plus infames et plus violentes. La fille écarte ce misérable avec
indignation. Le père veut l'assommer et le chasse. Nouveau récit
fait au seigneur; nouvelle colère de cet homme impétueux.--_Comment
ce villain malostru--lui fault-il mon vouloir briser?--Je porterai
mon branc d'acier,--foy que je dois à Saint-Richier!--il aura des
coups plus de cent_, etc. Arrivé chez le paysan:--_Villain! de rude
entendement_, dit cet homme,--_qui te meut d'estre si hardy?--Ha!
monseigneur! pour Dieu, mercy!_ etc., etc.--_Fausse garce, vous y
passerez!--Ha! monseigneur! pour Dieu, mercy!--Mercy? coquin, vous
y mourrez!_--Le père effrayé s'écrie:--_Tout vostre plaisir en
ferez_;--_où force règne droict n'a lieu.--O Jésus-Christ! souverain
Dieu!--De pitié et miséricorde_, dit la fille:--_Tu seras liée d'une
corde_, reprend le seigneur; et le valet de répéter deux fois:--_Tu
seras liée d'une corde!_ Esglantine demande pour dernière grâce une
heure de répit, afin de parler à son père. On lui accorde cette heure,
et c'est ici que le pathétique est à son comble. Que fait cette
vertueuse fille dans son entretien dernier avec son père? Elle le
supplie, elle le conjure de lui trancher la tête avec sa cognée.--_Mon
cher enfant! ma géniture!--La chair de mon corps engendré!--Possible
n'est à créature humaine_, etc., etc.--_Mon père, je mourray de ma
main,--et si par vous je suis damnée,--je proteste m'en plaindre à
plein--devant le juge souverain.--Mon cueur se rit et mon œil pleure_,
dit alors le père, en voyant tant de vertu dans sa chère fille; et le
seigneur cependant est aux écoutes. La fille, pressant de plus en plus
son père, ce malheureux père se dispose à frapper le coup fatal, quand
le seigneur s'élance et dit au paysan:--_Que feras-tu?--meschant! tu en
seras pendu!--Monseigneur!_ s'écrie la jeune fille,--_j'ay requis en
piteux langage--mon père de moy décoller_, etc., etc.--_Cher seigneur!
vous devez garder--vos subjects par vostre prouesse,--et vous me voulez
diffamer!_ etc., etc.--_J'ayme mieux mon temps conclure--maintenant
honneur et sagesse._--Ces derniers mots fléchissent enfin le
seigneur.--_O vénérable créature_, lui dit-il:--_Sur toutes bonnes la
régente,--je renonce à ma folle cure;--pardonnez-moy! pucelle gente!_
etc., etc.; et il prend une couronne de fleurs et il la lui met sur la
tête en l'appelant _fontaine de chasteté_; et il fait le père intendant
de ses biens avec de grands présens; et il reçoit tout en pleurs les
remercîmens du père et de la fille; mais il n'épouse pas Esglantine, ce
qu'aujourd'hui nos poètes lui auraient fait faire et ce qui eût été une
faute impardonnable contre le costume et les mœurs du temps.
MORALITÉ DE L'ENFANT DE PERDITION.
Le bourgeois ouvre la scène par des plaintes amères contre les
déréglemens de son fils--Ma femme! tu l'as trop flatté dans son
enfance, etc., etc.--La bourgeoise essaie de calmer les chagrins de
son mari. Tous deux vont à la messe pour se réconforter. Aussitôt le
théâtre est occupé par les quatre brigands et le fils du bourgeois.
