14. COMÉDIE FACÉTIEUSE ET TRÈS PLAISANTE DU VOYAGE DE FRÈRE

FÉCISTI EN PROVENCE, VERS NOSTRADAMUS: pour sçavoir certaines

nouvelles des clefs du paradis et d'enfer que le pape avait

perdues.--Imprimé à Nîmes, en 1599. Frère Fécisti, nommé

ainsi pour avoir été fessé par les moines de son couvent à

l'occasion d'une fille qu'il avait abusée, va en Provence

consulter Nostradamus. En chemin, il rencontre Brusquet qui,

_sans être huguenot_, le tourne en ridicule et lui prédit la

potence. Brusquet poursuit son moine jusque chez le prophète,

dont il se moque aussi bien que de frère Fécisti. Le moine

ne veut pas d'abord dire son secret à Nostradamus devant

Brusquet; mais il s'y résout sur l'assurance que Brusquet _ne

vient pas de lieu--où les huguenots se nourrissent.--D'où

vient-il donc?--D'où les diables pissent,--vers la Sorbonne de

Paris_. Or, frère Fécisti vient de la part du pape savoir des

nouvelles de ses clefs. A chaque mot qu'il prononce, Brusquet

l'interrompt par un lazzi huguenot. Nostradamus demande 24

heures pour répondre. En attendant cette réponse, Brusquet

turlupine le moine, l'appelle _sot, larron, asne_. Frère

Fécisti se fâche à la fin, et la farce finit par bon nombre

de gourmades entre lui et Brusquet. Cependant la réponse de

Nostradamus n'arrive pas; elle n'est venue que de nos jours.

15. FARCE NOUVELLE, TRÈS BONNE ET TRÈS JOYEUSE DE LA CORNETTE. A

cinq personnages: _Le Mary_, _la Femme_, _le Valet_ et _les

deux Nepveux_; par Jehan d'Abundance, basochien et notaire

royal de la ville de Pont-Saint-Esprit, 1545. C'est une jolie

comédie dont Molière aurait pu profiter. Elle montre à quel

point une femme qui s'est emparée de l'esprit de son mari

peut impunément pousser la tromperie. Celle-ci, d'accord

avec son valet Finet, tire de gros présens d'un chanoine

et de bons services d'un jeune garçon. Les deux neveux du

mari l'avertissent de tout ce manége, en insistant sur les

circonstances; mais la dame a pris les devants en prévenant son

cher époux, les larmes aux yeux, des calomnies de messieurs les

neveux: aussi les reçoit-on vertement, et jamais il n'y eut de

ménage moins troublé quand la pièce finit.

16. FARCE PLAISANTE ET RÉCRÉATIVE SUR LE TOUR QU'A JOUÉ UN

PORTEUR D'EAU DANS PARIS, LE JOUR DE SES NOCES, 1632. _Le

Porteur d'eau_, _l'Espouse_, _sa Mère_, _l'Entremetteur_, _les

Violons_, _les Conviez_. Que d'aigrefins ont imité le Porteur

d'eau de 1632, lequel, étant accordé avec une jeune fille dont

il a reçu de l'argent et un manteau, s'enfuit au moment du

repas de noces et laisse sa fiancée, les parens et les convives

se débattre, pour le paiement, avec le traiteur et les violons.

17. TRAGI-COMÉDIE DES ENFANS DE TURLUPIN, MALHEUREUX DE NATURE,

OU L'ON VOIT LES FORTUNES DUDIT TURLUPIN, LE MARIAGE ENTRE LUI

ET LA BOULONNOISE, ET AULTRES MILLE PLAISANTES JOYEUSETEZ QUI

TROMPENT LA MORNE OYSIVETÉ.--A Rouen, rue de l'Horloge, chez

Abraham Couturier. Pièce assez drôle, où les divers personnages

sont tous plus malheureux les uns que les autres, se

querellent, se battent, puis se consolent en buvant ensemble:

grotesque image de la vie humaine.

