_In dansis etiam nunquam sis, oro, superbus!

Gloria luciferum chassavit de paradiso, etc._

En tout, ces petits poèmes sont trop crus, mais fort plaisans. Quant à

l'épître du poète amoureux à Jeanne Rosée, sa belle, c'est tout uniment

une longue et catégorique requête à l'effet de terminer son martyre et

pas davantage.

_Grandem perdonem gagnabis de paradiso

Si tu me facias corpus habere tuum._

Jamais fille, que je pense, ne s'est laissé séduire par de telles

paroles, il y faut encore autre chose; mais il est temps de venir au

chef d'œuvre d'Antoine de la Sable, c'est à dire au récit satirique

de la folle entreprise tentée par Charles-Quint sur la Provence,

en l'année 1536, laquelle fit tant d'honneur au patriotisme des

Provençaux et valut au connétable Anne de Montmorency, par son heureuse

et menaçante inaction dans son camp d'Avignon, le surnom de Fabius

français.

MEYGRA ENTREPRISA

Catoliqui imperatoris, quando de anno Domini M.D.XXXVI. veniebat

per Provensam bene corrossatus in postam prendere Franciam cum

villis de Provensa; propter grossas et menutas gentes rejohire,

per Antonium Arenam, Bastifausata (Bafouée). 1 vol. in-8 de 106

pages, et 16 pages préliminaires. _Lugduni_, 1760.

Réimpression tirée à 150 exemplaires seulement d'un livre publié,

en 1536, à Avignon, en lettres gothiques, et devenu si rare,

au rapport de Bouche, l'historien de Provence, qu'il n'en

avait jamais vu que deux exemplaires. Cette réimpression est

plus belle et plus recherchée que celle qui parut, en 1748, à

Avignon, sous la rubrique de Bruxelles.

Ce poème a 2396 vers, alternativement hexamètres et pentamètres.

L'auteur s'adresse à François Ier....: _Rex bone!_ lui dit-il, la

guerre vous donne de si rudes pensemens, que la tête vous en fait

mal..... Votre sommeil est troublé..... Croyez-moi, faites grande

chère..... Nul mélancolique ne peut vivre..... Vous régnez sur cette

France que le ciel favorise, pour laquelle chacun de ses enfans est

prêt à mourir...., et qui ne sera jamais reniée comme Dieu le fut de

saint Pierre..... Écoutez, je vais vous donner de fraîches nouvelles

qui vous réjouiront le cœur..... Janot, le roi d'Espagne, imperlateur

des lansquenets, jaloux du titre de maître du monde, avait formé,

contre vous, une lourde et sotte entreprise....; celle de saisir vos

états et vos enfans..... Il était entré dans notre Provence, tuant,

pillant, ne laissant dans nos campagnes poules ni semences.....

Vainement le pape et le grand cardinal de Lorraine, que je voudrais

bien voir pape un jour, avaient essayé de l'arrêter, lui représentant

que le droit n'était pas pour lui, que mal prend à qui fait mauvaise

guerre à la France, que bien mal acquis ne profite pas..... Il ne

voulut rien entendre... Il s'écria: La France pense me trouver

bon-homme...., je rabattrai son caquet.....

Sum Dominus: mundi gladii est mihi cessa potestas,

Atque meis regitur legibus omnis homo...

et autre babil semblable..... Il s'imaginait déjà tenir Paris..... Le

forfant Antoine de Leve lui avait mis cette vision en tête....; et déjà

les vainqueurs se partageaient le butin..... De vrai, ils s'y prirent

bien d'abord..... La Provence le sait trop à leurs pilleries.....

Janot marcha le premier vers Antibes, en passant par Nice pour voir

sa dame, et se faisant escorter, sur mer, par cinq galères d'André

Doria..... Le seigneur d'Antibes, Gentifalot, se défendit bien; mais,

ne pouvant résister au nombre, il se retira vers Grasse, puis à

Brignolles, puis à Aix avec nos soldats..... Cependant nos campagnes

étaient fiérobrûlodévastées..... Les peuples se lamentaient, disant:

«Nous avons sué, nous avons semé, et la guerre nous enlève le fruit

de nos sueurs et de nos semences...» Patience! criaient nos gens

d'armes..., notre roi vous confortera..... Belle chienne de patience!

reprenaient les peuples; nous allons devenir errans sur la terre

comme des Bohémiens sans feu ni lieu...» Subito l'espérance renaît...

