ORAISON FUNÈBRE.--Dans la première partie, prononcée le 23 mai, à

Notre-Dame-de-Paris, l'orateur prend pour texte ce verset du Psalmiste:

_Humiliata est in pulvere anima nostra; conglutinatus in terra

venter noster. Notre ame a été humiliée dans la poussière, et notre

corps confondu avec la terre._ Après un long exorde sur la vanité

des grandeurs humaines et la brièveté de la vie, il entre dans son

sujet, qui est de célébrer les vertus, les hauts faits, et surtout la

pieuse mort du roi. Pierre Chastel commence son récit oratoire par

de touchantes expressions de sa propre douleur. Il loue ensuite son

héros de sa douceur envers ses serviteurs, de sa générosité envers

ses ennemis, de la loyauté de son caractère, de sa modération dans

la fortune prospère, comme de sa constance dans les revers, _telle_,

dit-il, _que l'on ne l'a jamais vu en la prospérité s'eslever, ni

en adversité se rendre_. Il relève également la solide érudition du

roi, son goût éclairé pour les lettres et les arts; puis, parcourant

toute la suite de ses actions militaires, il tire un heureux parti

de sa défaite et de sa captivité de Pavie, et, dans l'impossibilité

de montrer des victoires constantes, puisque François Ier fut plus

souvent vaincu que vainqueur, il le compare à Fabius Maximus, en disant

qu'il fut _le bouclier de la France encore plus que Fabius ne l'avoit

esté de Rome_. Mais c'est au tableau des derniers momens du roi que

l'orateur s'étend et triomphe. Sa communion, onze jours avant sa mort,

si courageuse et si édifiante, le noble et public aveu qu'il fit de ses

fautes, les trois bénédictions qu'il donna au Dauphin dans le cours

de ces onze cruelles journées, les conseils judicieux qui précédèrent

ces bénédictions, la dernière et fatale opération qu'il subit deux

jours avant d'expirer, ses adieux à ses serviteurs, son ardeur de se

réunir à Dieu par la mort, et enfin l'instant suprême qui mit fin à sa

brillante carrière, fournissent au panégyriste sacré des mouvemens et

une péroraison très pathétiques. «Enfin, s'écrie l'évêque de Mâcon,

avec bien grand'peine, il dict pour la dernière fois: _Jésus!_ et se

retournant devers nous, il nous dict, ainsy qu'il put dire, qu'il

avoit prononcé le nom de Jésus. Hélas! il me semble que j'aye encores

résonnant en mes oreilles le son de sa voix mourante et languissante,

qui disoit: je l'ay dict, je l'ay dict _Jésus!_ et après la parolle et

la veue perdue, il fit certains signes de la croix sur son lict.....

sur quoy il rendist l'esperit à Dieu.--O royaume de France chrestien et

catholique destitué de sa glorieuse et fructueuse vie: peuple, noblesse

et justice de France, desquels il a continué l'amour et la mémoire

jusques à la mort: ministres de l'Eglise catholique qu'il a tenus et

défendus en l'authorité de l'ordre hiérarchique de l'église militante,

ne debvez-vous avoir perpétuelle mémoire et prier continuellement pour

luy? Eglise triomphante, saincts et sainctes, apostres, évangélistes,

prophètes, martyrs, et vous, glorieuse mère de Dieu, desquels il a

soutenu, observé, honoré la vénération, priez, intercédez pour luy!

et vous, Seigneur Jésus-Christ..., méditateur..., recevez l'ame de ce

sang royal, et présentez à vostre père cette conqueste de vostre croix!

_Amen._» La seconde partie a moins de chaleur. La matière prêtait moins

à l'éloquence. Ici l'orateur prend pour texte le verset du psaume 43:

_Exurge, Domine, adjuva nos et redime nos propter nomen tuum_. Il

quitte le ton de la douleur, se la reproche comme une impiété, et ne

veut plus considérer, dans la mort du roi, que son triomphe éternel.