18. TRAGI-COMÉDIE PLAISANTE ET FACÉTIEUSE INTITULÉE LA SUBTILITÉ

DE FANFRELUCHE ET DE GAUDICHON, ET COMME IL FUT EMPORTÉ PAR LE

DIABLE.--A Rouen.--Acteurs: _Fanfreluche_, _Gaudichon_, _le

Vieillard_, _la Vieille_, _le Docteur_, _Bistory_, _valet de

Fanfreluche_, _le Diable_, _la Mort_. Rien de si obscur et de

plus tristement plat que cette pièce, où l'on voit le diable

emporter un latiniste manqué, nommé Fanfreluche, qui s'est

marié à Gaudichon, uniquement pour la satisfaction du vieux

père et de la vieille mère de la demoiselle.

19. FARCE JOYEUSE ET PROFITABLE A UN CHASCUN, CONTENANT LA RUSE

ET MESCHANCETÉ ET OBSTINATION D'AUCUNES FEMMES. Par

personnages: _Le Mary_, _la Femme_, _le Serviteur_, _le

Serrurier_, 1596. Le Mari n'est guère intéressant dans sa

jalousie; car il n'a pas plutôt découvert les écus que sa

femme a gagnés à ses dépens, qu'il entre en belle humeur et se

réjouit de sa déconvenue maritale. Bien des gens suivent cet

exemple; mais peu osent, comme ici, ne s'en point cacher devant

le public.

20. DISCOURS FACÉTIEUX DES HOMMES QUI FONT SALLER LEURS

FEMMES A CAUSE QU'ELLES SONT TROP DOUCES; lequel se joue à

cinq personnages: _Marceau_, _Jullien_, _Gillete_, _femme de

Marceau_, _Françoise_, _femme de Jullien_, _Maistre Mace_,

_philosophe de Bretaigne_.--A Rouen, 1558. Marceau et Jullien

s'entretiennent des vertus de leurs femmes. Ils n'y trouvent

qu'une chose à redire; c'est qu'elles sont si douces _que

possible ne sauraient-elles résister à la séduction_. Qu'y

faire? aller consulter Mace le philosophe. Mace promet de

remédier à cette douceur excessive, et demande qu'on lui amène

les deux femmes. Elles venues, il veut les faire mettre toutes

nues pour les saler. Elles ne veulent point se mettre toutes

nues devant un vieux philosophe, et encore moins se laisser

saler; elles crient, elles tempêtent et s'en vont battre

leurs maris. Ceux-ci reviennent au philosophe pour qu'il ait

à dessaler un peu ces dames, la dose de sel paraissant trop

forte. Mais Mace répond:

«Les doulces je sçay bien saler

Mais touchant les désaler, point.»

Et c'est là tout le sel de la pièce.

21. FARCE JOYEUSE ET RÉCRÉATIVE DE PONCETTE ET DE L'AMOUREUX

TRANSY.--A Lyon, par Jean Marguerite, 1595. Ceci est tout

bonnement une ordure; c'est pourquoi nous laissons l'amoureux

transi se consoler de n'avoir pas épousé Poncette et d'avoir

épousé mademoiselle Rose, _quæ semper bombinat in lecto_.

22. FARCE DE LA QUERELLE DE GAULTIER GARGUILLE ET DE PERRINE,

SA FEMME, AVEC LA SENTENCE DE SÉPARATION ENTRE EUX RENDUE.--A

Vaugirard, par _a. e. i. o. u._, à l'enseigne des Trois-Raves.

Gautier Garguille est mécontent de sa femme Perrine, parce

que, l'ayant prise en bon lieu, il en attendait de grands

profits et n'en retire que misère et maladies. Il lui fait

des remontrances plus financières que morales, et Perrine lui

répond par des résolutions, sentant l'impénitence finale, qui,

parfois, sont très plaisantes. Là dessus Gaultier lui jette à

la tête pots, plats, escuelles, potage, et lui eût rompu le cou

sans la Renaud, honnête voisine, qui intervient fort à propos.

S'ensuit un bel et bon divorce, prononcé par le juge, le 1er

août 1613.

On lit, dans les curieux Mémoires de l'abbé de Marolles, qu'il était

difficile aux plus sérieux de ne pas rire de l'acteur fameux qui

faisait le rôle de Perrine. Cet acteur était si parfaitement gai, que

son nom est devenu proverbial dans la postérité, ainsi que la dame

Gigogne, autre comédien, bouffon de ce temps.

