Gloria luciferum chassavit de paradiso, etc._
En tout, ces petits poèmes sont trop crus, mais fort plaisans. Quant à
l'épître du poète amoureux à Jeanne Rosée, sa belle, c'est tout uniment
une longue et catégorique requête à l'effet de terminer son martyre et
pas davantage.
_Grandem perdonem gagnabis de paradiso
Si tu me facias corpus habere tuum._
Jamais fille, que je pense, ne s'est laissé séduire par de telles
paroles, il y faut encore autre chose; mais il est temps de venir au
chef d'œuvre d'Antoine de la Sable, c'est à dire au récit satirique
de la folle entreprise tentée par Charles-Quint sur la Provence,
en l'année 1536, laquelle fit tant d'honneur au patriotisme des
Provençaux et valut au connétable Anne de Montmorency, par son heureuse
et menaçante inaction dans son camp d'Avignon, le surnom de Fabius
français.
MEYGRA ENTREPRISA
Catoliqui imperatoris, quando de anno Domini M.D.XXXVI. veniebat
per Provensam bene corrossatus in postam prendere Franciam cum
villis de Provensa; propter grossas et menutas gentes rejohire,
per Antonium Arenam, Bastifausata (Bafouée). 1 vol. in-8 de 106
pages, et 16 pages préliminaires. _Lugduni_, 1760.
Réimpression tirée à 150 exemplaires seulement d'un livre publié,
en 1536, à Avignon, en lettres gothiques, et devenu si rare,
au rapport de Bouche, l'historien de Provence, qu'il n'en
avait jamais vu que deux exemplaires. Cette réimpression est
plus belle et plus recherchée que celle qui parut, en 1748, à
Avignon, sous la rubrique de Bruxelles.
Ce poème a 2396 vers, alternativement hexamètres et pentamètres.
L'auteur s'adresse à François Ier....: _Rex bone!_ lui dit-il, la
guerre vous donne de si rudes pensemens, que la tête vous en fait
mal..... Votre sommeil est troublé..... Croyez-moi, faites grande
chère..... Nul mélancolique ne peut vivre..... Vous régnez sur cette
France que le ciel favorise, pour laquelle chacun de ses enfans est
prêt à mourir...., et qui ne sera jamais reniée comme Dieu le fut de
saint Pierre..... Écoutez, je vais vous donner de fraîches nouvelles
qui vous réjouiront le cœur..... Janot, le roi d'Espagne, imperlateur
des lansquenets, jaloux du titre de maître du monde, avait formé,
contre vous, une lourde et sotte entreprise....; celle de saisir vos
états et vos enfans..... Il était entré dans notre Provence, tuant,
pillant, ne laissant dans nos campagnes poules ni semences.....
Vainement le pape et le grand cardinal de Lorraine, que je voudrais
bien voir pape un jour, avaient essayé de l'arrêter, lui représentant
que le droit n'était pas pour lui, que mal prend à qui fait mauvaise
guerre à la France, que bien mal acquis ne profite pas..... Il ne
voulut rien entendre... Il s'écria: La France pense me trouver
bon-homme...., je rabattrai son caquet.....
Sum Dominus: mundi gladii est mihi cessa potestas,
Atque meis regitur legibus omnis homo...
et autre babil semblable..... Il s'imaginait déjà tenir Paris..... Le
forfant Antoine de Leve lui avait mis cette vision en tête....; et déjà
les vainqueurs se partageaient le butin..... De vrai, ils s'y prirent
bien d'abord..... La Provence le sait trop à leurs pilleries.....
Janot marcha le premier vers Antibes, en passant par Nice pour voir
sa dame, et se faisant escorter, sur mer, par cinq galères d'André
Doria..... Le seigneur d'Antibes, Gentifalot, se défendit bien; mais,
ne pouvant résister au nombre, il se retira vers Grasse, puis à
Brignolles, puis à Aix avec nos soldats..... Cependant nos campagnes
étaient fiérobrûlodévastées..... Les peuples se lamentaient, disant:
«Nous avons sué, nous avons semé, et la guerre nous enlève le fruit
de nos sueurs et de nos semences...» Patience! criaient nos gens
d'armes..., notre roi vous confortera..... Belle chienne de patience!
reprenaient les peuples; nous allons devenir errans sur la terre
comme des Bohémiens sans feu ni lieu...» Subito l'espérance renaît...
