Justin paraît soucieux: son ame en demande la cause.--Mon ame, c'est

le monde et la fortune; c'est l'envie qui poursuit les gens de bien.

Depuis que je suis honnête homme, chacun me tombe sur les épaules;

il me faudra changer de quartier.--Justin, prends garde de ne pas

confondre deux choses fort distinctes, l'envie et la haine. Si tu

excites l'envie, c'est que tu es heureux; alors ne te plains pas:

si tu excites la haine, c'est qu'il y a de ta faute; en ce cas,

corrige-toi.--Mais de quoi?--Ah! je t'y prends; il te faut premièrement

corriger de la bonne opinion que tu as de toi-même, et qui t'est

commune avec presque tous les vieillards. Rien de si propre à t'attirer

la haine des voisins, et c'est la véritable cause de tes soucis; mais

n'en prends pas de chaudes alarmes. Les ennemis ont leur utilité comme

les amis pour qui sait s'en servir: il est bon d'avoir des uns et des

autres _afin que d'où la honte ne te saurait retirer, la crainte t'en

recule_. Suivent d'autres réflexions excellentes sur l'utilité des

ennemis.

NEUVIÈME DISCOURS.

Justin paraît encore soucieux, et c'est des infirmités de la vieillesse

qu'il se plaint cette fois. Il a mal dormi; ses membres sont endolorés;

la tête lui pèse. Son ame le semonce vigoureusement. Justin, Justin,

as-tu si mal profité de mes conseils que de te roidir contre la

nécessité? Tu as mal dormi: eh bien! le sommeil, qui nous empêche de

penser, est-il donc si précieux? Longue et fastidieuse dissertation

contre le sommeil. Autre dissertation subtile sur le temps et sa

mesure. Le Dante cité à cette occasion: Les Italiens voient toute chose

dans le Dante.

DIXIÈME DISCOURS.

Apologie de la vieillesse.--Que lui reproche-t-on? 1° qu'elle rend

inhabile aux affaires; 2° qu'elle amène les infirmités; 3° qu'elle

prive des plaisirs; 4° qu'elle touche à la mort. Mais, d'abord, la

plupart des affaires se réglant par le conseil plutôt que par la

force, et le conseil gouvernant même souvent la force, il suit que

l'âge de l'expérience et du conseil ne rend incapables d'affaires que

ceux qui l'étaient dans la jeunesse encore davantage. A l'égard des

infirmités, tous les âges ont les leurs, et celles de la vieillesse

sont de toutes les moins douloureuses, à cause du ralentissement du

sang et de la moindre irritabilité des nerfs. Quant aux plaisirs, ceux

de la jeunesse, plus nombreux et plus vifs que ceux de l'âge avancé,

n'excluent pourtant pas ces derniers, et leur cèdent même le pas, en ce

qu'ils sont moins favorables à la morale et à la raison. N'est-ce pas

un grand et noble plaisir que celui d'être respecté justement? Enfin

vient le point capital, la mort; mais la mort touche à tous les âges,

et la durée, qui a nécessairement son terme, est un trésor de petite

valeur. Cent ans et vingt ans sont, à parler philosophiquement, des

quantités égales. L'infini seul, étant sans mesure, est un bien quand

on l'applique à la durée. C'est donc l'éternité seulement qui doit nous

émouvoir, et qu'il faut mériter, en ayant toujours Dieu pour principe

et pour fin.

Tel est sommairement ce livre que non seulement on peut, mais qu'on

doit lire encore aujourd'hui, et dont certains biographes de Gello,

qui, sans doute, ne l'avaient pas lu, tout en le jugeant (ainsi qu'il

arrive communément aux biographes, tant ils sont pressés), n'ont pas

craint de dire qu'il fut censuré comme contraire à la morale et à

la pudeur, tandis qu'il ne le fut et ne le pouvait être que comme

contraire aux impudiques et aux charlatans. Nous dirons, en finissant,

que la traduction française est d'un très bon style, plus coulant et

plus correct même que la prose d'Amyot et que celle de Montaigne,

sans toutefois reproduire les graces naïves de l'une, ni la force, la

vivacité, la chaleur pittoresque de l'autre.

