Don Antoine de Guevara, moine franciscain de la province d'Alava, que

ses talens et sa piété recommandèrent auprès de Charles-Quint, mourut,

en 1544, évêque de Mondonedo. Les biographes et bibliographes citent

son Horloge des Princes, ses Épîtres dorées, ses Vies des empereurs

romains, ses poèmes du _Mépris de la court_, _de l'Amye de court_, _de

la parfaite Amye de court_, _de la Contre-Amye de court_, ainsi que

les traductions de ces divers ouvrages par les seigneurs de Gutery,

de Borderie, les sieurs d'Alaigre, Hécoet, Charles Fontaine, etc.,

etc., de l'an 1549 à 1556, et, chose étrange, ils ne disent mot de cet

écrit, la meilleure, la plus oubliée et la plus rare des productions de

l'auteur. Guevara composa ce traité qu'un auteur célèbre a faussement

qualifié de Manuel du Cloître plutôt que de la Cour, pour un favori de

Charles-Quint, modèle de grandeur d'ame et de loyauté, nommé Francisco

de Los Cobos, que l'empereur maria avec Marie de Mendoce, et fit grand

commandeur de Léon. L'ouvrage reçut, en Italie, les honneurs de la

traduction sous son titre primitif de _Aviso de favoriti e dottrina

de Corteggiani_. Le traducteur français Sébastien Hardy, auteur, en

1616, avec un sieur de Grieux, de Mémoires et Instructions pour le

fonds des rentes de l'Hôtel-de-Ville, changea ce titre raisonnable

contre un bizarre, je ne sais pourquoi, et dédia sa traduction à M. de

Flexelles, sieur du Plessis-du-Bois, conseiller du roi et secrétaire

des finances, dans une épître qui sent son receveur des Aides. Il dit

qu'en faisant l'éloge de son original _il ne craint pas de s'être

mécompté d'outre-moitié du juste prix_, en quoi il a raison. Du reste,

sa traduction paraît fidèle et elle est fort passablement écrite.

La devise de Guevara est celle-ci: _Posui finem curis--Spes et fortuna

valete_, que Sébastien Hardy rend de la manière suivante: Fortune et

espérances vaines,--adieu, j'ay mis fin à mes peines.

Avant d'arriver aux vingt chapitres dont se compose ce traité dans la

traduction, il faut recevoir dix enseignemens, puis franchir un long

prologue suivi d'un argument qui n'est pas court: les Espagnols ne vont

pas vite, et leurs lecteurs ont besoin de patience; mais la patience

reçoit avec eux son prix.--Parmi les enseignemens, le courtisan doit

retenir ceux qui suivent: Ne dites pas tout ce que vous savez; ne

découvrez pas tout ce que vous pensez; ne faites pas tout ce que vous

pourriez faire; ne prenez pas tout ce que vous pourriez prendre; ne

montrez pas toutes vos richesses.--Voici encore une sentence digne de

mémoire, tirée du prologue: «Ceux qui cherchent plus d'un ami n'ont

qu'à se rendre à la boucherie pour y acheter plusieurs cœurs.»--La

première leçon du livre est bien remarquable dans la bouche d'un homme

qui avait vécu sagement à la cour, et qui enseigne l'art d'y bien

vivre:--«Voulez-vous être heureux? dit-il, fuyez les cours!»--Ici

vient, à l'appui du conseil, un détail des misères et des embarras

qui assiègent le pauvre homme suivant la cour, soit en station, soit

en voyage, tels que de n'avoir ni repos, ni sommeil, ni liberté, fort

souvent point d'argent avec force obligation d'en donner aux valets du

prince, aux archers, aux muletiers, d'en prêter aux bons amis, d'en

dépenser pour soi en habits somptueux qu'il faut changer sans cesse;

que savons-nous encore, et cela d'ordinaire pour n'avoir pas même une

parole du maître, un regard du favori, un écu du trésorier, et se

voir assailli d'envieux qui vous croient puissant, et de cliens qui

vous somment de faire leur fortune. Mettez que vous ayez tant fait

que d'être un jour emplumé; voici tout d'abord les honnêtes cavaliers

et les honnêtes dames vous plumant, qui d'une aile, qui de l'autre.