On forme un complot pour détrousser des marchands. Le deuxième
brigand renchérit sur le complot et engage le fils à tuer son
_vieillard de père.--Si j'avais un vieillard de père--qui me détînt
par vitupère--mon bien si très estroitement,--de mes deux mains
villainement--l'estranglerois par grand outrage._--L'avis est soutenu
pas les trois autres brigands. Le fils agrée cette monstrueuse
proposition; il court droit à son père qu'il aperçoit:--_Sus! ribaud
père! sçay te quoi--pour avoir paix avec moy?--il te convient
bailler argent._--Le père répond par de vifs reproches.--_Sus! sus!
vieillard, c'est trop presché!_--dit un brigand.--_Despêche-toy_,
ajoute le fils.--_Las! mon enfant, en bonne foy,--je ne soustiens
denier ne maille._--Alors le fils lui met la corde au cou.--_Las!
mon enfant, prends à mercy--ton pauvre père! veux-tu défaire--cil
qui t'a faict?--Despêche-toy!--Las! que dira ta pauvre mère?_
etc., etc.--_Je t'ay nourry en ma maison,--et maintenant faut
que je meure.--Despêche-toy.--Las! tu me deusses secourir--et me
nourrir--sur ma vieillesse,--et de tes mains me fais périr!_ etc.,
etc.--_Au moins je te pry supporter--et mieux traiter--ta pauvre
mère,--despêche-toy!--Mon cher enfant! las! baise-moy--pour dire adieu
au départir_, etc.--_Adieu, mon fils! mon enfant cher!_--Ici le fils
pend son père.--_Quand ma mère verra cela_, dit-il après son parricide,
_elle criera comme une folle_.--Eh bien! reprend un brigand, _il ne
faut que ton couteau traire--et lui donner dedans le corps_.--Le fils
consent. Sur ces entrefaites, arrive la mère qui, voyant le cadavre
de son mari pendu, se met à crier et à pleurer. Elle interroge son
fils, le soupçonne.--_Vous en avez menti! coquarde!--O desloyal garçon
mauldict!_ etc., etc.--_Allez, voilà vostre payement!_ dit le fils, et
il poignarde sa mère, qui expire en s'écriant: _Jésus! Jésus!_ Et les
monstres de courir à la maison pour la dévaliser. Alors le quatrième
brigand propose à ses compagnons de se défaire du fils pour avoir plus
grosse part du butin.--_Non_, dit un autre, _vaut mieux le piper au
jeu_.--On joue au dez; le fils perd tout ce qu'il a d'un seul coup,
et les brigands le quittent. _Sa désespération_ commence avec sa
misère.--_O misérable faux truand!_ se dit-il à lui-même,--_où iras-tu?
que feras-tu?_--Il fait son testament:--_A Lucifer premièrement--teste
et cervelle je luy donne,--et à Satan pareillement,--la peau de mon
corps luy ordonne;--mes bras à Astaroth abandonne_, etc., etc., et il
finit par ces mots:--_A tous les diables me command!_--La première
moralité est excellente, celle-ci est détestable: enfans des muses,
cherchez pourquoi!
VINGT-DEUX FARCES ET SOTTIES
De l'an 1480 à l'an 1613-1632; tirées de la Collection de divers
ouvrages anciens, par Pierre-Siméon Caron; et du Recueil de
Farces gothiques, publié par M. Crozet, libraire.
(De l'an 1480 à l'an 1613--1622--1798--1806-13-28.)
Entre la Farce de Pathelin, la meilleure, la plus ancienne de toutes
les pièces de ce genre, pièce que l'on s'obstine à croire anonyme,
quoique M. de la Vallière l'ait attribuée à Pierre Blanchet[52], et la
Farce de Gauthier Garguille et de Perrine sa femme, également anonyme,
l'une des dernières et des plus cyniques de ce graveleux répertoire,
se place une innombrable quantité de ces opuscules comiques, dont
à peine cinquante nous avaient été conservés. Nous nous bornerons
à donner l'extrait de quelques uns, en choisissant soit les plus
piquans, soit ceux que MM. de la Vallière, Beauchamps et Parfait n'ont
point analysés. Tout légers que paraissent ces titres des _Enfans
Sans Soucy_, les dédaigner serait injuste; ils ont leur importance
dans l'histoire de notre théâtre aussi bien que dans celle de nos
mœurs; si bien que Gratian du Pont, dans son _Art de la Rhétorique_,
ne craint pas d'en assigner les règles, en disant que la _Farce_
ne doit pas avoir plus de 500 vers. Nos comédies en un acte sont
évidemment dérivées de ces productions _récréatives_, _historiques_,
_facétieuses_, _enfarinées_, etc., dont le domaine s'est partagé, vers
1613, entre nos théâtres et les tréteaux; et il faut remarquer que,
de toutes les espèces de drames, c'est la seule qui ait eu des succès
constamment progressifs, depuis 1474 environ, époque de sa naissance,
où ses triomphes souvent sont marqués par de véritables chefs-d'œuvre
de naturel, de malice et de gaîté.