CŒLII SECUNDI CURIONIS

RELIGIONIS CHRISTIANÆ INSTITUTIO

ET BREVIS ET DILUCIDA

Ita tamen ut nihil quod ad salutem necessarium sit, requiri posse

videatur. Accessit epistola quædam ejusdem, de pueris sancte

chistianeque educandis: ut non modo filii sed etiam parentes

formam pietatis habeant, quam sequantur. (1 vol. in-12 de 95

pages.)

(1549)

Curion, l'auteur de ce petit traité, ne fut pas toujours aussi grave.

C'est à lui qu'on attribue principalement le recueil des satires contre

l'Eglise romaine, si rare et si recherché, intitulé: _Pasquillorum tomi

duo_; mélange de vers et de prose auquel l'éditeur de Basle ajouta

le _Pasquillus extaticus_ et le _Pasquillus theologaster_ du même

écrivain. Sallengre, au tome II de ses Mémoires de littérature, a donné

une très piquante analyse de ces satires ingénieuses et amères qui

nous dispense d'en parler davantage. Curion, né Piémontais, en 1503,

embrassa la réforme avec fureur, souffrit pour elle des persécutions

auxquelles il n'échappa que par miracle, et mourut tranquillement

à Basle, en 1569, professeur de belles-lettres. Son Institution

chrétienne, précédée d'une dédicace en forme de préface à ses fils

Horace, Léon et Augustin, présente d'abord un dialogue entre un père

et son fils sur les matières relatives au salut, dont la morale est

évangélique, le style pur, mais où le dogme est fort simplifié,

principalement sur le chapitre de la _Communion_ qu'il appelle la

_Cène_ et qu'il signale, avec Luther, comme une figure du dernier repas

de Jésus-Christ. Suit une lettre, également en bon latin, adressée à

Fulvius Peregrinus Moratus, nouvellement marié à une vertueuse femme,

touchant la manière d'élever pieusement et chrétiennement les enfans;

cette lettre contient d'excellens conseils et respire plus d'onction

qu'on n'en trouve communément dans les écrits des théologiens réformés,

dont l'éloquence n'est guère que colère et ironie. «Quelque riche

que vous soyez, y est-il dit, forcez vos enfans d'apprendre quelque

industrie honnête, pour comprimer l'inconstance et la dissipation

de cet âge.» «Quamobrem tametsi dives sis, honestam aliquam artem

illos jubebis discere; sic enim ætas illa alioqui vaga et inconstans,

continebitur.» Remarquons le chapitre 5 de l'Evangile selon saint

Mathieu, sur les béatitudes, où le prédicant rappelle l'homme à la

contemplation de ses mœurs par l'idée de la brièveté de la vie; le

chapitre 22 du 5e livre des Institutions divines de Lactance, pour

expliquer comment Dieu permet les épreuves des bons sur la terre et

les prospérités des méchans. Le traité se termine par une suite de

prières pour le matin, le soir, les études, les repas, les leçons et

la lecture; prières courtes, mais solides. La traduction française,

imprimée en 1561, in-12, est faite sur un texte italien du livre

original. Le dialogue s'y représente en paraphrase froide et sans

couleur; la présence réelle est encore plus vivement attaquée dans ce

petit volume. On y invoque le témoignage des anciens docteurs, celui

de saint Augustin contre Adamantinus, disciple de Manichée, épître 12;

celui de saint Chrysostôme sur le psaume 22; celui de saint Ambroise,

chapitre 22 de sa première épître; enfin celui de Chrysostôme de

nouveau, dans l'homélie 83, chapitre 27. Suivent plusieurs courtes

dissertations, visiblement calvinistes, par rapport aux images, au

culte des saints, au purgatoire, à la confession auriculaire, à la

libre lecture des livres sacrés, au jeûne, au pouvoir de lier et de

délier; par où l'on voit que cette nouvelle institution chrétienne est

autre chose que la première, laquelle nous semble bien préférable, à ne

juger même que la forme; mais toutes deux sont hétérodoxes.

LA CIRCÉ

DE M. GIOVAN BAPTISTA GELLO,

ACADEMICIEN FLORENTIN.