Pour être calomnié, pour moqué, c'est le destin du courtisan, c'est sa

vie; il faut qu'il s'y résigne. S'il se tait, c'est un lourdaud; s'il

parle, c'est un importun; s'il dépense, on l'appelle prodigue; s'il est

ménager, avaricieux; s'il demeure au logis, hypocrite; s'il visite,

entremetteur; s'il est grandement suivi, ils disent qu'il est fol et

superbe; s'il mange seul, qu'il est honteux et misérable; conclusion

que de mille courtisans il n'y en a pas trois qui profitent.--Mais

aussi comment contenter les gens de cour? les loger à leur goût,

il n'y a pas moyen, d'autant qu'il faut loger non seulement leur

train, mais encore leur folie, et cela plus près du palais que de

l'église.--L'article des logemens occupe long-temps Guevara; c'est

que dans toute cour l'article est capital pour un homme qui veut s'y

pousser, et l'était surtout alors à la cour d'Espagne, si voyageuse

à dos de mules et de mulets, dans un pays si dépourvu, tellement que

le personnage dont chacun avait le plus affaire et qu'il fallait le

plus caresser était le grand-maréchal des logis du roi. Caressez donc,

Messieurs, flattez les officiers des logis, mais gardez-vous de hanter

les femmes et les filles de vos hôtes! c'est une trahison infame de le

faire. Passe pour gâter leurs meubles, leurs lits, leur linge, _abattre

les pots à bouquets, rompre les garde-fols, descarreler les planchers,

barbouiller les murailles et faire bruit dans la maison_; mais aborder

leurs femmes et leurs filles, cela mérite d'avoir le col tordu et

les mains coupées; lisez plutôt Suétone dans la vie de Jules-César,

Plutarque en son Traité du Mariage, et Macrobe en ses Saturnales.

«N'avez-vous donc pas à la cour assez de provisions de ce genre étalées

en toute saison?»--Cependant voulez-vous gagner la faveur du prince?

sachez lui plaire par le respect et l'à-propos; ensuite, mais en second

lieu, servez-le bien.

C'est une chose fragile que la faveur, et on ne la retrouve plus

quand une fois elle est échappée.--Quiconque a mis son prince en

colère ne doit plus compter sur sa faveur.--L'activité est bonne,

l'adresse bonne, la fourberie mauvaise, la vertu utile, la fortune

toute puissante.--Parlez peu souvent au prince; et pourquoi lui

parleriez-vous souvent? pour médire? il vous craindra; pour lui

donner avis secret? il ne vous croira pas; pour le conseiller? c'est

vanité qui le blessera; pour lui conter des balivernes? familiarité

choquante; pour le reprendre? il vous chassera; pour le flatter? il

vous méprisera; le plus sûr est donc de parler peu souvent à lui.