Janot l'imperlateur ne pourra vivre avec ses ribauds dans un pays
dévastobrûlé..... Il ne faut que le harceler devant, derrière et de
côté, tandis que nos gens d'armes s'assembleront pour, puis après
frotti frotter son orde échine..... Allons, presto, assemblons les gens
d'armes!..... Les gens d'armes s'assemblent... Grand roi! vous cherchez
un lieu sûr pour asseoir votre camp... vous croyez l'avoir trouvé sur
le mont Barret, près d'Aix....; mais le sage Montmorency ne juge pas la
place bonne pour le camp et veut l'établir sous Avignon, en laissant
seulement 6,000 hommes pour protéger la ville d'Aix..... Bientôt
même l'ordre est donné d'évacuer cette noble cité, avec invitation à
chacun d'emporter son bien..... Que de cris! que de larmes!..... Déjà
l'Espagnol avait occupé Grasse, Brignolles, et s'acheminait sur Aix
par Saint-Maximin, près Marseille... Entre Brignolles et le château
de Gaylet, la bande française lui frotta un tantinet les os dans une
escarmouche....; pourtant il fallut lui céder, et le ribaud se crut
triomphant... Le voilà plantant son camp sur les bords du Rhône, au
plan d'Alhan... Là, copieusement fourni de toutes choses hormis de
pain, il se met à banqueter sous ses tentes et à manger nos raisins...;
la foire le prit lors au ventre...
Ullum cristerium, pro cullo, nemo petebat,
.................................
De rossignolo, merdas, armata, chiabat, etc.
Que de gens illustres il avait avec lui!..... Le duc de Savoie, le
bossu, le cocu que nous voulions priver de son duché, du Piémont, de
la Bresse et même de Nice, et à grande raison, car c'est un gille
qui laisse porter les chausses à sa femme, et ladite femme est tout
encarognée de colère contre nous... Le marquis de Saluces, traître
à qui nous avions confié le commandement de nos armées... Que Dieu
lui concède damnation dans l'autre monde!... Ce ribaud d'Antoine
Leva, maladif, grand guerrier de langue, qui se fait porter par les
paysans comme une relique... songecreux, maudevin, bon conseiller de
malices..., puis le duc de Bavière, puis Ferrand, marquis du Guast,
puis le duc d'Albe... Les méchans s'entourent de méchans... L'armée de
ces brûlovoleurs semblait si grosse que de nous devoir sans miséricorde
avaler...; mais néant!.. Il en demeura bien dans les champs de Provence
20,000 de ces imperlatoriaux, qui servirent de friandise aux chiens et
aux loups..... Ils y restèrent les ribauds sans que les cloches aient
tintinnabulé leur glas, sans que prêtre de Dieu ait chanté pour eux
_de profundis_... Ils rendaient leur ame par terre et non au lit, et
n'avaient point d'amis près d'eux en mourant... Les malheureux n'en ont
pas... Donc Janot l'Espagnol, Tudesque, Italien, s'avançait en France,
en ferme foi de nous escoffier..., se croyant redoutable à Dieu même,
parlant aux saints avec bonté, jurant qu'il ne lairrait cheux nous
pierre sur pierre... Il marchait avec cavaliers lombards, agiles comme
des lièvres, avec arquebusiers, piquiers, artilleurs... La terreur
les précédait... Les mères s'enfuyaient devant lui, portant leurs
nouveau-nés sur leur dos... Les femmes grosses allaient accoucher dans
les bois ou parmi les roches... A bon droit défilait-on, car jamais,
sur terre, il ne se vit une si perverse canaille, pas même chez les
Turcs... _Omne scelus faciunt non metuendo Deum..._ Ces coquins de
Nissars et de Génois remplissaient leurs barques de butin français et
l'emportaient chez eux par mer... Tout doux!... Un jour la Provence
vous traitera comme vous l'avez traitée!... Alors vous lui crierez
pardon, ribauds!... mais elle vous répondra: taisez-vous!... Non, la
muse se refuse à exprimer les indignités que ces mécréans commirent...
Establum faciunt de gleisis gens maledicta.
..................................
Latrinas culi, mesprisiando Deum.
Et corpus Christi per terram sæpe gitando, etc.