Suivent de longs développemens de cette pensée pieuse, que la vie est

un danger ou même un malheur, et qu'une mort sainte est le vrai bonheur

de l'homme. Tout le sermon (car ce dernier discours est un sermon

plutôt qu'une oraison funèbre) roule sur cette seule pensée. L'orateur

épuisé ne se soutient qu'à force de citations sacrées; j'en ai compté

115, dont plusieurs tiennent toute une page, en sorte que cette seconde

partie n'est guère qu'un long texte traduit. Mais cela même était

fort du goût du temps et prouve beaucoup de science théologique et de

puissance de mémoire. Pierre du Chastel n'était pas seulement un homme

vertueux, éloquent et savant; il eut encore toute la prudence d'un fin

politique dans la grande guerre de l'Église contre la réforme, et usa,

dans l'occasion, de sages tempéramens. Ainsi, quand la Faculté de Paris

condamna la fameuse Bible dite de Léon de Juda, imprimée par Robert

Étienne, en 1545, avec les notes de Vatable, il défendit cet important

travail, appuyé de l'autorité des docteurs de Salamanque qui l'avaient

fait réimprimer, et ne voulut pas que les lettres sacrées et profanes

fussent compromises par la flétrissure de si savans hommes.

LA SAULSAYE,

ÉGLOGUE DE LA VIE SOLITAIRE.

A Lyon, par Jean de Tournes, 1547, 1 vol. in-8, fig. en bois,

réimprimé in-8, avec les figures, à 25 exempl., dont 20

seulement sur papier vélin, le 16 mars 1829. A Aix, en

Provence, par Pontier, fils aîné.

(1547-1829.)

Si l'on s'en rapporte au nouvel éditeur de cette églogue, elle est

due à Maurice de Sève ou Scève, descendant de l'ancienne maison des

marquis de Sceva, qui vint s'établir, du Piémont, dans le Lyonnais, au

XVIe siècle. Un amour malheureux, sans doute, dicta cette complainte;

car c'est une complainte dialoguée plutôt qu'une bergerie, encore

que les interlocuteurs Antire et Philerme soient des bergers. Le

pauvre Philerme a quitté, Dieu sait pourquoi, sa maîtresse Doris qui

le tenait en liesse et contentement, et s'est attaché à la cruelle

Belline qui, par ses rigueurs, le fait mourir à petit feu. Vainement

il se voue à toutes les fontaines magiques d'Argire et de Selemnon

(Célemnus) qui font oublier l'objet aimé; il boit en vain _de ses

boucs l'urine puante--entremeslée avec nerte odorante_ (ce qui, par

parenthèse, est un fort vilain remède); son ardeur et son tourment ne

font qu'augmenter. Il essaie de la solitude et va s'égarant, tantôt

sur les bords où le Rhône et la Saône marient leurs ondes, tantôt

dans une saulsaye voisine émaillée de fleurs. Quelquefois il s'amuse

_à voir du ciel les mouvemens divers, et le discours de la lune

croissante;--s'elle sera proffitable ou nuisante_. D'autres fois il

dort et fait fort bien, car le sommeil adoucit tous les maux; mais,

au sein de la contemplation, sur les rives fleuries, au dormir, au

réveil, toujours son cœur est déchiré. Antire ne sait que faire à

cela; cependant il discourt et se met à raconter à son ami l'histoire

suivante pour l'éloigner de sa saulsaye chérie. Un jour des faunes

et des sylvains se délassaient à jouer de la flûte en ce lieu. De

jeunes nymphes les entendirent et s'approchèrent. Les flûteurs leur

proposèrent de danser; elles le voulurent bien. O faiblesse imprudente!