Quand vous vous y hasardez, que ce soit à l'oreille gauche, afin que

le prince ait toujours la main droite.--Ne sentez alors ni le vin,

ni l'ail.--Ne toussez ni ne crachez.--Point de gestes de tête, ni

de la main; point de remuement de barbe; on devient odieux par les

contraires. J'ajouterai à ces sages leçons de Guevara un important

précepte: En voiture, gare les jambes, et n'ayez ni nécessités, ni

inconvéniens, autrement c'est fait de vous.--Rire quand le prince

se gausse de quelqu'un; bon, bon: mais rire sans éclats, et ne pas

se gausser pareillement.--Soyez connu de tous ceux qui approchent

le prince; bien traité d'eux ou foulé aux pieds, n'importe; soyez

connu.--Point de presse à vous entremêler des hautes affaires; le

maître ne les confie qu'aux gens retenus.--Combattez vos ennemis, sans

laisser de leur parler ni de les saluer avec politesse, la cour est une

lice de chevaliers, non une arène de gladiateurs.--Il y a des hommes

simples à la cour qui prennent pour bons tous les avis qu'on leur

donne; erreur notable! la plupart de ces avis sont des embûches.--Il y

en a d'autres qui, pour être assidus, se font chenilles; autre erreur

notable!--Rien à gagner pour un courtisan à dîner fréquemment en ville,

le maître en serait jaloux.--Il convient d'être bien habillé et bien

suivi. Chicherie, mort du courtisan.--Ayez des mules bien pansées et

équipées, et ne manquez pas de proposer aux dames de les porter en

croupe au palais.--Il est bon de donner, parfois, _quelque pièce de

soye ou quelque bague de valeur aux huissiers du palais_; bon également

d'être courtois avec les dames. Quant à en servir une particulière,

cela n'est bon que si l'on a force plumes à perdre.--La présence

fréquente au manger et au lever du roi est d'excellent régime. C'en

est un très mauvais que de s'accoster des bouffons et des bavards.--A

la chasse, un fin courtisan court le roi, pendant que le roi court la

bête.--A table avec le roi, il prend moins plaisir à boire et à manger

qu'à se voir en si haut lieu.--Méprisez les méchans discours, afin de

mieux venger et plus sûrement vos injures.--Vos ennemis véritables,

ceux-là seuls qui sont dignes de vos traits, ne sont pas les mal disant

de vous, mais les mieux plaisant que vous.--Si vous apercevez quelque

buffet préparé dans un coin des appartemens du roi, n'en approchez pas,

car ce buffet n'est peut être ainsi disposé que pour donner aux mauvais

desseins, s'il y en avait, l'occasion de se manifester.--Suivez la

faction de vos pères dans cet empire des factions. Rien ne préjudicie

tant à la fortune des courtisans que d'en changer.--A la cour on ne

compte pas par individus, mais par familles.--Maintenant venons aux

favoris. Ils n'ont plus qu'à se maintenir, et pour ce, ils ne doivent

pas se troubler de l'envie qu'ils causent, car elle est inévitable.--Il

leur suffit de surveiller les envieux, de ne se mêler d'aucune

autre querelle que de celles du prince, d'expédier promptement les

affaires. On supporte les refus prompts et polis, jamais le silence

ni le dédain.--Qu'ils ne soient, aux gens, ni ingrats ni fâcheux;

qu'ils dirigent et contiennent leurs employés.--Un favori peut être

impunément, ce qu'à Dieu ne plaise toutefois, luxurieux, gourmand,

envieux, paresseux, colère; mais tôt ou tard, il paie chèrement la

superbe. _La braise ne se conserve que sous les cendres._--L'avarice

est dommageable au favori, vu que n'attachant que lui à sa richesse,

elle ne donne à sa richesse qu'un seul appui.--Qu'il mette une borne

à sa cupidité; car, outre que le cupide ne se désaltère pas plus que

l'hydropique, il arrive communément qu'une fois devenue bête grasse,

il sert au prince de festin.--Favoris, ne vous fiez pas trop sur votre

faveur; l'histoire vous le conseille! ne soyez point esclaves de ce

monde périssable; Dieu vous le défend.--Si vous voulez mourir gens de

bien, quittez la cour avant de vieillir!--Je ne puis mieux finir que

par ce grand trait l'analyse de cet ouvrage agréable et profond.

LYON MARCHANT.

Satire françoise sur la comparaison de Paris, Rohan, Lyon,

Orléans, et sur les choses mémorables, depuys l'an mil cinq

cens vingt quatre, soubz allégories et énigmes, par personnages

mystiques, jouée au collége de la Trinité, à Lyon, mil CCCCC

XLI. On les vend à Lyon, en rue Merciere, par Pierre de Tours.

(1 vol. in-12 gothique, de 27 feuillets.) M.D.XLII.

