Notre-Dame-de-Paris, l'orateur prend pour texte ce verset du Psalmiste:
_Humiliata est in pulvere anima nostra; conglutinatus in terra
venter noster. Notre ame a été humiliée dans la poussière, et notre
corps confondu avec la terre._ Après un long exorde sur la vanité
des grandeurs humaines et la brièveté de la vie, il entre dans son
sujet, qui est de célébrer les vertus, les hauts faits, et surtout la
pieuse mort du roi. Pierre Chastel commence son récit oratoire par
de touchantes expressions de sa propre douleur. Il loue ensuite son
héros de sa douceur envers ses serviteurs, de sa générosité envers
ses ennemis, de la loyauté de son caractère, de sa modération dans
la fortune prospère, comme de sa constance dans les revers, _telle_,
dit-il, _que l'on ne l'a jamais vu en la prospérité s'eslever, ni
en adversité se rendre_. Il relève également la solide érudition du
roi, son goût éclairé pour les lettres et les arts; puis, parcourant
toute la suite de ses actions militaires, il tire un heureux parti
de sa défaite et de sa captivité de Pavie, et, dans l'impossibilité
de montrer des victoires constantes, puisque François Ier fut plus
souvent vaincu que vainqueur, il le compare à Fabius Maximus, en disant
qu'il fut _le bouclier de la France encore plus que Fabius ne l'avoit
esté de Rome_. Mais c'est au tableau des derniers momens du roi que
l'orateur s'étend et triomphe. Sa communion, onze jours avant sa mort,
si courageuse et si édifiante, le noble et public aveu qu'il fit de ses
fautes, les trois bénédictions qu'il donna au Dauphin dans le cours
de ces onze cruelles journées, les conseils judicieux qui précédèrent
ces bénédictions, la dernière et fatale opération qu'il subit deux
jours avant d'expirer, ses adieux à ses serviteurs, son ardeur de se
réunir à Dieu par la mort, et enfin l'instant suprême qui mit fin à sa
brillante carrière, fournissent au panégyriste sacré des mouvemens et
une péroraison très pathétiques. «Enfin, s'écrie l'évêque de Mâcon,
avec bien grand'peine, il dict pour la dernière fois: _Jésus!_ et se
retournant devers nous, il nous dict, ainsy qu'il put dire, qu'il
avoit prononcé le nom de Jésus. Hélas! il me semble que j'aye encores
résonnant en mes oreilles le son de sa voix mourante et languissante,
qui disoit: je l'ay dict, je l'ay dict _Jésus!_ et après la parolle et
la veue perdue, il fit certains signes de la croix sur son lict.....
sur quoy il rendist l'esperit à Dieu.--O royaume de France chrestien et
catholique destitué de sa glorieuse et fructueuse vie: peuple, noblesse
et justice de France, desquels il a continué l'amour et la mémoire
jusques à la mort: ministres de l'Eglise catholique qu'il a tenus et
défendus en l'authorité de l'ordre hiérarchique de l'église militante,
ne debvez-vous avoir perpétuelle mémoire et prier continuellement pour
luy? Eglise triomphante, saincts et sainctes, apostres, évangélistes,
prophètes, martyrs, et vous, glorieuse mère de Dieu, desquels il a
soutenu, observé, honoré la vénération, priez, intercédez pour luy!
et vous, Seigneur Jésus-Christ..., méditateur..., recevez l'ame de ce
sang royal, et présentez à vostre père cette conqueste de vostre croix!
_Amen._» La seconde partie a moins de chaleur. La matière prêtait moins
à l'éloquence. Ici l'orateur prend pour texte le verset du psaume 43:
_Exurge, Domine, adjuva nos et redime nos propter nomen tuum_. Il
quitte le ton de la douleur, se la reproche comme une impiété, et ne
veut plus considérer, dans la mort du roi, que son triomphe éternel.
