nouveaux théologiens de moissonner le champ d'autrui. Brûlez leurs
livres. S'ils arguent, soit de l'hébreu, soit du grec, dites-leur
que de bons théologiens n'ont que faire de grec ni d'hébreu, puisque
l'Ecriture Sainte est traduite, que la science de l'hébreu est
pernicieuse en ce qu'elle autorise les juifs contre les chrétiens,
et aussi celle du grec, en ce qu'elle donne raison aux schismatiques
_latinizate semper et imponatis eis silencium_.
»Bonne nouvelle! J'ai appris d'un bacculaurier de Stuttgard que les
yeux de Reuchlin baissent. A peine a-t-il pu lire le dernier livre que
Pfeffercorn a écrit contre lui. Ne vous reposez donc pas; écrivez de
rechef. Si cet homme ne vous lit point, il ne pourra vous répondre,
et s'il ne vous répond pas, vous aurez raison. Adieu, portez-vous
hexamétriquement.
»On dit que Lefebvre d'Etaples est favorable à Reuchlin, qu'il prétend
avoir été traité par les théologiens de Paris comme Jésus-Christ le fut
par les Juifs. Mais qu'il dise ce qu'il voudra, l'université de Paris
est pour nous; elle tient que Pfeffercorn est un juif intègre qui s'est
fait baptiser dans le Seigneur. Aussi est-il de la tribu de Nephtali,
de cette tribu dont il est écrit dans la Genèse: _Nephtalim, Nephtalim,
cervus emissus dans eloquia pulchritudinis_.»
»Mon vénérable, je ne me plais point en Italie; je voudrais retourner
en Allemagne. Ici point de sociabilité. Dès qu'on s'y est enivré
seulement une fois, on y est appelé _cochon_. _Meretrices volunt multum
pecuniæ, et tamen non sunt pulchræ, quamvis habent pulcherrimas vestes
de serico et de cameloto. Quando modicum sunt senes, tunc statim habent
curva dorsa, et vadunt quasi vellent merdare; et etiam comedunt allium,
et fœtent maxime, et sunt nigræ, nec sunt albæ sicut in Alemania.....
Audivi etiam quod supponitis ancillam impressoris Quentel, ita quod
fecit puerum: hoc non deberetis facere, scilicet forare nova foramina.
Hic habeo nec antiquas, neque novas, ergo volo redire in Alemaniam....
Valete tamdiu donec una alauda ponderat centum talenta._
»Vous m'avez recommandé, quand je serais à Rome, d'y chercher les
livres nouveaux, et de vous les envoyer. Un notaire m'a parlé d'un
certain poète qui passe pour une fontaine de poésie, et qu'on appelle
Homère. Le mal est qu'il est en grec. Son livre traite du siége d'une
grande cité nommée Troie, lequel aurait duré dix ans et aurait coûté
tant de sang que les fleuves en auraient été rougis. On y parle de
héros qui lancent des rochers, de chevaux qui prophétisent. Je ne
puis croire de telles rêveries possibles, ni même que l'ouvrage soit
authentique.
»C'est dans la nécessité qu'on connaît ses amis. J'ai un cousin que
son père veut former aux arts libéraux, et envoyer à l'université, qui
maintenant est envahie par les poètes séculiers. Je ne suis pas de
cet avis, et je veux vous le confier, pour qu'il étudie à l'ancienne
mode. Quoique je sois albertiste, il m'est égal que vous le mettiez au
collége du Mont, où les études sont thomistes, attendu qu'il n'y a pas
de notables différences entre les thomistes et les albertistes, si ce
n'est que ces derniers tiennent que les adjectifs sont appellatifs, et
que le corps mobile est sujet en physique, tandis que les autres ne
le veulent pas; si ce n'est encore que les albertistes disent que la
logique procède des secondes intentions aux premières, que le corps
mobile, placé dans le vide, se meut successivement, et que la voie
lactée est de nature céleste; pendant que les thomistes soutiennent
que la logique descend des premières intentions aux secondes, que le
mobile dans le vide se meut à l'instant, et que la voie lactée est de
nature élémentaire. Il n'y a pas là de quoi m'effrayer. Sur toutes
choses, prenez soin de soumettre mon disciple à la férule, selon ce
qui est écrit dans les proverbes, chap. 23: _Noli subtrahere a puero
disciplinam. Si percusseris cum virga, non morietur._
»Vous désirez savoir ce que je pense de la foi de Pfeffercorn, et
si elle sera persévérante. Je ne sais que vous en dire. Il y a bien
du danger avec les juifs convertis. On raconte ceci: L'un d'eux, à
l'article de la mort, fit venir un chien et un lièvre, les fit lâcher
dans sa chambre, et aussitôt le chien mangea le lièvre; puis il fit
venir un chat et une souris, les fit lâcher, et le chat mangea la
souris; alors le moribond prit la parole, et dit: «Le naturel revient
toujours; c'est pourquoi je meurs juif.» On raconte aussi qu'un autre
juif converti, étant sur ses fins, commanda qu'on lui fît cuire une
pierre dans de l'eau bouillante, et, sur l'observation qui lui fut
faite, qu'une pierre ne saurait cuire, il répondit: «Que pareillement
un juif ne saurait cesser d'être juif.» Faites votre profit de ceci, et
portez-vous bien.