[52] Selon la bibliothèque du Théâtre Français, la Farce de
Pathelin, composée vers 1474 ou 1480, l'aurait été par Pierre
Blanchet, né à Poitiers en 1439, prêtre en 1469, et mort en 1499,
dans sa ville natale.
1. FARCE NOUVELLE ET RÉCRÉATIVE DU MÉDECIN QUI GUARIST DE TOUTES
SORTES DE MALADIES ET DE PLUSIEURS AULTRES: AUSSI FAICT LE NÉS
A L'ENFANT D'UNE FEMME GROSSE, ET APPREND A DEVINER: c'est à
sçavoir quatre personnages: _Le Médecin_, _le Boiteux_, _le
Mary_, _la Femme_. Cette farce grossière a fourni à La Fontaine
l'idée de son joli conte du Faiseur d'oreilles; mais ici ce
n'est pas l'oreille que l'ouvrier fait à l'enfant de la femme
grosse, c'est le nez. Il y a bien d'autres différences entre
les deux ouvrages.
2. FARCE DE COLIN, FILS DE THÉNOT LE MAIRE, QUI REVIENT DE LA
GUERRE DE NAPLES, ET AMEINE UN PÉLERIN PRISONNIER, PENSANT QUE
CE FEUST UN TURC. A quatre personnages, assavoir: _Thénot_,
_la Femme_, _Colin_, _le Pélerin_. Colin, fils de Thénot,
revient de Naples où il n'a pas fait d'autres prouesses que de
s'enfuir et d'arrêter un pélerin endormi. Dans son voyage il
pille la maison d'une pauvre paysanne qui vient se plaindre à
Thénot, père, magistrat du lieu. Thénot fait mine d'interroger
son fils, qui fait mine, de son côté, de ne rien entendre à
la plainte et se perd en récits de l'expédition de Naples. Ce
quiproquo entre la plaignante, le juge et Colin, rappelle une
des meilleures scènes de la farce de Pathelin, et fait tout le
comique de la pièce, dont le dénouement est le renvoi de la
plaignante sans justice et le mariage de Colin avec la fille
de Gauthier Garguille. Évidemment l'auteur a eu l'intention de
ridiculiser les justices de village.
3. FARCE NOUVELLE DE DEUX SAVETIERS, L'UN PAUVRE ET L'AUTRE
RICHE; LE RICHE EST MARRI DE CE QU'IL VEOID LE PAUVRE RIRE
ET SE RESJOUIR, ET PERD CENT ESCUS ET SA ROBE QUE LE PAUVRE
GAIGNE. A trois personnages, c'est à sçavoir: _Le Pauvre_,
_le Riche_ et _le Juge_. La scène s'ouvre par les chants
joyeux du pauvre: _Hay, hay, avant Jean de Nivelle,--Jean
de Nivelle a des houzeaux,--le roi n'en a pas de si beaux_,
etc., etc. Le riche s'étonne de rencontrer tant de gaîté dans
la pauvreté. Suit un dialogue entre le pauvre et le riche
sur les avantages de la médiocrité pour le bonheur, dialogue
plein d'agrément et de raison. Jusqu'ici l'auteur est dans la
bonne voie, et c'est le sujet de la jolie fable du Savetier
et du Financier: mais bientôt il dévie. Son pauvre savetier
se laisse persuader d'aller demander à Dieu 100 écus au pied
d'un autel. Le savetier riche se cache derrière l'autel et
marchande, au nom de Dieu, avec le pauvre, d'abord pour 60
écus, puis pour 90; puis il lui en offre 99, dans l'espoir que
le pauvre ne voudra rien démordre de ses 100 écus. Cependant
le pauvre prend les 99 écus et s'enfuit, aux grands regrets du
riche qui lui crie: «_Despéche! rends-moi mes écus!_» Le pauvre
ne veut rien rendre. Un débat s'élève. Il faut aller trouver