DECLAMATION

CONTENANT

LA MANIÈRE DE BIEN INSTRUIRE LES ENFANS

DÈS LEUR COMMENCEMENT,

AVEC UN PETIT TRAICTÉ DE LA CIVILITÉ PUÉRILE ET HONNÊTE.

Le tout translaté nouuellement du latin en françois, par Pierre

Saliat. On les vend à Paris, en la maison de Simon Colines,

demourant au Soleil d'or, rue Saint-Jean-de-Beauvais. (1 vol.

in-12 de 73 feuillets, et 6 feuillets préliminaires, dédié à

discrète et prudente personne, monseigneur Jean-Jacques de

Mesme, docteur ez droitz, conseiller du roy, nostre sire et

lieutenant civil de la ville et prevosté de Paris. M.D.XXXVII.)

(1537.)

N'ayant pu découvrir le nom de l'auteur latin, nous adresserons de

sincères hommages à son modeste interprète. Tous les deux en méritent

et doivent être honorés des pères et mères pour avoir si bien aimé les

enfans, si bien étudié leurs mœurs et leurs besoins, si fortement

empreint, dans l'esprit des parens, la nécessité de commencer,

dès le plus petit âge, l'éducation et l'instruction; pour n'avoir

négligé aucune observation, aucun précepte utile, encore que puéril

et vulgaire; laissant de côté tout orgueil, toute prétention de bien

dire et d'être applaudi, et ne s'occupant que de leur objet, celui de

former à la vertu, aux bienséances, à la santé, ces tendres et frêles

rejetons des familles, si barbarement méconnus, si cruellement traités

de leur temps. Hélas! pourquoi ces voix douces, humbles et persuasives

ne furent-elles pas dès lors entendues? Qui n'a frémi d'indignation, en

lisant, dans Érasme, le récit du terrible régime du collége de Navarre?

Et, dans le présent livre, qui ne sentirait son cœur se soulever au

détail des stupides et sanglans châtimens dont il nous offre l'exemple?

«... Tu dirois que ce n'est pas une escole, mais une bourrellerie. On

n'oit rien léans fors que coups de verge, criz, pleurs, soupirs et

sanglotz... Après les Escossois, il n'est point de plus grands fesseurs

que les maîtres d'escolle de France. Quant ils en sont admonestés, ils

ont coustume de répondre que ceste nation ne se corrige, sinon que

par battre, ainsi qu'il a esté dit de Phrygie... Il estoit besoing

que telle manière de gens fussent escorcheurs ou bourreaux, non point

maistres de petits enfans.»

Une jeune mère, _fort femme de bien_, amène elle-même, au collége, son

fils âgé de dix ans, et grandement le recommande. Incontinent après

son départ, pour avoir occasion de battre l'enfant, le théologien

pédagogue reproche à cette pauvre créature je ne sais quel air

de fierté; il fait un signe; le fouetteur arrive, jette l'enfant

par terre, et le bat comme s'il eût commis quelque sacrilége. Le

théologien avait beau crier: _c'est assez, c'est assez_; le bourreau,

tout assourdi de fureur, paracheva sa bourrellerie presque jusqu'à

la pamoison et esvanouissement de l'enfant. Alors le théologien, se

retournant vers nous: «Il n'a rien mérité, dit-il, mais il le falloit

humilier.»

Une autre fois, un enfant, faussement accusé d'avoir barbouillé d'encre

les livres de ses camarades, est suspendu nu par les aisselles et

battu de verges dans cette position presque jusqu'à la mort: l'enfant

eut, de l'affaire, une maladie dont il pensa périr. L'auteur s'élève

aussi généreusement contre la sotte et cruelle coutume des bienvenues,

tolérées par des maîtres imbécilles, qui soumettaient les arrivans à

des épreuves des plus cyniques et souvent dangereuses. Les plaintes

que fait entendre, à ce sujet, cet homme sage, pourraient trouver leur

application, qui le dirait? encore aujourd'hui.

