La vie aventureuse de Guillaume Postel, qui, né dans une pauvre

chaumière de Normandie en 1510, vint, aprés mille vicissitudes, à

remplir l'Europe de son nom, et s'attira tant d'écoliers dans le

collége des Lombards, à Paris, où il professait les langues orientales,

qu'il était obligé de rassembler son auditoire dans la cour et de lui

parler par la fenêtre; ses voyages en Orient, qui lui avaient rendu

familiers les principaux idiomes de l'Asie; la fécondité de son esprit

rêveur, source d'une quantité d'écrits dont une trentaine est encore

aujourd'hui recherchée à tout prix des curieux; ses amours mystiques

avec cette vieille fille vénitienne qu'il crut appelée à régénérer

le monde féminin comme Jésus-Christ avait régénéré le monde viril,

et dont il fit l'héroïne de son fameux livre de _la Mère Jeanne_; en

un mot, toute cette bizarre destinée d'un homme qui s'intitulait _le

philosophe de Charles IX_ justifie le soin que l'on prend d'analyser

ses ouvrages. Cependant, comme il serait fastidieux pour le lecteur

de ces extraits d'être promené long-temps dans un labyrinthe à

peine éclairé de quelques rayons de lumière, nous nous contenterons

d'examiner brièvement celui des livres de Postel qui intéresse notre

gloire nationale. Postel avait pour la Gaule un respect religieux:

il la croyait destinée à partager temporellement l'empire du monde

avec le pape, premier chef suprême au spirituel; idée qui, tout en le

signalant comme un excellent citoyen, rappelle aussi qu'il avait été

jésuite. Il dédia son panégyrique des Gaulois à monseigneur Bertrandi,

chancelier de France, ou, pour parler comme lui, _chancelier de la

Gaule, clef et nerf de la justice gallique dans l'année 1552; non qu'il

prétende instruire un si docte personnage des matières de droit qui se

peuvent posséder par science humaine, le seigneur cardinal étant, sous

ce rapport, au dessus de quiconque fut_; mais pour lui révéler ce que

Dieu a fait connaître à son inspiré, et que nul autre que l'inspiré ne

peut savoir, des droits divins du royaume dont les enfans sont fils de

Gomer, fils de Japhet, fils de Noé. Par droit divin donc, la Gaule doit

bien mieux que l'ancienne Rome étendre son sceptre sur toute la terre.

Il faut que _les capitaines françoys et leurs soudars_, dont l'esprit,

la vivacité, la vaillance sont connus, marchant sur les traces de

leurs glorieux ancêtres, se ruent de nouveau, à sa voix, contre

les Orientaux, comme il arriva, avant Jésus-Christ, dans les trois

expéditions des Cimbres, et depuis, au temps de Pierre l'Ermite, et

autres contre les infidèles turcs. Il va leur montrer le chemin, ayant

voyagé en tout sens dans ces contrées lointaines. Suit un long récit

des trois grandes incursions des Gaulois dans la Cimmérique, voisine

de la Scythie, dans la Galatie et en Italie, où l'on voit relevées la

valeur, la piété, la sincérité des Gaulois. Vient ensuite la réfutation

des auteurs anciens et modernes qui ont mal parlé de nos pères. Postel

entreprend d'abord, en dépit de Juste Lipse, notre historiographe Paul

Émile de Vérone _et ses sequaces_, pour n'avoir fait remonter l'origine

de l'empire français (et ce malicieusement) qu'à Pharamond; puis il

blâme, avec plus de ménagement, et beaucoup trop à notre avis, M. de

Langey d'avoir révoqué en doute, dans son Traité de l'art militaire, la

vie héroïque et la mission sacrée de la Pucelle d'Orléans. Notre Jeanne

d'Arc a du malheur. Mérula et Paradin ont leur tour de reproches, pour

avoir, l'un, célébré les insubres de Lombardie sans ajouter qu'ils

étaient originaires d'Autun et partant galliques; l'autre, omis de

rapporter que le souverain sénat de Gaule fut en la cité des Parisiens,

long-temps avant qu'il fût question d'Autun et même de Bourges, plus

antique et plus illustre ville qu'Autun.