le juge en sa cour. Mais le pauvre n'a point de robe pour se
rendre au plaids; le riche lui en prête une. Arrivés tous deux
devant le Juge, le Riche forme sa plainte en termes si confus
et le pauvre se défend si naïvement, que le Juge condamne
le Riche. Alors le Pauvre, joignant l'ironie à la fourberie
(encore une imitation de Pathelin), dit au Riche: «_Hay,
génin, hay, pauvre cornard!--J'ay ta robe et ton argent;--mais
est-elle point retournée?--Non payé suis de ma journée, etc.,
etc.--Pardonnez-nous, jeunes et vieux;--une autre fois nous
ferons mieulx._»
4. FARCE NOUVELLE DES FEMMES QUI AYMENT MIEUX SUIVRE FOLCONDUIT
ET VIVRE A LEUR PLAISIR QUE D'APPRENDRE AUCUNE BONNE SCIENCE. A
quatre personnages, c'est à sçavoir: _Le Maître_, _Folconduit_,
_Promptitude_, _Tardive à bien faire_. Le Maître fait un appel
aux femmes pour leur apprendre à bien vivre. Promptitude et
Tardive se rendent chez lui avec Folconduit. Le Maître leur
propose toutes sortes de bons livres et de bons préceptes. Les
deux consultantes s'en moquent et disent non à tout; elles
finissent par se remettre sous la direction de Folconduit,
et le Maître leur souhaite bon voyage, en lançant contre les
femmes cet anathème: _Nulle science ne leur duict;--vérité leur
est adversaire,--science ne les peut attraire,--à se taire on
peut parler;--d'ailleurs, voulant toujours aller--par ville ou
en pélerinage. Adieu._--Cela est bien aisé à dire.
5. FARCE NOUVELLE DE L'ANTECHRIST ET DE TROIS FEMMES, UNE
BOURGEOISE ET DEUX POISSONNIÈRES. A quatre personnages,
c'est à sçavoir: _Hamelot_, _Colechon_, _la Bourgeoise_,
_l'Antechrist_, _deux Poissonnières_. C'est une querelle de
halle à propos de poisson marchandé par la Bourgeoise. On ne
sait à quoi revient ici l'Antechrist qui arrive pour culbuter
les paniers des Poissonnières, se faire battre et s'enfuir. La
scène finit par la réconciliation des deux Poissardes qui vont
boire ensemble.--Vadé a donc eu aussi son Jodelle, son Hardy,
son Robert Garnier, comme Pierre Corneille.
6. FARCE JOYEUSE ET RÉCRÉATIVE D'UNE FEMME QUI DEMANDE LES
ARRÉRAGES A SON MARY. A cinq personnages, c'est à sçavoir:
LE MARY, LA FEMME, LA CHAMBRIÈRE, LE SERGENT, LE VOISIN. La
Femme se plaint à sa Chambrière d'être délaissée de son Mari.
La Chambrière lui conseille d'aller trouver le Sergent, pour
se faire payer ses arrérages par ordre de justice. Le Sergent
expose à la Femme tout le détail des formes judiciaires
employées en pareilles causes; mais il n'est pas besoin d'y
recourir. Un voisin a si bien prêché le Mari, que celui-ci va
chercher sa Femme, et, passant derrière le théâtre, lui paie
les arrérages dus, à la satisfaction de la plaignante et du
public.
7. FARCE NOUVELLE CONTENANT LE DÉBAT D'UN JEUNE MOINE ET D'UN
VIEIL GENDARME, PARDEVANT LE DIEU CUPIDON POUR UNE JEUNE FILLE;
fort plaisante et récréative. A quatre personnages, c'est à
sçavoir: _Cupidon_, _la Fille_, _le Moine_, _le Gendarme_.