Après _la Déclamation_, vient le Traité de la civilité puérile, dont

la candeur et la naïveté proverbiales ont été l'objet de railleries,

à notre avis, bien injustes. Sans doute nous n'avons que faire,

maintenant, qu'on nous avertisse de ne pas tremper nos doigts dans la

sauce, de ne pas les lécher, et les essuyer à nos habits en mangeant,

de ne pas racler avec nos ongles l'intérieur de la coque d'un œuf,

pour en extraire le blanc, de ne pas prendre, à table, l'air _morne

et songeur_, etc., etc.; mais il faut se reporter à des temps plus

anciens, où le savoir-vivre n'était ni fixé ni connu, pour apprécier

convenablement, dans ce livre, un enchaînement de conseils et de leçons

qui suppose une philosophie très saine, et un ensemble de préceptes

vraiment dignes du moraliste observateur. Le ton en est un peu commun,

d'accord; mais il n'en est que mieux entendu de tous. «_La lumière est

commune à tous les hommes_, a dit Fénelon, _et je l'en aime mieux_.» Si

nous avions à réformer les mœurs d'une nation, quel livre, croit-on,

lui ferions-nous d'abord connaître? l'Esprit des Lois? non, sans doute;

mais la civilité puérile et honnête.

Au reste, cet intéressant sujet a exercé plus d'un esprit. La Croix du

Maine, tom. III, parle d'un sieur Ferrand de Bez, Parisien, qui écrivit

en vers français une institution puérile dédiée à Charles d'Alonville,

Jean et Christophe de Thou, ses disciples, laquelle fut imprimée in-8

en 1553, à Avignon, pour Barthélemy Bonhomme, par Jean Lucquet de Nîmes.

ALUMETTES DU FEU DIVIN,

Où sont déclairez les principaux articles et mystères de la

Passion de Nostre-Saulveur-Jésus-Christ, avec les Voyes de

Paradis, enseignées par Nostre-Saulveur et Rédempteur; par

Pierre Doré, docteur en théologie, de l'ordre des frères

Prescheurs. Nouvellement reveu et corrigé, à Lyon, par Jean

Pillehotte, à l'enseigne de Jésus. 1 vol. in-32 de 485 pages.

(1538-86.)

Ces Allumettes, dédiées à une religieuse du royal monastère de

Poissy, sont au nombre de 29, en autant de chapitres, dont les titres

sont fort réjouissans. On y voit le nouveau fusil à allumer le feu,

le drappeau bruslé où descendent les esbluettes du feu, les sept

soufflets pour faire ce feu, la cloche du couvre-feu, etc., etc. Le

marchand d'allumettes annonce qu'il veut, par le moyen de son paquet

_soufré_, _remédier aux pauvres meschancetez_ et _meschantes pauvretez,

lamentables misères et misérables lamentations, périls dangerieux et

dangiers périllieux_ de tous les humains; ce qui montre qu'avant tout

il aime le bel-esprit et les antithèses. Rien n'arrête sa verve en ce

genre, pas même les touchantes paroles de Jésus-Christ sur la croix:

«_Pater meus, in manus tuas commendo spiritum meum._» Paroles, dit-il,

qui sont _un sifflet et soufflet pour faire ardre nos cœurs du feu

d'amour divin_. Il n'est plus possible aujourd'hui de lire ces folies

ascétiques dont les ames pieuses faisaient jadis leurs délices, tant

sont grandes les vicissitudes de l'esprit de l'homme, dans les formes,

sinon dans le fond, lequel est toujours le même.

Après les Allumettes viennent _les Voyes de paradis_, qui ne

présentent qu'une paraphrase contournée et amphigourique des béatitudes

de l'Évangile. Le volume est terminé par une notice des livres

spirituels dont les personnes dévotes devaient se nourrir en 1584.

Cette notice, qui commence par l'Imitation de Jésus-Christ, de _Jean

Georson_ (Gerson), est curieuse. Elle contient 20 titres d'ouvrages

parmi lesquels on trouve les Exercices de la vie chrétienne, du P.

Louart, jésuite; le Traité de l'oraison, du P. Louis de Grenade,

jésuite; les Lettres des Indes, par ceux de la Compagnie de Jésus; le

Catéchisme du P. Canisius (Edmond Auger, jésuite, confesseur de Henri

III); la Fréquente Communion du P. Christophe, de Madrid, jésuite;

la Praticque spirituelle de la princesse de Parme, et enfin les

Confessions de saint Augustin et les Méditations de saint Bernard.