Nouuellement mise en françoys par le seigneur du Parc, Champenois

(Denys Sauvage). A Lyon, chez Guillaume Rouillé, à l'Escu de

Venise, avec privilége du roy. (1 vol. in-8 de 309 pages.)

(1550.)

Quand on a lu les dialogues du tonnelier Justin par Gello, on ne

s'étonne pas du mérite de sa Circé. Ce dernier ouvrage eut autrefois un

grand cours. La traduction qu'en fit, sous un faux nom, Denys Sauvage,

l'éditeur de Froissard et de Monstrelet, fut réimprimée très joliment

en 1572, in-16, pour Charles Macé, à la Pyramide, à Paris. La dédicace

de la traduction est adressée à la reine-mère (Catherine de Médicis),

très noble et vertueuse dame, par le libraire Guillaume Rouillé. Denys

Sauvage écrit ensuite aux lecteurs pour s'excuser de l'introduction

de nouveaux termes que, vu la pauvreté de la langue française dans

les matières philosophiques, il a été obligé d'employer pour se faire

comprendre. C'est là un début très sage et fait pour donner une idée

favorable du faux seigneur du Parc, Champenois. Un bref argument, qui

suit cette épître, nous apprend ce que nous devinions déjà, c'est à

dire que le sujet est tiré de l'épisode d'Ulysse et de ses compagnons

métamorphosés par Circé, l'une des meilleures fictions de l'Odyssée,

dont notre La Fontaine a fait, depuis, une de ses meilleures fables.

Après l'argument commencent les dialogues. Il y en a dix. Le premier

a, pour interlocuteurs, Circé, Ulysse, une huître et une taupe. On

voit qu'Ulysse attaquait cette fois la place de front. Circé lui prédit

qu'il échouera. Toutefois, pour le laisser plus libre d'user de son

éloquence, elle se retire à l'écart. L'huître est d'abord interrogée

et prêchée. C'était jadis un pauvre pêcheur d'Ithaque. Ulysse ne

gagne rien, auprès de l'huître pêcheur, à étaler les avantages que

l'homme a sur la bête, la prééminence de l'intelligence humaine, la

noblesse d'une race animale qui semble l'idole chérie de la nature.

L'huître ne convient pas de cette prédilection de la nature pour

l'homme qu'elle a condamné à tant de travaux et de souffrances pour

assurer sa nourriture et son vêtement; tandis que les autres animaux

trouvent sans peine le nécessaire. Intelligence, noblesse, vaines

paroles qui n'expriment, après tout, que des qualités relatives!

L'animal pourvu de l'intelligence qui lui convient est égal à l'homme

en intelligence.--Reste donc homme si cela te plaît ainsi, Ulysse!

huître je suis devenue, grâce à Circé, huître je resterai. La taupe,

à son tour, écoute froidement les propositions du roi d'Ithaque. Elle

fut laboureur en son temps. Ulysse espère un peu mieux d'un laboureur

que d'un pêcheur. Il se trompe encore cette fois, et perd son grec

à remontrer à la taupe combien il est avantageux d'y voir clair. La

taupe philosophe sur l'usage des sens comme a fait l'huître, ne voulant

considérer les qualités naturelles que par rapport à la fin de l'être

qui en est doué.--Je n'y vois goutte, dit-elle; mais je n'ai que

faire d'y voir. J'entends merveilleusement bien parce qu'il m'importe

d'entendre; j'ai donc tous mes sens. Adieu, Ulysse! si vous aimez si

fort la lumière, que ne demandez-vous à devenir étoile? Ainsi finit le

premier dialogue.

Au second, Ulysse entreprend une couleuvre, dont il compte avoir

meilleur marché, d'autant que cette bête est le symbole de la prudence,

et que d'ailleurs l'individu fut un des grands médecins de la Grèce,

sous le nom d'Agésimos de Lesbos. Mais il se trompe encore. Le médecin

couleuvre est si satisfait de posséder une santé inaltérable et

d'échapper, par la justesse, par la modération et la certitude de son

instinct, aux maladies de l'homme et aux remèdes pour le moins chanceux

de la médecine, qu'il résiste à tous les argumens d'Ulysse, lesquels, à

la vérité, ne s'élèvent pas au dessus de ceux qu'il a déjà fait valoir.