Ce n'est pas le volume imprimé que nous possédons, mais une

parfaite copie manuscrite, figurée, faite dans le XVIIIe

siècle, de cette satire de Barthélemy Aneau, qui fut jouée à

Lyon, en 1541, au collége de la Trinité, et imprimée aussi

à Lyon, en 1542, par Pierre de Tours. L'imprimé, selon M.

Brunet, n° 9899, est devenu si rare, qu'un exemplaire s'en

est vendu 201 liv. chez le duc de la Vallière, et 210 liv.

chez M. Gaignat. Notre copie, qui est unique, n'est donc guère

moins précieuse que l'original; elle a, de plus, le mérite de

renfermer, outre le Lyon Marchand, 1° l'Adventure du capitaine

Tholosan, en 1541, avec cette devise: _Liberté plus que vie_;

2° l'Adventure du Ramoneur envers dame Jeanne le Reste, belle

Lyonnaise, Baiser libéral; 3° diverses Epigrammes latines

et françoyses; 4° la Traduction d'une Épître de Cicéron à

Octave, par Barthélemy Aneau, avec une Dédicace à Mellin de

Saint-Gelais; 5° des Vers latins de Corneil Severe, docte

romain, sur la mort de Cicéron, avec la traduction en vers

françoys.

(1541-42--1750.)

La satire du Lyon marchant est une comparaison des avantages de la

ville de Lyon avec ceux des autres principales villes de France, telles

que Paris, Rouen et Orléans, où la palme est décernée à la première.

Paris monté sur un cheval Rohan,

Paris appreins aux amours plus qu'aux armes

Divins corps nudz touljours veoir vouldroit bien,

Mais en ayant ses pasteurs bons gens d'armes

Pour estre grand et monté sur Rohan, etc., etc.

...................................

Europe est grande et pleine de bonté;

Aurelian est un fort chien couchant;

Et Paris est dessus Rohan monté,

Mais devant tous est le Lyon marchant.

Ce vers, qui termine la pièce préliminaire ou le prologue intitulé: _Le

cry des Monstres de la Satire_, devient comme le refrain de l'ouvrage.

Quant à la satire elle-même, elle offre une perpétuelle et obscure

allégorie où l'on voit figurer divers monstres et personnages fabuleux,

tels qu'un lion, Arion monté sur un dauphin, Vulcain, Aurélien

l'empereur, Paris monté sur un cheval rohan, Androdus, Europe, Ganimède

et la Vérité toute nue, qui devait être curieuse à voir sur le théâtre

du collége de la Trinité. Arion, sur son dauphin, ouvre la scène en

chantant sur le luth un lay _piteux et lamentable_; puis il jette son

instrument et se met à _plorer_ la mort du Dauphin, fils de François

Ier, otage de son père à Madrid; mort funeste attribuée au poison. Sur

ces entrefaites, Vulcan sort d'un souterrain, armé d'une serpentine

dont il tire un coup en criant: _Avez-vous peur?_... et oui vraiment

Paris a peur, Paris, qui dormait au pied du mont Ida; Androdus,

Ganimède et la Vérité, qui n'étaient pas loin, ont tous grande peur

à ce méchant tour de Vulcan. Ils accourent sur le théâtre _esbahis_.

«Hau! qu'est-ce celà?» dit Paris; à quoi Vulcan, toujours plaisant,

répond:

C'est un coup de matines

Que Vulcan sonne avec son gros beffroy, etc.

Allusion à l'attaque soudaine de Charles-Quint contre François Ier.--On

se doute bien que Lyon n'a pas peur:

Hà faut-il craindre? oncq crainte n'esprouvay;

Je me retire en mon fort jusqu'au fond, etc.