Janot l'imperlateur ne pourra vivre avec ses ribauds dans un pays

dévastobrûlé..... Il ne faut que le harceler devant, derrière et de

côté, tandis que nos gens d'armes s'assembleront pour, puis après

frotti frotter son orde échine..... Allons, presto, assemblons les gens

d'armes!..... Les gens d'armes s'assemblent... Grand roi! vous cherchez

un lieu sûr pour asseoir votre camp... vous croyez l'avoir trouvé sur

le mont Barret, près d'Aix....; mais le sage Montmorency ne juge pas la

place bonne pour le camp et veut l'établir sous Avignon, en laissant

seulement 6,000 hommes pour protéger la ville d'Aix..... Bientôt

même l'ordre est donné d'évacuer cette noble cité, avec invitation à

chacun d'emporter son bien..... Que de cris! que de larmes!..... Déjà

l'Espagnol avait occupé Grasse, Brignolles, et s'acheminait sur Aix

par Saint-Maximin, près Marseille... Entre Brignolles et le château

de Gaylet, la bande française lui frotta un tantinet les os dans une

escarmouche....; pourtant il fallut lui céder, et le ribaud se crut

triomphant... Le voilà plantant son camp sur les bords du Rhône, au

plan d'Alhan... Là, copieusement fourni de toutes choses hormis de

pain, il se met à banqueter sous ses tentes et à manger nos raisins...;

la foire le prit lors au ventre...

Ullum cristerium, pro cullo, nemo petebat,

.................................

De rossignolo, merdas, armata, chiabat, etc.

Que de gens illustres il avait avec lui!..... Le duc de Savoie, le

bossu, le cocu que nous voulions priver de son duché, du Piémont, de

la Bresse et même de Nice, et à grande raison, car c'est un gille

qui laisse porter les chausses à sa femme, et ladite femme est tout

encarognée de colère contre nous... Le marquis de Saluces, traître

à qui nous avions confié le commandement de nos armées... Que Dieu

lui concède damnation dans l'autre monde!... Ce ribaud d'Antoine

Leva, maladif, grand guerrier de langue, qui se fait porter par les

paysans comme une relique... songecreux, maudevin, bon conseiller de

malices..., puis le duc de Bavière, puis Ferrand, marquis du Guast,

puis le duc d'Albe... Les méchans s'entourent de méchans... L'armée de

ces brûlovoleurs semblait si grosse que de nous devoir sans miséricorde

avaler...; mais néant!.. Il en demeura bien dans les champs de Provence

20,000 de ces imperlatoriaux, qui servirent de friandise aux chiens et

aux loups..... Ils y restèrent les ribauds sans que les cloches aient

tintinnabulé leur glas, sans que prêtre de Dieu ait chanté pour eux

_de profundis_... Ils rendaient leur ame par terre et non au lit, et

n'avaient point d'amis près d'eux en mourant... Les malheureux n'en ont

pas... Donc Janot l'Espagnol, Tudesque, Italien, s'avançait en France,

en ferme foi de nous escoffier..., se croyant redoutable à Dieu même,

parlant aux saints avec bonté, jurant qu'il ne lairrait cheux nous

pierre sur pierre... Il marchait avec cavaliers lombards, agiles comme

des lièvres, avec arquebusiers, piquiers, artilleurs... La terreur

les précédait... Les mères s'enfuyaient devant lui, portant leurs

nouveau-nés sur leur dos... Les femmes grosses allaient accoucher dans

les bois ou parmi les roches... A bon droit défilait-on, car jamais,

sur terre, il ne se vit une si perverse canaille, pas même chez les

Turcs... _Omne scelus faciunt non metuendo Deum..._ Ces coquins de

Nissars et de Génois remplissaient leurs barques de butin français et

l'emportaient chez eux par mer... Tout doux!... Un jour la Provence

vous traitera comme vous l'avez traitée!... Alors vous lui crierez

pardon, ribauds!... mais elle vous répondra: taisez-vous!... Non, la

muse se refuse à exprimer les indignités que ces mécréans commirent...

Establum faciunt de gleisis gens maledicta.

..................................

Latrinas culi, mesprisiando Deum.

Et corpus Christi per terram sæpe gitando, etc.