Dans la grande église de Saint-Sauveur, à Aix, ils ne laissèrent ni
reliques, ni vases sacrés... Alors, grand roi, vos paysans de Provence
s'émurent..., ils s'armèrent, qui de bâtons, qui de rapières, qui de
broches; ils se répandirent autour du camp ennemi, tombant sur ceux-ci
quand ils dormaient, sur ceux-là quand ils buvaient, sur les gens
isolés, sur les enfans perdus, et les tuant de la meilleure volonté
possible... Leur demandait-on la vie? les paysans répondaient: à la
mort!... Pourquoi êtes-vous venus ici manger nos gallines, ribauds! à
la mort!... Et les soldats d'Espagne rendaient la pareille aux paysans
qu'ils prenaient... C'était une désolation...
Testiculos illis extra de ventre tirabant
Cum cordis valde testa ligata fuit, etc., etc.
Ah! guerre rustique! on ne peut se figurer combien vous êtes
cruelle!... L'imperlateur n'était pas où il croyait d'abord en être...
S'il abandonnait un village sans l'occuper, ce village se rébellait
sur ses talons... S'il y laissait quelques soldats, les villages
d'alentour se levaient pour accourir à l'égorgée de la garnison, ainsi
qu'on le vit arriver à Saint-Maximin... Mais je veux raconter ce que
fit la brave ville de Soliers, ma patrie... Un trompette vient un jour
la sommer de se rendre... Le peuple répond qu'il aime mieux mourir...
Seconde sommation accompagnée de douces paroles...
Hispani flatant quando trahire volunt;
Quando petunt aliquid, per dulcia verba babilhant.....
Réponse que les épées sont prêtes, et que s'il ne se retire on le
frottera... Troisième sommation avec menace de mettre la ville à feu et
à sac... Aussitôt toutes les cloches de la ville de tocsiner..., toutes
les cloches de la campagne drelindinent pareillement... L'Espagnol
attaque, mais il perd bon nombre des siens avant de prendre la ville
et de la saccager... Enfin Soliers fut saccagé... J'y perdis mes
meubles et ma maison... Que le diable torde le cou à l'Espagnol!...
Le fort de Toulon ne se distingua pas moins en tirant sur les galères
de Doria... Partout les ennemis étaient reçus à l'infernal... Hélas!
ils pénètrent dans la ville d'Aix..., ils incendient le palais...,
ils envahissent les salles du parlement, et font demander à nos
magistrats de rendre la justice au nom de Janot... Mais tous absens,
tous fidèles à la France, font défaut à la cour... (Ici Aréna nomme
tous les membres des diverses cours de Provence, en mêlant à leurs
noms d'ingénieux éloges que la mémorable circonstance qui les amène
rend précieux pour leurs familles.) Comment représenter les excès des
impériaux?... Ils affament, ils ruinent la ville et ne s'arrêtent
que lorsqu'ils se voient eux-mêmes en butte à la famine et à la
misère... Alors ils regardent le ciel, les insensés, et s'écrient:
«Grand Dieu! nous sommes coupables..., secourez-nous!...» Mais le Dieu
qui gouverne les astres est sourd aux prières des ribauds... Dans
leur désespoir, ils eussent consumé la cité d'Aix entière, sans les
supplications des moines observantins, des religieuses de Sainte-Claire
et de celles de Nazareth... Pendant qu'ils couraient la campagne
pour chercher des vivres, heureusement pour eux, André Doria leur
amena un fort secours d'argent et de biscuit... Cela les mit en goût
d'aller ruiner la cité d'Arles... L'épouvante, à leur approche, avait
saisi les habitans...; mais le lieutenant de justice les rassure...
J'irai trouver Montmorency, leur dit-il; je lui demanderai de visiter
nos murs et de nous aider à les défendre... Il dit, et cavalcando,
eperonando, va trouver Montmorency dans Avignon la sainte, où sont de
belles femmes pro rigolando... Montmorency répond _oui_ d'un signe de
tête et tient parole... Il visite la cité d'Arles et la met en état
de se bien défendre, lui laissant le prince de Melfe avec Bonneval...
Les gendarmes y affluent de toute part et se logent en maîtres dans
les maisons... Les amis font bonne cuisine aux frais des habitans
et les paient ensuite en jetant leurs meubles par les fenêtres et
les piédauculant s'ils soufflent un mot du procédé... Telle est la
guerre... Elle se fait toujours aux dépens de Jacques Bonhomme...
