prose d'une clarté, d'une force, d'une
élégance remarquables aux yeux même des étrangers; tout s'y trouve
réuni pour commander les suffrages littéraires. Peut-être pourrait-on
désirer un peu plus de nœud dans l'ouvrage. La fable, il est vrai,
manque de péripétie, et arrive à la fin prévue sans que nul incident
n'en suspende le succès; du reste, c'est assurément là, poétiquement
parlant, une excellente comédie. Remarquons, en passant, que La Harpe
se trompe en disant que J.-B. Rousseau a faiblement imité cette pièce.
Il ne l'a point imitée, mais traduite scène pour scène, presque
textuellement, et dans une prose nerveuse, facile, pure, digne en un
mot d'un modèle qui ne pouvait être surpassé! C'est notre La Fontaine
qui, dans son charmant conte, a imité Machiavel; il l'a même fait avec
ce charme inventif et cette grace ineffable qui le caractérisent. Le
goût combattu de Lucrèce pour Callimaque, supposé dans l'avant-scène,
est, par exemple, une idée de sa tête, qui lui fournit un trait
ravissant dans la fameuse nuit; celui de la confusion que la jeune
femme éprouve de s'être, par obéissance pour son époux, livrée à un
inconnu, cru meunier, quand ce meunier prétendu se trouve être son cher
Callimaque qu'elle n'attendait pas. Mille jolis détails propres au
conte embellissent d'ailleurs le sujet, tels que la toilette proprette
de Lucrèce pour la réception du prétendu meunier, etc., etc. Mais, soit
réserve obligée, soit faute, soit envie d'avoir sa marche à soi, La
Fontaine ne tire aucun parti de frère Timothée. Les trois vers suivans,
«On eut recours à frère Timothée,
»Il la prêcha, mais si bien et si beau,
»Qu'elle donna les mains par pénitence, etc.»
ne sont rien au prix des grandes scènes où Machiavel représente ce
moine infame consentant, pour de l'argent, à lever tous les scrupules
de ses pénitentes; tantôt ceux d'une jeune fille qu'il s'agit de
faire avorter; tantôt ceux d'une jeune femme que son mari veut rendre
lui-même adultère, afin d'en avoir postérité! Mais quels impudens
tableaux! quelles horribles mœurs! Hâtons-nous de revenir aux Supposés
dont il est permis, du moins, d'indiquer le sujet, sans trop blesser la
pudeur publique.
L'idée de cette pièce est empruntée aux Captifs de Plaute et à
l'Eunuque de Térence, et n'est pas plus vraie ni plus morale pour cela.
Un étudiant envoyé, par son père, de Sicile à Ferrare, a changé de nom
avec son valet pour s'introduire, comme domestique, dans la maison
d'un riche avare dont il aime la fille: il vit ainsi conjugalement
avec la belle Polymneste depuis deux ans, sans trouble ni malencontre,
tandis que son valet fait ses classes tellement quellement à Ferrare,
en vrai gentilhomme. Survient le père de l'étudiant qu'on était loin
d'attendre, et qui gêne d'autant plus que les fraudeurs ont aussi
donné son personnage à un étranger. La fraude se découvre par une
confrontation naturelle et comique; mais elle est bientôt pardonnée
à la suite d'une double reconnaissance qui tient du prodige, sans
être d'une invention merveilleuse, et le mariage d'Erostrate et de
Polymneste arrange toute chose à la satisfaction commune. Il y a de la
verve plaisante dans cette comédie, et les nationaux l'admirent tant
qu'un critique étranger n'en doit parler qu'avec circonspection; il
est sûr qu'elle amuse à la lecture, même dans notre vieux français;
mais, quand on songe que c'est là le chef-d'œuvre, ou à peu près,
d'un théâtre comique où Ginguené compte cent deux ouvrages de trente
auteurs différens, seulement de l'an 1500 à l'an 1580, on peut regarder
la comédie française avec orgueil sans trop de présomption, celle
qui n'est plus, voulons-nous dire; car, pour notre comédie du jour,
elle est tantôt digne de réjouir les cardinaux et les papes du XVIe
siècle. Quelle fatalité! cependant. Certes ce ne sont ni les sentimens
généreux, ni les talens, ni le génie qui manquent à nos poètes. L'un,
par sa veine fertile et sa versification chaleureuse et noble, fait
assez connaître que, s'il le voulait, il saurait atteindre l'auteur
de _la Métromanie_; l'autre affecte en vain l'oubli des premières
convenances, il ne peut qu'à peine déguiser son ingénieuse finesse et
l'atticisme de son esprit; celui-ci, dans des esquisses jetées comme au
hasard et sans soin, décèle un fonds d'observation et de verve mordante
que réclame la comédie véritable; celui-là, qui se laisse emporter à
dessein par son imagination brûlante et ravage les mœurs avec la vive
flamme allumée dans son cœur pour les épurer, livre au caprice d'un
jour un talent né pour l'immortalité, capable, qui sait? de renouveler
les prodiges _du Misanthrope_ et _du Tartufe_; tous enfin pourraient,
en travaillant à l'écart et péniblement, rencontrer ce qu'ils
cherchent et qui leur échappe, des succès universels et durables;
c'est à dire la gloire, plus prospère mille fois et plus féconde
qu'une aventureuse fortune. Mais surtout qu'il leur serait honorable
et doux de contribuer, mieux que les lois peut-être, à contenir dans
ses écarts, au lieu de l'exciter, une génération qui s'avance inquiète
et désordonnée! car si les mœurs agissent sur la scène, la scène
réagit, à son tour, sur les mœurs; et, dans cette action réciproque,
l'histoire enseigne que l'avantage demeure au poète. Quelle fatalité!