La première édition des Allumettes est de Paris, les Angeliers, 1538,

in-8°; elle ne renferme pas les Voyes de paradis. Pierre Doré composa

encore _la Tourterelle de viduité_, pour faire prendre patience aux

veuves; l'oraison funèbre de Claude de Lorraine, duc de Guise, mort

en 1550; _le Passereau solitaire_; _la Conserve de grâce, prise, par

façon de rebus, du psaume Conserva me_, etc., etc. L'abbé Ladvocat dit

que c'est probablement Pierre Doré que Rabelais désigne par ce nom

de maître Doribus; certainement le curé de Meudon pensait aux écrits

de notre dominicain, en dressant son catalogue de la bibliothèque de

Saint-Victor. Du reste, Pierre Doré était savant. Né à Orléans, il fut

professeur de théologie et docteur de Sorbonne, et mourut en 1569. Il

écrivit contre Calvin un livre latin, sous le titre d'_Anti-Calvinus_,

qui n'a pas fait grand mal à cet hérésiarque.

Ses Allumettes sont allées trouver _l'Éperon de discipline lourdement

forgé et rudement limé_, ainsi que l'_Opiate de sobriété_, composés par

l'abbé de Cherisery, Antoine du Saix, vers 1532.

LA MANIÈRE DE BIEN TRADUIRE

D'UNE LANGUE DANS UNE AUTRE;

D'advantage de la ponctuation de la langue française, plus des

accens d'ycelle, par Estienne Dolet. Lyon, Estienne Dolet,

1540. Ensemble: Genethliacium Claudii Doleti, Stephani Doleti

filii, liber vitæ communi in primis utilis et necessarius.

Auctore patre. Lugduni, apud eumdem Doletum, 1539. Cum

privilegio ad decenium. (Poème latin composé par Estienne

Dolet pour l'instruction morale de son fils, à la suite duquel

se trouvent plusieurs pièces de vers latins écrites à Dolet

par ses amis. Le volume est terminé par la traduction en vers

français du _Genethliacum_, laquelle est d'un ami de Dolet, qui

l'intitule: l'_Avant naissance de Claude Dolet, fils d'Estienne

Dolet; œuvre très utile et nécessaire à la vie commune,

contenant comme l'homme se doibt gouverner en ce monde. A Lyon,

chez Estienne Dolet, 1539_). Réimprimé à 120 exempl., 1 vol.

in-8. Paris, Techener, de l'imprimerie de Tastu.

(1539-40--1830.)

Étienne Dolet, possédé de l'amour des lettres et du désir de faire

fleurir la langue française qui était encore bien barbare de son

temps, avait composé, sous le titre de l'_Orateur françoys_, un livre

divisé en neuf traités, savoir: de la Grammaire, de l'Orthographe,

des Accens, de la Punctuation, de la Pronunciation, de l'Origine

d'aucunes dictions, de la Manière de bien traduire d'une langue en

aultre, de l'Art oratoire et de l'Art poétique. C'est ce qu'il indique

dans son épître dédicatoire adressée au peuple françoys, qui précède

sa Manière de bien traduire. Encore que ces neuf traités dussent être

fort imparfaits (_les choses n'allant pas à bien tout d'un coup_, comme

il le dit lui-même), nous devons regretter de n'avoir conservé que

les trois traités relatés dans le titre ci-dessus, l'auteur y faisant

preuve de goût et de grand jugement. Le seul défaut du premier des

trois, _la Manière de bien traduire_, est d'être trop bref et trop

général aux dépens du développement que le sujet demandait. Dolet

y donne, toutefois, cinq règles excellentes; 1° de bien connaître

la matière de l'ouvrage qu'on traduit, et l'esprit de l'écrivain à

traduire; 2° d'être également instruit à fond de sa langue et de celle

sur laquelle on travaille; 3° de ne pas se mettre en servitude, ni

s'attacher à rendre le mot pour le mot, ou les mots dans leur ordre,

_ce qui est besterie_, mais de se pénétrer de la marche de son auteur

pour la reproduire fidèlement; 4° de ne pas suivre indiscrètement,

ainsi que le font les écrivains des langues modernes non fixées, la

coutume d'emprunter des mots et des tours à la langue originale, au

lieu de se conformer aux tours et aux termes nationaux; 5° (et c'est,

selon Dolet, une règle principale d'où dépend le sort de tout écrit),

d'observer les nombres oratoires, c'est à dire de donner à ses

phrases le nombre et la période convenables au sujet; or, tout sujet

est susceptible de nombres et de périodes, ainsi que le témoignent

les histoires de Salluste et de César, aussi bien que les oraisons de

Marc-Tulle Cicéron.