Là dessus Arion se met à raconter en vers ses longues infortunes

expliquées ensuite par la Vérité, d'où il suit qu'Arion, jeté en mer,

est le roi de France fait prisonnier à Pavie, par trahison. Puis

Lyon vient faire une sortie contre Henri VIII, au sujet des troubles

d'Angleterre. A son tour, Paris expose les fatals exploits du comte de

Nassau, en Picardie, et comme il battit en brèche la ville de Péronne.

Europe prend ensuite la parole pour déplorer les conquêtes du sultan

Soliman, menaçantes pour la chrétienté. Dans ce conflit de malheurs,

Paris, Lyon et Aurelian (Orléans) réclament l'honneur de défendre le

_cueur_ d'_Europe_, c'est à dire la France. Lyon dit que cet honneur

lui revient, en sa qualité de seul lion qui soit en France. Paris

fait valoir ses droits de capitale, étant _Paris sans pair_. Aurelian

observe qu'il a vaincu la reine de Palmyre. «_Et moy_, reprend Paris,

_ne suis-je pas Pâris le beau fils de Priam?_»

Mais je (réplique Lyon), qui de nature

Suis la plus noble et forte créature, etc.

.......................................

Voyez un peu tout ce qu'en dit cy Pline

En naturelle histoire et discipline, etc., etc.

Paris, fatigué des vanteries de Lyon, lui coupe la parole avec ces mots:

Pourquoy eus-tu donc peur des lansquenets,

Quand d'Avignon, venant du camp du roy,

Passoient par toy? etc., etc.

LYON.

................ Ce ne fut pas moy,

C'estoient un tas de dames et muguettes

Qui avoient paour de ces longues braguettes, etc.

PARIS.

Plus excellent je suis.

LYON.

Je n'en croy rien.

PARIS.

J'en croy la vérité.

LYON.

Et moy aussi.

AURELIAN.

Allons donc la chercher, etc.

La Vérité sort aussitôt de terre, et dit: «_Veritas de terra orta est;

justitia de cœlo prospexit._» On lui demande de donner sa sentence, ce

qu'elle fait en ces termes, faisant à chaque ville sa part:

Aurelian est de grand providence

Pour obvier à fortune, etc.....

Son esperit est conduit par prudence, etc., etc.

...................................

Paris est beau, etc..................

De tous les arts et sciences sachant,

Très éloquent et en vers et en prose

Mais devant tous est le Lyon marchant.

Lyon marchant, assis en son hault trône,

Ayant le chef de haults monts couronné

Comme Corinthe est de deux mers, du Rhône

Et de la Saône il est environné, etc., etc.

......................................

Donc devant tous est le Lyon marchant.

Cela pouvait être vrai en 1541; il en est autrement en 1833.

Le petit poème, en l'honneur du capitaine Tholosan, nous apprend que

ce hardi gendarme mit à mort le séducteur de sa sœur, vint ensuite

du Piémont, son pays, en France, où il servit bravement François Ier

contre les Piémontais, finit par devenir insolent, se fit mettre en

prison à Lyon d'où il s'échappa violemment après avoir tué trois

geoliers; fut enfin repris et décapité. Conclusion que:

S'il est captif maintenant en enfer,

D'estre tué se garde Lucifer;

S'il est au ciel, c'est un pays libere

Dont départir jamais ne délibère.

L'_advanture_ du Ramoneur avec la dame Jeanne le Reste est écrite en

termes trop crus pour être rapportés; c'est assez qu'on sache que le

Ramoneur, surpris avec ladite dame par son galant, reçoit de lui, au

lieu de châtiment, un baiser et deux écus préparés pour madame le Reste.