puisse-t-elle se rompre quelque jour! puissent les muses françaises,
en ce genre si renommées, garantir une civilisation qui ne peut plus
désormais périr par les préjugés ni par la conquête, mais seulement par
elle-même! Il en est temps encore, dès que la langue n'a pas essuyé
le coup mortel. Un pas de plus, il serait trop tard; et la ruine du
théâtre une fois consommée, le mal s'étendrait plus loin. Un peuple
assemblé, à qui journellement on ose tout dire et tout montrer, et qui
peut tout voir et tout entendre, est incessamment capable de tout faire.
LA PHYSIQUE PAPALE,
Faite par manière de devis et par dialogues, par Pierre Viret.
L'ordre et les titres des dialogues:
La Médecine ou Mercure.
Les Bains ou Charon.
L'Eaüe bénite ou Neptune.
Le Feu sacré ou Vulcain.
L'Alchimie ou Pluton.
Semblablement y sont adjoustées deux fables: l'une des passages
de l'Escriture, que l'autheur expose en ce livre; l'autre des
matières principales contenues en iceluy. De l'imprimerie
de Jean Gérard. (1 vol. in-8 de 464 pages, sans les Tables.
M.D.LII.)
(1552.)
La Physique papale, ouvrage de controverse plutôt que de morale, passa,
lors de sa publication, en 1552, pour un des coups le mieux assenés sur
la tête du pontife romain, qui fussent partis du célèbre triumvirat
de Calvin, Farel et Viret. Ce livre est spécialement dirigé contre le
_Rationale divinorum officiorum_ de Guillaume Durand, savant évêque de
Mende, mort à Rome en 1296, qui rend raison des diverses cérémonies
de l'Église romaine. L'auteur s'y propose, dans cinq dialogues, entre
Thomas, Eusèbe, Hilaire et Théophile, de montrer que les papes, faux
physiciens, médecins et apothicaires des ames, ont pris les cérémonies
sacrées dans une philosophie païenne et superstitieuse, _pleine
d'idolâtrie et de blasphêmes_; idée qui, dégagée d'injures et appuyée
d'une érudition méthodique, ouvrait la voie à plus d'une vérité, mais
dont Viret n'a guère su tirer que des erreurs insultantes, et dont il
s'autorise pour joindre, aux titres de ses dialogues, le nom d'autant
de divinités fabuleuses. Il avertit que, par occasion, il attaquera
les faux médecins et apothicaires du corps, autrement les empiriques.
Ainsi, gare aux gens qui se mêlent de traiter les maladies soit du
corps, soit de l'ame! ils vont passer sous la férule calviniste sans
ménagement. Mais, d'abord, il est utile de savoir qu'Eusèbe est un zélé
papiste, que Thomas incline, avec un certain doute de bonne foi, vers
l'orthodoxie, et qu'Hilaire et surtout Théophile sont des réformateurs
à outrance; le premier sur le ton goguenard, le second sur le ton grave.
Le débat s'engage, au premier dialogue, sur le purgatoire et les
limbes. Hilaire, fidèle à son système de comparaisons prises de la
médecine, examine le profit que les médecins de l'ame recueillent de
ces deux médicamens, pour en déterminer la source et la valeur. Sa
manière d'argumenter rentre ici dans la maxime: _Is fecit cui prodest_.