»Juste ciel! Que m'apprend-on? Que nos amis de Cologne sont résolus
de rompre avec la cour de Rome, si elle approuve Reuchlin, et de s'en
aller prêcher l'hérésie en Bohême? Qu'ils n'en fassent rien! Surtout
qu'ils n'en disent rien! Ce serait un grand scandale, et nous n'aurions
plus d'aumônes; tout irait aux Augustins. Envoyez plutôt de l'argent
à Jacques d'Hoschstrat qui en manque, et qui marche à pied dans la
poussière, lui que j'ai vu arriver à Rome avec trois bons chevaux.
»Un librivendeur m'a dénoncé divers écrits de prétendus théologiens qui
soutiennent Reuchlin et nous menacent; tels que Herman Buschins, le
comte de Nova-Aquila, chanoine de Cologne, et un certain Bilibaldus de
Nuremberg. Mais je me suis dit: «_Qui moritur minis, ille compulsabitur
bombis._» On cite encore, parmi nos adversaires, Philippe Mélanchton,
Jacob Wimpheling, Beatus Rhenanus, Nicolas Gerbelius, un étudiant
de Bologne, nommé Ulric de Hutten, et peut-être aussi Érasme de
Rotterdam, quoique ce soit un homme à part et qui marche d'ordinaire
pour son compte. Bombi, bombi sunt minæ. Les juristes et les poètes ne
prévaudront point sur nos maîtres dans les sept arts libéraux.
»Recevez mes félicitations, mon vénérable, de la victoire que nous
venons de remporter à Rome contre Reuchlin. Le pape lui impose silence
désormais. C'est une assurance, pour nous, d'avoir raison. La fureur de
nos ennemis est au comble. Ils disent que nos maîtres, dans les sept
arts, sont des ânes superbes. Ils s'emportent contre nos moines et les
accusent de ne savoir pas un mot de latin. Tenons ferme. Figurez-vous
l'audace de Wimpheling qui ose avancer que Jésus-Christ n'était pas
moine, contre la preuve qu'en a donnée notre docteur Thomas Murner. Que
s'ensuivra-t-il? C'est qu'il sera hérétique, vu que les moines sont si
bien les enfans de Dieu, que Jésus-Christ a été moine.» (La victoire,
dont le correspondant parle ici, ne fut pas complète. Rome, ayant des
affaires plus pressantes, ne décida rien sur le _Speculum oculare_.
Elle se contenta d'incliner pour les adversaires de Reuchlin, et
recourut d'ailleurs, dans cette occasion, à son grand principe dans les
affaires délicates, l'appel au temps.)
Rupertus Cuculus M. Ortuino Gratio (ultima epistola).
«Maître, il n'est bruit que des méchancetés que vous et vos confrères
de Cologne avez faites à Reuchlin. Je ne puis assez m'étonner quand
des ânes à deux têtes, comme vous messieurs les philosophes naturels,
osent ainsi tourmenter un homme de sa science et de sa piété. Pour
vous être associés contre lui à un misérable juif tel que Pfeffercorn,
il faut que vous soyez de vrais Judas: chacun cherche son semblable.
Puissiez-vous finir au gibet, lui, vous et vos compagnons! Quanquam,
quoniam, quidem omnia illa vera sint, je vous adresse cette dernière
lettre pour que vous en fassiez part aux docteurs qui siègent avec
vous dans la chaire pestilentielle. Ecrit d'Heidelberg, apud Lipsium
claudicantem qui sinit unum sibi cum naso in culum currere.»