Nous dirons peu de chose du second traité, celui de la Ponctuation,

cette matière, qui était neuve du temps de Dolet, étant épuisée de nos

jours après les judicieuses remarques de l'abbé d'Olivet et de ses

successeurs. Qui ne sait aujourd'hui l'usage et la place de l'incise ou

virgule, du comma ou deux points, du punctum ou point rond, du point

admiratif, de l'interrogatif et de la parenthèse? Le petit traité des

Accens est comme celui de la Ponctuation, très sensé, mais tout aussi

superflu maintenant. Il nous fournit pourtant une remarque à faire au

sujet de la suppression de l'apocope que nous imposa l'usage, et qu'il

faut regretter pour la commodité des poètes. L'apocope, dont la figure

est celle de l'apostrophe, avait pour effet d'ôter la voyelle ou la

syllabe muette de la fin d'un mot pour le rendre _plus rond et mieux

sonnant_. Exemples: Pri' pour prie, com' pour comme, recommand' pour

recommande, etc., etc. Une preuve que l'apocope était bonne à quelque

chose, c'est qu'on en a conservé l'effet dans certains mots, tels

qu'encor pour encore, tout en supprimant sa figure, et qu'on l'a même

entièrement gardée dans quelques cas, tels que grand'chose, grand'mère,

etc. Les langues ne s'enrichissent pas toujours en s'épurant.

Le poème du Genethliacum est touchant et bien pensé. On y voit un

tendre père, éprouvé par de longs malheurs, poursuivi par l'injuste

haine des méchans, se retremper dans la vertu, et signaler sa joie de

la naissance d'un fils chéri par des préceptes remplis de saine morale

et de haute philosophie.

.........................................

«........... Nec territus ullo

»Portento, credes generari cuncta sagacis

»Naturæ vi præstante, imperioque stupendo

»Naturæque ejusdem dissolvi omnia jussu, etc., etc.»

............................................

«Affranchi des terreurs qui suivent les prodiges,

»Tu verras la nature, au dessus des prestiges,

»Merveilleuse en puissance, en sagesse à la fois,

»Tout former, tout dissoudre, et toujours par des lois, etc., etc.»

* * * * *

........................................

»Si tibi divitiæ multæ post fata parentum

»Obvenient; non largus eas absume, nepotum

»Exemplo; duris pater has sudoribus olim

»Quæsiit; immenso quod partum est tempore, turpis

»Non gula, non luxus, non damnosa alea perdat.

»Sic utare tuo ut non indigeas alieno.

»Re sine nullus eris, quamvis virtutibus aptus

»Undique sis......, etc., etc.»

«..........................Opum vi fama paratur, etc., etc.

............................................

»..........................Sit tibi semper egenus

»Charior ære: juva, poteris quoscumque petentes

»A te subsidium, etc., etc. ............»

......................................

«At si nulla tibi obvenient bona patria, quæstum

»Non ideo facies turpem, nec lucra parabis

»Ex damno alterius....................»

«Non bene parta, brevi spatio labuntur et absunt, etc., etc.»

«... Adulatorum facile tum eluseris artem,

»Ac qui falsa refert de te narrata, repelles, etc., etc.

»At vero uxorem, cum qua consortia vitæ

»Sunt obeunda diu, solvendaque funere tantum,

»Liberius tracta. Comes est, non serva, marito

»Conjux, etc., etc.»

.........................................

«Si ton père en mourant t'a légué la richesse,

Ne va pas, à la voix d'une folle jeunesse,

Consommer, dans un jour, le travail de trente ans,

Arrosé des sueurs de tes pauvres parens.