Mais si le roi prêcheur manque son but ici, Gello atteint le sien, en

faisant, à propos de la médecine et des maladies humaines, une satire

très fine de nos passions et de nos préjugés, qui nous rendent, les

unes, intempérans et immodérés, les autres craintifs et crédules.

Un lièvre qui, étant Grec, a fait toute sorte de métiers, et paraît

avoir acquis de l'expérience, succède à la couleuvre dans un troisième

dialogue. Ulysse lui fait son message convenu. Même refus, fondé sur

la misérable condition de l'homme, soit qu'il commande, soit qu'il

obéisse, prince ou sujet. Tableau des inquiétudes et des ennuis des

princes, des maux qui suivent l'opulence chez les simples particuliers

par l'envie qu'ils excitent et la satiété qui les dégoûte. Tableau

plus triste encore des tourmens de la pauvreté. Ulysse oppose en vain

l'exemple des sages. Le lièvre doute de leur sagesse et n'y voit

que de l'orgueil. Il se met à raconter sa vie aventureuse. D'abord

disciple des écoles, puis possesseur d'une belle fortune, puis dupe des

gens d'affaires et des avocats, puis esclave doré des princes, puis

voyageur, partout il a plus souffert qu'il ne souffre étant lièvre.

Ulysse essaie de répondre, mais il faut convenir qu'il s'avance trop,

se laissant emporter jusqu'à louer les plaisirs du jeu, que l'homme

seul peut goûter, ce qui donne occasion au lièvre de dire cette sage

parole: «Le jeu nourrit l'homme après l'avoir d'abord ruiné, comme le

lierre soutient le mur auquel il s'attache, après en avoir miné les

fondemens.»

Au quatrième dialogue, un chevreau, jadis homme de sens, et, en cette

qualité, habitué à généraliser ses idées, rejette les offres d'Ulysse,

parce qu'il a reconnu que les bêtes étaient du moins exemptes de quatre

grandes sources de maux qui corrompent la félicité humaine, savoir: 1°

le peu d'assurance dans la possession des biens présens, provenant de

la connaissance de l'instabilité de la fortune; 2° le souci de l'avenir

sans cesse envenimé par la vue de la mort possible de soi ou des siens;

3° la défiance des êtres de son espèce, fruit de la fatale distinction

du tien et du mien; 4° la servitude résultant de la tyrannie et de la

multiplicité des lois. Ulysse ne paraît pas sortir vainqueur encore de

cette lutte; mais Gello, qui fait évidemment le chevreau, déploie ici,

comme précédemment, une philosophie critique, très ingénieuse.

Voyons, maintenant, dans le cinquième dialogue, Ulysse aux prises avec

la biche. Cette biche fut autrefois une femme; circonstance qui permet

d'attendre des sentimens délicats; mais point: la biche aussi veut

demeurer telle; et la raison? c'est que les hommes traitent les femmes

en esclaves et non en compagnes, contrairement au vœu de la nature et

à l'instinct plus équitable des animaux. Exposé du profit que la femme

porte à la famille et du peu de récompense qu'elle en retire. Défense

de la raison des femmes; excuse de leur fragilité. Ulysse a beau faire

le courtois, il ne gagne rien sur la biche.

Le lion repousse également Ulysse, dans le sixième dialogue, et par un

motif digne de sa nature majestueuse, par la considération des maladies

de l'esprit humain, telles que l'ambition, l'envie, l'avarice, la

fraude. Ce mot de fraude choque un peu le trompeur de Philoctète qui

veut à toute force nommer la fraude prudence. Le lion s'excuse de la

personnalité, puis, continuant son thème, réclame, pour son espèce, les

honneurs du courage qu'Ulysse lui dénie, d'autant que le courage des

lions n'est pas l'effet de la raison, mais celui d'une bestiale fureur.

L'avantage passe ici du côté d'Ulysse; toutefois la conclusion du lion

n'est pas moins un refus clair et net de redevenir homme.