On reconnaît, à ce langage, la violence de l'esprit réformateur qui
bientôt devait embraser le monde chrétien. Il est triste de penser
que cent années de guerres cruelles, que le sang de trois générations
aient suivi ces satires méritées, sinon justifiables; mais il est
consolant de voir que ces excès et ces malheurs même aient ramené
l'Église à cette science tolérante et simple, à cette piété douce, à
cette gravité, à cette pureté de mœurs qu'on lui revoit aujourd'hui.
Un tel spectacle doit faire tomber l'ironie, rougir la haine,
désarmer l'incrédulité; car, en de telles matières, ce qui édifie est
nécessairement bon, et ce qui dure est bien fondé. Nous terminerons ici
notre analyse, abandonnant aux curieux la lettre de Benoît Passavant
(Théodore de Bèze) au docteur Pierre Liset, abbé de Saint-Victor, et
d'abord président au parlement de Paris, lettre remplie de sel et de
génie satirique aussi bien que le pamphlet d'Ulric de Hutten, mais que
sa brièveté dispense d'analyser.
DÉTERMINATION
DE LA FACULTÉ THÉOLOGALE DE PARIS
SUR LA DOCTRINE DE LUTHER.
_Cum privilegio_: Ces présentes ont été faictes en l'an de
l'Incarnation de Nostre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent
et un, au quinzième jour d'apvril. 1 vol. in-4 gothique,
avec frontispice sur bois. 12 feuillets non chiffrés et des
signatures de B. III.
(1521.)
Dans ce livret, aujourd'hui difficile à rencontrer, le doyen de
la Faculté théologale de Paris s'adresse à tous vrais chrétiens
catholiques, au nom de sa corporation, et s'autorise, en débutant,
_de Monseigneur sainct Paoul, vaisseau d'élection, tubicinateur
évangélicque, docteur et maistre de la gent_, etc., etc., pour
condamner la doctrine nouvelle qu'il dit sortie, ainsi que toutes les
hérésies, d'une génération de vipères. Luther, selon lui, n'est point
un enfant légitime de l'épouse, mais un bâtard de la chambrière. Après
ce préambule, viennent les propositions condamnées, lesquelles sont au
nombre de 19 sur les sacremens, de 1 sur les constitutions de l'Église,
de 1 sur l'égalité des œuvres, de 2 sur les vœux, de 1 sur l'essence
divine, de 2 sur diverses matières, de 10 sur la contrition, de 7 sur
la confession, de 4 sur l'absolution, de 1 sur l'espérance, de 1 sur
la peine des hérétiques, de 1 sur l'observation des légales, de 1 sur
la bataille contre les Turcs, de 1 sur la liberté des ecclésiastiques,
de 8 sur la satisfaction, de 2 sur ceux qui vont au sacrement de
l'autel, de 2 sur la certitude de charité, de 5 sur les péchés, de 6
sur les commandemens, de 4 sur les conseils évangéliques, de 9 sur
le purgatoire, de 2 sur les conciles généraux, de 5 sur le libéral
arbitre, et enfin de 7 sur la philosophie et la théologie scolastiques,
total 101; nombre égal aux propositions condamnées, un siècle plus
tard, dans Jansénius.
Il n'est point de notre ressort d'opiner sur de telles matières; mais,
s'il nous était permis d'énoncer nos idées touchant ces propositions,
nous dirions que la plupart nous ont paru porter une atteinte évidente
à la foi chrétienne, et qu'il était au moins bien difficile à Luther
de se maintenir dans la communion des disciples de Jésus-Christ, après
les avoir soutenues: nous n'en citerons pour preuves que les deux
suivantes, sur le libre arbitre:
1°. Le libéral arbitre n'est point seigneur de ses actes.
2°. Le libéral arbitre, quand il fait ce qui est en soi, pèche
mortellement.
LE LIVRE DES PASSE-TEMPS
DES DEZ,
Ingénieusement compilé par maistre Laurent Lesperit, pour
responce de vingt questions par plusieurs souventtes fois
faictes et desirées, à sçavoir qui sont spécifiées au retour
de ce feuillet en la roue de fortune, desquelles, selon le
nombre des poincts d'ung trait de trois dez, les responces sont
par subtilles calculations, selon l'ordonnance de praticquer
ce petit volume après le renvoy des signes aux sphères de
ce présent livre, mis en profeties, situés après les dictes
sphères comme se peult facilement appercevoir. Translaté
d'italien en françoys par maistre Anthitus Faure, lequel a esté
nouuellement visité et diligemment corrigé de plusieurs faultes
qui estoient en icelui.
(1528.)