L'historien Carion qui, pour plaire à Charles-Quint, avança que

Charlemagne était Allemand et fonda un empire allemand, n'a pas plus

de faveur auprès de Postel, lequel ne veut voir, dans Charlemagne, que

le prince des Celtes ou Gaulois; car c'est chez lui un parti pris,

l'empire du monde a été donné par Dieu même aux habitans de l'heureuse

terre inscrite entre la mer, les Pyrénées, les Alpes et le Rhin. Aussi

porte-t-il aux nues l'historien Bérose qui fait descendre les Gaulois

de Gomer, et _n'y a_, dit-il, _que deux sortes de gents (si gents et

non plustost cruelles bestes les doibs nommer) capables de se moquer

d'un tel auteur, les ungs à qui pue tout ce qui tient de Dieu, les

autres à qui leur faveur pour les germaniques Césars fait oublier

l'honneur de la gent gallique_. Qu'importe à Postel que Nauclerus,

historien germanique, ait dit, d'après les Décrétales d'Isidore, que

les papes translatèrent la souveraineté gauloise aux Allemands dans la

personne de Charlemagne? il répond 1° que les Décrétales sont fausses

(en quoi il a raison) et forgées deux cents ans plus tard par les papes

pour effacer la trace du droit concédé par Léon III aux empereurs de

confirmer les pontifes de Rome dans leur élection; 2° que Charlemagne,

tout Allemand qu'il était, ne fut que le chef de la nation celte ou

gallique.

Ici nous renvoyons le panégyrique des Gaules à M. Thierry qui est de

force, et nous semble décidé à soutenir Nauclerus contre lui.

D'après ce système, Postel est, du reste, conséquent à lui-même,

lorsqu'il revendique, au nom des rois de France, le droit de confirmer

l'élection des papes que Léon VIII transféra à l'empereur Othon; car si

ce droit appartenait au siége de la souveraineté, et non à la personne

du souverain, comme le siége de la souveraineté de Charlemagne était

la Gaule et non l'Allemagne, encore que cet empereur fût Allemand,

Léon VIII devait suivre ce droit en France et non l'aller porter

en Allemagne, et l'y planter derechef au détriment de la divine

monarchie des Gaules. Pareil reproche doit être fait (toujours selon

l'inspiré) au pape Grégoire le Quint, pour avoir transféré à des

électeurs allemands le droit de nommer les empereurs, le tout parce

qu'il était cousin de l'empereur Othon III et qu'il lui devait la

papauté. S'il voulait des électeurs d'empire, n'avait-il pas les

douze pairs de France sous sa main? et si le pape Grégoire le Quint,

venant à ressusciter, s'avisait de dire que la dignité du monarque

Françoys était déchue depuis l'usurpation de Hugues Capet, Postel lui

répondrait: «O Domine, Pater sancte! L'autorité de Jésus-Christ ne

vous est-elle pas donnée pour secourir aux affligés? Vous n'aviez qu'à

excommunier Hugues Capet et ses descendans et vous adresser aux douze

pairs de France, pour qu'ils se choisissent un empereur, sans mettre,

à cause de la faute d'un seul, la monarchie gallique au dessous de la

germanique, d'autant que c'est la France qui a fait les papes ce qu'ils

sont, etc., etc.» Au surplus, comme le remarque notre panégyriste,

c'est le tort des Français de négliger leurs droits. La Gaule aurait

dû se plaindre et demander raison du tort à elle fait; mais tant s'en

faut qu'elle se pût plaindre _qu'elle ne savait pas même escrire_. Il

a fallu que, par Providence divine, l'imprimerie parût pour la venger.