Le cheval qui, dans son temps, dut être un honnête garçon, n'est

pourtant pas plus accommodant, au septième dialogue, et se détermine

par deux motifs tout moraux: le premier, qu'il n'a pas cette crainte

qui détourne les hommes de leurs devoirs; le second qu'il est exempt

des appétits désordonnés. «Ne sommes-nous pas plus patiens que

vous? dit-il, ne sommes-nous pas plus sobres?» Ulysse concède au

cheval ces deux mérites; mais il nie la conclusion que la patience

et la tempérance des bêtes soient des vertus; car toute vertu

provient exclusivement _d'une habitude élective_, laquelle suppose

nécessairement la liberté.--«Eh! qu'importe que nous agissions

librement ou par instinct, si l'action, chez nous, est mieux

assurée?»--Cela importe beaucoup, puisque c'est la liberté d'agir ou de

ne pas agir qui constitue le mérite de l'action.--Tu parles d'or, mais

je suis plus heureux et je prétends demeurer cheval.--Sois donc cheval!

mais ne fais plus le vertueux, cela sied mal à une bête.

Huitième dialogue.--Le chien (Cléanthos) vient, de lui-même, caresser

Ulysse et lui parler. Voilà qui donne au roi philosophe de belles

espérances, hélas! trop vaines. Le chien aussi tient à sa métamorphose,

et son argumentation est spécieuse. «Tu prétends, Ulysse, dit-il, que

nos vertus sont méprisables, n'étant le résultat ni du choix ni de la

volonté. Mais que préfères-tu de la stérile et monstrueuse Ithaque où

rien ne vient qu'à force de bras, ou de la fertile terre des cyclopes

qui prodigue, sans culture, les fruits les plus délicieux?»--Et quels

fruits si délicieux produit donc la terre cyclopéenne?--La prudence.

Ici, dénombrement des traits merveilleux de la prudence des animaux. Ce

dénombrement fini, Ulysse prend sa revanche d'une façon digne de lui.

La prudence des animaux, qui agit mécaniquement, et pour un but unique,

toujours le même, par des moyens uniformes, jamais perfectionnés, n'est

pas proprement prudence, c'est art. La prudence de l'homme seule est

vertu, parce qu'elle remonte aux principes universels avec le secours

de l'intellect. Elle suppose la mémoire, non pas cette mémoire purement

imaginative qu'on voit aux bêtes, mais celle qui ajoute à l'image,

la distinction du temps et des circonstances, laquelle est l'apanage

de l'homme. Ulysse Gello ajoute à cela un détail des opérations de

l'entendement qui a le défaut de tous les systèmes de métaphysique _à

priori_, qu'on peut toujours multiplier et aussi combattre. Tenons-nous

à sa métaphysique d'analyse qui est très juste et ferme la bouche du

chien sans changer sa résolution.

Neuvième dialogue.--Tant de refus successifs font réfléchir Ulysse sur

l'admirable prévoyance de la nature qui donne à tous les êtres animés

un sentiment de contentement de soi nécessaire à leur conservation. Ces

réflexions sont interrompues par l'arrivée d'un veau. Le veau fait tête

à Ulysse sur le chapitre de la justice qu'il définit très bien, en la

nommant la réunion de toutes les vertus et la mesure suprême entre les

inclinations diverses. Cette définition de la justice autorise le veau

à en donner les honneurs aux bêtes plutôt qu'à l'homme, puisqu'on ne

voit point chez elles, comme chez nous, de perpétuels et innombrables

conflits entre les êtres d'une même espèce. Ulysse réplique très bien

qu'il ne faut pas juger de la justice humaine par les injustices de

l'homme, mais bien par les devoirs qu'elle lui impose et qu'il ne tient

qu'à lui de remplir: n'y eût-il qu'un seul juste sur la terre, par cela

seul qu'il reconnaîtrait des devoirs et non pas seulement des besoins,

l'homme serait autant au dessus des animaux sans devoirs que l'être est

différent du néant. Sur ce, le veau s'éloigne sans rien répondre, et

nous le concevons.

Enfin, pour dernier effort, Ulysse s'adresse à l'éléphant,

ex-philosophe grec, du nom d'Aglaphémos. «Je me réjouis fort, lui

dit-il, de rencontrer un animal qui ait été sage entre les Grecs.