Il se répand en lazzis sur Mercure et saint Michel entre lesquels il
trouve des rapports merveilleux, puis viennent d'autres lazzis sur les
médecins qui multiplient les drogues pour augmenter leurs salaires;
et sur les prêtres qui, laissant aux saints le soin d'intercéder pour
les vivans, ce qui ne rapporte guère, se sont réservé d'intercéder
pour les morts ce qui rapporte beaucoup. Il découvre le germe de la
doctrine plantureuse du purgatoire dans le paganisme, s'égaie à propos
des purifications par le feu, telles que les employait Médée, la grande
sorcière, et leur compare la coutume qu'ont nos prêtres d'éventer les
femmes et les enfans avec le corporal, etc., etc.
Au second dialogue (des Bains), Hilaire s'étudie à prouver, par la
messe de _requiem_, où il est question, à l'occasion des peines de
l'enfer, d'un lac profond (_lacu profundo_), que cette fiction est
prise du 6e livre de l'Enéide. Il retrouve successivement les divers
points de la doctrine du purgatoire dans les traditions païennes, avec
cette différence, à l'avantage des païens sur les chrétiens, que les
premiers payaient, pour le passage des morts, au morts mêmes, tandis
que les seconds paient au prêtres. D'ailleurs _il en coûtait moins
pour engraisser Caron que pour fournir la cuisine des évêques_, etc.,
etc. Le mot de _trespassés_ rappelle le passage dans la fatale barque.
Suivent beaucoup d'autres divagations.
Le troisième dialogue entreprend l'Église sur l'eau bénite. Lazzis
sur les prétendues vertus de cette eau, plus variées que celle de la
fontaine de Sardaigne, dont parle Solin, qui guérit les maux d'yeux et
découvre les larcins. Comparaison de l'eau bénite au bain sale, dont
Diogène disait: «_Ceux qui se baignent ici, où se lavent-ils?_» Les
Turcs aussi font un grand usage de _tels lavemens_. Mais ce sont les
juifs surtout qui ont fondé l'usage de l'eau sainte. Entre ceux-ci se
distinguaient les samaritains, qui usaient, à cet effet, d'urine, parce
qu'ils y trouvaient à la fois l'eau et le sel. Lazzis sur le sel et
la salive employés avec l'eau dans le baptême. Le reste du dialogue
continue de la sorte.
Le quatrième dialogue, consacré à travestir les cérémonies par le
feu, renchérit, sur les précédens, d'obscénités, d'impiété, de fausse
érudition comme de faux raisonnemens, toujours avec un flux de paroles
qui gâterait la meilleure cause.
Vient enfin le cinquième dialogue sur l'Alchymie. C'est là que l'auteur
rassemble tous ses moyens. Il fait voir qu'avec leurs cérémonies les
prêtres de l'Église romaine ont rencontré le secret de la pierre
philosophale. Dures vérités touchant la vente des sacremens et des
indulgences, mais vérités si mal dites, qu'elles auraient dû manquer
leur effet. Revue des différentes natures d'impôts levés par l'avarice
sacerdotale sur la crédulité des fidèles.
Hilaire appelle le pape le _grand capitaine des maquereaux et des
paillards_. Comparaison des scandales de nos prêtres aux scandales des
prêtres de Cybèle dont les maris se trouvaient fort mal, encore que
ces prêtres fussent châtrés. Détails, à ce sujet, tirés de l'âne d'or
d'Apulée. Ici la satire de Viret devient si bassement ordurière, qu'il
n'est plus permis d'en rien dire.