Triste quid est aliud bellum, quam missa per orbem
Publica tempestas, diluviumque domus?...
Les femmes les plus illustres, madame d'Alène, madame de Beaujeu
portent elles-mêmes de la terre aux remparts dans des corbeilles...
On est bientôt prêt à recevoir l'ennemi... Sur ces entrefaites, le
marquis du Guast se présente... Il voit ces murailles hérissées de
défenseurs... Il voit la cité d'Arles, entourée par le Rhône, le
narguer comme une reine au sein des eaux... Il recule et bien lui
prend, car s'il se fût obstiné, rudement il eût été frotté avant d'être
jeté dans le fleuve... Vive la cité d'Arles! puisse-t-elle bragarder
semper!... Le capitaine du Guast voulait prendre Tarascon, saccager
Sainte-Marthe, passer par bateaux à Roses, traverser le Languedoc et
regagner l'Espagne...; il se flattait... Tarascon et Beaucaire ne
furent pas de son avis... Il retourne alors sur Marseille...; néant...
Notre-Dame-de-la-Garde garde Marseille... Quand l'imperlateur vit cette
courageuse ville si bien fournie qu'elle était de soldats, de canons,
de galères de toute grandeur: «Arrière, arrière, dit-il, le diable
ni César ne prendraient Marseille; elle est trop vaillante et trop
fortifiée...» Ce dit, il se retirecula et rejoignit son Antoine Leva
qui, de présent, se moribondait d'éthysie, et qui lui fit l'allocation
suivante: «César! _fuge littus avarum!_ Fuyez la Provence!... Nous ne
pouvons rien contre la fortune...; cette garce est pour la France...
Fuyez! autrement les Français sortiront de leur camp d'Avignon, et
vous aurez sur l'échine!... Je vais mourir... croyez m'en donc!...
Retirez-vous en sage et galant homme!...» Comme il achevait ces mots,
le ribaud, il expira désespéré et s'en alla droit aux enfers... Là,
Pluto proserpinait le prince des diables avec les siens... Leva leur
cria: «Je suis à vous...; je vous appartiens pour avoir conseillé
d'attaquer la France..., pour avoir empoisonné le Dauphin à Madrid...
Il est vrai que je n'étais pas seul à verser le poison et que quelqu'un
m'a bien adjudé comme le confessa le comte de Montécuculi sous la main
du bourreau...» Qui fut ratepenaudé par la mort d'Antoine de Lève?
ce fut Janot l'imperlateur... Il ne mangeait ni ne dormait plus...
Antoine! mon ami! que deviendra mon empire sans toi?... Maudite mort!
maudit destin!... Tandis que l'imperlateur se morfondait ainsi en
hélas, un messager survient qui lui apporte de méchantes nouvelles
d'Avignon... Le roi François est arrivé au camp... Sa vue a enflammé
ses troupes... Un cri a retenti: _France! France vivat..._ Les larmes
coulaient de tous les yeux, les canons tonnaient, les arquebuses
pétaient, les étendards flottaient, ensemble les banderolles... On eût
dit que le paradis avec les chérubins descendait sur terre... Notre
roi était armé de pied en cap... Le coursier qu'il montait, bardé de
fer et d'or ciselé, bondissait sous lui sans le secours des éperons...
Il n'y a point, dans l'univers, de si gaillarde lance que notre roi...
C'est la guerre qui l'a créé... _Guerra creavit illum..._ Avec cela,
doux au peuple et bon compagnon pour tous... Les seigneurs de France
l'escortaient ayant le grand maître Montmorency à leur tête... Le camp
est levé... L'armée s'avance d'Avignon... Elle forme bien 100,000
hommes avec les paysans qui s'y joignent, et la présence du roi seul en
vaut 20,000... A cette approche formidable, Janot se met à pleurer...
«Hoïmé, soldats, dit-il aux siens, la fortune est une ribaude...;
prenez sur vous pour cinq jours de pain et détalons d'ici faute de quoi
nous ferions triste fin...» Ces mots à peine achevés, vous eussiez
juré que trente mille diables remuaient la plaine d'Alhan..., et le
boute-selle de sonner, et les chevaux de galoper toupatata patatou...