Dans la grande église de Saint-Sauveur, à Aix, ils ne laissèrent ni

reliques, ni vases sacrés... Alors, grand roi, vos paysans de Provence

s'émurent..., ils s'armèrent, qui de bâtons, qui de rapières, qui de

broches; ils se répandirent autour du camp ennemi, tombant sur ceux-ci

quand ils dormaient, sur ceux-là quand ils buvaient, sur les gens

isolés, sur les enfans perdus, et les tuant de la meilleure volonté

possible... Leur demandait-on la vie? les paysans répondaient: à la

mort!... Pourquoi êtes-vous venus ici manger nos gallines, ribauds! à

la mort!... Et les soldats d'Espagne rendaient la pareille aux paysans

qu'ils prenaient... C'était une désolation...

Testiculos illis extra de ventre tirabant

Cum cordis valde testa ligata fuit, etc., etc.

Ah! guerre rustique! on ne peut se figurer combien vous êtes

cruelle!... L'imperlateur n'était pas où il croyait d'abord en être...

S'il abandonnait un village sans l'occuper, ce village se rébellait

sur ses talons... S'il y laissait quelques soldats, les villages

d'alentour se levaient pour accourir à l'égorgée de la garnison, ainsi

qu'on le vit arriver à Saint-Maximin... Mais je veux raconter ce que

fit la brave ville de Soliers, ma patrie... Un trompette vient un jour

la sommer de se rendre... Le peuple répond qu'il aime mieux mourir...

Seconde sommation accompagnée de douces paroles...

Hispani flatant quando trahire volunt;

Quando petunt aliquid, per dulcia verba babilhant.....

Réponse que les épées sont prêtes, et que s'il ne se retire on le

frottera... Troisième sommation avec menace de mettre la ville à feu et

à sac... Aussitôt toutes les cloches de la ville de tocsiner..., toutes

les cloches de la campagne drelindinent pareillement... L'Espagnol

attaque, mais il perd bon nombre des siens avant de prendre la ville

et de la saccager... Enfin Soliers fut saccagé... J'y perdis mes

meubles et ma maison... Que le diable torde le cou à l'Espagnol!...

Le fort de Toulon ne se distingua pas moins en tirant sur les galères

de Doria... Partout les ennemis étaient reçus à l'infernal... Hélas!

ils pénètrent dans la ville d'Aix..., ils incendient le palais...,

ils envahissent les salles du parlement, et font demander à nos

magistrats de rendre la justice au nom de Janot... Mais tous absens,

tous fidèles à la France, font défaut à la cour... (Ici Aréna nomme

tous les membres des diverses cours de Provence, en mêlant à leurs

noms d'ingénieux éloges que la mémorable circonstance qui les amène

rend précieux pour leurs familles.) Comment représenter les excès des

impériaux?... Ils affament, ils ruinent la ville et ne s'arrêtent

que lorsqu'ils se voient eux-mêmes en butte à la famine et à la

misère... Alors ils regardent le ciel, les insensés, et s'écrient:

«Grand Dieu! nous sommes coupables..., secourez-nous!...» Mais le Dieu

qui gouverne les astres est sourd aux prières des ribauds... Dans

leur désespoir, ils eussent consumé la cité d'Aix entière, sans les

supplications des moines observantins, des religieuses de Sainte-Claire

et de celles de Nazareth... Pendant qu'ils couraient la campagne

pour chercher des vivres, heureusement pour eux, André Doria leur

amena un fort secours d'argent et de biscuit... Cela les mit en goût

d'aller ruiner la cité d'Arles... L'épouvante, à leur approche, avait

saisi les habitans...; mais le lieutenant de justice les rassure...

J'irai trouver Montmorency, leur dit-il; je lui demanderai de visiter

nos murs et de nous aider à les défendre... Il dit, et cavalcando,

eperonando, va trouver Montmorency dans Avignon la sainte, où sont de

belles femmes pro rigolando... Montmorency répond _oui_ d'un signe de

tête et tient parole... Il visite la cité d'Arles et la met en état

de se bien défendre, lui laissant le prince de Melfe avec Bonneval...

Les gendarmes y affluent de toute part et se logent en maîtres dans

les maisons... Les amis font bonne cuisine aux frais des habitans

et les paient ensuite en jetant leurs meubles par les fenêtres et

les piédauculant s'ils soufflent un mot du procédé... Telle est la

guerre... Elle se fait toujours aux dépens de Jacques Bonhomme...