Suivent de longs développemens de cette pensée pieuse, que la vie est
un danger ou même un malheur, et qu'une mort sainte est le vrai bonheur
de l'homme. Tout le sermon (car ce dernier discours est un sermon
plutôt qu'une oraison funèbre) roule sur cette seule pensée. L'orateur
épuisé ne se soutient qu'à force de citations sacrées; j'en ai compté
115, dont plusieurs tiennent toute une page, en sorte que cette seconde
partie n'est guère qu'un long texte traduit. Mais cela même était
fort du goût du temps et prouve beaucoup de science théologique et de
puissance de mémoire. Pierre du Chastel n'était pas seulement un homme
vertueux, éloquent et savant; il eut encore toute la prudence d'un fin
politique dans la grande guerre de l'Église contre la réforme, et usa,
dans l'occasion, de sages tempéramens. Ainsi, quand la Faculté de Paris
condamna la fameuse Bible dite de Léon de Juda, imprimée par Robert
Étienne, en 1545, avec les notes de Vatable, il défendit cet important
travail, appuyé de l'autorité des docteurs de Salamanque qui l'avaient
fait réimprimer, et ne voulut pas que les lettres sacrées et profanes
fussent compromises par la flétrissure de si savans hommes.
LA SAULSAYE,
ÉGLOGUE DE LA VIE SOLITAIRE.
A Lyon, par Jean de Tournes, 1547, 1 vol. in-8, fig. en bois,
réimprimé in-8, avec les figures, à 25 exempl., dont 20
seulement sur papier vélin, le 16 mars 1829. A Aix, en
Provence, par Pontier, fils aîné.
(1547-1829.)
Si l'on s'en rapporte au nouvel éditeur de cette églogue, elle est
due à Maurice de Sève ou Scève, descendant de l'ancienne maison des
marquis de Sceva, qui vint s'établir, du Piémont, dans le Lyonnais, au
XVIe siècle. Un amour malheureux, sans doute, dicta cette complainte;
car c'est une complainte dialoguée plutôt qu'une bergerie, encore
que les interlocuteurs Antire et Philerme soient des bergers. Le
pauvre Philerme a quitté, Dieu sait pourquoi, sa maîtresse Doris qui
le tenait en liesse et contentement, et s'est attaché à la cruelle
Belline qui, par ses rigueurs, le fait mourir à petit feu. Vainement
il se voue à toutes les fontaines magiques d'Argire et de Selemnon
(Célemnus) qui font oublier l'objet aimé; il boit en vain _de ses
boucs l'urine puante--entremeslée avec nerte odorante_ (ce qui, par
parenthèse, est un fort vilain remède); son ardeur et son tourment ne
font qu'augmenter. Il essaie de la solitude et va s'égarant, tantôt
sur les bords où le Rhône et la Saône marient leurs ondes, tantôt
dans une saulsaye voisine émaillée de fleurs. Quelquefois il s'amuse
_à voir du ciel les mouvemens divers, et le discours de la lune
croissante;--s'elle sera proffitable ou nuisante_. D'autres fois il
dort et fait fort bien, car le sommeil adoucit tous les maux; mais,
au sein de la contemplation, sur les rives fleuries, au dormir, au
réveil, toujours son cœur est déchiré. Antire ne sait que faire à
cela; cependant il discourt et se met à raconter à son ami l'histoire
suivante pour l'éloigner de sa saulsaye chérie. Un jour des faunes
et des sylvains se délassaient à jouer de la flûte en ce lieu. De
jeunes nymphes les entendirent et s'approchèrent. Les flûteurs leur
proposèrent de danser; elles le voulurent bien. O faiblesse imprudente!