Nous avons analysé ce livre sans scrupule, parce qu'en dépit de sa
célébrité passée il est si informe, si confus et d'un si mauvais goût,
qu'il profite plus qu'il ne nuit à ce que nos cérémonies sacrées ont de
majestueux et de vénérable. Ce n'est plus là Calvin, Théodore de Bèze,
Ulric de Hutten, Henri Estienne, du Moulin, etc., etc.; il s'en faut
de tout. Remarquons, à l'occasion de ces dialogues, que rien n'est si
difficile que d'intéresser en philosophant par dialogues. Il faut, pour
réussir en ce genre, une précision, une netteté d'idées, une vivacité
d'esprit prodigieuses; qualités qui manquaient surtout à Viret. Le
dialogue veut de l'action et non de la dissertation. Ce n'est pas trop
que d'être un Platon pour disserter en dialoguant. Cicéron lui-même n'y
suffit pas toujours, et l'excellence de ses dialogues tient surtout à
ce qu'ils sont monologués. Conçoit-on que Pierre Viret ait été surnommé
_le Voltaire des calvinistes_? point d'autre Voltaire des calvinistes
que Calvin; ou plutôt Calvin est Calvin, et Voltaire Voltaire. Quant
à Pierre Viret, aussi mauvais poète que méchant prosateur, s'il put
avoir des succès dans la chaire satirique des réformateurs, à force de
paroles et d'audace, il n'est plus rien aujourd'hui, bien qu'on paie
fort cher ses écrits devenus rares. M. Brunet constate que _ses satires
chrétiennes de la cuisine papale_ se sont, entre autres, vendues
jusqu'à 100 fr. Or, ces satires, au nombre de huit, précédées d'un
court avertissement et suivies de six petites pièces facétieuses en
vers, ne forment que 131 pages contenues dans un petit in-8°, imprimé
à Genève, en 1560, par Conrad Badius. L'auteur y paraît avoir voulu
reproduire, pour le peuple, sa physique papale. Dans ce dessein, il
met sa théologie satirique en vers de huit pieds et s'efforce d'être
plaisant; mais c'est l'ours qui danse. Il n'a ni gaîté, ni grace, et
rachète ce défaut par un vice, celui d'un cynisme qui a fait reculer
l'analyse de M. de la Vallière dans sa bibliothèque du Théâtre
Français. Vainement les interlocuteurs Friquandouille, frère Thibauld
et messire Nicaise essaient-ils, dans la septième satire, de rompre
l'uniformité de ces diatribes plates et obscènes, le lecteur n'en peut
être réjoui.
Et que disent-ils? que les cieux
Pour de l'argent nous sont ouvers
Ils les nous vendent les pois vers
Et aux gris leurs amis invitent.
.................................
Alléluias, eleïzons
Sont aloyaux de venaisons.
.................................
Agios, himas sont andouilles.
.................................
Fressures, hachis, saupiquets,
Sont exorcismes bourriquets, etc., etc.
C'est sur ce ton que Viret parodie les sacremens, les cérémonies, les
offices de l'Église et le culte des saints. Il compare la papauté à
Proserpine, l'ange Gabriel au messager des dieux, traite les moines de
traîne-couteaux et de marmitons, et décrit burlesquement le banquet du
pape et des cardinaux dans le style le plus grossier et le plus plat
qu'on puisse imaginer; après quoi, viennent messieurs les ministres
réformés, qui chassent les convives et houspillent le grand patriarche
_Saoul d'Ouvrer_, et le livre finit.
EXCELLENT ET TRÈS UTIL OPUSCULE,
A TOUS NÉCESSAIRE,
DE PLUSIEURS EXQUISES RECEPTES,
DIUISÉ EN DEUX PARTIES:
La premiere nous monstre la façon de faire diuers fardemens et
senteurs pour illustrer la face; la seconde pour faire
confitures de diuerses sortes, tant en miel que sucre, vin
cuict, etc., etc.; suivi de la translation de latin en
françoys, par maistre Michel Nostradamus, auteur des traités
précédens, d'une épistre d'Hermolaüs Barbarus à Pierre Cara,
iurisconsulte et facondissime orateur. _Signé_ Nostradamus,
l'an 1552. Lyon, par Benoist Rigaud, 1572. Imprimé par François
Durelle. 1 vol. in-16 de 212 pages, titre compris; plus 5
feuillets de table à la fin. (Vol. très rare.)
(1552-72.)
Maistre Michel Nostradamus, médecin, enseigne au lecteur bénévole,
dans son poème ou avant-propos, que, depuis 1521 jusqu'en 1529, il a
passé son temps à courir le monde pour étudier la vertu des simples,
et qu'il a mis trente et un ans à composer les deux traités ci-dessus
énoncés, lesquels furent achevés en 1552. Il n'adresse pas ses
fardemens aux belles jeunes qui ont la face de Phryné, mais aux beautés
un peu surannées, qui retrouveront, dit-il, la jeunesse par ce moyen.