Triste quid est aliud bellum, quam missa per orbem

Publica tempestas, diluviumque domus?...

Les femmes les plus illustres, madame d'Alène, madame de Beaujeu

portent elles-mêmes de la terre aux remparts dans des corbeilles...

On est bientôt prêt à recevoir l'ennemi... Sur ces entrefaites, le

marquis du Guast se présente... Il voit ces murailles hérissées de

défenseurs... Il voit la cité d'Arles, entourée par le Rhône, le

narguer comme une reine au sein des eaux... Il recule et bien lui

prend, car s'il se fût obstiné, rudement il eût été frotté avant d'être

jeté dans le fleuve... Vive la cité d'Arles! puisse-t-elle bragarder

semper!... Le capitaine du Guast voulait prendre Tarascon, saccager

Sainte-Marthe, passer par bateaux à Roses, traverser le Languedoc et

regagner l'Espagne...; il se flattait... Tarascon et Beaucaire ne

furent pas de son avis... Il retourne alors sur Marseille...; néant...

Notre-Dame-de-la-Garde garde Marseille... Quand l'imperlateur vit cette

courageuse ville si bien fournie qu'elle était de soldats, de canons,

de galères de toute grandeur: «Arrière, arrière, dit-il, le diable

ni César ne prendraient Marseille; elle est trop vaillante et trop

fortifiée...» Ce dit, il se retirecula et rejoignit son Antoine Leva

qui, de présent, se moribondait d'éthysie, et qui lui fit l'allocation

suivante: «César! _fuge littus avarum!_ Fuyez la Provence!... Nous ne

pouvons rien contre la fortune...; cette garce est pour la France...

Fuyez! autrement les Français sortiront de leur camp d'Avignon, et

vous aurez sur l'échine!... Je vais mourir... croyez m'en donc!...

Retirez-vous en sage et galant homme!...» Comme il achevait ces mots,

le ribaud, il expira désespéré et s'en alla droit aux enfers... Là,

Pluto proserpinait le prince des diables avec les siens... Leva leur

cria: «Je suis à vous...; je vous appartiens pour avoir conseillé

d'attaquer la France..., pour avoir empoisonné le Dauphin à Madrid...

Il est vrai que je n'étais pas seul à verser le poison et que quelqu'un

m'a bien adjudé comme le confessa le comte de Montécuculi sous la main

du bourreau...» Qui fut ratepenaudé par la mort d'Antoine de Lève?

ce fut Janot l'imperlateur... Il ne mangeait ni ne dormait plus...

Antoine! mon ami! que deviendra mon empire sans toi?... Maudite mort!

maudit destin!... Tandis que l'imperlateur se morfondait ainsi en

hélas, un messager survient qui lui apporte de méchantes nouvelles

d'Avignon... Le roi François est arrivé au camp... Sa vue a enflammé

ses troupes... Un cri a retenti: _France! France vivat..._ Les larmes

coulaient de tous les yeux, les canons tonnaient, les arquebuses

pétaient, les étendards flottaient, ensemble les banderolles... On eût

dit que le paradis avec les chérubins descendait sur terre... Notre

roi était armé de pied en cap... Le coursier qu'il montait, bardé de

fer et d'or ciselé, bondissait sous lui sans le secours des éperons...

Il n'y a point, dans l'univers, de si gaillarde lance que notre roi...

C'est la guerre qui l'a créé... _Guerra creavit illum..._ Avec cela,

doux au peuple et bon compagnon pour tous... Les seigneurs de France

l'escortaient ayant le grand maître Montmorency à leur tête... Le camp

est levé... L'armée s'avance d'Avignon... Elle forme bien 100,000

hommes avec les paysans qui s'y joignent, et la présence du roi seul en

vaut 20,000... A cette approche formidable, Janot se met à pleurer...

«Hoïmé, soldats, dit-il aux siens, la fortune est une ribaude...;

prenez sur vous pour cinq jours de pain et détalons d'ici faute de quoi

nous ferions triste fin...» Ces mots à peine achevés, vous eussiez

juré que trente mille diables remuaient la plaine d'Alhan..., et le

boute-selle de sonner, et les chevaux de galoper toupatata patatou...