voilà ces faunes et ces sylvains effrontés qui forment des entreprises
téméraires; les nymphes n'eurent que le temps de fuir vers la Saône et
d'invoquer le dieu Arar qui les transforma en saules. Depuis ce jour,
ceux qui fréquentent cette saulsaye funeste se consument en vœux
impuissans. Philerme, là dessus, demande conseil à Antire. Antire lui
conseille d'acquérir de grands biens. Philerme répond que les plus
riches ne sont pas les moins amoureux. Antire persiste à détourner son
ami de la vie solitaire, et lui fait un triste tableau de la solitude
au milieu de la glace et des tempêtes de l'hiver, alors que la nature
semble devoir mourir. Philerme oppose à ce tableau celui des mécomptes
de la vie du monde au milieu des cités. Ce plaidoyer contradictoire
dure ainsi trop long-temps, après quoi l'amant malheureux y met un
terme par un éloge de la vie pastorale qui n'est pas sans trace, et qui
finit par cette conclusion imitée de Virgile:
Quant à toy ceste nuict dormiras
Avecques moy et demain t'en iras.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Prends le bissac et la bouteille ensemble,
Et puis irons dormir si bon te semble:
Car la nuict vient qui desja nous encombre.
Voy tout autour le Daulphiné à l'ombre
Pour le soleil qui de là la rivière
S'en va coucher oultre le mont Fourvière, etc.
O Théocrite! ce n'est pas là votre idylle _de l'Enchanteresse_: Lune
vénérable, racontez mes amours, etc., etc.
LES DISCOURS FANTASTIQUES
DE
JUSTIN TONNELIER;
Composés en italien par Jean-Baptiste Gelli, académicien
florentin, et nouvellement traduits en français par C. D. K. P.
(Claude de Kerquifinen, Parisien). 1 vol in-8 de 348 pages. A
Lyon, à la Salamandre. M.D.LXVI.
(1548-1566.)
L'édition originale de ces dialogues censurés parut in-8°, à Florence,
en 1548, comme le dit M. Brunet, et non en 1549, ainsi que le prétend
l'abbé Ladvocat. Elle porte le titre de _Capricci del Bottaio_.
Jean-Baptiste Gelli ou Gello, auteur de cet ouvrage et de plusieurs
autres, entre lesquels on distingue la Circé, était un cordonnier de
Florence d'un esprit supérieur, qui, sans jamais quitter son métier,
fut reçu, vers l'année 1540, membre de l'académie florentine _degli
umidi_, et mourut en 1563. Les bibliographes s'accordent à regarder
le sieur de Kerquifinen comme le traducteur de ces caprices; mais
oserai-je énoncer une opinion nouvelle à cet égard? le vrai nom du
traducteur est autre. Il faut en chercher un qui convienne mieux à un
Parisien que celui de Kerquifinen, lequel est Breton. Ne serait-ce pas
ce même Denys Sauvage, traducteur de la Circé, caché alors sous le nom
du sieur du Parc, Champenois, qui serait l'interprète du tonnelier?
nous le pensons sans l'affirmer. Quoi qu'il en soit, ces dialogues
entre le tonnelier Justin et son ame sont au nombre de dix. Gello
raconte que Justin, dans sa vieillesse, s'entretenant tout haut et sans
réserve avec lui-même, fournit à son insu l'occasion à maître Bindo,
notaire, de surprendre ses secrets et de les transcrire; et que lui,
Gello, les a publiés sur une copie tombée, par hasard, entre ses mains.
Voilà bien des précautions pour un livre de morale et de métaphysique.
La raison s'en verra dans l'exposé du livre.
PREMIER DISCOURS.
Justin est d'abord effrayé d'entendre une voix intérieure qui se
lamente et gémit de n'avoir point de repos après soixante ans d'une vie
enchaînée au travail par l'appât d'un profit misérable.--Qui es-tu,
pleureuse?--Je suis ton ame.--Et moi, à ce compte, qui suis-je?--Avec
moi, tu es Justin; sans moi, tu ne serais qu'un mort.--Ah! ma chère
ame, reste avec moi, puisqu'il est ainsi.--Je le veux de grand cœur;
mais fais attention de ne me point chasser.--Te chasser? Dieu m'en
préserve!--En ce cas, sois sobre; vis honnêtement; ne t'échine pas
comme tu fais, et laisse-moi un peu de repos; songe à moi plus que
tu n'as fait jusqu'ici.--Je n'y manquerai pas, mon ame; mais toi,
instruis-moi de ce qui convient pour que nous demeurions ensemble plus
long-temps que n'a vécu Mathusalem.--Je t'en dirai davantage demain. Le
jour se lève, adieu.--Quoi, tu me quittes? je vais donc mourir.--Non;
n'aie pas peur; je t'aime autant que tu m'aimes, et je m'éloigne pour
un petit, sans te quitter tout à fait.