Armé de l'imprimerie, Postel se charge de la vengeance et finit son

Traité par un exposé des droits de la Gaule. Cette seconde partie

manque souvent aux exemplaires du livre, il convient de le remarquer

avec M. Brunet. En voici l'extrait abrégé.

Les Gaulois sont les premiers peuples du monde connus depuis le déluge.

Cela se voit par histoires puniques tirées des Phéniciennes. Le nom

même de Galli ou Gal, qui fut donné par Noé aux enfans de Gomer, et

signifie _échappé des eaux_ ou _Fluctuaire_, prouve l'antiquité suprême

des Gaulois. Cette marque insigne de la faveur et prédilection céleste

pour eux est confirmée par la pureté des notions qu'ils avaient, dès

leur origine, touchant la divinité, l'essence et l'immortalité de

l'ame. Aussi Ptolémée les place-t-il sagement sous l'influence du signe

occidental _Aries_ (le Bélier), le premier des signes en ordre et en

nombre, auquel les médecins attribuent le régime de la tête. Donc

la monarchie gallique est la monarchie universelle, par institution

divine. Donc c'est à elle que le pape Hadrian donna, dans la personne

de Charlemagne, l'élection et la confirmation des souverains pontifes,

ainsi que la constitution du Saint-Siége apostolique, soit à Rome, soit

un jour à Jérusalem, où est la première et absolue intention de Dieu.

«Donc avant qu'ung roy et prince du peuple gaulois soit dedens Rome

paisible et roy et empereur des Romains, comme habitateur des tentes,

tabernacles, ou lieux empruntez de Sem pour restituer ledict Sem, ou

Caïm, ou Levi, ou Pierre, dedens le premier siège qui est Jérusalem,

jamais le monde ne sera en paix.» L'Italien Vico n'aurait pas mieux

dit. Nous adoptons complètement la conclusion dernière de Guillaume

Postel.

LA COMEDIE DES SUPPOSEZ,

De M. Louys Arioste, en italien et en françoys, avec privilége

du roy (en cinq actes et en prose, traduite en prose, et dédiée

au seigneur Henri de Mesmes, par son cousin J.-P. de Mesmes).

A Paris, par Estienne Groulleau, libraire, demeurant en la rue

Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne saint Jean-Baptiste, 1552. (1

vol. in-12 de 87 feuillets.)

(1552.)