Cette rare plaquette in-4, imprimée en gothique, avec portraits,
figures, sphères, roues de fortune, signes zodiacaux en bois, contient
87 feuillets non chiffrés. Le pronostiqueur commence par rapporter
diverses destinées humaines à autant de figures en bois, qui sont
placées elles-mêmes sous différens signes du zodiaque. Ainsi, veux-tu
savoir si ta vie doit être heureuse? va au roi Salomon qui va au signe
du soleil; si ta femme est loyale et belle? va au roi Turno qui va au
signe du scorpion; si l'amant est aimé de sa dame? va au roi Agamemnon
qui va au signe _cueur_; quelle abondance de biens tu auras? va au
roi Ptolémée qui va au signe de l'écrevisse, etc., etc., etc. Ensuite
viennent de naïves prophéties d'Adam, de David, d'Isaac, de Joseph,
de Jacob, de Tobie, de Jonas, de Mathusalem, d'Ezéchiel, de Siméon,
d'Elysée, d'Abraham, de Moïse, de Balaam, de Noé, d'Elie, d'Abuch,
de Nephtalim, de Daniel et d'Isaïe. Ces prophéties sont accompagnées
de numéros qui vous renvoient aux différens signes sous lesquels vos
destinées sont placées; en sorte, par exemple, que, si vous avez le n°
55, d'Isaïe, il est incontestable que vous vivrez bien et seurement,
joyeusement et longuement; si le n° 1, d'Adam:
Tu mourras en estat de grâce
S'en paradis dois avoir place, etc., etc.
Nous ne demandons pas mieux qu'on sourie de pitié en lisant de telles
folies de l'an 1528; mais alors il ne faut pas, en 1833, aller
consulter mademoiselle Le Normand.
L'original italien de ce livre est cité par le Doni, dans sa _libraria
prima_, et y porte pour titre: _Il libro della Ventura_.
ANTONIUS DE ARENA
(ANTOINE DE LA SABLE),
Provençalis de bragardissima villa de Soleriis (Soliers), ad suos
compagnones qui sunt de persona friantes, Bassas dansas et
Branlas practicantes novellas, de guerra romana, neapolitana
et genuensi, mandat; una cum epistola ad fallotissimam suam
garsam, Janam Rosæam, pro passando tempus. A Paris, par
Nicolas Bonfons, demeurant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à
l'enseigne Saint-Nicolas. 1 petit vol. in-8 de 35 feuillets,
lettres rondes, finissant par ces mots: «Explicit utilissimum
opus guerrarum et dansarum impressarum in bragardissima villa
de Paris, per discretum hominem magistrum Julium Delfinum de
Piemontum, de anno mille cincentum et septanta quatuor ad vinta
unum de mense aprile.»
Cette édition, qu'il ne faut pas confondre avec celle de Galliot
du Pré, sous la même date, n'est pas moins rare. M. Brunet
ne paraît pas l'avoir connue, puisqu'il ne la cite pas; mais
rien de plus naturel ici que les omissions, vu le grand nombre
d'éditions qui ont reproduit les poésies macaroniques d'Antoine
de la Sable. La première de toutes, selon M. Brunet (et l'on en
compte 13, selon M. Tabaraud), est celle pet. in-8 goth. (sans
date), de 40 feuillets non chiffrés, à 23 lignes par page; et
la deuxième est celle de 1529, qui figure au catalogue de la
Vallière, sous le n. 2689. L'édition de 1670, _stampata in
stampatura stampatorum_, que nous possédons en seconde édition,
quoique la meilleure et la plus complète de toutes, est
moins belle que la nôtre de 1574-76, étant moitié en lettres
italiques, moitié en lettres rondes. On ne doit pas d'ailleurs
tant la vanter de ce qu'elle est plus complète que les autres,
attendu qu'Antoine de la Sable n'est point l'auteur des pièces
qu'elle renferme en plus, savoir: la Guerre huguenote de 1574
(_bellum huguenoticum_), qui est de Remy Belleau: et les divers
poèmes macaroniques (_nova novorum novissima poemata_), la
plupart de Bartholomée Bolla de Bergame, dit l'Apollon des
poètes, lequel Apollon est un plaisant bien insipide, surtout
auprès du spirituel Aréna. Quant à la jolie édition de Londres
(Paris), 1758, in-12, que nous avons, en troisième, sur papier
fort, et qui contient les mêmes choses que celle de 1670, moins
toute la partie des poèmes bergamasques, elle a le mérite de
nous offrir, outre une courte préface française très bien
faite, un petit poème burlesque, en latin macaronique, sur la
mort de très illustre Michel Morin, l'_omnis homo_, tombé du
haut d'un orme en dénichant un nid de pie. _Morini tombantis
caput et collum gribouillantur_, etc., etc.