DEUXIÈME DISCOURS.
Justin, allume ta chandelle. Je vais t'entretenir, et pour me
faire mieux connaître de toi, prendre une figure aériforme, comme
Jésus-Christ lors de son ascension.--Dea, ne va pas me laisser, au
moins!--Hé! non, butor; ne crains rien.--J'aurais bien vécu sans
tous ces beaux enseignemens, les bêtes vivent bien sans cela.--Quoi?
tu consentirais à vivre encore cinquante ans comme une bête plutôt
que dix ans avec de l'intelligence?--Oui, dea!--C'est que la partie
animale parle par ta bouche; à ta place je tiendrais un autre
langage.--J'en doute.--Tu en doutes parce que tu ne m'as jamais prise
pour maîtresse, mais bien pour servante. Si tu avais agi autrement,
tu serais aujourd'hui, tel que saint Paul, estimant la sagesse
plus que la vie.--Baste! tu parles bien aisément de la mort; et
j'en vois tous les jours, comme toi, qui changent de langage à son
approche. D'ailleurs le Sauveur en a bien eu peur dans le jardin des
Olives.--Ignorant! c'était pour montrer qu'il était homme: mais ce
n'est pas de cela qu'il s'agit. Tu es vieux, triste et souffrant, et
tu ne veux pas finir?--Non, non: c'est assez me pincer le nez pour me
faire éternuer, je ne veux pas finir.--Tu es un aveugle.--D'autres le
sont que moi, et vraiment il semble que plus nous devenons caducs,
plus nous rechignons à mourir.--Pourquoi cela, Justin?--Parce que
nous avons eu loisir de prendre racine en terre aussi bien que les
arbres.--Non.--En ce cas, c'est parce qu'ayant l'expérience du prix de
la vie que n'ont pas les jeunes, nous en sommes moins dépensiers.--Pas
davantage.--Alors, mon ame, dis-moi donc par quelle raison.--Par la
raison que les vieillards ont moins de foi en Dieu et en l'autre vie
que les jeunes gens. Par la raison qu'il en est des hommes comme des
oiseaux qu'on prend d'autant plus facilement à la glu qu'ils sont plus
petits.--Il est vrai: je me souviens qu'étant petit je pleurais au
sermon, et que je croyais tout ce qu'on prêchait. Maintenant se sauve
qui pourra, je ne songe qu'à vivre. Mais, mon ame, voilà une vérité
qui tombe à plat sur ta tête.--Dis plutôt sur la tienne, puisque _les
idées ne m'arrivent que par tes sens_. Or tu as tant caressé ces sens
grossiers que je n'ai plus le goût des choses saintes.--Tant pis;
c'est ta faute. Puisque tu es l'ame, tu devais garder ta dignité
d'ame et me rendre la mienne.--J'y fais ce que je peux; mais étant
retenue dans les liens de ton corps avide de sensualités, je ne peux
rien. Il n'est pas moins certain que la mort n'est pas griève au vrai
fidèle.--Elle sera toujours griève à beaucoup de gens, voire à beaucoup
de papes.--Comment? qu'oses-tu dire?--Je dis ce que je sais.--Tu crois
bonnement, Justin, qu'il y ait bon nombre de ces mécréans qui vivent à
grand soulas, sans remords, comme cette vertueuse femme de Gênes qui,
au sac de la ville, s'écriait: _Dieu soit loué de ces violateurs! j'en
prendrai cette fois mon saoul sans péché._--Oui, je le crois, et j'en
citerais mille, sans compter le médecin Jean de Cannes, Namin le Gros
et Lucian l'orfèvre.--Laisse-là ces méchans qui tiennent plus de la
brute que de l'homme, et rappelle-toi qu'il en est d'autres qui, pour
avoir conservé, dans l'incrédulité même, des sentimens d'honneur et de
justice, sont touchés de Dieu en mourant, et reçus à miséricorde. Mais,
Justin, souffle ta chandelle; la nuit va finir, il te faut mettre à
l'ouvrage.--Dea! que vois-je? que tu es belle, mon ame; approche, que
je te baise.--Imbécille! tu ne saurais me toucher puisque je n'ai pas
de solidité; je suis un corps simple, entends-tu?--En ce cas tu n'es
rien.--Belle conséquence! n'y a-t-il que les solides qui soient des
corps?--Madame ma chère ame, je n'entends mot à vos fanfreluches, et je
croirai toujours qu'il n'y a rien dans une bouteille vide.--C'est que
tu es un ignorant: mais; tiens, Justin, sois sûr qu'il ne peut exister
de vide, et que tout se touche dans la nature.--Je ne te comprends
pas.--Remettons la chose à demain, je te la ferai comprendre.--A demain
donc.