A l'étendard!... Heli! Heli!... en Italie!... détalons!... Si France
nous prenait, ce ne serait pour nous péché véniel... «Dieu! je suis
deshonoré!... moi qui ai vaincu le Turc, qui ai pris Tunis, qui ai fait
sauter les galères de Barberousse, moi forcé de me retireculer sans
livrer bataille!...» Ainsi se désolait l'imperlateur, et cependant
il cherchait à prix d'or, parmi les paysans, quelques espions qui
voulussent aller à la découverte de la marche des Français...; mais
il n'en trouva pas un seul dans toute la Provence... La retraite des
impériaux une fois commencée, le roi de France dépêcha contre eux le
sénéchal et le comte de Tende... On les poursuivit l'épée dans les
reins... Les paysans s'y mirent, et chaque jour on tuait de ces ribauds
à belles douzaines...
Propter Hispanos mortos et lansquenetos,
Patria, pro vero, fœtida tota manet.
Enfin Janot confia les débris de son armée au marquis du Guast qui,
vaille que vaille, les ramena en Italie, pendant que lui, honteux et
dolent, fut conduit à Gênes sur les galères de Doria... Vaillant roi
de France! grâces vous soient rendues!... vous nous avez sauvés!...
vivez à jamais!... que votre glorieuse mémoire soit impérissable!...
et donnez à votre serviteur un petit emploi pour banqueter... Sire!
avisez-y... Je ne veux qu'une épouse qui soit vierge, riche, belle et
sage, pour vous chanter, pour vous bénir!... _O rex bone! vole!_
Moi, Antoine Aréna, j'écrivais ceci étant avec les paysans de
Provence, par les bois, montagnes et forêts, lorsqu'en l'année
1636 l'empereur d'Espagne et toute sa gendarmerie, faute de
pain, dévastaient nos vignes et vinrent puis après foirer sans
clystères dans la ville d'Aix.
Il y a beaucoup de verve et d'esprit dans cet ouvrage. Toutefois
Aréna ne vaut pas Merlin Cocaïe, il s'en faut de toute la distance de
l'esprit au génie.
NOUVELLE MORALITÉ
D'UNE PAUVRE FILLE VILLAGEOISE;
Laquelle ayma mieux avoir la teste coupée par son père que
d'estre violée par son seigneur; faicte à la louange des
chastes et honnestes filles, à quatre personnaiges, sçavoir:
le Père, la Fille, le Seigneur et le Valet.
Imprimé sur un ancien manuscrit, et inséré dans la collection de
différens ouvrages anciens, poésies et facéties, dite _le
Recueil de Caron_[51], faite et publiée par les soins de
Pierre-Siméon Caron. Paris, 1798--1806, 11 volumes petit in-8,
dont il n'a été tiré que 56 exemplaires, dont 12 en papier
vélin, 2 en papier bleu, 2 en papier rose, et un seul sur
peau de vélin. (_Voir_, pour les détails bibliographiques et
biographiques relatifs à cette rare collection, l'ouvrage
curieux et savant de M. Charles Nodier intitulé: _Mélanges
tirés d'une petite bibliothèque_.)
ET
MORALITÉ NOUVELLE TRÈS FRUCTUEUSE
DE L'ENFANT DE PERDITION,
QUI PENDIT SON PÈRE ET TUA SA MÈRE:
Et comment il se désespéra. A sept personnaiges, sçavoir: le
Bourgeois, la Bourgeoise, le Fils, et quatre Brigands. A Lyon,
chez Pierre Rigaud, 1608.
Réimprimé sur le seul exemplaire connu, lequel se trouvait dans
la bibliothèque de Louis XVI, à Versailles, et se voit
maintenant dans la bibliothèque royale, et inséré dans le
précieux Recueil de Farces gothiques rares, fait et publié à
très petit nombre d'exemplaires par les soins de M. Crozet,
libraire. Paris, 1 vol. pet. in-8 contenant 19 pièces. 1827-28.
[51] On ajoute quelquefois à cette collection plusieurs pièces du
même genre qui lui sont étrangères. Notre exemplaire, relié par
Lewis, en Angleterre, contient, par exemple, 23 pièces; mais le
recueil est complet avec les 12 articles énoncés par M. Brunet,
dans son _Manuel du Libraire et de l'Amateur_.
(1536-40--1608--1798--1827-29.)