(1529-36-74--1670--1758-60.)
Antonius de Aréna, jurisconsulte, élève d'Alciat, et poète macaronique,
imitateur de Merlin Cocaïe, naquit à Soliers, diocèse de Toulon, d'une
famille connue, dès le XIIIe siècle, sous le nom de la Sable, qu'il a
latinisé. Sa jeunesse fut plus libre qu'exemplaire, comme le témoignent
ses poèmes sur l'art des danses, branles et gambades, dédiés à sa
garce Jeanne Rosée; et sa carrière de légiste fut bornée, puisqu'il
mourut, en 1544, simple juge à Saint-Remy, diocèse d'Arles; mais il
avait l'esprit satirique, avec une imagination tournée à la gaîté,
et ces dispositions lui assurèrent des succès plus durables que n'en
valurent l'étude et l'interprétation des lois à son maître, le savant
Milanais, dont le monde, aujourd'hui, ne connaît plus que le nom et
quelques pauvres emblêmes. C'est que la nature humaine, base unique
des arts d'agrément, ne change point, tandis que nos connaissances, qui
servent de fondement aux arts utiles, sont soumises à des vicissitudes
perpétuelles. Il y aurait ici matière à réfléchir, s'il était permis
de penser sérieusement au début d'un extrait macaronique; mais Aréna,
moins que tout autre, ne veut de réflexions sérieuses. Son seul but
est de plaire, ou peut-être même de s'amuser. Ses premières poésies
retracent, en latin burlesque, le sac de Rome, exécuté, en 1527, par
l'armée impériale du connétable de Bourbon. Il y raconte plaisamment
ses dangers, ses souffrances, ses misères; comme quoi il jura de ne
plus retourner à la guerre, après cette triste expédition, et comme ses
camarades l'embauchèrent de nouveau pour accompagner Lautrec à Naples.
Le voilà donc arrivé à Naples avec l'armée française... _in pogio realo
fuerunt tentoria nostra_. Tout allait bien, quand la maladie, eh!
quelle maladie, grand Dieu! vint tout gâter.
Oy ventres, plagos, ô feges, ô mala goutta,
Oy, oy, las gambas, ô mala goutta tace.
.................................
Per totum mundum, grossa vairola vogat, etc., etc.
.................................
Nostras personas brulabant atque calores,
Multum chaudassus paysius ille manet.
Cum perdutus ero, nullus me quærat in illo:
Ordius et brutus et malè sanus adest, etc., etc.;
Pour comble de maux, _Lautrecum dominum febris post grossa tuavit_...
O Dieu! grand Dieu! que vouliez-vous que nous fissions dans cette
occurrence?... _Deus, atque Deus, quid vis quod nos faciamus?_... Nous
fîmes pour le mieux, ce fut tout... Dieu châtie bien ceux qu'il aime...
Après la guerre de Rome et celle de Naples, vient celle de Gênes...
Quand Gênes, la changeante, vit notre armée en désarroi, tout d'abord
elle se rébella contre nous, et André Doria pareillement... Ce fut
bien à tort, car la France traite noblement les gens. Notre roi
est un roi bénin, brave, bon bragard, gaillard, _grandis valdè_ et
_bellissimus_...; qui connaît et fait respecter les lois et l'équité;
qui guérit les écrouelles, _escrolas sanat_...; qui a rétabli Rome que
les infidèles avaient pillée...; qui a soutenu la foi, comme firent
toujours ses ancêtres, selon ce que nos livres disent... Ah! trahison,
trahison ribaude!... Sans la trahison, la France eût été la maîtresse
du monde... Toutefois, Dieu est juste, il est bon soldat, il vengera
notre roi François..., il punira les traîtres..., il fera des Français
un peuple invincible... Mais c'est assez parler de la guerre, qui m'a
fait tant de maux...; il est l'heure de parler de gentillesses et de
danses.
DES GENTILLESSES DES ÉTUDIANS.