A l'étendard!... Heli! Heli!... en Italie!... détalons!... Si France

nous prenait, ce ne serait pour nous péché véniel... «Dieu! je suis

deshonoré!... moi qui ai vaincu le Turc, qui ai pris Tunis, qui ai fait

sauter les galères de Barberousse, moi forcé de me retireculer sans

livrer bataille!...» Ainsi se désolait l'imperlateur, et cependant

il cherchait à prix d'or, parmi les paysans, quelques espions qui

voulussent aller à la découverte de la marche des Français...; mais

il n'en trouva pas un seul dans toute la Provence... La retraite des

impériaux une fois commencée, le roi de France dépêcha contre eux le

sénéchal et le comte de Tende... On les poursuivit l'épée dans les

reins... Les paysans s'y mirent, et chaque jour on tuait de ces ribauds

à belles douzaines...

Propter Hispanos mortos et lansquenetos,

Patria, pro vero, fœtida tota manet.

Enfin Janot confia les débris de son armée au marquis du Guast qui,

vaille que vaille, les ramena en Italie, pendant que lui, honteux et

dolent, fut conduit à Gênes sur les galères de Doria... Vaillant roi

de France! grâces vous soient rendues!... vous nous avez sauvés!...

vivez à jamais!... que votre glorieuse mémoire soit impérissable!...

et donnez à votre serviteur un petit emploi pour banqueter... Sire!

avisez-y... Je ne veux qu'une épouse qui soit vierge, riche, belle et

sage, pour vous chanter, pour vous bénir!... _O rex bone! vole!_

Moi, Antoine Aréna, j'écrivais ceci étant avec les paysans de

Provence, par les bois, montagnes et forêts, lorsqu'en l'année

1636 l'empereur d'Espagne et toute sa gendarmerie, faute de

pain, dévastaient nos vignes et vinrent puis après foirer sans

clystères dans la ville d'Aix.

Il y a beaucoup de verve et d'esprit dans cet ouvrage. Toutefois

Aréna ne vaut pas Merlin Cocaïe, il s'en faut de toute la distance de

l'esprit au génie.

NOUVELLE MORALITÉ

D'UNE PAUVRE FILLE VILLAGEOISE;

Laquelle ayma mieux avoir la teste coupée par son père que

d'estre violée par son seigneur; faicte à la louange des

chastes et honnestes filles, à quatre personnaiges, sçavoir:

le Père, la Fille, le Seigneur et le Valet.

Imprimé sur un ancien manuscrit, et inséré dans la collection de

différens ouvrages anciens, poésies et facéties, dite _le

Recueil de Caron_[51], faite et publiée par les soins de

Pierre-Siméon Caron. Paris, 1798--1806, 11 volumes petit in-8,

dont il n'a été tiré que 56 exemplaires, dont 12 en papier

vélin, 2 en papier bleu, 2 en papier rose, et un seul sur

peau de vélin. (_Voir_, pour les détails bibliographiques et

biographiques relatifs à cette rare collection, l'ouvrage

curieux et savant de M. Charles Nodier intitulé: _Mélanges

tirés d'une petite bibliothèque_.)

ET

MORALITÉ NOUVELLE TRÈS FRUCTUEUSE

DE L'ENFANT DE PERDITION,

QUI PENDIT SON PÈRE ET TUA SA MÈRE:

Et comment il se désespéra. A sept personnaiges, sçavoir: le

Bourgeois, la Bourgeoise, le Fils, et quatre Brigands. A Lyon,

chez Pierre Rigaud, 1608.

Réimprimé sur le seul exemplaire connu, lequel se trouvait dans

la bibliothèque de Louis XVI, à Versailles, et se voit

maintenant dans la bibliothèque royale, et inséré dans le

précieux Recueil de Farces gothiques rares, fait et publié à

très petit nombre d'exemplaires par les soins de M. Crozet,

libraire. Paris, 1 vol. pet. in-8 contenant 19 pièces. 1827-28.

[51] On ajoute quelquefois à cette collection plusieurs pièces du

même genre qui lui sont étrangères. Notre exemplaire, relié par

Lewis, en Angleterre, contient, par exemple, 23 pièces; mais le

recueil est complet avec les 12 articles énoncés par M. Brunet,

dans son _Manuel du Libraire et de l'Amateur_.

(1536-40--1608--1798--1827-29.)