Jusqu'ici je n'ai vu que des pêcheurs, des laboureurs, des médecins,

des légistes, des courtisans, toutes gens plus attachés au plaisir

qu'à la contemplation de la vérité. Je serai sans doute plus heureux

avec toi.» L'éléphant se montre, en effet, plus docile; mais il

demande qu'on l'attaque par le raisonnement avant de se résoudre.

C'est ce que va faire Ulysse. Suivons le dialogue.--N'est-il pas

vrai, cher éléphant, que vous autres bêtes n'avez d'idées que par

les sens?--Oui, et l'homme non plus.--Tu te trompes. Les sens de

l'homme lui donnent ses premières idées; mais ensuite il a des idées

sans leur secours.--Lesquelles?--Celles qui rectifient l'erreur de

ses sensations; celles qui lui révèlent, par exemple, en dépit du

témoignage des yeux, que le soleil est plus grand qu'un fromage,

_qu'il tourne autour de la terre_ (ici l'on s'aperçoit que Gello ne

savait pas autant d'astronomie que Galilée, mais cela ne nuit pas à

sa thèse); celles, en un mot, qui, séparant l'objet de sa forme, le

lui font considérer abstractivement comme espèce, comme genre, comme

nombre, etc., etc.; et surtout celles qui lui donnent les notions de

l'immatérialité de l'essence divine, du vice et de la vertu.--Tu te

moques, Ulysse! nous avons aussi des connaissances distinctes des

sensations. Quelle sensation immédiate enseigne à l'oiseau qu'un

tel brin d'herbe convient mieux à son nid que tel autre?--D'accord;

mais ces connaissances sont limitées à un petit nombre de rapports

d'utilité, de nuisance, de triste, de délectable, au lieu que, chez

l'homme, elles s'élèvent jusqu'à Dieu même, du milieu d'une foule

de relations toutes plus complexes les unes que les autres, et que

l'expression ne peut rendre. _L'œil de la bête voit; tandis que l'œil

de l'homme voit qu'il voit._ Il fait plus, il remonte à la source

de toute lumière.--«O merveille! s'écrie alors l'éléphant redevenu

soudainement Aglaphémos; ô dignité de l'homme! tenez-vous quoyes,

forêts! et vous, vents, apaisez-vous pendant que je vais chanter du

premier moteur de l'univers. Je chante de la première cause de toutes

les choses, tant corruptibles qu'incorruptibles; de celle-là qui a

balancé la terre au milieu des cieux; de celle-là qui a espanché les

doulces eaues par dessus pour la vie des mortels; de celle-là qui a

donné à l'homme l'intellect, afin qu'il la cognoisse, et la voulonté,

afin qu'il la puisse aimer! ô mes puissances! louez-la comme moi!.... ô

dons de mon ame! chantez avec moi! etc., etc.»

Cette hymne d'Aglaphémos couronne l'entreprise d'Ulysse et sert

de conclusion à ce beau livre, aujourd'hui oublié de la plupart

des Italiens eux-mêmes, livre d'un artisan qui ne quitta jamais sa

profession modeste. Gello fut toute sa vie cordonnier, et rien de plus,

car nous dédaignons de rappeler qu'il fut élu membre de l'Académie

florentine _des humides_; ce ne sont pas là ses titres; ses titres sont

d'avoir porté, dans la métaphysique, la clarté d'un grand sens, le

sentiment de la morale et le charme de l'imagination.

L'HISTOIRE MÉMORABLE

DES EXPÉDITIONS FAICTES DEPUIS LE DÉLUGE

Par les Gaulois ou Françoys, depuis la Frāce iusques en

Asie, ou Thrace, et en l'orientale partie de l'Europe, et des

commodités ou incommodités des divers chemins pour y parvenir

et retourner. Le tout en brief ou épitome, pour monstrer avec

quelz moyens l'empire des infidèles peult et doibt par eulx

estre deffaict. A la fin est l'Apologie de la Gaule contre

les malévoles escrivains qui d'icelle ont mal ou négligemment

escript, et en après les très anciens Droictz du peuple

gallique et de ses princes, par Guillaume Postel. A Paris, chez

Sebastien Nivelle, en la rue Saint-Jacques, à l'enseigne des

Cicongnes. 1 vol. in-16 de 97 feuillets. (_Très rare._)

(1552.)

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 35 / 43 段