_Gentigalantes sunt omnes instudiantes_, gentils galans sont tous les
écoliers...; _et bellas garsas semper amare solent_, c'est un usage
immémorial chez eux d'aimer les belles garces...; _mundum præsentem
sanctaque jura regunt_, ils sont les oracles de la loi et gouvernent
le monde à présent...; _si non sit lectus, terra cubile facit_, faute
de lit, la terre leur fait couchette, etc... Il est vrai qu'ils sont
querelleurs autant que galans... Voyez-les, dans Avignon, prendre
partie pour ou contre un abbé... Les voilà tous armés de bâtons et
tenant à deux mains de longues épées qui, tantôt à droite, tantôt à
gauche, ne font pas grand mal, _qui fere taillabant undique nihil_...
Grande est la fureur, grande est la rumeur...; mais la paix est
bientôt faite..., tout ce bruit finit en grosse riaille (_in grossa
riailla_)... Avignon est une heureuse et bragarde cité, disons-le...
En tout, quelle belle chose que cette Provence!... et ce parlement
d'Aix! _parlamentum sapium sapienter aquense_, qui fait si grande
justice et si brève... Et ces étudians de Toulouse, encore!... Quelle
gloire pour le midi! _plures in numero sunt, bragat docta Tolosa_...
Comme ils lisent! comme ils expliquent! comme ils entretiennent des
filles! comme ils enfoncent les portes!... Quand la goguette passe
mesure, le parlement, courroucé, la réprime... Toutefois, c'est avec
douceur..., _plura juventuti parcere nempè decet_... Tels sont les
étudians...; tu les connais, lecteur!... _sunt flores mundi semper
amando Deum_... Regarde l'étudiant s'arracher du toit paternel, par
amour pour la science... Son père l'embrasse, le bénit, lui donne un
mulet, des conseils, peu d'argent, et le voilà parti!... Les étudians
sont subtils... La peste elle-même ne saurait les atteindre...; dès
qu'ils la sentent, ils emballent leurs livres et fuient devant elle,
en changeant mille et mille fois de logis... Ils prient Dieu ainsi:
Seigneur, éloignez de nous la peste et secourez notre misère!... A
force d'échapper à la peste et de changer de logis, les voilà devenus
savans jurisconsultes... Ici, j'aurais cent langues, que je ne pourrais
assez chanter leurs louanges... C'est merveille de les voir danser et
bragarder avec les jeunes filles, de les entendre s'écrier: _vivent
l'amour et les garces!_ tout en dansant au son du tympanon.
Maintenant parlons des basses danses... Il faut m'écouter pour savoir
danser, et il faut savoir danser; car ceux qui ne savent pas danser
sont l'objet des brocards de toutes les femmes et de tous les jeunes
gens...
_Ergo qui vultis vos calignare puellas
Dulciter ac illis basia longa dore_, etc.
Ecoutez-moi et apprenez à danser!... J'en ai bien baisé pour avoir su
danser..., _experto crede Roberto_... Je vous préviens, d'ailleurs,
qu'il n'y a point de danses au paradis, et qu'après votre mort vous ne
danserez plus... Dansez donc de votre vivant... Vous énumérer toutes
les sortes de danses, je ne le ferai; cela ne se peut... Les danses
se renouvellent sans cesse... Il n'est plus question aujourd'hui
des danses de nos pères, de la danse: _Monsieur, ma mio, lo brot de
la vigna friado_; ni de la danse: _En tout noble cœur, fleur de
beauté_; ni de la danse: _Toto, avant, reculo, tiro, tiro, reculo_...
Je vais vous donner des règles générales pour danser toute espèce de
danse..., _incipiendo dansam fit reverentia semper_... Otez votre
barrette avec trois doigts seulement et la remettez lentement sur
votre tête...; partez de la jambe gauche...; donnez la main droite
à votre danseuse..., mais ayez les mains nues...; point de gants,
entendez-vous?... Si vous dansez avec deux belles, faites en sorte de
les regarder toutes deux à la fois, pour en être aimé, etc., etc.
Suivent, sans nombre, des leçons techniques sur les pas doubles et
simples, sur la reprise, le congé, les branles et autres parties de
l'art dans lesquelles le poète triomphe heureusement et gaîment des
difficultés de la versification. Ces leçons se terminent par une longue
admonition aux danseurs, remplie de conseils fort sages, tels que de ne
se point moucher avec les doigts...
_Nasum digitis de non moccare recorda._
....................................
Et rotare cave quando dansabis, amice.
...............................
Tu quoque per dansas nunquam sautando petabis.
...............................
Ubertam boccam nunquam dansando tenebis.
...............................
Et non escraches morvelos ante puellas._
Ceci est un peu sale, mais voilà qui est plus délicat:
_Si bene, flaterias parlementando puellis,
Dulces parolas fœmina semper amat._
Et voici qui est plus relevé.