Il n'y a rien à dire de la lettre fulminante de Cicéron à Octave,

écrite peu de temps avant de mourir, si ce n'est que la traduction en

est énergique dans sa gothicité. Elle est précédée du dixain suivant:

Le cygne chante approchant de mort l'heure;

Le porceau crie, ayant de mort doubtance;

Le cerf legier mourir innocent pleure;

L'homme gémit, craignant la conséquence;

Ainsi chantant en douleur d'éloquence,

Ainsi criant en exclamation,

Ainsi plorant en triste affliction,

Ainsi plaignant son innocente fin,

Marc Ciceron, en dernière action,

De cygne, porc, cerf et homme eut la fin.

Barthélemy Aneau, qualifié par La Croix du Maine de poète français et

latin, historien, jurisconsulte et orateur, naquit à Bourges vers le

commencement du XVIe siècle, fut professeur de rhétorique au collége

de la Trinité, à Lyon, et mourut misérablement en juin 1565; ayant été

massacré par le peuple comme protestant, sur le faux soupçon qu'une

pierre lancée, sur le Saint-Sacrement, de la maison qu'il habitait,

était partie de sa fenêtre au moment où passait la procession de la

Fête-Dieu. Il était lié avec Clément Marot, Mellin de Saint-Gellais,

etc. La traduction en vers des emblêmes d'Alciat est de lui. Sans doute

il avait le mérite d'une vaste érudition pour avoir été si estimé des

plus beaux esprits de son temps; mais, sans compter son plat mystère

de la nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, il a composé tant

d'ouvrages pitoyables, selon la liste qu'en donne le P. Niceron, qu'on

ne saurait lui accorder un autre mérite: aussi n'en parlons-nous que

pour continuer la chaîne des idées et du goût des peuples dans les

divers âges de la littérature moderne.

LE SECOND ENFER

D'ETIENNE DOLET,

NATIF D'ORLÉANS,

Qui sont certaines compositions faictes par lui mesme sur la

justification de son emprisonnement. A Lyon, 1544, in-16.

Réimprimé in-8 en 1 vol., à Paris, chez Tastu, 1830; Techener,

éditeur, et tiré à cent vingt exemplaires seulement.

(1544--1830.)

Étienne Dolet, savant imprimeur de Lyon, naquit en 1500, à Orléans,

de parens riches et distingués. Sans être athée, comme on le disait,

sans être même précisément hérétique, il se fit, par la liberté de

ses discours et surtout par son goût pour la critique sévère, de

si grands ennemis, qu'il devint la victime des théologiens de son

temps et fut brûlé vif, à Paris, dans la place Maubert, le 3 août

1546. Son livre du _Second Enfer_ est d'une excessive rareté, des

deux éditions originales. La bibliothèque royale n'en possède aucun

exemplaire. La Mazarine n'en a qu'un seul de l'édition de Paris,

in-16, contenant 52 feuillets non paginés. Un amateur distingué, M.

le comte de Ganay, s'en est procuré un de l'édition de Lyon, laquelle

est paginée et d'un format plus élégant, également in-16. C'est sur

ces deux exemplaires qu'a été faite la belle réimpression de 1830 qui

déjà n'est plus commune dans le commerce. Le Second Enfer réimprimé

renferme: 1° des épîtres en vers adressées par l'auteur à ses meilleurs

amis, au roi François Ier, à M. le duc d'Orléans (Louis XII), à la

reine Marguerite de Navarre, au cardinal de Tournon, au cardinal de

Lorraine, à la duchesse d'Estampes, au parlement de Paris, aux chefs

de la justice de Lyon; 2° la traduction du dialogue attribué par les

uns à Platon, par les autres à Eschine, qui a pour titre _Axiochus_ et

pour interlocuteurs Socrate, Clinias et Axiochus; et la traduction d'un

autre dialogue de Platon intitulé _Hipparchus_ ou _de la convoitise de

l'Homme touchant la lucrative_; 3° un cantique en vers composé pendant

que Dolet était sous les verrous de la Conciergerie, _sur sa désolation

et sa consolation_. On a peine à imaginer, après avoir lu la traduction

de l'Axiochus, comment des juges purent être assez stupidement barbares

pour condamner Dolet au plus affreux des supplices à cette occasion.