TROISIÈME DISCOURS.
La conversation de la veille prend un autre cours le lendemain. L'ame
querelle Justin de ce qu'il l'a forcée, durant soixante ans, à végéter
entre des tonneaux et des galoches, au lieu de la laisser librement
contempler la vérité, dont la recherche est la fin de l'homme. Justin
se défend par la considération de la nécessité. Où en serait le monde
avec ses contemplateurs, sans les arts et sans les métiers mécaniques?
L'ame insiste et prouve à Justin qu'avec un peu de bonne volonté il eût
facilement fait la part de la contemplation et celle du métier; elle
le désabuse de l'opinion vulgaire que l'étude est difficile, et comme
inaccessible au commun des hommes.--D'où vient donc que les maîtres
nous la représentent telle?--Je te l'apprendrai dans notre prochain
entretien.
QUATRIÈME DISCOURS.
L'ame essaie de faire entendre à Justin comment elle est unie à lui,
distincte de lui, et pourtant immatérielle. Justin n'entend pas. L'ame
redouble ses efforts et développe la doctrine orthodoxe touchant
l'existence des esprits, des démons, des sorciers, etc., etc. Justin
n'entend pas davantage et remet la conversation sur le chapitre de
la veille, à savoir pourquoi les savans rendent l'étude des sciences
si pénible. L'ame attribue ce mal à la méchanceté. Sortie contre les
prélats, les docteurs, et aussi contre la jeunesse dissolue de ce
temps, contre l'oisiveté, contre l'envie des lettrés qui redoutent
l'instruction du vulgaire. Critique de divers livres alors fameux,
tels que celui des Trois Chastetés, les dialogues de la Courtisane et
de l'Usure, etc., etc. Satire de la pédanterie des grammairiens qui
dédaignent la langue vulgaire.--Vois-tu, Justin, les pédans craignent
toujours qu'on leur ôte le masque du visage et qu'on les empêche
d'amuser le monde avec des vessies pleines de pois sonnans. Mais leur
temps est passé. On va montrer incessamment leur bec jaune. Il faut
toutefois excepter de l'anathème les savans, tels que Constantin
Lascaris, lequel avait la bonne foi d'avouer, sur la place de Florence,
que le Décaméron de Jean Boccace valait bien les meilleurs écrits des
premiers poètes grecs. Eloge de la langue toscane. Défense du Dante
contre ceux qui lui reprochent de la dureté. Ce grand esprit a plus
fait en créant le toscan que Pétrarque en le polissant.
CINQUIÈME DISCOURS.
On entend sonner la cloche de Sainte-Croix. Justin en a les oreilles
étourdies.--C'est un mauvais voisinage qu'une moinerie, dit-il; outre
que son ombre est dangereuse aux gens mariés, faisant engrosser les
femmes. Ces bons pères nous réveillent à minuit pour sonner les
matines, et n'en dorment que mieux, vu leur maxime que _matines bien
sonnées sont à demi dites_. Ce trait lancé en passant, le dialogue
recommence. L'ame de Justin l'exhorte à se contenter de sa condition
par la vue des désirs insatiables des grands et des riches du monde.