Les graisses et les huiles n'entrent point dans ses compositions,
n'y ayant rien qui rende plus le teint noir et maculé. Il a consulté
les plus doctes personnages vivans, outre les anciens, tels que
Jules-César Scaliger, François Valeriola, etc. Vrai est qu'il ne promet
pas d'effacer tout à fait les traces du temps: _Nec cerusa Helenem
fecerit ex Hecuba_; mais il ne lairra pas de prolonger bien l'âge de
complaire; et si trouvera l'on céans _certaines beuvandes amoureuses_,
propres à ranimer des forces défaillantes. Toute femme qui fait souvent
enfant _se deschet tous les ans de cinq pour cent_; eh bien! par le
secours de la préparation de sublimé qui fait la matière du premier
fardement, telle femme se pourra maintenir jusqu'à l'âge de soixante
ans et, pour ainsi, presque d'_Hécube redevenir Hélène_. Oracle rendu à
Salon-de-Craux, en Provence, le 1er avril 1552. Ce premier avis donné,
Nostradamus livre trente-quatre recettes détaillées avec les formules
régulières, le tout pour le fardement du visage et du corps. Il faut
surtout lire la première composée de sublimé, et la dix-septième
relative au _poculatorium amatorium ad Venerem_, autrement dit
philtre amoureux: prenez trois pommes de Mandragore, le sang de sept
passereaux, de l'ambre gris, du gingembre, etc., etc. Les recettes pour
les confitures ne sont pas à dédaigner: nous les croyons plus sûres que
les autres; en tout cas, elles sont plus innocentes. Il y en a trente
dont on pourra, si l'on veut, retrancher celle pour la confiture de
courge et une autre pour la façon d'un sirop inévitablement laxatif.
Quant à la lettre d'Hermolaüs Barbarus, savant traducteur de Dioscoride
le médecin, au jurisconsulte Cara, c'est le menu circonstancié d'un
festin donné par le maréchal Trivulce, pour le jour de ses noces avec
une dame napolitaine, festin auquel Barbarus ou mieux _Barbaro_, un
des convives, ne toucha guère, dit-il, passé les premières viandes. Le
lecteur ne sera peut-être pas fâché de rencontrer ici l'abrégé de ce
menu italien du XVe siècle.
1°. Eau rose à laver les mains, puis pignolats en tablettes,
roche de sucre et masse-pain;
2°. Esparges nouvelles;
3°. Le cœur, le foie et l'estomach des oyseaux foyages (c'est à
dire ayant de gros foies);
4°. La chair de daim rostie;
5°. Les testes de génisses et veaux bouillies avec leurs peaux;
6°. Chapons, poulailles, pigeons, langues de bœuf, jambons de
truye, bouillis avec la saulce au limon;
7°. Chevreau rosti avec du jus de cerises amères;
8°. Tourterelles, perdrix, faisans, cailles, grives, bequefiz,
rostis avec olives salonoises pour condiment;
9°. Pour chascun un coq cuict avec du sucre madéfié et arrosé
avec de l'eau rose, dans une platine d'argent concave;
10°. Pour chascun un petit cochon rosti avec une certaine liqueur
pour saulce dans une escuelle d'argent;
11°. Pour chascun un paon rosti avec une saulce blanche faite
de foies pilés et une composition aromatique nommée par les
Espagnols caronchas;
12°. Un monde tortu et recroquillé, fait d'œufs, de lait, de
farine, de sauge et de sucre;
13°. Quartiers de coing confits avec sucre, girofle et cannelle;
14°. Côtes de chardons, pignons, artichauts;
15°. Eau rose pour laver les mains;
16°. Dragées, coriandre, fenouil de Florence, amandes, anis,
giroflat, orangeat, cannelat, dragées musquées;
17°. Bateleurs, farceurs, joueurs de gobelets, faiseurs de
soubresauts, chemineurs de corde, musiciens de Luc, orgues,
espinettes, guiternes, psaltérions et harpes;
18°. Torches de cire blanches, en parfums lynnicques,
demi-dorées, concavées en dedans, et renfermant des oiseaux rares.
LES MONDES TERRESTRES
ET INFERNAUX,
Le Monde petit, grand, imaginé, meslé, risible, des Sages et
Fols, et le très grand; l'Enfer des écoliers, des mal mariez,
des P. et ruffians, des soldats et capitaines poltrons, des
pietres docteurs, des usuriers, des poètes et compositeurs
ignorans, tirez des œuvres de Doni Florentin, par Gabriel
Chappuis, Tourangeau. A Lyon, pour Barthélemy, Honorati, 1578,
1 vol. in-8.
(1552-78.)