voilà ces faunes et ces sylvains effrontés qui forment des entreprises

téméraires; les nymphes n'eurent que le temps de fuir vers la Saône et

d'invoquer le dieu Arar qui les transforma en saules. Depuis ce jour,

ceux qui fréquentent cette saulsaye funeste se consument en vœux

impuissans. Philerme, là dessus, demande conseil à Antire. Antire lui

conseille d'acquérir de grands biens. Philerme répond que les plus

riches ne sont pas les moins amoureux. Antire persiste à détourner son

ami de la vie solitaire, et lui fait un triste tableau de la solitude

au milieu de la glace et des tempêtes de l'hiver, alors que la nature

semble devoir mourir. Philerme oppose à ce tableau celui des mécomptes

de la vie du monde au milieu des cités. Ce plaidoyer contradictoire

dure ainsi trop long-temps, après quoi l'amant malheureux y met un

terme par un éloge de la vie pastorale qui n'est pas sans trace, et qui

finit par cette conclusion imitée de Virgile:

Quant à toy ceste nuict dormiras

Avecques moy et demain t'en iras.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Prends le bissac et la bouteille ensemble,

Et puis irons dormir si bon te semble:

Car la nuict vient qui desja nous encombre.

Voy tout autour le Daulphiné à l'ombre

Pour le soleil qui de là la rivière

S'en va coucher oultre le mont Fourvière, etc.

O Théocrite! ce n'est pas là votre idylle _de l'Enchanteresse_: Lune

vénérable, racontez mes amours, etc., etc.

LES DISCOURS FANTASTIQUES

DE

JUSTIN TONNELIER;

Composés en italien par Jean-Baptiste Gelli, académicien

florentin, et nouvellement traduits en français par C. D. K. P.

(Claude de Kerquifinen, Parisien). 1 vol in-8 de 348 pages. A

Lyon, à la Salamandre. M.D.LXVI.

(1548-1566.)

L'édition originale de ces dialogues censurés parut in-8°, à Florence,

en 1548, comme le dit M. Brunet, et non en 1549, ainsi que le prétend

l'abbé Ladvocat. Elle porte le titre de _Capricci del Bottaio_.

Jean-Baptiste Gelli ou Gello, auteur de cet ouvrage et de plusieurs

autres, entre lesquels on distingue la Circé, était un cordonnier de

Florence d'un esprit supérieur, qui, sans jamais quitter son métier,

fut reçu, vers l'année 1540, membre de l'académie florentine _degli

umidi_, et mourut en 1563. Les bibliographes s'accordent à regarder

le sieur de Kerquifinen comme le traducteur de ces caprices; mais

oserai-je énoncer une opinion nouvelle à cet égard? le vrai nom du

traducteur est autre. Il faut en chercher un qui convienne mieux à un

Parisien que celui de Kerquifinen, lequel est Breton. Ne serait-ce pas

ce même Denys Sauvage, traducteur de la Circé, caché alors sous le nom

du sieur du Parc, Champenois, qui serait l'interprète du tonnelier?

nous le pensons sans l'affirmer. Quoi qu'il en soit, ces dialogues

entre le tonnelier Justin et son ame sont au nombre de dix. Gello

raconte que Justin, dans sa vieillesse, s'entretenant tout haut et sans

réserve avec lui-même, fournit à son insu l'occasion à maître Bindo,

notaire, de surprendre ses secrets et de les transcrire; et que lui,

Gello, les a publiés sur une copie tombée, par hasard, entre ses mains.

Voilà bien des précautions pour un livre de morale et de métaphysique.

La raison s'en verra dans l'exposé du livre.

PREMIER DISCOURS.

Justin est d'abord effrayé d'entendre une voix intérieure qui se

lamente et gémit de n'avoir point de repos après soixante ans d'une vie

enchaînée au travail par l'appât d'un profit misérable.--Qui es-tu,

pleureuse?--Je suis ton ame.--Et moi, à ce compte, qui suis-je?--Avec

moi, tu es Justin; sans moi, tu ne serais qu'un mort.--Ah! ma chère

ame, reste avec moi, puisqu'il est ainsi.--Je le veux de grand cœur;

mais fais attention de ne me point chasser.--Te chasser? Dieu m'en

préserve!--En ce cas, sois sobre; vis honnêtement; ne t'échine pas

comme tu fais, et laisse-moi un peu de repos; songe à moi plus que

tu n'as fait jusqu'ici.--Je n'y manquerai pas, mon ame; mais toi,

instruis-moi de ce qui convient pour que nous demeurions ensemble plus

long-temps que n'a vécu Mathusalem.--Je t'en dirai davantage demain. Le

jour se lève, adieu.--Quoi, tu me quittes? je vais donc mourir.--Non;

n'aie pas peur; je t'aime autant que tu m'aimes, et je m'éloigne pour

un petit, sans te quitter tout à fait.