Quand le sieur de Mesmes n'aurait d'autres titres, comme traducteur,

que l'exactitude et la priorité, ce serait assez pour nous engager

à parler de sa traduction de la seconde comédie de l'Arioste, pièce

qu'avec raison, selon nous, plusieurs critiques célèbres estiment la

première de cet auteur, quant au mérite; mais cet ouvrage, d'un de nos

anciens prosateurs le moins connus, nous semble devoir se recommander

à l'attention par d'autres points essentiels, sans compter qu'il est

peu facile à rencontrer. Le style en est aisé, vif, clair, plein de

force et de naturel, tellement qu'il y faudrait changer peu de choses

pour le faire goûter encore aujourd'hui sur notre théâtre; et c'est un

rapport de plus qui se remarque entre la copie et l'original; car c'est

principalement l'excellence du style que les Italiens admirent dans les

cinq comédies de l'immortel auteur du Roland furieux. Messer Ludovico,

étant fort jeune, vers l'année 1492, avait d'abord écrit en prose la

_Cassaria_ et les _Suppositi_, ce ne fut que vers 1512, lorsqu'il fit

représenter ces deux pièces à la cour de Ferrare, qu'en les retouchant

il les mit en vers endécasyllabes, dits _sdruccioli_; mais le sieur de

Mesmes fit son travail sur le premier texte, sans doute parce qu'il

y trouva plus de facilité: il le dédia, dans une épître courte et

modeste, à son cousin, le chancelier de Navarre, savant jurisconsulte,

homme versé dans toute sorte de lettres, et politique habile, quoique

la paix boiteuse et mal assise, dont il fut le négociateur important,

n'ait guère couronné son zèle pour la réconciliation des catholiques

et des huguenots. «Cousin, dit le traducteur, quand serez ennuyé de

l'estude de la tétrique jurisprudence, qui demande (comme j'ay toujours

ouy dire) l'homme tout à soy; si vous me croyez..., par intervalles,

desrobez-vous de sa veue, et vous allez promener au mont de Parnasse

avec les muses mignardes et par especial avec les italiques, etc.,

etc...» Le chancelier suivit ce sage conseil, et s'en trouva bien,

comme les Estienne Pasquier, les Michel de l'Hôpital, et autres

jurisconsultes de ce temps, qui ont tous associé, plus ou moins, le

goût de la poésie, même celui de la poésie légère et graveleuse, à la

science ardue des lois, tant il y avait de simplicité naïve et peu

de pédanterie morale, en France, dans cet âge studieux et sincère.

Toutefois, de cette dédicace d'une comédie de l'Arioste, à l'un de

nos graves magistrats, non plus que des contes joyeux de la reine

Marguerite, du Gargantua, reçu de si bonne grace par le cardinal du

Bellay, et de bien d'autres écrits d'un goût peu sévère, si amusans et

si répandus chez nous, sous les Valois, il ne faudrait pas conclure

que notre XVIe siècle ait jamais approché de la licence de celui des

Italiens. Les Supposés, bien que reposant sur un fonds d'intrigue fort

libre, auquel répond, parfois, le dialogue, sont pourtant une des

pièces de l'Arioste le moins libres. Il est douteux que le sieur de

Mesmes eût osé dédier, à son cousin, _la Lena_; et l'on peut affirmer

que jamais François Ier, ni même Catherine de Médicis, n'en eussent

risqué la représentation devant les évêques de France, encore moins

celle de l'Atalante de Pierre Arétin, ou de la Calendria du cardinal

Bibbiena, ou bien encore de la Mandragore de Machiavel; toutes

comédies qui firent les délices du pontificat, du sacré collége et

des principautés d'Italie, sous les papes Léon X, Clément VII et Paul

III, si bien que les plus illustres personnages s'empressèrent d'y

figurer, ainsi qu'il arriva au prince François d'Este, à Ferrare, dans

l'Amoureux de la Léna.