Ce propos conduit l'ame à déclarer que tous les hommes ont leur grain
de folie en tête. La conversation retombe ensuite sur les langues,
sur la manière dont elles se forment, se polissent et se répandent.
Les langues s'engendrent les unes des autres. C'est pourquoi ceux qui
aiment leur pays doivent s'étudier à prendre, dans les langues mortes,
ce qu'elles ont de meilleur pour l'appliquer à leur langue maternelle,
au lieu de s'évertuer à parler ces langues mortes, chose qu'ils font
toujours fort mal. Eloge des traductions. Par leur moyen, les saintes
Ecritures seraient mieux connues, et les préceptes de la religion mieux
pratiqués. On devrait prier Dieu en langue vulgaire. S'il n'en a pas
été ainsi dans l'origine, c'est qu'il n'y avait, hors du grec et du
latin, qu'une confusion de langages barbares, et non une langue polie
dans l'Europe moderne quand le christianisme y pénétra. Aujourd'hui que
cette nécessité du latin n'est plus que dans l'esprit avare, inquiet,
charlatan et envieux des moines qui veulent débiter l'Evangile comme
une marchandise à eux seuls appartenant, on en devrait finir avec cette
coutume. Les avocats, les juges ont imité les prêtres, et tenu, à
l'aide d'un mauvais latin, les lois sous le boisseau. Il est temps de
lever ce couvercle. Mais, mon ame, que diront les puissans? Ne vont-ils
pas nous excommunier?--Justin, ce n'est plus l'heure des foudres
sacerdotales, mon ami. Respectons les bons prêtres; mais ne craignons
plus de blâmer les mauvais, de nous éclairer et de proclamer la vérité
en toutes choses.
SIXIÈME DISCOURS.
L'ame de Justin se réveille après une nuit passée dans la
contemplation; nuit délicieuse, qu'elle doit à ce que Justin a vécu
sobrement, et peu soupé la veille. Justin l'aborde dans cet état,
reçoit d'elle des félicitations sur sa tempérance; et, tout fier
d'avoir procuré de si bons momens à sa compagne, lui demande comment il
a pu exercer cette influence heureuse sur une substance immatérielle.
L'ame avertit Justin que ce sont là de grands mystères, expliqués
autant de fois diversement qu'il s'est présenté de philosophes
interprétateurs, et que le plus court est de se soumettre humblement à
la foi chrétienne, source des vraies vertus et du vrai bonheur en cette
vie comme en l'autre. Toutefois, elle consent à instruire son curieux
des systèmes différens que la science humaine a risqués sur cette
matière. On les peut, dit-elle, ranger en deux principales divisions,
représentées, l'une par la secte de Platon, dite des académiciens,
qui tenait l'ame pour éternelle, participant de l'essence divine, et
infusée dans le corps humain, en vertu de la toute-puissance et de
l'infinie bonté du Dieu très grand; l'autre, par la secte d'Aristote,
dite des péripatéticiens, qui croyaient l'ame formée en même temps
que le corps; d'où quelques uns des siens prétendent qu'il la fait
matérielle et mortelle, et quelques autres ne laissent pas de la
juger immortelle, selon leur patron; tous pouvant également soutenir
leur thèse, attendu qu'Aristote ne s'est guère expliqué là dessus,
_frappant tantôt sur le cerceau, tantôt sur le muid_. A vrai dire,
Aristote, sur ce point, rappelle celui-là, qu'une certaine femme
consultait pour savoir si elle se devait marier, et qui répondait:
_Mariez-vous, ne vous mariez pas_, selon que la femme lui présentait
les avantages ou les inconvéniens du mariage; en sorte que l'on doit
conjecturer que ce philosophe n'avait point d'idée assurée de la nature
de l'ame, et que, s'il n'osait avouer son doute à cet égard, c'est que