DEUXIÈME DISCOURS.

Justin, allume ta chandelle. Je vais t'entretenir, et pour me

faire mieux connaître de toi, prendre une figure aériforme, comme

Jésus-Christ lors de son ascension.--Dea, ne va pas me laisser, au

moins!--Hé! non, butor; ne crains rien.--J'aurais bien vécu sans

tous ces beaux enseignemens, les bêtes vivent bien sans cela.--Quoi?

tu consentirais à vivre encore cinquante ans comme une bête plutôt

que dix ans avec de l'intelligence?--Oui, dea!--C'est que la partie

animale parle par ta bouche; à ta place je tiendrais un autre

langage.--J'en doute.--Tu en doutes parce que tu ne m'as jamais prise

pour maîtresse, mais bien pour servante. Si tu avais agi autrement,

tu serais aujourd'hui, tel que saint Paul, estimant la sagesse

plus que la vie.--Baste! tu parles bien aisément de la mort; et

j'en vois tous les jours, comme toi, qui changent de langage à son

approche. D'ailleurs le Sauveur en a bien eu peur dans le jardin des

Olives.--Ignorant! c'était pour montrer qu'il était homme: mais ce

n'est pas de cela qu'il s'agit. Tu es vieux, triste et souffrant, et

tu ne veux pas finir?--Non, non: c'est assez me pincer le nez pour me

faire éternuer, je ne veux pas finir.--Tu es un aveugle.--D'autres le

sont que moi, et vraiment il semble que plus nous devenons caducs,

plus nous rechignons à mourir.--Pourquoi cela, Justin?--Parce que

nous avons eu loisir de prendre racine en terre aussi bien que les

arbres.--Non.--En ce cas, c'est parce qu'ayant l'expérience du prix de

la vie que n'ont pas les jeunes, nous en sommes moins dépensiers.--Pas

davantage.--Alors, mon ame, dis-moi donc par quelle raison.--Par la

raison que les vieillards ont moins de foi en Dieu et en l'autre vie

que les jeunes gens. Par la raison qu'il en est des hommes comme des

oiseaux qu'on prend d'autant plus facilement à la glu qu'ils sont plus

petits.--Il est vrai: je me souviens qu'étant petit je pleurais au

sermon, et que je croyais tout ce qu'on prêchait. Maintenant se sauve

qui pourra, je ne songe qu'à vivre. Mais, mon ame, voilà une vérité

qui tombe à plat sur ta tête.--Dis plutôt sur la tienne, puisque _les

idées ne m'arrivent que par tes sens_. Or tu as tant caressé ces sens

grossiers que je n'ai plus le goût des choses saintes.--Tant pis;