Puisque nous avons touché incidentellement le point scabreux de

l'ancienne scène italienne, il ne sera peut-être pas mal de nous

arrêter un peu avant d'achever ce que nous avons à dire des Supposés,

quoique le savant Ginguené ait traité ce sujet; car s'il a porté

beaucoup de délicatesse et de réserve dans ses analyses judicieuses, il

y a mis aussi beaucoup de complaisance pour une littérature brillante

qu'il aimait de prédilection, et trop de ménagement pour le mauvais

goût et l'immoralité, vices qu'on ne saurait flétrir suffisamment

avec tant de circonlocutions et de réticences, en prenant, comme

dit le peuple, des mitaines. Notre critique Hoffmann, presque aussi

instruit que Ginguené, et plus agréable, a parlé plus clairement,

il est vrai, dans sa spirituelle analyse de la Mandragore; mais ce

n'est pas encore assez, ce nous semble; il faut oser établir, sur

un examen réfléchi, sans se contenter de l'avancer, en deux mots,

dédaigneusement, à l'exemple de La Harpe, de Marmontel et de Chamfort,

que l'ancienne comédie toscane, en dépit de son pur langage toscan, à

l'exception de quelques scènes dialoguées avec verve et naturel, de

quelques situations vraiment gaies, et de ses hardiesses satiriques,

est, sous le rapport de l'art, l'opposé du bon-sens, quand elle n'est

pas, sous celui des mœurs, la honte de la société humaine (comme

_la Mandragore_, par exemple, œuvre de génie, sans doute, mais d'un

génie diabolique); et nous ajouterons que, très souvent, dans ses

modèles les plus reconnus, elle est honteuse sous les deux rapports

précités. Vainement s'appuierait-elle sur l'autorité des comiques

grecs et latins, qui eurent aussi leurs jeunes filles galantes, leurs

accoucheuses commodes, leurs parasites gloutons, leurs vieillards

bernés, leurs jeunes gens libertins, leurs valets escrocs, leurs

fables invraisemblables, leurs déguisemens, leurs reconnaissances,

leurs gros mots, enfin beaucoup du grossier bagage des pièces

toscanes; si Aristophane, Plaute et Térence ont des torts nombreux,

après tout, l'athéisme, l'impiété, la pédérastie ne souillent pas

les discours de leurs interlocuteurs; leurs filles esclaves, dans un

temps où l'esclavage était de règle, ne sont pas nécessairement ce

qu'étaient les filles vendues en Italie, au XVIe siècle, des êtres

perdus; c'était souvent d'intéressantes victimes, témoins la touchante

Andrienne, l'Hécyre, et bien d'autres; la vraisemblance, qui manque

aux fictions de ces anciens, si faussement imités, est, la plupart

du temps, sauvée par l'adresse avec laquelle leurs intrigues sont

conduites; et, à côté d'une nature libre, ou, si l'on veut, impudique,

on retrouve, chez eux, la raison, la bonne plaisanterie, la décence,

voire même le sentiment; et c'est par là seulement qu'ils sont dignes

d'imitation. Les premiers comiques toscans, au contraire, ne sont

qu'à fuir; et leurs meilleures productions, qui ne sont guère que

des romans bouffons et obscènes, faux et obscurs, véritable école de

débauche, composent le plus dégradant spectacle ou la plus cynique

lecture qu'on puisse imaginer. Molière les avait lus dans sa jeunesse,

et beaucoup trop, car c'est d'eux qu'il a pris les lazzis grotesques

et les dénouemens forcés qu'on lui reproche; mais il ne tarda point à

sortir de ce fangeux labyrinthe, génie sévère et élevé qu'il était; et,

sauf deux ou trois bonnes scènes, quelques méchans canevas et quelques

saletés ou pauvretés qu'il a tirés de ce lieu impur, en somme, ce poète

admirable ne lui doit rien, heureusement pour sa gloire, tandis qu'il a

de grandes obligations aux maîtres de la comédie latine.

«Comment voulez-vous que nous ne soyons pas lascifs (disait Louis

Dolce, plus connu des étrangers par son recueil de poésies licencieuses

que par ses cinq comédies), puisque, pour peindre fidèlement les

mœurs de notre temps et de notre pays, il faudrait que toutes nos

paroles fussent lascives?» Mauvaise excuse et faux raisonnement, qui

conduiraient à montrer, sur le théâtre, bien des choses qu'on n'y a

pas encore vues: il est vrai qu'il ne faut désespérer de rien. Nous

répondrons à Louis Dolce que le but de son art, n'étant pas moins de

corriger les mœurs que de les peindre, le devoir du poète comique est,

en alliant la retenue à la vérité, dans la représentation des vices,

de livrer leur image dégrossie au rire condamnateur des honnêtes gens.

De bonne foi, la comédie est-elle un art, quand Bernard Divizio, dit

le cardinal Bibbiena, cet esclave coiffé des papes, leur fait voir son

Calendro, l'imbécille mari de la belle Fulvie, avec laquelle couche le

jeune Lidio, le leur fait voir sottement épris d'un garçon déguisé en

fille, tantôt enfermé volontairement dans un coffre, tantôt endoctriné

par un magicien, bafoué de cent façons, par des valets, par sa femme,

par le galant, qui lui plante des oreilles, par sa fausse maîtresse, et

cela au milieu d'une folle intrigue amoureuse entre deux jeunes couples

qui finissent par s'épouser, après un déluge de déguisemens, d'erreurs

de noms, de quiproquos, de lazzis obscènes? Le bon-sens crie que non,

et que la comédie, ainsi conçue, cesse d'être un art, pureté de langage

toscan à part, cependant; car, du reste, il faut bien accorder qu'un

peuple entier, quand il admire un ouvrage, a ses raisons pour le faire.