Il y a, nous le pensons, une instruction littéraire importante à tirer

du rapprochement de ces deux moralités, dont l'une est pathétique,

celle de la chaste villageoise, et l'autre horrible, celle de l'enfant

de perdition. C'est, en effet, dans ces premiers efforts de l'art que

les vrais principes qui le constituent deviennent frappans d'évidence.

Il n'y a pas moyen de s'y tromper à une époque où ils agissent pour

ainsi dire d'eux-mêmes, et sans le secours des prestiges que, plus

tard, un style plus élégant, une plus grande expérience des effets

de la scène peuvent leur prêter. On voit donc ici clairement que

l'intérêt dramatique, ainsi que l'a proclamé Aristote, consiste dans

les situations et les caractères mixtes, ceux où la terreur et la pitié

se balancent, et non dans les extrêmes qui excitent l'horreur ou le

mépris. Nos poètes modernes feront bien de méditer là dessus.

En rangeant la première de ces deux moralités sous l'année 1536, et

la seconde sous l'année 1540, sans dire pourquoi, les frères Parfait

ont probablement fait une transposition; et très certainement ils ont

commis cette erreur, si, comme nous penchons à le croire, les deux

ouvrages sont de la même main très habile; c'est à dire toujours, selon

nous, de Jean Bouchet: car il n'est pas présumable qu'un auteur, une

fois qu'il a découvert le secret capital de l'art, l'oublie ou n'en

tienne compte. Quoi qu'il en soit, voici l'analyse de ces moralités

remarquables qui compléteront ce que nous avons cru devoir recueillir

en ce genre, parmi plus de trente pièces que les curieux nous ont

transmises.

Moralité de la pauvre fille villageoise.--Le père commence en ces

mots: _Ma fille!--Que vous plaît, mon père?--Ne m'est-ce pas douleur

amère que Dieu ait défait mon ménage?--Père! cessez ce desconfort,

etc., etc.--Servir je vous veulx pour certain--tant qu'il plaira au

créateur.--Fille! tu m'éjouis le cueur!--Quand j'entends ta douce

loquence,--ta bonté passe ma douleur, etc., etc.--Mon père! il est

temps de dîner;--vous plaist-il ceste busche fendre?_--Ce tableau

des soins du ménage à l'aide desquels cette tendre fille cherche à

distraire le veuvage de son père est une peinture digne d'Homère ou de

la Bible; et le père, qui termine cette scène antique par des louanges

à Dieu, y met le sceau de la perfection. Mais voici un contraste

terrible qui va commencer l'action. La scène change; le seigneur

du lieu paraît suivi de son valet et vêtu de beaux habits.--_Que

dit-on de moy quand je vais par voye?--Suis-je pas beau?--On dit que

d'icy en Savoie--n'y en a pas un aussi net.--Ha! que tu es un bon

valet! etc., etc.--Mais je sens amoureuse jeunesse, etc., etc.--Se

tu sçais fille ne princesse,--pour m'esbattre, si la recorde!--J'en

sçay une_, etc., etc.--_Mais son chaste cueur homme n'aborde_, etc.,

etc.--_Par ma foy! j'en suis féru:--Qui est-elle?--La fille au pauvre

Groux-Moulu,--Esglantine au beau corps menu.--Son père est mon vassal;

va le trouver! promets-lui qu'après mon plaisir je la ferai marier

et lui donnerai de grands présens._--Le valet part pour sa honteuse

ambassade: il aborde la jeune Esglantine en messager impudique et

grossier. La chaste fille le repousse avec mépris. Il revient tout

confus raconter sa mauvaise réception au seigneur qui, plus enflammé

par la résistance, ordonne à son valet de retourner et de faire agir la

menace. Le valet obéit et trouve le père et la fille ensemble occupés à

louer Dieu.--_Je suis aussi pauvre que Job_, dit le père;--_mais toutes

fois j'ay suffisance_, etc., etc.--_Puisque ma fille en pacience--me

tient loyale compagnie_, etc., etc.; à quoi la fille répond par cette

prière:

Douce mère du fruit de vie!

Regnant en gloire triumphante

Dessus la haute gérarchie

Des anges ou chascun d'eulx chante,

En vous louant, vierge puissante,

Par leurs doux chants très amoureux,

Préservez vos pauvres servantes,

Par grâce! de faits vicieux!

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 29 / 43 段