c'est ta faute. Puisque tu es l'ame, tu devais garder ta dignité

d'ame et me rendre la mienne.--J'y fais ce que je peux; mais étant

retenue dans les liens de ton corps avide de sensualités, je ne peux

rien. Il n'est pas moins certain que la mort n'est pas griève au vrai

fidèle.--Elle sera toujours griève à beaucoup de gens, voire à beaucoup

de papes.--Comment? qu'oses-tu dire?--Je dis ce que je sais.--Tu crois

bonnement, Justin, qu'il y ait bon nombre de ces mécréans qui vivent à

grand soulas, sans remords, comme cette vertueuse femme de Gênes qui,

au sac de la ville, s'écriait: _Dieu soit loué de ces violateurs! j'en

prendrai cette fois mon saoul sans péché._--Oui, je le crois, et j'en

citerais mille, sans compter le médecin Jean de Cannes, Namin le Gros

et Lucian l'orfèvre.--Laisse-là ces méchans qui tiennent plus de la

brute que de l'homme, et rappelle-toi qu'il en est d'autres qui, pour

avoir conservé, dans l'incrédulité même, des sentimens d'honneur et de

justice, sont touchés de Dieu en mourant, et reçus à miséricorde. Mais,

Justin, souffle ta chandelle; la nuit va finir, il te faut mettre à

l'ouvrage.--Dea! que vois-je? que tu es belle, mon ame; approche, que

je te baise.--Imbécille! tu ne saurais me toucher puisque je n'ai pas

de solidité; je suis un corps simple, entends-tu?--En ce cas tu n'es

rien.--Belle conséquence! n'y a-t-il que les solides qui soient des

corps?--Madame ma chère ame, je n'entends mot à vos fanfreluches, et je

croirai toujours qu'il n'y a rien dans une bouteille vide.--C'est que

tu es un ignorant: mais; tiens, Justin, sois sûr qu'il ne peut exister

de vide, et que tout se touche dans la nature.--Je ne te comprends

pas.--Remettons la chose à demain, je te la ferai comprendre.--A demain

donc.

TROISIÈME DISCOURS.

La conversation de la veille prend un autre cours le lendemain. L'ame

querelle Justin de ce qu'il l'a forcée, durant soixante ans, à végéter

entre des tonneaux et des galoches, au lieu de la laisser librement

contempler la vérité, dont la recherche est la fin de l'homme. Justin

se défend par la considération de la nécessité. Où en serait le monde

avec ses contemplateurs, sans les arts et sans les métiers mécaniques?

L'ame insiste et prouve à Justin qu'avec un peu de bonne volonté il eût

facilement fait la part de la contemplation et celle du métier; elle

le désabuse de l'opinion vulgaire que l'étude est difficile, et comme

inaccessible au commun des hommes.--D'où vient donc que les maîtres

nous la représentent telle?--Je te l'apprendrai dans notre prochain

entretien.

QUATRIÈME DISCOURS.

L'ame essaie de faire entendre à Justin comment elle est unie à lui,

distincte de lui, et pourtant immatérielle. Justin n'entend pas. L'ame

redouble ses efforts et développe la doctrine orthodoxe touchant

l'existence des esprits, des démons, des sorciers, etc., etc. Justin

n'entend pas davantage et remet la conversation sur le chapitre de

la veille, à savoir pourquoi les savans rendent l'étude des sciences

si pénible. L'ame attribue ce mal à la méchanceté. Sortie contre les

prélats, les docteurs, et aussi contre la jeunesse dissolue de ce

temps, contre l'oisiveté, contre l'envie des lettrés qui redoutent

l'instruction du vulgaire. Critique de divers livres alors fameux,

tels que celui des Trois Chastetés, les dialogues de la Courtisane et

de l'Usure, etc., etc. Satire de la pédanterie des grammairiens qui

dédaignent la langue vulgaire.--Vois-tu, Justin, les pédans craignent

toujours qu'on leur ôte le masque du visage et qu'on les empêche

d'amuser le monde avec des vessies pleines de pois sonnans. Mais leur

temps est passé. On va montrer incessamment leur bec jaune. Il faut

toutefois excepter de l'anathème les savans, tels que Constantin

Lascaris, lequel avait la bonne foi d'avouer, sur la place de Florence,

que le Décaméron de Jean Boccace valait bien les meilleurs écrits des

premiers poètes grecs. Eloge de la langue toscane. Défense du Dante

contre ceux qui lui reprochent de la dureté. Ce grand esprit a plus

fait en créant le toscan que Pétrarque en le polissant.

CINQUIÈME DISCOURS.

On entend sonner la cloche de Sainte-Croix. Justin en a les oreilles

étourdies.--C'est un mauvais voisinage qu'une moinerie, dit-il; outre

que son ombre est dangereuse aux gens mariés, faisant engrosser les

femmes. Ces bons pères nous réveillent à minuit pour sonner les

matines, et n'en dorment que mieux, vu leur maxime que _matines bien

sonnées sont à demi dites_. Ce trait lancé en passant, le dialogue

recommence. L'ame de Justin l'exhorte à se contenter de sa condition

par la vue des désirs insatiables des grands et des riches du monde.