_La Cassaria_ elle-même a beau être mieux ourdie, moins confuse, comme

aussi être imitée de Plaute et couronnée par _la Crusca_, il n'est pas

moins vrai que tout le fond de cette pièce fameuse n'est qu'escroquerie

et fourberie de valets. Il s'agit de faire passer gratis, si l'on

peut, et à bon compte si l'on ne peut pas, deux jolies coquines des

mains d'un marchand de vertus dans celles de deux fils de famille. Une

précieuse cassette, d'abord dérobée au père d'un des jeunes gens, puis

portée en gage chez le marchand, qui se dessaisit alors des filles,

et qu'on accuse ensuite d'avoir volé la cassette, afin d'avoir les

filles et la cassette pour rien; une méprise qui compromet un instant

cette trame en conduisant les filles dans une maison étrangère; le

mensonge adroit d'un valet qui rétablit aussitôt les affaires, en

tirant de l'argent du vieillard à la cassette, soit disant pour retirer

l'éternelle cassette, et en réalité pour acheter les filles; tels sont

les moyens du poète. Ce sont nos fourberies de Scapin, à la vive gaîté

près, avec un libertinage éhonté de plus. Y a-t-il donc là de quoi tant

se récrier d'admiration? toujours la pureté de dialecte à part.

L'homme qui aurait regardé jouer les deux pièces précédentes sans

rougir devrait encore se voiler le visage en voyant représenter

_la Lena_, autrement _l'Entremetteuse_: entendez-vous bien;

_l'Entremetteuse_, _la Ruffiane_, comme la désigne l'Arioste. Ici

l'intrigue n'est pas embrouillée; elle est même toute simple et toute

nue. Il n'est question que d'un marché, dont la belle Licinia est

l'objet. Un beau garçon la voudrait bien posséder; mais la Lena, qui

se trouve être sa gouvernante (voilà une gouvernante bien choisie!),

ne veut pas la donner; fi donc! elle veut la vendre, et très cher.

Dans une telle presse, que fera le jeune homme? Hé quoi! n'a-t-il pas,

pour lui, un père imbécille, un valet fripon, un bon fonds de débauche

soutenu d'effronterie, et le dialecte toscan? Le père imbécille sera

volé, la belle Licinia payée et possédée, et _plaudite cives_!

Que dire du _Négromant_, sinon que le nœud en est d'une complication

et d'une folie incomparables? On croyait beaucoup à la magie, en

Italie, alors, et voilà l'excuse de l'Arioste: du reste, son magicien,

qui n'est rien autre chose qu'un fripon, n'a pas même l'art de réussir

dans son triple dessein de rompre un mariage mal assorti, d'en conclure

un autre, et de gagner deux bassins d'argent, pour prix; les choses

s'arrangent sans lui, et il s'enfuit comme un voleur qu'il est.

_La Scolastica_ n'est pas entièrement de l'Arioste: il la laissa

inachevée; aussi Ginguené, qui certainement est une autorité, en

parle-t-il assez négligemment. Nous devons sans doute respecter sa

décision, d'autant plus qu'elle est fortifiée de celle de la Crusca:

toutefois, pour céder à nos impressions, nous dirons que, si l'action

de cette pièce est fort mêlée, elle ne l'est pas plus que d'autres

trames du même auteur, et qu'il y a du moins des traits d'un vrai

comique dans les caractères du vieux Bartolo et du frère dominicain de

l'inquisition. Probablement, si l'Arioste n'acheva point cette comédie,

ce ne fut pas qu'il désespérât de son succès, ainsi qu'on l'a prétendu;

mais plutôt parce qu'il craignit d'y avoir joué des personnages trop

redoutables.