Socrate, dans cet entretien, entreprend de rassurer Axiochus contre

la crainte de la mort, et dans ce but il ne lui fait pas seulement

l'exposé des misères de la vie humaine dans les diverses conditions,

il oppose à ce tableau tout moral la certitude de l'immortalité de

l'ame et l'espoir d'une éternité bienheureuse fondé sur la pratique

des vertus. Il est vrai que, dans un certain passage, Socrate rapporte

une raison de mépriser la mort, plus subtile que sensée: «La mort

n'est rien encore avant de frapper, dit-il, et quand elle a frappé

ce n'est plus rien, puisque son sujet n'a plus de sentiment.» Mais

d'abord Socrate ne donne pas cette raison de son fonds; il la tire d'un

certain _Prodicus_, et ne s'y arrête guère, pour passer sur-le-champ

aux espérances de la philosophie religieuse; ensuite, Socrate ou

Prodicus, Platon ou Eschine ne sont pas Étienne Dolet. Voilà cependant

pour quel motif apparent Dolet fut brûlé vif comme athée, relaps, à la

grande joie du peuple! C'est un crime judiciaire ineffaçable et honteux

pour la mémoire du prince qui l'a souffert. Mais Dolet méprisait les

arguties de la scolastique; il était fatigué des mots et allait droit

aux choses; il aimait passionnément Cicéron et Platon, et beaucoup plus

que Pierre Lombard, que Scot, qu'Angelus Odonus, l'anticicéronien; il

entrevoyait la prochaine émancipation des esprits et la favorisait;

enfin il était sincère, pauvre et hardi: pouvait-il échapper? c'est ce

que fait admirablement ressortir l'auteur anonyme d'un avant-propos

aussi chaleureusement écrit que bien pensé, intitulé: _Réhabilitation_,

dont notre réimpression est enrichie. On ne saurait lire cette courte

introduction sans être profondément ému. Gardons-nous de la croire

inutile aujourd'hui. La pitié pour de tels malheurs sera toujours de

saison, car il y aura toujours des hypocrites, des bourreaux et un

peuple pour les applaudir. La prose d'Étienne Dolet vaut mieux que

ses vers, sans offrir pourtant le mordant de celle de Henri Étienne;

la grace naïve et simple du style d'Amyot, ni la pittoresque vivacité

du langage de Montaigne; mais la hauteur des idées, la noblesse des

sentimens, le pathétique de la situation rachètent, dans ces vers,

l'incorrection et le prosaïsme. On en peut juger par les citations

suivantes:

Quand on m'aura ou bruslé ou pendu,

Mis sur la roue, et en quartiers fendu,

Qu'en sera-t-il! ce sera un corps mort!

Las! toutefois, n'aurait-on nul remord?

.........................................

Ung homme est-il de valeur si petite,

Sitôt muni de science et vertu,

Pour estre, ainsi qu'une paille ou festu,

Anihilé? Fait-on si peu de compte

D'ung noble esprit qui mainte aultre surmonte? etc., etc.

Et ailleurs:

O que vertu a de puissance!

O que fortune est imbécille!

O comme vertu la mutile!

Vertu n'est jamais inutile,

Les effets en sont évidens;

Ne plaignez doncq mes accidens,

Amys, doulcement je les porte,

Car vertu toujours me conforte.

Finissons par ces deux vers qu'il adressait aux Français et dirigeait

contre la Sorbonne qui voulait détruire l'imprimerie:

C'est assez vescu en tenebres!

Acquérir fault l'intelligence.

Une des devises de Dolet était celle-ci: _Durior est spectatæ virtutis

quam incognitæ conditio._ (La condition de la vertu est plus dure

aperçue qu'ignorée.)

MARGUERITES

DE LA

MARGUERITE DES PRINCESSES,

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 32 / 43 段