Au début, Cupidon, assis sur un trône, convoque les amans de
tous les pays. Une jeune fille, qui n'est pas encore pourvue,
se présente au dieu pour implorer son assistance. Cupidon lui
donne bon espoir, mais la détourne du mariage et lui conseille
de prendre un ami au jour la journée. La Fille, convaincue par
les raisonnemens du dieu qui raisonne le plus mal, se dispose
à faire son choix entre un jeune Moine et un vieux Gendarme
qui sont venus également demander secours à Cupidon. Les deux
rivaux se querellent à qui aura la Fille. Le dieu décide que
ce sera le meilleur chanteur de basse-contre. La Fille chante
d'abord avec le moine qu'elle trouve à son gré. Le capitaine
veut la remise de la cause à huitaine. La Fille n'entend point
de _dilation_.--_Prenez-moy_, dit le Gendarme; _il n'est aboy
que de vieux chiens_.--A quoi la Fille ajoute _qu'il n'est
feu que de jeune boys.--Par adventure,--pour faire œuvre de
nature,--si ay je encore verte veine.--Bon!_ s'écrie le Moine;
_un coup peust estre par semaine;--c'est où s'estend tout son
pouvoir.--Je ne le veulx donc point avoir_; répond la Fille, et
Cupidon adjuge la belle Hélène au Moine, qui compte deux ducats
au dieu pour ses habits; et Cupidon de remercier en ces mots:
_grates vobis, grates vobis_.--Le sublime est que le Gendarme
donne aussi un écu à Cupidon pour ses habits, ce qui lui vaut
deux _grates vobis_ et rien de plus.--Cette joyeuseté fait
souvenir de la dame des belles cousines et de Damp, abbé.--Les
sept farces précédentes ont été réunies en un volume in-12,
selon le duc de la Vallière, lequel, publié en 1612, chez
Nicolas Rousset, à Paris, est devenu très rare. Ce volume a
probablement servi aux réimpressions de Caron.--Ces farces ont
été jouées de 1480 à 1500 environ.
8. FARCE JOYEUSE ET RÉCRÉATIVE DU GALANT QUI A FAICT LE COUP. A
quatre personnages: _Le Médecin_, _le badin Oudin_, _la femme
Crespinete_, _la chambrière Malaperte_. Pendant que Crespinete
est allée en pélerinage, son mari Oudin a fait un enfant à
sa chambrière Malaperte; et cela sur le théâtre, par respect
sans doute pour l'unité de lieu: mais, au mépris de l'unité
de temps, voilà Malaperte qui est grosse et sur le point
d'accoucher. Comment cacher cette mésaventure à Crespinete qui
va revenir? On court chez le Médecin. C'est un homme habile; il
promet de tout arranger, pourvu qu'on lui envoie Crespinete,
et que Badin fasse le malade. Badin fait donc le malade et
envoie Crespinete au Médecin pour en obtenir remède à son mal.
Le Médecin s'écrie, sur le récit de Crespinete, que Badin a un
enfant dans le ventre.--_Quoi! mon mari enceint?_--Oui!--Quel
remède?--Il faut tâcher de le _faire coucher avec votre
chambrière et qu'elle prenne l'enfant sur son compte_. Et
Crespinete paraît une femme simple. Elle retourne chez son
mari, le prêche si bien, ainsi que sa Chambrière, qu'elle les
met tous deux au lit. Aussitôt elle se retire, et de cette
façon l'enfant vient au monde sans que le mari s'en mette en
peine et sans que le monde en jase.--Jouée à Paris en 1610.