N'engloutis pas ces fruits d'un labeur implacable

Dans les hasards du jeu, du luxe et de la table:

Use du tien de sorte à n'user point d'autrui.

Les biens ont leur valeur, sans laquelle, aujourd'hui,

Jamais rien ne seras, fusses-tu l'honneur même.

La puissance de l'or fait le renom suprême!

Pourtant que l'indigent te soit plus cher que l'or;

Prompt à le secourir, ouvre-lui ton trésor.

Que si la pauvreté t'est laissée en partage,

Ne fais, pour en sortir, rien qui le ciel outrage;

Que ton lucre, au prochain, ne coûte point de pleurs!

Bien mal acquis s'envole et retombe en malheurs.

Fuis l'adulation, le précepte est facile,

Et ferme ton oreille aux faux amis de ville,

Du mal qu'on dit de toi, conteurs intéressés.

Rends ta moitié l'objet de tes soins empressés!

La vie a fait vos nœuds: que la mort seule y touche!

Sois ami pour ta femme, et non tyran farouche;

C'est ta compagne et non ta servante, etc., etc....»

Suivent d'excellens préceptes pour se conduire dans la vie privée, dans

les emplois de magistrature, à la cour, à la guerre, profession dont il

détourne son fils par le tableau des mœurs violentes des guerriers de

son temps. Enfin,

«Cum mors pallens ætate peracta

»Instabit, non ægro animo communia perfer

»Fata; nihil nobis damni mors invehit atrox,

»Sed mala cuncta aufert miseris, et sidera pandit.

»Tu ne crede, animos una cum corpore, lucis

»Privari usura. In nobis cœlestis origo

»Est quædam, post cassa manens, post cassa superstes

»Corpora, et æterna se commotura vigore, etc., etc.»

La traduction en vers français de cet estimable poème n'a pas, à

beaucoup près, le mérite de l'original. Elle est plate, prosaïque et

pleine d'enjambemens désagréables. On se permet, il est vrai, plus

facilement, les enjambemens dans les vers de dix pieds, parce que le

mètre en est familier de sa nature; mais il y faut des bornes. Les

rimes d'ailleurs ne sont pas alternées. Il s'en trouve jusqu'à dix

masculines de suite, ce qui rend l'harmonie bien monotone. C'est ici

le cas de dire _traduttore, traditore_. Il suffit, pour juger du ton

général de cette traduction, de voir comme l'ami de Dolet a rendu les

beaux vers sur la mort que nous venons de citer:

«La mort est bonne et nous prive du mal

»Calamiteux: et puis nous donne entrée

»Au ciel (le ciel des ames est contrée);

»Prends doncq en gré, quand d'ici partiras,

»Et par la mort droict au ciel t'en iras, etc., etc.»

Nous ne pensons pas qu'il y ait de l'orgueil à essayer de la traduction

suivante comme moins mauvaise; le lecteur en jugera.

... Et quand la pâle mort, de ton âge accompli

Viendra trancher le cours; que ton cœur amolli

N'écarte point sa faux au monde entier commune!

A qui la connaît bien la mort n'est importune;

C'est l'asile des maux, c'est la porte des cieux:

Car ne va pas penser qu'en nous fermant les yeux

Elle ferme à jamais notre ame à la lumière:

L'homme remonte alors à sa source première.

Il est, il est en lui, même au sein du tombeau,

Un principe éternel, un éternel flambeau, etc., etc., etc.

LE RÉVEIL-MATIN DES COURTISANS,

OU

MOYENS LÉGITIMES

POUR PARVENIR A LA FAVEUR ET POUR S'Y MAINTENIR;

Traduction françoise de l'espagnol de don Anthonio de Guevara,

évesque de Mondoñedo, prédicateur et historiographe de

Charles-Quint; par Sébastien Hardy, Parisien, receveur

des Aydes et Tailles du Mans, seconde édition. A Paris,

de l'imprimerie de Robert Estienne, pour Henri Sara, rue

Saint-Jean-de-Latran, à l'enseigne de l'Alde. In-8 de 384 pages

et 4 feuillets préliminaires. (Exemplaire de Gaignat.)

(1540--1623.)

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 31 / 43 段