l'orgueil le retenait, comme cela s'est vu des philosophes de tous
les temps, témoin messieurs les théologiens scolastiques, lesquels,
oubliant que les dogmes chrétiens sont chose de foi non soumises
aux règles naturelles de la raison, s'avisent tous les jours de les
vouloir prouver par belles propositions et beaux argumens subtils;
aussi sont-ils maintenant à l'encan pour du papier blanc, grâce aux
luthériens: mais revenons à Platon. De ce que l'ame, selon lui, était
éternelle et d'essence divine, il en inférait qu'elle avait en elle
la parfaite lumière, et que les erreurs où le corps la faisait tomber
se dissipant par la réflexion et par la mort, elle retournait à son
premier état parfait, n'apprenant ainsi rien de nouveau, et ne faisant
du tout que se ressouvenir: doctrine si belle et si ingénieuse, qu'elle
a été cause que saint Augustin a trébuché, et qu'Origène a failli.--A
ce compte, mon ame, ils ont damné Origène aussi bien que notre Mathieu
Paulmier?--Sans doute, Justin; mais Dieu n'aura pas pris garde à leur
jugement, parce qu'il ne damne pas les gens pour des erreurs d'un
esprit de bonne foi, mais seulement pour des vices du cœur. Or,
parlons maintenant d'Aristote. Comme il faisait naître l'ame quand et
quand le corps, il disait qu'elle ne pouvait rien opérer sans lui,
si ce n'est comprendre certaines propositions évidentes, et, pour
ainsi parler, palpables, telles que celle-ci: Qu'une chose ne peut à
la fois être et n'être pas, etc.; et cette faculté de compréhension
élémentaire, il l'attribuait à un je ne sais quoi, qu'il nommait
l'_intellect agent_, appelé par notre poète Dante _premières notices_.
A présent, Justin, choisis de Platon ou d'Aristote.--Mon ame, c'est à
toi de me guider là dessus.--Eh bien, je te conseille de soumettre ta
raison et de suivre simplement la foi chrétienne, comme ont fait les
apôtres.--Mais, mon ame, je ne saurais soumettre ma raison à ce que je
ne comprends pas.--Sois humble, te dis-je, ver de terre, et Dieu saura
bien se faire entendre.--Ainsi ferai-je.--Et tu feras bien. Demain nous
en reparlerons.
SEPTIÈME DISCOURS.
Justin, qui vient de dormir tout d'une traite paisiblement, s'étonne
que le jour soit déjà venu, et fait ses réflexions sur la fuite du
temps. Son ame arrive sur ces entrefaites: il la prie de lui enseigner
les moyens de ralentir un peu la course du temps, afin de prolonger sa
vie. L'ame se prête de bonne grâce à la proposition, toute immatérielle
et immortelle qu'elle est, et donne à Justin des préceptes hygiéniques
fort sages. Vivre en bon air, loger au midi, manger de moins en moins
à mesure qu'on vieillit, prendre des alimens chauds pour réparer la
dissipation de la chaleur naturelle, et humides pour combattre le
dessèchement des fluides. Les substances douces et sucrées conviennent
pour cet objet; le myrobolan est surtout merveilleux. Du reste, faire
de l'exercice, vivre sans souci, désir ardent, ni colère, de temps en
temps humer un œuf frais, et tremper une mie de pain dans un verre de
bon vin; enfin renoncer à Vénus. Voilà pour les moyens matériels. Il
en est de spirituels, tout aussi efficaces pour adoucir les derniers
instans que nous passons sur la terre, savoir: l'égalité d'ame, la
pratique de la vertu, l'affabilité avec ceux qui nous approchent, mais
surtout la piété, la croyance d'une vie meilleure, et un vif amour de
Dieu.--Ah! mon ame, que tes paroles sont consolantes! Je me sens tout
changé.--Justin, c'est ce que je désire.
HUITIÈME DISCOURS.