Ce propos conduit l'ame à déclarer que tous les hommes ont leur grain

de folie en tête. La conversation retombe ensuite sur les langues,

sur la manière dont elles se forment, se polissent et se répandent.

Les langues s'engendrent les unes des autres. C'est pourquoi ceux qui

aiment leur pays doivent s'étudier à prendre, dans les langues mortes,

ce qu'elles ont de meilleur pour l'appliquer à leur langue maternelle,

au lieu de s'évertuer à parler ces langues mortes, chose qu'ils font

toujours fort mal. Eloge des traductions. Par leur moyen, les saintes

Ecritures seraient mieux connues, et les préceptes de la religion mieux

pratiqués. On devrait prier Dieu en langue vulgaire. S'il n'en a pas

été ainsi dans l'origine, c'est qu'il n'y avait, hors du grec et du

latin, qu'une confusion de langages barbares, et non une langue polie

dans l'Europe moderne quand le christianisme y pénétra. Aujourd'hui que

cette nécessité du latin n'est plus que dans l'esprit avare, inquiet,

charlatan et envieux des moines qui veulent débiter l'Evangile comme

une marchandise à eux seuls appartenant, on en devrait finir avec cette

coutume. Les avocats, les juges ont imité les prêtres, et tenu, à

l'aide d'un mauvais latin, les lois sous le boisseau. Il est temps de

lever ce couvercle. Mais, mon ame, que diront les puissans? Ne vont-ils

pas nous excommunier?--Justin, ce n'est plus l'heure des foudres

sacerdotales, mon ami. Respectons les bons prêtres; mais ne craignons

plus de blâmer les mauvais, de nous éclairer et de proclamer la vérité

en toutes choses.

SIXIÈME DISCOURS.

L'ame de Justin se réveille après une nuit passée dans la

contemplation; nuit délicieuse, qu'elle doit à ce que Justin a vécu

sobrement, et peu soupé la veille. Justin l'aborde dans cet état,

reçoit d'elle des félicitations sur sa tempérance; et, tout fier

d'avoir procuré de si bons momens à sa compagne, lui demande comment il

a pu exercer cette influence heureuse sur une substance immatérielle.

L'ame avertit Justin que ce sont là de grands mystères, expliqués

autant de fois diversement qu'il s'est présenté de philosophes

interprétateurs, et que le plus court est de se soumettre humblement à

la foi chrétienne, source des vraies vertus et du vrai bonheur en cette

vie comme en l'autre. Toutefois, elle consent à instruire son curieux

des systèmes différens que la science humaine a risqués sur cette

matière. On les peut, dit-elle, ranger en deux principales divisions,

représentées, l'une par la secte de Platon, dite des académiciens,

qui tenait l'ame pour éternelle, participant de l'essence divine, et

infusée dans le corps humain, en vertu de la toute-puissance et de

l'infinie bonté du Dieu très grand; l'autre, par la secte d'Aristote,

dite des péripatéticiens, qui croyaient l'ame formée en même temps

que le corps; d'où quelques uns des siens prétendent qu'il la fait

matérielle et mortelle, et quelques autres ne laissent pas de la

juger immortelle, selon leur patron; tous pouvant également soutenir

leur thèse, attendu qu'Aristote ne s'est guère expliqué là dessus,

_frappant tantôt sur le cerceau, tantôt sur le muid_. A vrai dire,

Aristote, sur ce point, rappelle celui-là, qu'une certaine femme

consultait pour savoir si elle se devait marier, et qui répondait:

_Mariez-vous, ne vous mariez pas_, selon que la femme lui présentait

les avantages ou les inconvéniens du mariage; en sorte que l'on doit

conjecturer que ce philosophe n'avait point d'idée assurée de la nature

de l'ame, et que, s'il n'osait avouer son doute à cet égard, c'est que

l'orgueil le retenait, comme cela s'est vu des philosophes de tous

les temps, témoin messieurs les théologiens scolastiques, lesquels,

oubliant que les dogmes chrétiens sont chose de foi non soumises

aux règles naturelles de la raison, s'avisent tous les jours de les

vouloir prouver par belles propositions et beaux argumens subtils;

aussi sont-ils maintenant à l'encan pour du papier blanc, grâce aux

luthériens: mais revenons à Platon. De ce que l'ame, selon lui, était

éternelle et d'essence divine, il en inférait qu'elle avait en elle

la parfaite lumière, et que les erreurs où le corps la faisait tomber

se dissipant par la réflexion et par la mort, elle retournait à son

premier état parfait, n'apprenant ainsi rien de nouveau, et ne faisant

du tout que se ressouvenir: doctrine si belle et si ingénieuse, qu'elle

a été cause que saint Augustin a trébuché, et qu'Origène a failli.--A

ce compte, mon ame, ils ont damné Origène aussi bien que notre Mathieu

Paulmier?--Sans doute, Justin; mais Dieu n'aura pas pris garde à leur

jugement, parce qu'il ne damne pas les gens pour des erreurs d'un

esprit de bonne foi, mais seulement pour des vices du cœur. Or,

parlons maintenant d'Aristote. Comme il faisait naître l'ame quand et

quand le corps, il disait qu'elle ne pouvait rien opérer sans lui,

si ce n'est comprendre certaines propositions évidentes, et, pour

ainsi parler, palpables, telles que celle-ci: Qu'une chose ne peut à

la fois être et n'être pas, etc.; et cette faculté de compréhension

élémentaire, il l'attribuait à un je ne sais quoi, qu'il nommait

l'_intellect agent_, appelé par notre poète Dante _premières notices_.

A présent, Justin, choisis de Platon ou d'Aristote.--Mon ame, c'est à

toi de me guider là dessus.--Eh bien, je te conseille de soumettre ta

raison et de suivre simplement la foi chrétienne, comme ont fait les

apôtres.--Mais, mon ame, je ne saurais soumettre ma raison à ce que je

ne comprends pas.--Sois humble, te dis-je, ver de terre, et Dieu saura

bien se faire entendre.--Ainsi ferai-je.--Et tu feras bien. Demain nous

en reparlerons.

SEPTIÈME DISCOURS.

Justin, qui vient de dormir tout d'une traite paisiblement, s'étonne

que le jour soit déjà venu, et fait ses réflexions sur la fuite du

temps. Son ame arrive sur ces entrefaites: il la prie de lui enseigner

les moyens de ralentir un peu la course du temps, afin de prolonger sa

vie. L'ame se prête de bonne grâce à la proposition, toute immatérielle

et immortelle qu'elle est, et donne à Justin des préceptes hygiéniques

fort sages. Vivre en bon air, loger au midi, manger de moins en moins

à mesure qu'on vieillit, prendre des alimens chauds pour réparer la

dissipation de la chaleur naturelle, et humides pour combattre le

dessèchement des fluides. Les substances douces et sucrées conviennent

pour cet objet; le myrobolan est surtout merveilleux. Du reste, faire

de l'exercice, vivre sans souci, désir ardent, ni colère, de temps en

temps humer un œuf frais, et tremper une mie de pain dans un verre de

bon vin; enfin renoncer à Vénus. Voilà pour les moyens matériels. Il

en est de spirituels, tout aussi efficaces pour adoucir les derniers

instans que nous passons sur la terre, savoir: l'égalité d'ame, la

pratique de la vertu, l'affabilité avec ceux qui nous approchent, mais

surtout la piété, la croyance d'une vie meilleure, et un vif amour de

Dieu.--Ah! mon ame, que tes paroles sont consolantes! Je me sens tout

changé.--Justin, c'est ce que je désire.

HUITIÈME DISCOURS.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 34 / 43 段