9. SOTTIE à dix personnages, jouée à Genève, en la place du
Molard, le dimanche des Bordes, l'an 1523.--A Lyon, chez Pierre
Rigaud. _Folie_, _le Poste_, _Anthoine_, _Gallion_, _Grand
Pierre_, _Claude Rousset_, _Pettremand_, _Gaudefroys_, _Mulet
et l'Enfant_. Cette pièce est une allusion aux malheurs causés
par les troubles de religion. Mère Folie pleure son mari
Bontemps. Tout d'un coup le Poste ou la Poste arrive de Genève
qui apporte des nouvelles de Bontemps. Il n'est point mort. Il
écrit, de deux lieues du paradis, qu'il se porte bien et qu'il
reviendra quand justice aura son cours et qu'il n'aura risque
d'être pendu. Mère Folie lit sa lettre à ses amis qu'elle
convoque à cet effet. Grande joie dans la compagnie. On quitte
le deuil; on se fait des chaperons blancs avec la chemise sale
de mère Folie, et en attendant Bontemps on se met à boire, et
puis c'est tout. La compagnie fait sagement, voulant boire, de
boire en attendant Bontemps.
10. SOTTIE JOUÉE LE DIMANCHE APRÈS LES BORDES, EN 1524, EN LA
JUSTICE.--«Monsieur le duc de Savoye et Madame estoient en
cette ville et y devoient assister, mais pour ce qu'on ne
les alla point quérir et aussi qu'on disoit que c'estoient
des huguenots qui jouoient, ils n'y voulurent venir. M. de
Maurienne et aultres courtisans y vinrent.--Les enfans de
Bontemps estoient vestus de fil noir. A dix personnages: _Le
Prebstre_, _le Medecin_, _le Conseiller_, _l'Orphèvre_, _le
Bonnetier_, _le Cousturier_, _le Savetier_, _le Cuisinier_,
_Grande Mère Sottie_, _le Monde_.» Cette Sottie est une suite
de la précédente. Bontemps n'est point revenu et mère Folie est
morte. Que vont faire les orphelins? Grande Mère Sottie vient
à leur aide; elle leur dit d'apprendre chacun un métier et les
conduit au Monde. Le Monde les interroge un à un, et trouve à
redire aux œuvres de chacun, du Conseiller, du Prêtre dont les
messes sont trop longues ou trop courtes, de l'Orphèvre, du
Bonnetier, etc., etc. Le Monde se trouve malade; il commande
aux enfans de Bontemps de porter de son urine au Médecin.
Réflexion faite, il va chercher lui-même le Médecin et lui
confesse qu'il est malade des tristes prédictions qui circulent
par tout.--«Et tu te troubles pour cela?» répond le Médecin:
«Monde, tu ne te troubles pas
De voir ces hommes attrapards
Vendre et acheter bénéfices;
Les enfans ez bras des nourrices,
Estre abbés, évesques, prieurs,
Chevaucher très bien les deux sœurs,
Tuer les gens pour leurs plaisirs, etc., etc.»
Veux-tu guérir?--Oui.--Passe, et ne t'arreste en rien--à ces
prognostications, etc.--Et vous tous, enfans de Bontemps,
soyez, pour plaire au Monde, soyez bavards, ruffiens,
menteurs,--rapporteurs, flatteurs, meschants--gents et vous
aurez chez lui Bontemps.--Alors on habille le Monde en fou, et
la toile tombe.
11. LE MYSTÈRE DU CHEVALIER QUI DONNA SA FEMME AU DIABLE. A dix
personnages, assavoir: _Dieu, Notre-Dame, Gabriel, Raphaël,
le Chevalier, sa Femme, Amaulry, escuyer; Anthénor, escuyer;
le Pipeur et le Diable_. Ce n'est pas là un vrai mystère,
mais, sous ce nom, une farce moralité, du genre de celles
que les confrères avaient permis _aux Enfans Sans Soucy_ de
représenter. On le reconnaîtra facilement à la nature et à
la marche de l'action.--Un Chevalier, ébloui de sa fortune,
dépense son bien à tort et à travers avec ses deux écuyers
qui sont ses flatteurs et qu'il comble de présens. La Femme
du Chevalier est une personne pieuse et sensée. Elle fait en
vain à son mari de sages remontrances; on l'envoie promener; on
lui dit de se taire; on l'appelle _caquetoire_: enfin elle est
contrainte de se résigner, ce qu'elle fait en s'adressant à la
Vierge Marie:
«Haulte dame, dit-elle,
Garde sa poure ame!