Il y a, nous le pensons, une instruction littéraire importante à tirer
du rapprochement de ces deux moralités, dont l'une est pathétique,
celle de la chaste villageoise, et l'autre horrible, celle de l'enfant
de perdition. C'est, en effet, dans ces premiers efforts de l'art que
les vrais principes qui le constituent deviennent frappans d'évidence.
Il n'y a pas moyen de s'y tromper à une époque où ils agissent pour
ainsi dire d'eux-mêmes, et sans le secours des prestiges que, plus
tard, un style plus élégant, une plus grande expérience des effets
de la scène peuvent leur prêter. On voit donc ici clairement que
l'intérêt dramatique, ainsi que l'a proclamé Aristote, consiste dans
les situations et les caractères mixtes, ceux où la terreur et la pitié
se balancent, et non dans les extrêmes qui excitent l'horreur ou le
mépris. Nos poètes modernes feront bien de méditer là dessus.
En rangeant la première de ces deux moralités sous l'année 1536, et
la seconde sous l'année 1540, sans dire pourquoi, les frères Parfait
ont probablement fait une transposition; et très certainement ils ont
commis cette erreur, si, comme nous penchons à le croire, les deux
ouvrages sont de la même main très habile; c'est à dire toujours, selon
nous, de Jean Bouchet: car il n'est pas présumable qu'un auteur, une
fois qu'il a découvert le secret capital de l'art, l'oublie ou n'en
tienne compte. Quoi qu'il en soit, voici l'analyse de ces moralités
remarquables qui compléteront ce que nous avons cru devoir recueillir
en ce genre, parmi plus de trente pièces que les curieux nous ont
transmises.
Moralité de la pauvre fille villageoise.--Le père commence en ces
mots: _Ma fille!--Que vous plaît, mon père?--Ne m'est-ce pas douleur
amère que Dieu ait défait mon ménage?--Père! cessez ce desconfort,
etc., etc.--Servir je vous veulx pour certain--tant qu'il plaira au
créateur.--Fille! tu m'éjouis le cueur!--Quand j'entends ta douce
loquence,--ta bonté passe ma douleur, etc., etc.--Mon père! il est
temps de dîner;--vous plaist-il ceste busche fendre?_--Ce tableau
des soins du ménage à l'aide desquels cette tendre fille cherche à
distraire le veuvage de son père est une peinture digne d'Homère ou de
la Bible; et le père, qui termine cette scène antique par des louanges
à Dieu, y met le sceau de la perfection. Mais voici un contraste
terrible qui va commencer l'action. La scène change; le seigneur
du lieu paraît suivi de son valet et vêtu de beaux habits.--_Que
dit-on de moy quand je vais par voye?--Suis-je pas beau?--On dit que
d'icy en Savoie--n'y en a pas un aussi net.--Ha! que tu es un bon
valet! etc., etc.--Mais je sens amoureuse jeunesse, etc., etc.--Se
tu sçais fille ne princesse,--pour m'esbattre, si la recorde!--J'en
sçay une_, etc., etc.--_Mais son chaste cueur homme n'aborde_, etc.,
etc.--_Par ma foy! j'en suis féru:--Qui est-elle?--La fille au pauvre
Groux-Moulu,--Esglantine au beau corps menu.--Son père est mon vassal;
va le trouver! promets-lui qu'après mon plaisir je la ferai marier
et lui donnerai de grands présens._--Le valet part pour sa honteuse
ambassade: il aborde la jeune Esglantine en messager impudique et
grossier. La chaste fille le repousse avec mépris. Il revient tout
confus raconter sa mauvaise réception au seigneur qui, plus enflammé
par la résistance, ordonne à son valet de retourner et de faire agir la
menace. Le valet obéit et trouve le père et la fille ensemble occupés à
louer Dieu.--_Je suis aussi pauvre que Job_, dit le père;--_mais toutes
fois j'ay suffisance_, etc., etc.--_Puisque ma fille en pacience--me
tient loyale compagnie_, etc., etc.; à quoi la fille répond par cette
prière:
Douce mère du fruit de vie!
Regnant en gloire triumphante
Dessus la haute gérarchie
Des anges ou chascun d'eulx chante,
En vous louant, vierge puissante,
Par leurs doux chants très amoureux,
Préservez vos pauvres servantes,
Par grâce! de faits vicieux!