Venons maintenant aux quatre principales comédies de Pierre Arétin,

savoir: _le Maréchal_, _les Mœurs de cour_, _l'Atalante_ et

_l'Hypocrite_, lesquelles, par parenthèse, ont été réunies, à Florence,

en 1558, dans une fort jolie édition devenue rare. Dans la première,

qu'y voit-on? cinq actes sans intrigue, remplis des lazzis d'un page

du duc de Mantoue, d'un pédant qui estropie le latin, et d'un valet

bouffon, tous trois employés à berner le pauvre _Marescalco_ condamné,

par le duc, à prendre une femme en mariage. Le sel de la pièce est

qu'il vaut mieux périr par la main du bourreau que de prendre une

femme, même bien dotée. C'est l'avis du Marescalco, du moins. Aussi

le duc de Mantoue, qui est bon prince, et que l'Arétin encense outre

mesure, ne veut-il que plaisanter, et la fiancée qu'il destine à sa

victime n'étant autre que son page déguisé en fille, la fraude se

découvre à l'instant où le maréchal donne ou reçoit le baiser de noces,

et chacun de rire. Mieux vaut notre _Philosophe marié_.

Dans la seconde, qui est une sanglante satire des mœurs de la cour

de Rome et de celle de Naples, et où l'on trouve des saillies fort

gaies, quoique toujours du genre bouffon, qu'est-ce, après tout, que

l'intrigue? La double mystification d'un benêt de seigneur _Maco_,

Siennois, venu à Rome, selon le vœu de son père, pour se faire

courtisan, puis cardinal, et d'un seigneur Parabolano, Napolitain, non

moins sot, malgré son faste orgueilleux, qui tombe amoureux d'une dame

de haut parage, nommée Livie, se laisse abuser par ses valets aidés

d'une entremetteuse, et s'accointe de la femme d'un boulanger ivrogne

au lieu de sa Livie, ce qui le guérit de la manie de faire l'homme à

bonnes fortunes dans la ville sainte. Maco prend pour maître de bon

ton et pour guide, à Rome, un certain pédant nommé Messer Andrea, dont

les leçons burlesques font une grande partie du comique de l'ouvrage.

Messer Andrea trace, à son élève, un singulier plan de campagne.

«Nous irons voir Saint-Pierre, la tour des Nonnes, Ponte-Sisto, et

tous les mauvais lieux de Rome.--Y a-t-il un mauvais lieu, à Rome?

dit Maco.--Tout Rome n'est qu'un mauvais lieu, répond le maître, et

toute l'Italie.» Voilà qui est flatteur! et il faut avouer que c'était

bien là une chose à dédier au cardinal de Trente! Là dessus le poète

rapproche satiriquement les mots _chiasso_ et _chiesa_. Mais surtout

on ne peut concevoir rien de pareil, en fait de licence ordurière et

de mauvais goût, à la septième scène entre Rosso, valet de Parabolano,

et l'entremetteuse Aluigia. Écoutez encore dans la scène douze du

troisième acte un interlocuteur demander au gardien de l'Ara-Cœli

comment les ames feront pour tenir toutes en paradis. «Nigaud, répond

le prêtre, ne sais-tu pas que les ames sont comme les mensonges? cela

ne tient pas de place. _Le anime sono come le bugie, non occupano

luogo._» Dans le quatrième acte, Aluigia entremêle une commission

d'entremetteuse d'_Ave Maria_ et de _Pater noster_, qui est bien la

chose la plus bouffonnement impie qu'il y ait au monde. «_Ti vo porre

nelle signorie a mezza gamba_, et _benedictus fructus ventris tui_,

etc., etc.» Dédier ces infamies à un cardinal, ce n'est rien encore;

car, au fait, un cardinal n'est qu'un homme; mais les donner au public

assemblé, les donner sous son nom, et insérer son nom dans le dialogue,

de peur qu'il ne se perde, est le comble de l'impudeur. Quand les

dicélies des anciens auraient égalé cette licence, il y aurait toujours

à leur avantage qu'elles n'étaient pas offertes aux colléges des

prêtres.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 36 / 43 段