Que mal ne l'entame
Dont puisse périr.
Ta douleur réclame
Que mon cœur enflamme
Tant qu'enfin la flamme
Ne puisse sentir, etc.»
Les craintes de la vertueuse épouse ne tardent pas à se
réaliser. Vient un Pipeur de dés. Le Chevalier perd tout son
bien avec le Pipeur et ses deux écuyers. Alors ces Messieurs
l'abandonnent. Il entre dans le désespoir. Le diable, qui
guette l'ame du Chevalier et celle de la dame, offre ses
services. Il promet au malheureux de lui rendre une grande
fortune s'il consent à s'engager et à lui engager sa femme, le
tout livrable dans sept ans. Le Chevalier signe l'engagement,
redevient riche et retrouve ses deux flatteurs.
«Anthenor, dit Amaulry, je suis bien joyeux,
»Monseigneur si est remplumé, etc.»
Ces misérables sont accueillis comme par le passé. La vie
joyeuse recommence, et le Chevalier envoie paître sa femme
tout de nouveau. Vient enfin le moment de se donner au diable.
Le Chevalier conduit sa femme tristement à l'endroit convenu.
Celle-ci, soupçonnant quelque mésaventure, demande à son
mari de la laisser entrer dans une église, ce qui lui est
accordé. Elle y fait une si ardente prière, que la Vierge
Marie se charge de délivrer les deux époux des griffes du
diable. Par son intercession, Dieu, suivi de Gabriel et de
Raphaël, apparaît, et quand le diable se présente, il trouve
à qui parler et n'a que le temps de s'enfuir chez Lucifer en
blasphémant. De cette façon, le Chevalier garde sa femme, son
ame et son argent. Il ne faut pourtant pas que tous les maris
s'y fient; nous ne sommes plus au temps des mystères.
12. FARCE NOUVELLE DU MEUSNIER ET DU GENTILHOMME. A quatre
personnages, à sçavoir: _l'Abbé, le Meusnier, le Gentilhomme et
son Page_. A Troyes, chez Nicolas Oudot, 1628.--Un gentilhomme
nécessiteux veut tirer 300 écus d'un abbé de son vasselage,
et le taxe à cette somme, à moins qu'il n'en reçoive réponse
aux trois questions suivantes: 1°. Quel est le centre du
monde? 2°. Combien vaut ma personne? 3°. Que pensai-je en
ce moment?--L'Abbé, fort en peine, conte son embarras à son
meunier, qui le tire d'affaire en se chargeant des habits et
du rôle de l'Abbé. 1°. Dit le Meunier au Gentilhomme, mettez
un genou en terre; voilà précisément le centre du monde, et
prouvez-moi le contraire; 2° vous valez 29 deniers, car Dieu ne
fut vendu que 30 deniers par Judas, et ce n'est pas affaire que
vous valiez un denier de moins que Dieu; 3° vous pensez que je
sois l'abbé, tandis que je ne suis qu'un meunier à sa place.
La plaisanterie réussit, et le Gentilhomme, fidèle à sa foi,
renonce aux 300 écus.
13. JOYEUSE FARCE, à trois personnages, d'un Curia qui trompa la
femme d'un Laboureur; le tout mis en rhythme savoyard, sauf
le langage du Curia, lequel, en parlant audit Laboureur,
escorchoit le langage françoys, et c'est une chose fort
récréative: ensemble la chanson que ledit Laboureur chantoit
en racoustrant son soulier, tandis que ledit Curia joyssait
de la femme du Laboureur; puis les reproches et maudissions
faictes audit Laboureur par sa femme, en lui remonstrant fort
aigrement et avec grand courroux que c'estoit luy qui estoit
la cause de tout le mal, d'autant que l'ayant menacé à battre,
elle ne pouvoit du moins faire de luy obéir, par quoi le
Laboureur oyant l'affront que lui avoit faict le Curia, se leva
de cholère, et demandoit son épée et sa tranche ferranche pour
tuer le Curia, mais sa femme l'apaisa.--A Lyon, 1595.--Le titre
de cette pièce suffit à son analyse.